Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 11 sur 38

Pages du PDF

Théâtre . 3

Acte II

Salle de restaurant, très brillamment meublée. Portes au fond, à droite et à gauche, et portes latérales, deuxième plan à droite et à gauche (le fond représente la montre bien garnie d'un restaurant). Tables, chaises.

 

Acte II 44 Scène première

Benjamin ; puis Sylvain

 

Benjamin, rangeant. − Huit heures... je suis en avance... les déjeuners ne commencent pas avant onze heures.

Sylvain, entrant timidement par le fond de droite et regardant les peintures. − Oh ! non ! ... c'est trop beau ici.

Benjamin. − Que désire Monsieur ?

Sylvain. − Un renseignement... Il faut vous dire qu'hier, au Casino, j'ai fait une connaissance... elle s'appelle Miranda... la Sensitive.

Benjamin. − Je connais !

Sylvain. − Ah ! ... Elle m'a donné rendez−vous ici pour déjeuner...

Benjamin. − A huit heures du matin ?

Sylvain. − Non... à dix heures et demie... Mais je voudrais savoir auparavant si l'on peut déjeuner, à deux, dans un cabinet particulier, pour dix−sept francs... je n'ai que cela... Si c'était plus... je la lâcherais.

Benjamin. − Dame ! ça dépend de ce que vous prendrez...

Sylvain. − Ah ! voilà ! ... vous avez l'air d'un bon garçon... indiquez−moi donc des petits plats pas chers...

Benjamin, à part. − Il est drôle, ce monsieur. (Haut.) Nous avons le boeuf en vinaigrette.

Sylvain. − Excellent !

Benjamin. − Le bifteck... les omelettes...

Sylvain. − Il me faudrait un petit plat sucré... quelque chose de doux... dans des prix doux.

Benjamin. − Voulez−vous des pruneaux ? ...

Sylvain. − Oh ! ... farceur !

Benjamin. − Tenez... il reste d'hier une tarte aux fraises.

Sylvain. − Elle n'est pas entamée, votre tarte ? ...

Benjamin. − Oh ! non !

 

Scène première 45

Sylvain. − Très bien ! ... je la retiens ! (Tirant son porte−cigares.) Voulez−vous un cigare ?

Benjamin. − Volontiers ! (Il en prend un et l'examine.) Ah ! ce sont des cigares d'un sou... merci !

Il le remet.

Sylvain, s'asseyant à la table de gauche, premier plan, et voulant allumer son cigare. − Vous aimez mieux les bons, vous ?

Benjamin, allant ranger la table de droite. − Je ne fume que des londrès...

Sylvain. − J'en fumerais bien aussi... mais c'est papa...

Benjamin. − Ah ! vous avez un père ?

Sylvain. − Le meilleur des hommes ! ... mais une espèce de paysan borné, qui laboure à La Ferté−sous−Jouarre... N'a−t−il pas eu l'idée de faire de moi un fermier !

Benjamin. − C'est une noble profession.

Sylvain − Noble, mais salissante ! ... moi, je voulais être photographe... on voit des femmes, papa n'a pas voulu... il m'a envoyé à l'école de Grignon.

Benjamin. − Pour apprendre l'agriculture ?

Sylvain. − Oui, dans l'agriculture, moi, je ne comprends que la carotte... (Il se lève.) Une fois arrivé là−bas, on m'a installé avec les vaches, on m'a fait charrier du fumier... un tas de choses malpropres... alors, au bout de trois jours... j'ai lâché... sans rien dire à papa.

Benjamin. − Mais s'il apprenait...

Sylvain. − Oh ! je ne suis pas bête ! je lui écris tous les mois... je vais à Grignon mettre ma lettre à la poste... et chercher les cent francs qu'il m'envoie pour ma pension...

Benjamin. − Cent francs ! ... c'est sec !

Sylvain. − Les premiers jours du mois, ça va encore... mais, à partir du 5... je suis gêné... Aussi, je voudrais faire quelque chose... si je trouvais un petit commerce... Tiens ! une idée ! qu'est−ce que vous gagnez, vous ?

Benjamin. − Ca dépend des pourboires... trois cents francs par mois environ...

