Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 33 sur 38 · partie 1/3

Pages du PDF

Théâtre . 3

• Le Plus Heureux des trois

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le Plus Heureux des trois 624 Personnages

Comédie en trois actes

Par Eugène Labiche et Edmond Gondinet

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 11 janvier 1870

 

Personnages

 

Acteurs qui ont créé les rôles

Alphonse Marjavel : MM. Geoffroy

Krampach : Brasseur

Jobelin : Lhéritier

Ernest Jobelin : Gil−Pérès

Hermance : Mmes Ravel

Berthe : Priston

Pétunia : Kid

Lisbeth : Reynold

 

Personnages 625 Acte I

Un salon chez Marjavel.

 

Cheminée à gauche, premier plan ; sur la cheminée, une pendule surmontée d'une tête de cerf ; un petit guéridon au troisième plan. Une grande horloge−coucou à droite ; portes au fond dans les pans coupés. Au milieu de la scène, un divan rond et s'ouvrant ; au milieu du divan, une corbeille de fleurs. Porte au fond ; de chaque côté de cette porte, un portrait : celui de droite sur ses deux faces représente une femme ; celui de gauche représente Marjavel ; une console sous chaque portrait. Au premier plan, à droite, une fenêtre ouvrant sur un balcon.

 

Acte I 626 Scène première

Pétunia ; puis Marjavel ; puis Hermance

 

Au lever du rideau, Pétunia est en train d'épousseter le divan.

Pétunia, au public. − Je ne connais rien de bête comme d'épousseter ! cette opération consiste à envoyer sur le fauteuil de droite la poussière qui se reposait sur le fauteuil de gauche... C'est un déplacement, voilà tout... (Elle gagne la droite et époussette le portrait ; elle le retourne et voit un autre portrait de femme derrière.) Tiens ! le portrait de Madame qui a un envers, un autre portrait de femme !

Marjavel, une serviette au cou, se disposant à se raser ; il paraît à la porte, pan coupé gauche. − Pétunia !

Pétunia, replaçant le tableau comme il était. − Monsieur ?

Marjavel. − Ernest n'est pas arrivé ?

Pétunia. − Non, monsieur.

Marjavel, désappointé. − Non ? (Poussant un soupir.) Enfin !

Il disparaît.

Pétunia, seule et venant en scène. − Il ne peut plus se passer de son Ernest... il a été lui−même le chercher à Paris, en voiture... et il l'a installé à Auteuil dans le pavillon, au bout du jardin... Après cela, il paraît que c'est dans la nature... un mari aime toujours l'Ernest de sa femme.

Hermance, entre par le fond ; elle tient à la main un petit paquet enveloppé. − Pétunia !

Pétunia. − Ah ! c'est madame...

Elle prend le paquet et le pose sur un petit meuble à droite.

Hermance. − M. Ernest n'est pas arrivé ?

Pétunia. − Non, madame.

Hermance. − Non ? ... (Poussant un soupir.) Enfin ! ... débarrassez−moi de mon chapeau... de mon mantelet, et laissez−moi.

Pétunia, prenant les objets indiqués qu'elle pose sur le divan. − Bien, madame.

Elle entre à droite, pan coupé.

 

Scène première 627 Scène II

Hermance, Marjavel, Pétunia

 

Hermance. − Personne ! ... (Elle court vivement à une tête de cerf empaillée qui est sur la cheminée et l'ouvre comme une boîte.) C'est là dedans que nous cachons notre correspondance. (Regardant dans la boîte.) Rien ! ... Il ne m'a pas écrit... Ah ! les hommes ne savent pas aimer ! ... (Tirant une lettre de sa poche et la remettant dans la boîte qu'elle referme.) Tandis que moi... tous les jours, un billet... Aujourd'hui, je lui fais part de mes terreurs... Ce cocher que j'ai vu rôder sous mes fenêtres...

Marjavel, passant sa tête. − Ernest n'est pas arrivé ? ...

Hermance. − Non... je ne l'ai pas vu...

Marjavel, entrant. − Mais qu'est−ce qu'il fait, cet animal−là ? A dix heures !

