Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 16 sur 38

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Théâtre . 3

Acte IV

A Paris, chez Cocarel.

Le théâtre représente un salon brillamment éclairé. Trois portes au fond ouvrant sur un second salon. Porte à droite et à gauche. Secrétaire, cheminée à gauche. Deuxième plan, à droite, grand pupitre, sur lequel est un grand livre fermé par un énorme cadenas, candélabres, etc. Une table−bureau à gauche, premier plan, chaises, fauteuils, etc.

 

Acte IV 91 Scène première

Cocarel, Joseph

 

Au lever du rideau, Joseph achève d'allumer les bougies des candélabres.

Cocarel, entrant du plan coupé gauche. − Dépêche−toi, Joseph.

Joseph. − C'est fini, monsieur... Faut−il allumer aussi dans les autres salons ?

Cocarel. − Mais certainement ! ... aujourd'hui grande soirée... entrevue de première classe. Une jeune personne de La Ferté−sous−Jouarre... cent mille francs de dot ! ... Tu as commandé des glaces, des petits fours ?

Joseph. − Oui, monsieur.

Cocarel. − Très bien, tu as prévenu aussi notre personnel de danseurs, de danseuses ?

Joseph. − Oui, monsieur. Ils viendront tous... sauf M. Anatole.

Cocarel. − Comment ! Anatole ne viendra pas ? ... et pourquoi ?

Joseph. − Il demande de l'augmentation... c'est mardi gras, il voulait dix francs.

Cocarel. − C'est insensé ! il me semble que cinq francs et une paire de gants paille, c'est très raisonnable !

Joseph. − C'est ce que je lui ai dit...

Cocarel. − Je reconnais qu'il est très bien... sa tenue est parfaite ! ... Ce n'est qu'un premier clerc de coiffeur... eh bien, l'autre jour, on l'a pris pour un attaché d'ambassade.

Joseph. − Et puis il sent si bon !

Cocarel. − C'est vrai ! ... il a toujours l'air de sortir d'un pot de pommade... ça fait bien dans un salon.

Joseph. − Il a promis d'envoyer un de ses amis pour le remplacer.

Cocarel. − C'est égal, je le regrette... c'était mon étoile... Enfin ! allume dans le grand salon... et baisse les lampes... jusqu'à ce qu'on arrive.

Joseph sort par le fond à droite.

 

Scène première 92 Scène II

Cocarel, seul, regardant à la pendule

 

Sept heures trois quarts... Si j'en crois sa dépêche : la belle Léonida ne tardera à arriver. (Tirant un papier de sa poche et lisant.) "Moi, venir à huit heures... moi, bien émue... moi, pas dormir..." Elle parle nègre, elle est peut−être créole... voyons son dossier. (Il va à son pupitre et prend sur la tablette de dessous des papiers.) Remettons−nous en mémoire les détails de sa personne. (Prenant une lettre et lisant.) "Je suis brune..." (Parlé.) Sapristi ! pourvu que ce ne soit pas une négresse ! ... c'est très difficile à écouler ! ... Cependant l'année dernière j'en ai réussi une... mais c'est un autre prix ! ... je prends dix pour cent sur la dot au lieu de cinq.(Lisant.) "Mon front est pâle..." Ah ! elle est blanche. (Lisant.) "Une tendre mélancolie, tempérée par une douce gaieté, brille dans mes yeux ; je suis distinguée de manières sans afféterie, expansive, douce..." (Parlé.) Elle entend le prospectus... (Lisant.)"Il ne m'appartient pas de parler de mon coeur ; mais, depuis mon enfance, je me suis dévouée à soigner un frère beaucoup plus âgé que moi ; c'est un vieillard goutteux, morose, désagréable... et cependant jamais une plainte ou un reproche ne s'est échappé de mes lèvres de roses. Enfin, si la personne me plaisait, je consentirais à habiter une petite ville bien située..."

 

Scène II 93 Scène III

Cocarel, Sylvain ; puis Joseph

 

Sylvain, paraissant au fond, à gauche. − M. Cocarel ?

Cocarel. − Hein ! que voulez−vous ?

Sylvain. − C'est moi ; je viens pour la soirée.

Cocarel. − Ah ! très bien ! (A part.) L'ami d'Anatole... son remplaçant. (Haut.) Attendez, il faut que je vous examine...

Il va au pupitre déposer ses papiers.

Sylvain, à part, étonné. − Il va m'examiner !

Cocarel, revenant. − Voyons ! tournez−vous ! ... pas mal ! ... pas mal ! ... votre gilet est bien... mais le pantalon n'est pas de la première fraîcheur...

Sylvain. − Dame ! ... on met ce qu'on a.

Cocarel. − Oh ! mon ami ! il manque un bouton à votre habit... Ah ! je n'aime pas ça !