Sylvain. − Mazette ! ... je ne rougirais pas d'être garçon de café, moi !

Benjamin, froissé. − Mais il n'y a pas de quoi rougir !

Sylvain. − D'abord, on est toujours frisé... et puis on voit des femmes !

Benjamin. − Oui, mais c'est bien excitant.

Sylvain. − Ca m'est égal... Dites donc, mon petit... comment vous appelez−vous ?

Scène première 46

Benjamin. − Benjamin.

Sylvain. − Eh bien, si tu entendais parler qu'on ait besoin d'un jeune homme... pense à moi ! ...

Benjamin, à part. − Il me tutoie ! ... (Haut.) Sois tranquille !

Sylvain, remontant. − Comme ça, je peux marcher avec mes dix−sept francs ? ...

Benjamin. − Parfaitement.

Sylvain. − Alors retiens−moi un cabinet...

Benjamin, lui indiquant la gauche. − Le petit 4... sur le boulevard...

Sylvain. − Et si je n'étais pas arrivé quand Miranda viendra... tu la ferais monter par l'escalier réservé.

Benjamin. − Très bien... ne t'en occupe pas.

Sylvain. − Tu viendras prendre le café avec nous. (Lui donnant une poignée de main.) Adieu !

Il sort, par le fond, à droite.

Benjamin. − Adieu.

 

Scène première 47 Scène II

Benjamin, un Deuxième Garçon

 

Benjamin, seul. − A la bonne heure ! voilà un fils de famille qui n'est pas fier... et si je peux lui trouver une place... (Bruit confus au−dehors, on entend crier : "Arrêtez, arrêtez ! ") Qu'est−ce qu'il y a donc sur le boulevard ?

Le Deuxième Garçon, entrant par le fond. − C'est un filou qui se sauve !

Benjamin. − Un filou ?

Le Deuxième Garçon. − Il paraît qu'il a fourré la main dans la poche d'un monsieur qui regardait les gravures... le monsieur a crié... et le voleur a pris ses jambes à son cou.

Il entre à gauche.

Benjamin. − Tiens ! une société.

 

Scène II 48 Scène III

Benjamin, Champbourcy, Colladan, Cordenbois, Léonida, Blanche, avec des sacs de nuit et des petits cartons.

 

Colladan. − Eh bien, je ne suis pas fâché d'avoir vu ça... je n'avais jamais vu de voleur... ça ressemble à tout le monde.

Léonida. − Mais courait−il ! courait−il !

Champbourcy. − Il a passé tout près de moi... en étendant la main, j'aurais pu l'arrêter.

Cordenbois. − Il fallait le faire...

Champbourcy. − Moi ? ça ne me regarde pas ! ... nous ne sommes pas venus à Paris pour ça... sans compter qu'on peut recevoir un mauvais coup. (Apercevant Benjamin.) Ah ! garçon ! ...

Benjamin. − Monsieur !

Champbourcy. − Peut−on déjeuner ?

Benjamin. − Quand ça ?

Colladan. − Eh bien, tout de suite ! je meurs de faim...

Benjamin. − Certainement, monsieur... si vous désirez un cabinet ?

Tous, choqués et remontant. − Hein ?

Léonida. − Pour qui nous prenez−vous ? ... Gardez vos cabinets pour vos lorettes !

Champbourcy. − Très bien, ma soeur !

Benjamin. − Ne vous fâchez pas... je vais chercher la carte du jour... (A part.) Des gens qui ont faim avant midi... ça vient du Berry ou de la Champagne.

Il entre à droite. Champbourcy dépose son parapluie sur une table à gauche, tandis que les autres envahissent les autres tables avec leurs paquets ; celui de Colladan est enveloppé dans un mouchoir de couleur. Léonida pose ses paquets sur la première table, à droite.

Champbourcy. − C'est ça ! ... installons−nous...

Colladan, montrant son paquet. − Moi, j'ai emporté une paire de souliers.

Champbourcy. − Nous ferons de ce restaurant notre quartier général... Si nous y sommes bien, nous y viendrons dîner.

 

Scène III 49

Ils reviennent en scène.

Cordenbois. − Du tout ! du tout ! je propose Véfour...