Hermance. − Tu as besoin de lui ?

Marjavel. − Non, non... mais j'aime à le voir... il m'amuse, il a des naïvetés... Hier, on parlait devant lui d'une femme mariée... et légère... il s'est écrié : "Est−ce que c'est possible ? est−ce qu'il y a des femmes qui trompent leurs maris ? ..." Un enfant ! quoi, un enfant !

Hermance, riant. − Oh ! tout à fait !

Marjavel. − Un jour, il faudra que je m'amuse à le dégourdir.

Hermance, vivement. − Par exemple ! de quoi vous mêlez−vous ? Est−ce que ça vous regarde ?

Marjavel. − Non... Je dis ça pour plaisanter... Voyons, ne te fâche pas... Ah ! je savais bien que j'avais quelque chose à te confier.

Hermance. − Quoi ?

Marjavel. − Je me suis donné un valet de chambre.

Hermance, étonnée. − Ah ! c'est une bonne idée.

Marjavel. − Avec sa femme.

Hermance. − Ah !

Marjavel. − Des gens sûrs... parce que je ne veux plus être servi que par des gens sûrs... Je les fais venir d'Alsace.

Hermance. − D'Alsace ?

 

Scène II 628

Marjavel. − J'ai écrit à mon régisseur : "Mariez−moi un domestique sûr... avec une domestique sûre... et envoyez−les−moi..." Ils arrivent aujourd'hui.

Hermance. − Comment ? ... Eh bien, et Pétunia ?

Marjavel. − Je crois que le moment est venu de lui indiquer la porte... Est−ce que tu y tiens ?

Hermance. − Oh ! pas du tout !

Marjavel. − Mon Dieu, ce n'est pas une méchante fille ; mais elle a continuellement un pompier dans sa cuisine.

Hermance. − En effet, j'ai cru remarquer...

Marjavel. − Et moi, ça me fait des peurs... Je crois toujours qu'il y a le feu.

Hermance. − Alors tu vas la congédier ?

Marjavel. − Non... pas moi... toi...

Hermance. − Comment ?

Marjavel. − Affaire d'intérieur... ça te regarde. Ainsi ma première femme... cette bonne Mélanie... dont le portrait est derrière le tien... car je n'ai pas voulu vous séparer...

Hermance, sèchement. − Merci bien !

Marjavel. − Oh ! si tu l'avais connue, tu l'aurais aimée... tout le monde l'aimait... Demande à Jobelin, l'oncle d'Ernest... il savait l'apprécier, lui ! Eh bien, quand il y avait un domestique à renvoyer, elle me disait : "Alphonse, est−ce que tu ne vas pas faire un petit tour à ton café ? ..." Je partais... et, à mon retour, c'était fait.

Hermance. − C'est bien, je me charge de l'exécution.

Marjavel. − Après ça, si tu préfères attendre Ernest... il fera ça, lui !

Hermance. − Non, c'est inutile.

Marjavel. − Au fait, j'ai un autre service à lui demander.

Hermance. − Mon ami, si je puis...

Marjavel. − Non, il s'agit d'une toiture qui a besoin de réparations... Il est jeune... il montera là−haut... ça le promènera.

Hermance. − Mais c'est très dangereux.

Marjavel. − Je crois bien ! Je n'y monterais pas pour mille francs ! On me dirait : Voilà mille francs ; je n'y monterais pas.

Hermance. − Mais alors ? ...

Scène II 629

Pétunia, au−dehors. − Oui, tout de suite.

Marjavel. − Chut ! ... j'entends Pétunia ! ... sois ferme ! je file !

Il rentre à gauche.

 

Scène II 630 Scène III

Hermance, Pétunia

 

Pétunia, entrant par le pan coupé de droite. − Madame n'a pas d'ordres à me donner ?

Hermance. − Si, j'ai à vous parler, mademoiselle ; je vais sans doute être forcée de me priver de vos services...

Pétunia, stupéfaite. − Madame me renvoie ?

Hermance. − Vous ne devez pas en être bien surprise.

Pétunia. − Au fait, je devais m'en douter... je n'ai pas le bonheur de plaire à M. Ernest.