Sylvain, à part. − En voilà un qui épluche ses invités !

Cocarel. − Vous passerez au vestiaire... on vous en remettra un.

Sylvain, à part. − Tiens ! on est raccommodé !

Cocarel. − Je n'ai pas besoin de vous recommander de la tenue, de la réserve... un langage châtié, pas de mots équivoques, d'allusions grossières...

Sylvain. − Oui... faut pas dire de bêtises aux dames.

Cocarel. − Autre chose ! on passera des glaces... des bonbons assortis... vous n'y toucherez pas.

Sylvain, étonné. − Ah !

Cocarel. − Vous n'avez droit qu'à une brioche et à une tasse de thé.

Sylvain. − Je n'aime pas le thé... c'est fadasse !

Cocarel. − Fadasse ! voilà un mot que je n'aime pas... dites : "Le docteur me le défend..." Soyez homme du monde, palsambleu ! attendez !

Il va à la table et prend une paire de gants dans le tiroir.

Scène III 94

Sylvain, à part, et passant. − Ah bien ! voilà un drôle de bonhomme ! il fait passer des glaces et il défend à ses invités d'en prendre !

Cocarel, revenant avec une paire de gants blancs. − Tenez... voici vos gants...

Sylvain, surpris. − Des gants !

Cocarel. − Ayez−en soin... il faut que ça fasse deux fois... n'en mettez qu'un... vous tiendrez l'autre à la main... (Lui donnant de l'argent.) Plus vos cinq francs.

Sylvain. − Comment ! cinq francs ?

Cocarel. − Ne discutons pas, je vous prie ! ... cinq francs les cavaliers et trois francs les dames... c'est ce que je donne... c'est l'usage !

Sylvain, mettant l'argent dans sa poche. − Si c'est l'usage... (A part.) Cinq et dix−sept que j'ai...ça fait vingt−deux... Après le bal de l'Opéra, je m'offrirai à souper.

Cocarel, refermant le tiroir de la table. − Vous direz à Anatole que je ne suis pas content de lui... il augmente ses prix.

Sylvain. − Qui ça, Anatole ?

Cocarel. − Eh bien, votre ami...

Sylvain. − Je ne connais pas d'Anatole.

Cocarel. − Comment ! ... mais, alors, qui est−ce qui vous envoie ?

Sylvain. − C'est papa... il m'a dit de venir chez vous... je suis venu.

Cocarel. − Ah ! je comprends ! ... M. votre père désire vous marier...

Sylvain. − Je ne sais pas...

Cocarel. − C'est évident ! ... je vous demande mille pardons. Je vous ai pris pour un de mes... Vous êtes un client... un fils de famille...

Sylvain. − Je suis le fils à papa.

Cocarel, lui reprenant le gant que Sylvain est en train de mettre. − Rendez−moi les gants et les cinq francs !

Sylvain. − Ah ! il faut rendre... (Rendant les gants et les cinq francs. A part.) Quelle drôle de soirée !

Cocarel, le faisant passer. − Asseyez−vous... Je vais vous inscrire sur mon grand livre... Là se trouvent les plus beaux partis de France.

Cocarel ouvre le cadenas de son grand livre qui fait un cric crac très bruyant.

Sylvain. − Faudra graisser ça !

Scène III 95

Cocarel. − Veuillez avoir l'obligeance de me donner vos nom et prénoms.

Sylvain, à part. − Qu'est−ce que je risque ? (Haut.) Sylvain−Jérôme Colladan...

Cocarel, se ravisant. − Ah ! pardon ! déposez−vous les cinq louis ?

Sylvain. − Ah non, par exemple !

Cocarel. − C'est pour les premières démarches.

Sylvain. − Papa va venir ; il m'a donné rendez−vous...

Cocarel. − Ici ? Très bien ! nous traiterons ensemble cette question.

Joseph, entrant de gauche. − Monsieur, voici vos invités qui arrivent ! ...

Cocarel, il referme son livre. − Ces dames sont là... je vais les grouper.

Sylvain. − Dites donc ! groupez−moi avec ! ...

Cocarel, à Sylvain. − Venez ! ... venez ! ...

Ils sortent par le fond.

 

Scène III 96 Scène IV

Joseph ; puis Cordenbois

 

Joseph, seul. − Le patron va être occupé ce soir... je me payerai quelques glaces... et pas mal de tasses de thé...

Cordenbois, à la cantonade. − C'est bien ! c'est bien !

Cordenbois paraît à la porte du fond ; il est en grande tenue : pantalon collant, gilet de satin blanc, jabot et claque.

Joseph. − Ah ! le monsieur de ce matin... Allons prévenir M. Cocarel.

Il sort à droite.