Champbourcy. − C'est bien ! nous irons aux voix !

Blanche. − Comprend−on M. Félix qui manque le chemin de fer ? ...

Colladan. − Je m'en doutais... parce que les notaires... ça n'est pas du matin.

Elle s'assied ainsi que Blanche.

Champbourcy. − Déjà ! Nous n'avons encore rien vu...

Cordenbois. − A qui la faute ? nous partons pour voir les monuments, et vous nous menez chez votre dentiste... Monsieur fait ses courses !

Champbourcy. − Monsieur Cordenbois, vous êtes amer... Je ne vous souhaite pas de mal... mais, si le hasard voulait que vous vous cassassiez un bras... je m'estimerais fort heureux, moi, de vous conduire chez un médecin... je ne regretterais pas la course.

Colladan, à part. − Bien tapé ! (Haut.) Au moins vous a−t−il soulagé votre arracheux ?

Champbourcy. − Oh ! tout de suite ! il m'a brûlé un petit nerf de la gencive... ça ne m'a pas soulagé... alors il m'a extirpé ma dent... ça m'a coûté dix francs ! ... je les ai pris sur la cagnotte...

Cordenbois. − Dix francs ! ... C'est roide !

Benjamin, rentrant avec une carte encadrée. − Voici la carte du jour...

Tous. − Ah !

Champbourcy, prenant la carte. − Donnez ! ça me regarde !

Benjamin remonte.

Cordenbois. − Ca vous regarde... ça nous regarde tous...

Champbourcy. − Oh ! si tout le monde veut gouverner... j'abdique...

Blanche. − Papa !

Léonida. − Messieurs...

Champbourcy. − Non ! ... C'est que M. Cordenbois a la prétention de nous régenter.

Cordenbois. − Moi ? ... je n'ai rien dit !

Colladan, à part. − Ils sont toujours à s'asticoter. (Haut.) Voyons... chacun dira son petit mot... Voilà ! ... il faut d'abord expliquer à Monsieur (il indique Benjamin) que nous sommes une société qui est venue à Paris pour se régaler.

Scène III 50

Champbourcy. − Sans faire des folies.

Colladan, au garçon. − Monsieur, nous avons une cagnotte à manger... comme qui dirait de l'argent trouvé, vous comprenez.

Benjamin, à part et soupçonneux. − De l'argent trouvé ! ... Qu'est−ce que c'est que ces gens−là ? ...

Cordenbois. − Maintenant, vous voilà au fait...

Champbourcy. − Conseillez−nous...

Benjamin. − Si ces messieurs désirent des côtelettes à la royale.

Champbourcy. − Oh ! non ! pas de mouton !

Cordenbois. − Nous en mangeons tous les jours...

Colladan. − Moi, j'en vends...

Benjamin. − Alors nous avons des filets Chateaubriand.

Cordenbois. − Oh ! pas de boeuf !

Champbourcy. − Tenez, nous allons vous dire tout de suite notre affaire... nous ne voulons ni boeuf ni mouton, ni veau ni volaille.

Colladan. − Ni pommes de terre, ni haricots, ni choux.

Benjamin. − Diable ! ... Ces dames désirent−elles une tranche de melon ?

Blanche, vivement. − Oh ! oui, du melon.

Léonida. − J'en raffole...

Benjamin, mouvement de sortie. − Trois tranches ?

Champbourcy, vivement. − Attendez ! (A Colladan et à Cordenbois.) Voyons le prix... parce que, avec ces gaillards−là... (Regardant la carte.) Une tranche de melon, un franc.

Cordenbois. − Au mois de février ! c'est pour rien.

Colladan. − C'est pour rien.

Champbourcy, au garçon. − Trois tranches de melon.

Il passe la carte à Cordenbois.

Benjamin. − Bien, monsieur... Après ?

Cordenbois, lisant sur la carte. − Terrine de Nérac.

 

Scène III 51

Colladan. − Oui... oui... j'aime assez ça... je ne sais pas ce que c'est, mais j'aime assez ça !

Cordenbois. − Il y a des truffes là dedans...

Benjamin. − Oui... oui...

Champbourcy, à Cordenbois. − Combien ?