Hermance, étonnée. − Plaît−il ? En quoi les affaires de mon ménage regardent−elles M. Ernest ?

Pétunia. − Oh ! je dis ça... parce que M. Ernest est l'ami de Monsieur... et de Madame.

Hermance, à part. − Elle se doute de quelque chose !

Pétunia. − Madame me donne−t−elle huit jours ? ...

Hermance. − Certainement, nous n'en sommes pas à quelques jours près.

Pétunia, pleurant. − Ah ! ça me fait de la peine ! J'étais attachée à madame et à M. Marjavel ! et à M. Ernest aussi.

Hermance. − C'est bien, et, puisque vous êtes dévouée... et discrète...

Pétunia. − Ah ! madame !

Hermance. − Je verrai mon mari, je lui parlerai. − Je dois vous dire qu'il est très froissé de ce pompier que vous recevez.

Pétunia. − Dame ! je ne peux pas recevoir des ambassadeurs ; d'ailleurs, ce pompier... c'est mon tuteur !

Hermance, à part. − Elle se moque de moi. (Haut.) Allez... attendez mes ordres.

Pétunia, se dirige vers la porte du fond et s'arrête. − La robe que Madame portait hier est bien fatiguée, est−ce que Madame compte la remettre ?

Hermance. − Non, je vous la donne...

Pétunia, avec effusion. − Oh ! je ne quitterai jamais Madame !

 

Scène III 631

Elle sort par le fond.

 

Scène III 632 Scène IV

Hermance ; puis Marjavel ; puis Pétunia

 

Hermance, seule. − Elle me tient ! nous aurons commis quelque imprudence. Et Ernest qui n'est pas là !

Marjavel, entrant. − Ernest n'est pas arrivé ?

Hermance, s'oubliant. − Non, je l'attends.

Marjavel. − Moi aussi, parbleu ! ... Onze heures ! ... Je parie qu'il est encore à sa toilette ! S'il croit que je l'ai invité à venir à ma campagne pour se cirer les moustaches ! ... Ah ! je finirai par prendre un parti !

Hermance. − Lequel ?

Marjavel. − J'en inviterai un autre !

Hermance. − Tu es injuste ; hier, il a arrosé ton jardin jusqu'à neuf heures du soir, pendant que tu fumais ton cigare.

Marjavel. − Moi, je ne puis pas arroser, ça me fait mal aux reins. Mais après, pour le récompenser, j'ai fait son bésigue.

Hermance. − C'est−à−dire qu'il a fait le tien !

Marjavel. − Pourquoi le mien plutôt que le sien ?

Hermance. − Il déteste le jeu !

Marjavel. − Lui ? ... alors, pourquoi me dit−il tous les soirs "Eh bien, papa Marjavel, est−ce que nous ne faisons pas notre petite partie ? ..." Tu t'assois près de nous avec ton ouvrage... alors ses yeux brillent... s'allument...

Hermance, vivement. − C'est la vue des cartes.

Marjavel. − Parbleu ! je m'en suis bien aperçu ! Veux−tu que je te dise ? Ernest est joueur ! il n'aime pas les chevaux, il n'aime pas la table, il n'aime pas les femmes... du moins je n'ai jamais remarqué...

Hermance. − Moi non plus !

Marjavel. − Donc, il est joueur ! donc, il finira mal ! ... Il faudra que je prévienne Jobelin, son oncle... Mais il ne s'agit pas de ça ! Tu as vu Pétunia ! L'as−tu... ?

Hermance, à part. − Que lui dire ? ... (Elle court prendre le petit paquet enveloppé que Pétunia a déposé sur un meuble.) Mon ami... permets−moi...

Scène IV 633

Marjavel. − Quoi donc ?

Hermance, lui présentant une calotte. − C'est aujourd'hui ta fête... la Saint−Alphonse...

Marjavel. − Une calotte !

Hermance, elle arrache vivement l'étiquette qui pendait après. − Brodée par moi, en cachette.

Marjavel, l'embrassant. − Ah ! chère amie ! que tu es bonne !

Hermance. − Et comme tu t'enrhumes souvent du cerveau l'hiver...