Cordenbois, entrant du fond. − Voilà ! j'ai loué tout ça chez Babin. C'est tout neuf... et sauf deux taches de graisse qu'on a fait disparaître... seulement, je sens la benzine... je me suis arrosé d'eau de Cologne... (Se flairant.) Mais la benzine domine ! ... C'est peut−être une bêtise que je fais en venant ici... Après cela, elle ne peut pas m'entraîner bien loin ! ... De deux choses l'une : ou cette jeune fille... celle qui se fait annoncer dans le journal... est jolie ou elle est laide ; si elle est laide, j'en serai pour les cinq louis que Cocarel m'a fait déposer ce matin... mais, si elle est jolie... je fais une magnifique affaire... je ne parle pas du bonheur qu'on a à épouser une jolie femme... Dame ! on n'est pas de marbre ! je me suis dit : Elle a cinq mille francs de rente... ma pharmacie en rapporte quatre : ça fait neuf. Je compte y joindre un petit commerce de mercerie, de parfumerie et d'épicerie... pour occuper ma femme... mettons milles francs seulement... ça me fera dix... autant que Champbourcy. Je donnerai une pompe à la commune... il sera furieux ! Il y a une chose qui m'inquiète... Cocarel m'a annoncé que j'avais un concurrent, c'est même pour lui que l'entrevue a été arrangée... mais, comme m'a fort bien dit l'entrepreneur : c'est une lutte... au plus aimable ! (Se flairant.) Je crois que j'ai quelques chances... Mon Dieu, que je sens la benzine ! ... Ah çà ! je voudrais bien savoir ce que sont devenus les Champbourcy... je les ai attendus deux heures en haut de l'Arc de triomphe... je n'en suis descendu que lorsque le gardien m'a dit qu'on allait fermer le monument... Je n'ai vu personne ; ce n'est pas gentil ! ... quand on convient de manger une cagnotte, on ne doit pas la manger les uns sans les autres... je m'en expliquerai avec Champbourcy, ce soir, au chemin de fer... nous devons prendre le dernier train.

 

Scène IV 97 Scène V

Cordenbois, Cocarel ; puis Joseph

 

Cocarel, entrant du fond, très préoccupé. A part. − Neuf heures ! et Léonida n'arrive pas ! (Apercevant Cordenbois.) Ah ! vous voilà !

Cordenbois. − Je suis en retard ? ...

Cocarel. − Non ! ... c'est la demoiselle... (L'examinant.) Ah ! très bien... le gilet a du style.

Cordenbois. − N'est−ce pas ?

Cocarel. − Ne bombez pas autant la poitrine... vous bombez trop.

Cordenbois. − Je ne bombe pas exprès... c'est la ceinture... (Se reprenant.) C'est la nature.

Cocarel, respirant l'air. − Quelle drôle d'odeur ! vous ne sentez pas ?

Cordenbois. − Non... je ne sens rien... (A part.) La benzine. (Haut.) Dites−moi... ce monsieur... mon rival... est−il arrivé ?

Cocarel. − Oui... il se promène dans les salons...

Cordenbois. − Ah ! faites−le−moi voir.

Cocarel. − Oh ! impossible !

Cordenbois. − Dites−moi seulement s'il est beau.

Cocarel. − Pas mal ?

Cordenbois. − Plus beau que moi, hein ?

Cocarel. − Il a moins d'ampleur...

Cordenbois. − Qu'est−ce qu'il fait ?

Cocarel. − Oh ! c'est un homme ! ... je ne peux pas dire exactement.

Cordenbois. − Est−il décoré ?

Cocarel. − Non.

Cordenbois. − Ah ! tant mieux ! Vous savez... vous m'avez promis de me faire passer le premier.

Cocarel. − Soyez tranquille. (A part, tirant sa montre.) Neuf heures un quart... pourvu qu'elle arrive.

Scène V 98

Joseph, entrant vivement de droite avec un plateau chargé de glaces et de brioches. − Monsieur !

Cocarel, vivement. − C'est elle ?

Joseph, bas. − Non, c'est mademoiselle Amanda qui s'est jetée sur une glace et la mange... elle dit que c'est mardi gras.

Cocarel, à part. − L'effrontée ! je vais lui parler. (A Cordenbois.) Vous permettez... on m'annonce l'arrivée d'un très grand personnage.

Il sort vivement par le fond à droite.

 

Scène V 99 Scène VI

Cordenbois, Joseph ; puis Champbourcy, Blanche, Léonida

 

Cordenbois, à part. − Il reçoit du très beau monde.

Joseph, lui présentant son plateau. − Monsieur désire−t−il une glace ?

Cordenbois. − Oui... à la vanille ! (A part.) J'ai mes raisons... (Prenant une glace.) Ca neutralisera ! Diable d'odeur ! je n'ose pas entrer dans le salon... mais si je pouvais de la porte découvrir mon rival...

Il remonte avec sa glace à la porte du fond et disparaît un moment.