Cordenbois. − Deux francs...

Champbourcy. − Ca n'est pas cher...

Colladan. − Ca n'est pas cher...

Champbourcy, bas aux autres. − J'ai eu bon nez de vous conduire ici... les prix sont très raisonnables. (Haut au garçon.). Vous nous donnerez une terrine de Nérac.

Benjamin. − Bien, monsieur... Et après ?

Champbourcy. − Après ? ... Il nous faudrait quelque chose d'extraordinaire... d'imprévu... de délicat...

Colladan. − Oui... oui... pas de charcuterie !

Cordenbois, qui consulte la carte. − Attendez ! ... je crois que j'ai trouvé. (Lisant.) Tournedos à la plénipotentiaire.

Tous. − Ah !

Champbourcy. − Qu'est−ce que c'est que cela ?

Léonida. − Qu'est−ce qu'il y a là dedans ? ...

Benjamin. − C'est un plat nouveau... ce sont des déchirures de chevreuil saisies dans la purée de caille et mariées avec un coulis d'anchois, d'olives, d'huîtres marinées, de laitues, de truffes.

Colladan. − Mâtin ! que ça doit être bon !

Cordenbois. − Je vote pour ça !

Tous. − Oui... oui...

Champbourcy, au garçon. − Tournedos à la plénipotentiaire... soigné !

Benjamin. − Bien, monsieur.

Léonida. − Je demanderai une petite chatterie pour les dames.

Blanche. − Oh ! oui !

Colladan. − Et un roquefort !

 

Scène III 52

Champbourcy. − Qu'avez−vous comme plat sucré ?

Benjamin. − Je puis vous offrir un coup−de−vent à la Radetzki ou bien un froufrou à la Pompadour ! ...

Champbourcy, à Blanche. − Qu'est−ce que tu préfères ?

Blanche. − Dame ! ... je ne sais pas, papa.

Cordenbois. − Le coup−de−vent doit être plus léger...

Tous se mettent à rire.

Champbourcy. − Allons, donnez−nous un coup−de−vent pour cinq... un fort coup−de−vent.

Tous rient plus fort.

Cordenbois. − Une tempête ! ...

Explosion de rires. Colladan donne des coups de poing à Benjamin.

Benjamin, à part, les regardant. − Ce sont des acrobates !

Champbourcy, à Benjamin. − En avez−vous pour longtemps ?

Benjamin. − Tout de suite... une petite demi−heure.

Il sort.

Colladan. − Une demi−heure ! ... Je propose, en attendant, de monter dans la colonne de la place Vendôme.

Blanche. − Oh ! oui, papa ! ... montons dans la colonne.

Tous remontent, excepté Champbourcy et Léonida.

Champbourcy. − Je veux bien... c'est à deux pas.

Léonida, bas à Champbourcy. − Reste ! ... j'ai une communication à te faire...

Champbourcy, étonné. − Une communication ?

Léonida, bas. − Importante !

Cordenbois, un peu au fond. − Je vous retrouverai ici, j'ai une petite emplette à faire dans le quartier...

Champbourcy, à Blanche qui est redescendue. − Ta tante est un peu fatiguée, je reste avec elle... mais va avec M. Colladan.

Blanche. − Oui, papa.

 

Scène III 53

Colladan. − Venez ! ... Je vous expliquerai la colonne..., elle a été rapportée d'Egypte... en un seul morceau.

Ensemble

Air du finale des Diables roses

Allons visiter la colonne !

Allez visiter la colonne !

Dans votre ardeur à promener,

Dans notre ardeur à promener,

Faisons en sorte que personne

Faites en sorte que personne

Ne retarde le déjeuner.

Colladan sort en donnant le bras à Blanche. Cordenbois les suit par le fond, à gauche.

 

Scène III 54 Scène IV

Léonida, Champbourcy

 

Champbourcy. − Nous voilà seuls... Qu'est−ce qu'il y a ?

Léonida, embarrassée. − C'est que... je ne sais comment te dire...

Champbourcy. − Tu as oublié quelque chose dans le wagon ? Que le bon Dieu te bénisse !