Marjavel. − C'est vrai... Ca me grossit le nez.

Hermance. − J'ai fait ouater l'intérieur avec de l'édredon...

Marjavel, épanoui. − De l'édredon ! ... Elle m'entoure d'édredon ! ma parole, il n'y a pas sous le ciel un homme plus heureux que moi ! Avec ma première femme (Hermance remet la calotte sur le petit meuble), c'était la même chose... J'ai une chance de... pendu ! (Tendrement.) Hermance... (Hermance vient près de lui), tu n'as pas affaire à un ingrat, et, ce soir... j'irai lire mon journal dans ta chambre.

Hermance, baissant les yeux. − Tais−toi donc !

Marjavel, la lutinant. − Tu ne veux pas que j'aille lire mon journal dans ta chambre ? ... Dis−le donc ! dis−le donc ! ...Ah ! tu ne le dis pas !

Hermance. − Voyons... Marjavel... tu es fou !

Marjavel, poussant un cri. − Ah ! sapristi !

Hermance. − Quoi donc ?

Marjavel. − Puisque c'est aujourd'hui ma fête, nous allons recevoir des visites ! Jobelin... avec son bouquet, il n'y manque jamais... et puis la petite Berthe, sa nièce... et Isaure, ma soeur.

Hermance. − Eh bien ?

Marjavel. − Comment allons−nous faire ? Nos Alsaciens ne sont pas arrivés, et tu as renvoyé Pétunia... Il ne nous reste qu'Ernest.

Hermance. − Non, je n'ai pas renvoyé Pétunia.

Marjavel. − Ah ! tant mieux ! ce sera pour demain.

Hermance. − Cette fille est dans une position très intéressante.

Marjavel. − Allons, bon ! le pompier !

Hermance. − Mais non ! tu ne comprends pas... Je veux dire très digne d'intérêt.

Marjavel. − Elle ? allons donc !

Scène IV 634

Hermance. − Je l'ai fait parler... Elle élève, avec ses faibles gages, deux orphelins, dans une mansarde.

Marjavel. − Pas possible ? ...

Hermance. − Et elle leur fait donner une très bonne éducation... sur ses économies.

Marjavel. − Tiens ! tiens ! qui est−ce qui se serait douté de ça ?

Hermance. − C'est une vie de sacrifice... de dévouement... Elle a renoncé pour eux aux joies de la famille.

Marjavel. − Ah ! c'est bien ! ... Ah çà ! et le pompier ?

Hermance, embarrassée. − Le pompier... c'est leur père...

Marjavel. − Alors ils ne sont pas orphelins...

Hermance, souriant. − Oh ! un pompier... ce n'est pas un père... il est toujours dans le feu !

Marjavel, passant à la petite table de droite, sur laquelle est une sonnette. − C'est juste. Je suis d'autant plus touché de la conduite de Pétunia que j'ai absolument besoin d'elle.

Il sonne.

Hermance. − Qu'est−ce que tu fais ?

Marjavel. − Je la sonne... Je vais lui adresser quelques mots. (Pétunia paraît.) Approchez, mademoiselle, approchez.

Pétunia. − Monsieur ?

Marjavel. − Je sais tout. Continuez, mademoiselle, à marcher dans cette voie d'abnégation et de sacrifices que vous vous êtes tracée...

Pétunia. − Plaît−il ?

Marjavel. − L'orphelin porte bonheur. (Il passe devant elle.) Continuez, mademoiselle, continuez, l'orphelin porte bonheur.

Il sort par la gauche.

Pétunia, allant vivement à Hermance. − Quel orphelin ?

Hermance, bas à Pétunia, en gagnant la porte. − Taisez−vous donc, puisqu'on vous garde.

Elle disparaît par la porte où est sorti son mari.

 

Scène IV 635 Scène V

Pétunia ; puis Jobelin

 

Pétunia, seule. − Eh bien, elle est forte, Madame ! ... et voilà Monsieur qui me fait des compliments !

Jobelin, entrant du fond avec une bouteille et un bouquet de roses. − Marjavel est−il chez lui ?

Pétunia. − M. Jobelin ! ... je vais le prévenir de votre arrivée.