Joseph, à part. − Personne ! ... j'ai envie de m'offrir une glace.

Il gagne la droite.

Champbourcy, entrant par la porte de gauche et partant à la cantonade. − Entrez, entrez vite ! et fermez la porte.

Colladan, entre vivement, suivi de Léonida et de Blanche. − Nous voilà !

Joseph, à part. − Qu'est−ce que c'est que ceux−là ?

Champbourcy. − Vous êtes sûr qu'on ne nous a pas suivis ?

Colladan. − Nous sommes venus toujours en courant...

Léonida. − Jolie manière d'aller en soirée !

Champbourcy. − Tu grognes toujours ! ... heureusement qu'il gèle... nous ne sommes pas crottés.

Blanche, apercevant la cheminée. − Ah ! du feu !

Elle s'approche de la cheminée avec Léonida.

Champbourcy. − Enfin nous sommes libres !

Colladan. − Oui... il faudrait voir maintenant à manger un morceau... nous n'avons pas dîné.

Il remonte vers la cheminée.

Champbourcy. − Et avec quoi ? ils ne nous ont laissé absolument que nos mouchoirs.

Joseph, s'approchant. − Que demandent ces messieurs ?

Champbourcy, apercevant le plateau. − Tiens ! des brioches !

Scène VI 100

Colladan. − Des brioches !

Les femmes se lèvent ; pendant ce qui suit, Champbourcy prend des brioches sur le plateau, en passe derrière son dos à Colladan qui en passe à Léonida, qui en passe à Blanche. Colladan en met dans ses poches ; tous mangent.

Champbourcy, à Joseph. − Mon ami... veuillez dire à M. Cocarel... que M. Champbourcy de La Ferté−sous−Jouarre est arrivé...

Léonida. − Avec sa soeur mademoiselle Léonida...

Colladan. − Et M. Colladan, également de La Ferté−sous−Jouarre.

Joseph, à part. − Ils ont de bonnes têtes ! (Haut.) Je vais prévenir Monsieur...

Il veut sortir.

Colladan, s'accrochant vivement au plateau. − Le plateau ! laissez le plateau !

Joseph. − Mais non, monsieur ! il faut que je le fasse circuler...

Il se dégage avec son plateau et sort par le fond.

Colladan. − Puisqu'il circule nous le retrouverons.

Ils se groupent tous près de la cheminée.

Cordenbois, entrant de droite, à part − Diable d'odeur ! ... dans le salon, je me suis approché d'un monsieur, il a reniflé et il a dit : "C'est drôle ! on dirait qu'il y a une fuite de gaz..." C'est ma benzine.

Champbourcy, l'apercevant. − Cordenbois !

Cordenbois. − Champbourcy !

Tous. − Lui !

Champbourcy. − Vous, ici ! ... Vous connaissez donc Cocarel ?

Cordenbois, embarrassé. − Oui ! ... un ami... un vieil ami de vingt ans.

Champbourcy. − C'est aussi le mien...

Cordenbois. − Eh bien, vous êtes gentils ! ... Nous convenons de manger une cagnotte ensemble et puis vous me perdez ! ...

Champbourcy. − Des reproches ? Je vous avoue, monsieur, que je ne m'y attendais pas.

Léonida. − C'est de l'impudence !

Cordenbois. − Hein !

 

Scène VI 101

Champbourcy. − Il y a des gens, monsieur, qui ont le talent de disparaître au moment du danger.

Colladan. − Ils plongent sous les tables.

Cordenbois. − Quoi ?

Champbourcy. − Je n'apprécie pas... je constate... Je crois que Du Guesclin n'eût pas fait cela !

Cordenbois. − De quoi parlez−vous ?

Champbourcy. − De votre inqualifiable défection, monsieur !

Cordenbois, se fâchant. − Ah ! mais, commandant...

Champbourcy. − Je suis à vos ordres, monsieur.

Léonida, s'interposant. − Messieurs !

Blanche. − Papa !

Colladan, à part. − Ils sont toujours à s'asticoter !

Cordenbois. − Je ne sais pas ce que vous avez ! ... je vous ai attendu pendant deux heures sur l'Arc de triomphe...

Champbourcy. − Alors, il est fâcheux, monsieur, que l'aspect de ce monument, consacré à la gloire et au courage, n'ait pas éveillé en vous les sentiments...

Cordenbois, avec force. − Commandant ! ...

Champbourcy, de même. − A vos ordres !

Colladan, intervenant et passant entre eux. − Mais vous êtes fous ! des amis ! ... des enfants de La Ferté−sous−Jouarre ! Voyons ! qu'on se donne la main ! ...

Blanche. − Papa ! ...

Léonida. − Monsieur Cordenbois ! ...