Léonida. − Non... je n'ai rien oublié... (Avec émotion.) Théophile... tu es mon frère... mon seul ami... jure−moi que tu ne me donneras pas ta malédiction...

Champbourcy, étonné. − Moi ? ...

Léonida. − Jure−le−moi !

Champbourcy. − Est−ce que je sais donner ça ?

Léonida, avec effort. − Théophile... j'ai commis une faute !

Champbourcy. − Toi ? ... (Incrédule.) Allons donc !

Léonida. − Je suis coupable... bien coupable... j'aurai dû te demander ton autorisation...

Champbourcy, révolté. − Mais je ne te l'aurais pas accordée !

Léonida. − La jeune personne... dont tu lis depuis quatre ans... l'annonce dans les journaux.

Champbourcy. − Ah ! oui... qui consentirait à habiter une petite ville bien située... Eh bien ? ...

Léonida. − Théophile ! (Avec effort.) C'est moi ! ...

Champbourcy. − Comment ! c'est là ta faute ? ... et c'est à cela que tu dépensais ton argent ? ... C'est bien fait... mais ça n'a pas mordu ! ...

Léonida. − Si... ça a mordu... (Se reprenant.) Ca a réussi !

Champbourcy. − Comment ! tu as trouvé ? ...

Léonida. − Lis cette lettre... que j'ai reçue hier à La Ferté−sous−Jouarre.

Champbourcy, ouvrant la lettre. − Signée X... Qu'est−ce que c'est que ça, X ?

Léonida. − C'est M. Cocarel... un intermédiaire obligeant...

Champbourcy. − Ah ! ... le cornac !

Scène IV 55

Léonida, blessée. − Cornac !

Champbourcy, lisant. − "Mademoiselle... venez vite ! ... j'ai votre affaire... un homme dans une haute position, brun, gai, bien portant ; l'entrevue aura lieu demain soir à huit heures."

Léonida. − C'est aujourd'hui !

Champbourcy, lisant. − "Dans mes salons, rue Joubert, 55... Soyez exacte, et faites−vous accompagner d'un peu de famille..." (Parlé.) Il faudrait lui écrire que nous sommes à Paris.

Léonida. − C'est fait... Hier au soir, comme je ne pouvais dormir, je lui ai fait passer une dépêche...

Champbourcy. − Quarante sous ! ... tu vas bien, toi !

Léonida. − Théophile... puis−je compter sur ton bras pour m'accompagner ?

Champbourcy. − Certainement... je ne suis pas fâché de voir ça... Nous irons tous !

Léonida. − Comment ! M. Cordenbois et M. Colladan ?

Champbourcy. − Nous ne leur dirons pas le motif... Ca corsera la famille...

Léonida, avec sentiment. − Avant peu... il faudra nous séparer... (Elle l'embrasse.) Oh ! dis−moi que tu ne m'en veux pas !

Champbourcy. − Moi ? (Lui prenant la main.) Au contraire, chère enfant ! ... et, s'il faut te le dire, ça me fait plaisir...

Léonida. − Comment ?

Champbourcy. − Oui... parce que, depuis quelque temps... sans t'en apercevoir... tu deviens aigre, quinteuse, rageuse, insupportable...

Léonida. − Par exemple ! ...

Champbourcy. − Du monde ! ... Nous reprendrons cette conversation...

 

Scène IV 56 Scène V

Les Mêmes, Sylvain

 

Sylvain, entrant par le fond, à lui−même. − Miranda doit être arrivée ! ... Tiens, M. Champbourcy.

Champbourcy et Léonida. − Sylvain !

Sylvain, saluant. − Mademoiselle... monsieur...

Champbourcy. − Ton père est ici !

Sylvain. − Ah bah !

Champbourcy. − Il est dans la colonne... mais il va venir déjeuner...

Sylvain. − Dans ce restaurant ?

Léonida. − Attendez−le...

Sylvain, à part. − Et Miranda, qui va arriver... (Haut.) Ah ! il est dans la colonne, papa ? ... Alors je vais le retrouver.

Il veut sortir.

Champbourcy. − Justement, le voici !

Sylvain, à part. − Pincé !