Champbourcy, tendant sa main à Cordenbois. − Soit ! ... je cède aux instances de ma famille.

Cordenbois, lui serrant la main. − A la bonne heure ! Maintenant, dites−moi ce que vous êtes devenus !

Léonida et Blanche vont s'asseoir à la cheminée.

Champbourcy. − Nous avons été battus par la tempête... pendant que certaines personnes rampaient sous les tables...

Colladan. − C'est la montre et le ciseau qui sont cause de tout.

 

Scène VI 102

Cordenbois. − De quoi ?

Colladan. − Qu'on voulait nous conduire au Dépôt.

Cordenbois. − Quel dépôt ?

Champbourcy. − Nous voilà donc tous les quatre dans le fiacre...

Colladan. − Et le gardien sur le siège, à côté du cocher...

Cordenbois, cherchant à comprendre. − Oui...

Champbourcy. − Comment nous évader ?

Cordenbois. − Vous évader... d'où ? ...

Colladan. − Ah ! il ne comprend pas ! ... il faut vous dire que la pioche n'avait pas réussi... vu que c'était une caserne de municipaux... la corde non plus... vu que c'était une cloche.

Cordenbois. − Oui.

Colladan, à Champbourcy. − Maintenant, le voilà au courant, continuez...

Champbourcy. − Arrivé sur le boulevard... le fiacre prend la file, à cause du boeuf gras qui allait passer... On entend des sons de trompe, tout le monde crie : "Le voilà ! le voilà ! " Le gardien, qui était toujours sur son siège, regarde à droite... je mets le nez à la portière de gauche et j'aperçois quatre Pierrots qui faisaient des signes au cocher pour lui demander s'il était libre... Je leur fais oui de la tête... le fiacre allait au pas...j'ouvre doucement la portière... nous descendons... les quatre Pierrots montent à notre place... et nous perdons dans la foule.

Colladan. − Pendant que le fiacre conduit les quatre Pierrots au Dépôt...

Tous se mettent à rire aux éclats.

Champbourcy. − C'est superbe, ces quatre Pierrots !

Colladan. − Et le gardien ! voyez−vous le nez du gardien ! (A Cordenbois.) Vous comprenez maintenant ?

Cordenbois. − Pas un mot !

Colladan. − C'est votre ceinture qui vous obscurcit ! ... mais quand on vous explique pendant une heure... (S'arrêtant.) Pristi ! que vous sentez mauvais !

Champbourcy, à part. − C'est donc lui ? ...

Colladan et Champbourcy vont à la cheminée.

Cordenbois. − Encore ! Je sais ce que c'est ! (A part.) Il faut absolument que je me procure un flacon d'essence de musc... je me le verserai dans le dos.

 

Scène VI 103

Il sort par le fond de droite.

Blanche, à la cheminée. − Papa, j'ai soif...

Colladan. − Moi aussi... c'est la brioche... Venez avec moi ! nous allons donner la chasse au plateau !

Il lui donne le bras. Colladan et Blanche sortent par le fond.

 

Scène VI 104 Scène VII

Champbourcy, Léonida ; puis Cocarel

 

Léonida. − M. Cocarel va venir.

Champbourcy. − Je suis curieux de voir ce bonhomme−là !

Léonida. − Je ne suis pas trop décoiffée ?

Champbourcy. − Non... mais tes souliers sont pleins de poussière... Attends !

Il tire son mouchoir et fait tomber un plâtras de sa poche.

Léonida. − Qu'est−ce que c'est que ça ?

Champbourcy. − Une pierre de notre cachot. (Il repousse la pierre du pied et se met à épousseter les souliers de Léonida. A part.) Je suis convaincu que ça ne servira à rien... elle est trop mûre.

Cocarel, paraissant à la porte du milieu au fond. − Enfin vous voilà !

Champbourcy. − Oh !

Il s'essuie vivement la figure avec son mouchoir pour se donner une contenance.

Cocarel. − On m'annonce à l'instant votre arrivée...

Champbourcy, se présentant. − Théophile Champbourcy...

Cocarel, saluant. − Enchanté ! (A part, regardant Léonida.) La maman ! (Haut.) Où est la jeune personne ?

Champbourcy. − Qui ça ?

Cocarel. − La belle Léonida.

Léonida, baissant les yeux. − C'est moi !

Cocarel, vivement. − Ah bah !

Léonida. − Quoi donc ?

Cocarel. − Rien... rien...

Champbourcy, à part. − Elle a produit son effet... Je crois que nous pouvons filer !

Cocarel, à part. − C'est un beau grenadier... il faut s'y habituer.

Scène VII 105

Champbourcy. − Voyons ! franchement... ça ne se peut pas, n'est−ce pas ?

Léonida. − Comment ?

Cocarel, très gracieux. − Mais je ne dis pas cela... Mademoiselle est fort bien... et très capable d'inspirer une passion...

Champbourcy. − Elle ! mais regardez−la donc !

Léonida, furieuse. − Théophile !

Champbourcy. − Non... c'est pour répondre à Monsieur... L'épouseriez−vous, vous ?

Cocarel. − Mais certainement... si les circonstances...

Champbourcy. − Laissez−moi donc tranquille !

Léonida. − Théophile ! ... vous n'êtes qu'un sot... un impertinent comme toujours !

Champbourcy. − Du reste, allez ! ... moi, je ne demande pas mieux... parce que, si vous connaissiez son caractère... il n'y a pas au monde d'être plus désagréable... plus acariâtre...

Cocarel, remonte et passe. − Chut donc !

Léonida. − C'est faux... Monsieur, ne le croyez pas ! ...

Champbourcy. − Et difficile sur la nourriture ! Mademoiselle ne mange pas de boeuf ! ... il faut jeter le boeuf ! ...

Cocarel. − Mais pas si haut ! on peut vous entendre !

Champbourcy. − C'est juste ! ... il est par là, le malheureux !

Cocarel. − J'en ai deux ! ...

Léonida, joyeuse. − Deux ! Ah ! allons les voir !

Elle remonte.

Cocarel, l'arrêtant. − Mais un instant, vous n'êtes pas habillée...

Léonida. − Comment ?

Cocarel. − Une robe montante pour un bal...

Léonida. − Ah ! mon Dieu ! ... mais je n'ai pas de robe décolletée...

Champbourcy, frappant sur son gousset. − Et je vous avoue que, s'il fallait en acheter une dans ce moment...

 

Scène VII 106

Cocarel. − Soyez donc tranquille ! ... ici, tout est prévu... veuillez conduire Mademoiselle au magasin... (Indiquant la porte de gauche.) Par là... Vous demanderez Louise... c'est mon habilleuse... Quand vous sortirez de ses mains... personne ne vous résistera !

Champbourcy, qui est remonté, revient en scène. − Tenez, Cocarel... si vous pouvez me la caser... je suis disposé à faire un sacrifice. J'ajoute vingt mille francs à la dot.

Léonida, avec sentiment. − Ah ! mon frère, ceci rachète bien des choses !

Champbourcy. − Si on te case.

Cocarel. − Cent vingt mille francs ! mais j'ai marié une négresse de cinquante−six mille francs ! ... Soyez tranquille ! ... Allez vous habiller.

Champbourcy. − Oui... nous demanderons Louise... l'habilleuse... et je me donnerai un coup de brosse.

Il entre à gauche avec Léonida.

 

Scène VII 107 Scène VIII

Cocarel ; puis Sylvain et Colladan ; puis Cordenbois

 

Cocarel, seul, les regardant sortir. − Cinq pieds six pouces... de la maturité ; mais cent vingt mille francs ! (Trouvant la pierre tombée de la poche de Champbourcy.) Tiens ! ... un plâtras. (Il le ramasse et regarde le plafond avec inquiétude.) On construit si mal aujourd'hui ! (Il met la pierre dans sa poche.) C'est de la corniche, probablement.

Sylvain, entrant du fond et tenant son père par la main. − Entrez ! ... il désire vous voir...

Cocarel, à la table de gauche et se retournant. − Qu'est−ce que c'est ?

Sylvain. − Voilà papa...

Cocarel. − Ah ! monsieur, permettez−moi de vous remercier de la confiance que vous avez bien voulu m'accorder !

Colladan. − On m'a dit que je pouvais venir sans cérémonie...

Cocarel. − Comment donc ! ma maison est ouverte à tous les pères de famille... (Montrant Sylvain..) J'ai causé avec le jeune homme... il me plaît beaucoup.

Colladan. − C'est pas encore malin... mais c'est bon enfant !

Cocarel. − Soyez tranquille... nous lui trouverons une femme, et une bonne...

Colladan. − Comment ! vous auriez la bonté de vous occuper de lui ?

Cocarel. − N'est−ce pas mon devoir ?

Colladan. − Remercie donc Monsieur ! ...

Sylvain, passant. − Merci, monsieur Cocarel... J'ai vu une petite boulotte dans le salon... tâchez de me trouver quelque chose dans ce genre−là.

Cocarel. − Nous chercherons... Mais prenez donc la peine de vous asseoir !

Colladan, passant. − C'est pas de refus.

Il s'assoit ainsi que Sylvain.

Cocarel. − Vous tombez bien ! ... dans ce moment, j'ai de très belles occasions... Attendez ! je vais consulter mon livre.

Il ouvre son cadenas qui fait son cric crac habituel.

 

Scène VIII 108

Colladan, à Sylvain. − Pourquoi qu'il ouvre cette manivelle−là ?

Sylvain. − J'en sais rien...