 

Scène V 57 Scène VI

Les Mêmes, Colladan, Blanche ; puis Benjamin

 

Colladan, entrant avec Blanche. − Nous voilà... J'ai acheté une pioche. (Il la montre.) C'était mon rêve !

Blanche, le quittant. − Si vous croyez que c'est agréable de se promener sur le boulevard avec un monsieur qui porte une pioche !

Sylvain, se présentant. − Papa...

Colladan. − Mon fils ! ... (Il l'embrasse.) Eh bien, comment va−t−elle ?

Sylvain. − Qui ça ?

Colladan. − La vache ? ...

Sylvain. − Vous êtes bien bon... Très mal.

Léonida, à Champbourcy. − Dis donc, si nous faisions la liste de nos commissions ?

Champbourcy. − C'est une bonne idée... On nous en a fourré une botte...

Colladan. − Mais comment n'es−tu pas à ton école de Grignon ?

Sylvain, embarrassé. − Moi ? parce que... j'ai été chargé de conduire la bête à Alfort... pour une consultation qui a lieu à deux heures...

Colladan. − Des médecins de bêtes !

Sylvain. − Dites donc, papa, puisque je vous rencontre... si vous vouliez me donner mon mois, ça vous économiserait un port de lettre.

Colladan, fouillant à sa poche. − C'est juste... (Se ravisant.) Mais non ! ... tu es seul à Paris... tu pourrais faire des brioches !

Sylvain. − Mais, papa...

Colladan. − Je te donnerai ça ce soir... quand tu repartiras pour Grignon...

Champbourcy, assis à la table de droite. − A propos ! ce soir, nous avons une invitation...

Colladan. − Où çà ?

Champbourcy. − Une soirée délicieuse... de la musique... des gâteaux... du punch... chez un de mes bons amis... un vieux camarade. (Bas à Léonida.) Comment l'appelles−tu ?

 

Scène VI 58

Léonida, bas. − Cocarel...

Champbourcy, haut. − Cocarel... entrepreneur... de déménagements.

Blanche. − Oh ! papa ! ... est−ce qu'on dansera ?

Champbourcy. − Certainement ! ... c'est une grande soirée...

Blanche. − C'est que je n'ai pas de robe...

Champbourcy. − Oh ! c'est une grande soirée... sans cérémonie.

Colladan. − Je laisserai ma pioche au vestiaire. (Montrant Sylvain.) Le petit pourra−t−il en être ?

Champbourcy. − Parbleu ! (A part.) Ca corsera la famille.

Sylvain, à part. − Oh ! sapristi ! j'ai rendez−vous au bal de l'Opéra. (Haut.) Ce serait avec plaisir, mais...

Colladan. − Je veux que tu connaisses le monde et les belles manières... d'abord je ne te payerai que là−bas...

Il va déposer sa pioche à gauche.

Sylvain, vivement. − J'y serai ! (A part.) Je filerai après... (Haut.) Où demeure−t−il, M. Cocarel ?

Léonida. − 55, rue Joubert. Voici la liste de nos commissions...

Benjamin, entrant à part. − Qu'est−ce qu'ils font là ?

Champbourcy, vidant le sac de nuit sur la table et y dispersant des bagues, des lunettes, des bracelets, un éventail. − Des bracelets, des tabatières ! mais tu as dévalisé le pays ! ...

Benjamin, à part. − Ah bah !

Champbourcy. − Il faudra nous partager tout ça.

Benjamin, à part. − Se partager tout ça ? ... c'est bizarre. (On sonne.) Voilà ! voilà !

Il sort à gauche, tous se lèvent.

 

Scène VI 59 Scène VII

Les Mêmes, Cordenbois ; puis Benjamin

 

Cordenbois, entrant ; il est très rouge et a l'estomac très protubérant. − Ouf ! ... je ne vous ai pas fait trop attendre ? ... Tiens ! Sylvain ! ... Bonjour, mon garçon ! ...

Sylvain, à part. − L'apothicaire de là−bas. (Saluant.) Monsieur Cordenbois...

Léonida, à Cordenbois. − Comme vous êtes rouge !

Cordenbois. − J'ai couru...

Colladan. − Quoi que vous avez donc ? ... on dirait que votre ventre vous a remonté dans l'estomac.