Colladan, à part. − J'ai rencontré le plateau... j'ai refait ma provision de brioches.

Il en sort une de sa poche et la mange.

Cocarel, consultant son registre. − Voyons ! ... je ne lis pas les noms... vous comprenez... la discrétion est le nerf de ma profession... (Lisant.) Numéro 2403... Cela fera peut−être votre affaire...

Colladan. − Comment ! ... c'est des mariées que vous avez dans ce gros livre ? ...

Cocarel. − Certainement ! ... (Lisant.) "2403... Cinquante mille francs de dot..."

Colladan. − Je voudrais mieux que cela.

Sylvain. − Moi aussi !

Cocarel. − Attendez ! ...

Il feuillette son livre.

Colladan, croyant tirer une autre brioche de sa poche, amène une pierre et mord dedans. − Ah ! saperlotte ! un caillou ! je m'ai ébréché !

Il le pose à terre.

Cocarel. − "Numéro 9827... quatre−vingt mille francs ! ..."

Colladan. − Je préfère celle−là...

Cocarel, lisant. − "Santé parfaite... caractère enjoué... musicienne si on le désire..."

Colladan. − Oh ! nous ne tenons pas à ces bêtises−là.

Cocarel, venant à eux. − Seulement il faut tout dire... elle a un oeil...

Sylvain. − Elle louche ?

Cocarel. − Oh non ! ... elle est borgne... vous finiriez toujours par vous en apercevoir... j'aime mieux vous prévenir.

Colladan. − Mon Dieu, nous ne tenons pas aux yeux...

Sylvain, se levant. − Cependant, papa...

Colladan, se levant. − On voit aussi bien avec un oeil qu'avec deux.

Cocarel, frappé d'une idée. − Mais j'y pense ! ... j'ai mieux que ça à vous offrir... une femme superbe.

 

Scène VIII 109

Sylvain. − Boulotte ?

Cocarel. − Et un coeur ! ... Elle a consacré les plus belles années de sa vie à soigner un vieillard goutteux, repoussant...

Colladan. − Ca, ça nous est égal !

Sylvain. − Je n'ai pas de rhumatismes.

Cocarel. − Cent vingt mille francs de dot !

Colladan. − Mazette !

Sylvain. − J'en veux bien.

Cocarel, à part. − Ca m'en fera trois à offrir à la belle Léonida.

Colladan. − Tenez ! ... je vais vous proposer une affaire...

Cocarel. − Voyons ! ...

Colladan. − L'enfant épousera la demoiselle de quatre−vingt mille...

Sylvain. − La borgne ?

Colladan. − Oui, la borgne ! ... Et, moi, je m'arrangerai de celle de cent vingt mille.

Cocarel. − Vous ?

Sylvain. − Une marâtre ! ... à votre âge ?

Colladan. − Il y a des dimanches où on est encore très gaillard !

Il indique un mouvement de danse, et manque de tomber.

Cocarel, à part. − Au fait, ça me fera deux mariages ! ... le père et le fils. (Haut.) Je vais vous inscrire.

Il va à son pupitre.

Colladan. − C'est ça, inscrivez−nous.

Cocarel, revenant. − C'est dix louis...

Colladan. − Hein ! pourquoi dix louis ?

Cocarel. Cinq pour vous et cinq pour M. votre fils.

Colladan. − Je veux bien vous faire un petit cadeau... mais, auparavant, je demande à voir les demoiselles...

Cocarel. − Déposez d'abord.

Scène VIII 110

Colladan. − Non, faites voir auparavant.

Cocarel. − Ce n'est pas l'usage.

Colladan. − Alors je ne marie pas... l'enfant non plus.

Cocarel. − Comme vous voudrez !

Il ferme son cadenas.

Sylvain, bas. − Papa, offrez−lui huit louis...

Colladan, bas. − Mais puisque je n'ai pas le sou ! ... on nous a pris la cagnotte...

Sylvain, à part. − Pas le sou ! et je pose depuis deux heures... Je file au bal de l'Opéra.

Il sort par le fond.

Cordenbois, entrant de droite, pan coupé. − Je vous dérange ?

Cocarel, il passe. − Non... entrez donc.

Colladan, à part. − J'ai encore soif... C'est la brioche... Je vais à la découverte du plateau.

Cocarel, bas à Colladan. − Réfléchissez... cent vingt mille francs de dot !

Colladan, remontant pour sortir. − Faites voir auparavant ! ... Je ne sors pas de là... (Cocarel le suit. Apercevant le plateau, qui passe dans le grand salon : ) Ah ! voilà le plateau ! (Il sort vivement.) Jeune homme ! ...

Il sort par le fond.

 

Scène VIII 111 Scène IX

Cocarel, Cordenbois

 

Cordenbois. − Eh bien, est−elle arrivée ?

Cocarel. − Oui.