Cordenbois, à part. − Ca se voit !

Champbourcy. − Mais oui... vous avez l'air de Polichinelle.

Cordenbois. − Tenez ! j'aime autant vous l'avouer tout de suite... c'est une petite faiblesse... je me suis aperçu depuis quelque temps que mon abdomen avait une tendance à la baisse... alors je me suis dit : "Puisque me voilà à Paris... je vais acheter une ceinture... sur la cagnotte..."

Pendant cette scène, Benjamin et un autre garçon ont placé deux tables bout à bout, au milieu du théâtre ; ils ont pris celle de gauche, premier plan, et celle de droite, troisième plan ; ils achèvent de dresser le couvert et mettent les mets sur la table.

Tous. − Bah !

Champbourcy. − Ah ! coquet ! ... vous l'avez remonté...

Cordenbois. − Oui... ils se sont mis à deux pour me sangler... ça me gêne... mais le marchand m'a dit que ça se ferait.

Benjamin. − Le déjeuner est servi !

Tous. − Bravo ! bravo !

Ils s'assoient, moins Sylvain.

Colladan, à Sylvain. − Approche... tu vas manger un morceau avec nous...

Sylvain. − Merci... j'ai déjeuné ! (A part.) Et Miranda qui va venir ! ... si je pouvais filer !

Il veut partir.

Colladan, l'arrêtant. − Allons, prends une chaise...

Scène VII 60

Sylvain. − Oui... une chaise...

Il va en chercher une.

Benjamin, bas à Sylvain. − Je crois que je t'ai trouvé une place, au Boeuf à la mode.

Sylvain, le faisant taire. − Chut ! ... plus tard !

Il s'assoit près de son père ; Benjamin se tient derrière les consommateurs pour servir.

Champbourcy. − Il embaume, ce melon ! ... la journée commence bien !

Cordenbois, à part. − Ma ceinture me gêne...

Colladan, à Sylvain. − Voyons... piochez−vous là−bas ? conte−moi ça ?

Sylvain, embarrassé. − A Grignon ? mais oui... nous faisons les mars...

Colladan. − Tapez−vous sur la betterave ?

Sylvain. − Mais nous y tapons... comme ci, comme ça...

Colladan. − Bonne chose, la betterave ! mais faut de l'engrais... oui, oui... faut de l'engrais !

Cordenbois. − Je vous demanderai des truffes.

Colladan, à Sylvain. − Et des naviaux ! faites−vous des naviaux ?

Champbourcy, aux autres. − Ah çà ! est−ce qu'il ne va pas nous laisser tranquilles ?

Sylvain. − Des naviaux ? mais oui... nous en faisons par−ci, par−là... (A part.) Qu'est−ce que ça peut être ?

Colladan. − Bonne chose, les naviaux ! ... mais faut de l'engrais... oui, oui... faut de l'engrais !

Cordenbois. − Je vous demanderai des truffes.

Champbourcy, le servant. − Vous allez bien, vous !

Cordenbois. − Ah ! si je n'avais pas ma ceinture !

Colladan, à Sylvain. − Et des carottes ! faites−vous des carottes ?

Sylvain. − Ah ! je vous en réponds... c'est mon fort !

Colladan. − Bonne chose, la carotte !

Sylvain. − Oui... quand ça prend !

Colladan. − Mais faut de l'engrais... oui, oui... faut de l'engrais.

 

Scène VII 61

Champbourcy. − Ah çà ! fichez−nous la paix avec votre engrais ! c'est ennuyeux de parler de ça en mangeant.

Colladan. − Quoi ! ça n'est pas sale ! Pas vrai, petit ?

Sylvain. − Non, papa...

Léonida. − C'est possible ! ... mais à table ! ...

Colladan. − Faut pas faire la petite bouche ! tout ce que vous mangez, le pain, la viande, les radis... ça en vient ? Pas vrai, petit ?

Sylvain. − Oui, papa...

Léonida. − Ah ! taisez−vous ! vous me coupez l'appétit.

Blanche. − Je n'ai plus faim...

Cordenbois. − Moi, ça m'est égal ! ... Je vous demanderai des truffes...