Cordenbois. − Vous l'avez vue ? Est−elle blonde ? moi, d'abord, je n'aime que les blondes.

Cocarel. − Ce n'est plus cent mille francs, c'est cent vingt mille francs qu'elle a !

Cordenbois. − Est−il possible.

Cocarel. − Par exemple, elle est brune.

Cordenbois. − Oh ! ça ne fait rien. Je n'aime que les brunes !

Cocarel, trouvant à terre le caillou laissé par Colladan et le ramassant. − Tiens !

Il regarde de nouveau le plafond avec inquiétude.

Cordenbois, passant. − Qu'avez−vous ?

Cocarel. − Ca fait deux !

Il met la pierre dans sa poche.

Cordenbois. − Oh ! je suis d'une impatience ! ... présentez−moi !

Cocarel. − Restez ici... elle va venir seule dans ce petit salon.

Cordenbois. − Quand ça ?

Cocarel. − Tout de suite. Je ferai en sorte que personne ne vous dérange... et surtout... (S'interrompant.) C'est drôle comme ça sent le musc !

Cordenbois. − Ne vous inquiétez pas de ça... vous me disiez : "Et surtout ? "

Cocarel. − Surtout ne bombez pas comme ça ? (Près de la porte.) Vous bombez trop !

Il entre à droite.

 

Scène IX 112 Scène X

Cordenbois ; puis Léonida ; puis Cocarel

 

Cordenbois, seul. − C'est ma ceinture... Si je l'ôtais ? ... Oh ! non ! ... elle pourrait me surprendre... C'est drôle ! je suis ému... comme un enfant... si j'allais ne pas lui plaire... Relevons mes boucles...

Léonida, entrant de gauche ; elle est en robe de bal. A part. − M. Cocarel m'a dit que je trouverais ce jeune homme dans ce petit salon... voilà que j'ai peur ! (Apercevant Cordenbois.) Oh ! M. Cordenbois ! ... quel ennui ! ...

Cordenbois, l'apercevant, à part. − Mademoiselle Léonida ! elle va me gêner ! ...

Léonida, à part. − Il faut l'éloigner !

Cordenbois, à part. Débarrassons−nous−en ! ... (Haut.) Votre frère vous cherchait tout à l'heure... de l'autre côté...

Léonida, à part. − Une idée ! (Haut.) C'est que je n'ose entrer dans ce salon... une femme seule... Voulez−vous avoir l'obligeance de m'offrir votre bras ?

Cordenbois. − Avec plaisir.

Léonida, à part. − Je le perds dans la foule et je reviens.

Cordenbois, à part. − Une fois entrés... je la lâche ! (Haut.) Mademoiselle...

Il lui offre son bras avec galanterie et tous deux sortent par le fond. A peine sont−ils sortis que Cocarel entre par la porte de droite.

Cocarel. − Eh bien, qu'est−ce que nous disons ? ... Tiens ! personne ! où sont−ils donc ?

Il sort vivement par la porte du milieu. Au même instant, Cordenbois et Léonida rentrent par le fond, l'un par la porte de gauche, l'autre par la porte de droite.

Léonida, de gauche. − Perdu !

Cordenbois. − Lâchée !

Léonida, l'apercevant. − Vous ?

Cordenbois, de même. − Encore ?

Cocarel, reparaissant par la porte du milieu. − Ah ! les voilà !

 

Scène X 113 Scène XI

Cordenbois, Cocarel, Léonida

 

Cocarel, se plaçant entre eux, très souriant. − Eh bien, qu'est−ce que nous disons ?

Léonida. − Quoi ?

Cordenbois. − Plaît−il ?

Cocarel, à Léonida. − C'est lui ! (A Cordenbois.) C'est elle !

Cordenbois. − Léonida ?

Léonida, exaspérée. − Le pharmacien ? je n'en veux pas !

Cordenbois. − Moi, non plus !

Léonida. − Mais nous nous connaissons ! ...

Cocarel. − Ah bah !

Cordenbois. − Nous jouons la bouillotte depuis vingt ans ! ...

Léonida. − Si c'est pour ça que vous m'avez fait venir à Paris ?

Cordenbois. − Rendez−moi mes cinq louis !

Cocarel, les calmant. − Mais non ! ... mais non ! ... j'en ai d'autres... les plus beaux partis de France !

Cordenbois. − Allez au diable !

Il sort avec mauvaise humeur.

Léonida. − Je repars à l'instant... rendez−moi ma robe !

Cocarel. − Attendez donc ! ... celui−là ne compte pas ! ... l'autre, celui pour lequel je vous ai écrit... dans une haute position... il est là...

Léonida. − Ah !

Cocarel. − Un jeune homme charmant ; je vais le chercher.

Il sort par le fond.

 

Scène XI 114 Scène XII