Colladan. − Voyons, petit, toi qui es malin... sais−tu tuer un porc ?

Champbourcy. − Allons ! voilà autre chose !

Colladan. − Dis voir... comment que tu tues un porc.

Sylvain. − Dame ! ... je lui donne la mort...

Colladan. − Pas ça ! tu retrousses tes manches... tu prends ta bête...

Tous. − Oh ! assez ! assez !

Sylvain, se levant. − Allons, bonjour, papa.

Colladan. − Où que tu vas donc ?

Sylvain, voulant partir. − A Alfort... pour ma consultation...

Colladan, le retenant. − Allons ! prends un verre de vin.

Il verse.

Sylvain, même jeu. − Merci, je...

Colladan, même jeu. − Je te dis de prendre un verre de vin !

Sylvain, trinque avec tout le monde. − Voilà :

Il boit.

Colladan. − Ca retape un jeune homme, ça ! ...

Scène VII 62

Sylvain, à part. − Ils en sont au dessert ! ... je guette leur sortie et je reviens. (Saluant.) Mesdames, messieurs...

Il veut partir.

Colladan, le retenant. − Eh bien, tu ne m'embrasses pas ! ... (Il l'embrasse.) A ce soir ! ... fais−toi friser.

Sylvain. − Soyez tranquille ! (A part.) C'est Miranda qui va m'attendre !

Il sort à gauche par le fond.

 

Scène VII 63 Scène VIII

Les Mêmes, moins Sylvain

 

Colladan, toujours à table. − Bon petit garçon ! ça ne se dérange pas... ça aime la terre.

Champbourcy. − Onze heures ! ... ne perdons pas de temps ! Garçon, la carte !

Benjamin. − Tout de suite, monsieur.

Il sort.

Léonida. − Nous allons d'abord nous débarrasser de nos commissions.

Cordenbois. − Ensuite, je propose l'Arc de triomphe.

Benjamin, rentrant. − L'addition demandée.

Champbourcy, prenant la carte. − Voyons... total... Comment ! cent trente−sept francs vingt−cinq centimes ?

Tous, bondissant et se levant. − Cent trente−sept francs !

Champbourcy, à Benjamin, qui apporte des bols et se tient debout derrière la table. − Qu'est−ce que c'est que ce plat−là ? Nous n'avons pas demandé ça !

Benjamin. − Ce sont des bols... de l'eau de menthe !

Colladan, énergiquement. − Nous n'en voulons pas !

Cordenbois. − Remportez ça !

Benjamin. − Mais ça ne se paye pas !

Tous, exaspérés. − Remportez ça !

Champbourcy. − Cent trente−sept francs ! Vous vous êtes dit : "Ce sont des provinciaux, il faut les plumer ! "

Benjamin. − Mais, monsieur...

Colladan. − Nous sommes aussi malins que toi, mon petit.

Cordenbois. − D'ailleurs, les prix sont sur la carte.

Champbourcy. − Donnez−moi la carte !

 

Scène VIII 64

Benjamin, la prenant sur une table et la remettant à Champbourcy. − Voilà, monsieur.

Champbourcy, regardant. − J'en étais sûr... Melon, un franc la tranche.

Colladan. − Pourquoi que vous portez dix francs ? Vous êtes un malfaiteur !

Benjamin. − Il y a dix francs, monsieur... C'est le cadre qui cache le zéro.

Tous, regardant. − Oh !

Cordenbois. − Mais la terrine de Nérac... deux francs.

Benjamin. − Vingt francs, monsieur... C'est le cadre qui cache le zéro !

Tous, regardant. − Oh !

Léonida. − Nous sommes volés !

Colladan, prenant la carte. − Tous les zéros sont cachés !

Champbourcy. − Mais nous ne payerons pas... Où est le patron ?

Benjamin. − Dans le salon à côté... Si ces messieurs veulent venir s'expliquer...

Champbourcy. − Allons−y !

Tous. − Allons−y !

Ensemble

Ne croyez pas qu'on rie

Chez vous à nos dépens.

C'est une perfidie,

Un affreux guet−apens !

Ils entrent tous à gauche, excepté Cordenbois.

 

Scène VIII 65 Scène IX