Elle sort par le coupé gauche.

Jobelin, seul ; il dépose le bouquet et la bouteille sur le divan. − Je viens souhaiter la fête à Marjavel ; c'est une habitude que j'ai contractée du temps de sa première femme... Je ne puis entrer dans ce salon sans être ému... Il m'est permis de jeter un regard mélancolique sur le portrait de cette pauvre Mélanie. (S'adressant au portrait d'Hermance.) On t'a remplacée, pauvre femme ! ... au bout d'un an et trois jours ! On oublie si vite... O époque voltairienne ! (Allant au portrait, le regardant.) Mais me voici, moi... (S'arrêtant.) Ah ! non, c'est la seconde... (Il retourne le portrait, côté Mélanie.) Me voici ! je viens accomplir mon pieux pèlerinage... chère Mélanie ! ... nous fûmes bien coupables. (S'adressant au portrait de Marjavel qui est de l'autre côté.) Nous t'avons trompé, Marjavel ! ... homme excellent ! ... homme parfait ! ... homme admirable ! ... Je n'ai pas de remords, parce que je me repens... (Il revient en scène.) Et, si je me repens, c'est qu'elle n'est plus là... Sans cela ! ... pauvre amie ! ... c'est moi qui ai suggéré à Marjavel l'idée de la faire peindre derrière l'autre... La dernière fois que nous nous vîmes, nous étions en fiacre... elle avait une peur d'être reconnue qui la rendait charmante... elle se cachait derrière un éventail qu'elle était censée avoir gagné à la loterie... La loterie, c'était moi ! ... Pauvre enfant ! tout me la rappelle ici... (Il soupire en regardant le divan ; puis va à la cheminée.) J'avais eu l'idée machiavélique d'offrir à Marjavel cette pendule à tête de cerf... pour sa fête. C'est là dedans que nous cachions notre correspondance... (Il ouvre.) Hein ? ... un billet ! un ancien qui est resté... (Il ouvre le billet, et vient en scène.) Quelle imprudence ! ... écrit d'une main tremblante... c'est bien ça... elle tremblait toujours. (Lisant.) "grand malheur nous menace... le cocher du fiacre nous a reconnus, il nous épie, il porte le n° 2114. Tâchez de le voir... j'ai le pressentiment que ce fiacre nous portera malheur." (Parlé.) Elle était bébête avec ses pressentiments ! ... Je me rappelle qu'un jour elle avait rêvé d'un chat noir... et elle prétendait que c'était le commissaire de police.

Pétunia, entrant. − M. Marjavel vous attend.

Elle sort par la droite.

Jobelin, reprenant sa bouteille et son bouquet. − Ah ! très bien, je vais lui offrir un bouquet de roses et une bouteille de rhum de 1789... il n'y en a qu'une au monde.

Il sort.

 

Scène V 636 Scène VI

Ernest, seul ; il est entré par le fond, porte un bouquet de roses et une bouteille de rhum

 

Je viens souhaiter la fête à Marjavel, un bouquet de roses et une bouteille de rhum de 1789... il n'y en a qu'une au monde... Je l'ai chipée à mon oncle Jobelin... Sapristi ! que j'ai mal aux reins ! ... Cet animal de Marjavel m'a fait arroser hier jusqu'à neuf heures du soir... (Regardant la porte de gauche.) Pauvre Hermance ! ... c'est bien pour toi ! Voilà son portrait. (S'adressant au portrait.) Oh ! nous fûmes bien coupables. (Il dépose sa bouteille et son bouquet sur la console de droite. Apercevant la tête de Mélanie.) Tiens ! c'est l'autre ! Mais qui est−ce qui retourne donc toujours la vieille ? (Il retourne le portrait côté d'Hermance.) Oui ! nous fûmes bien coupables. (S'adressant au portrait de Marjavel.) Nous t'avons trompé, Marjavel ! ... homme excellent ! ... homme parfait ! ... homme admirable ! ... Je n'ai pas de remords, parce que je ne me repens pas ! ... Oh ! mais pas du tout ! (Venant en scène.) J'ai fait avant−hier avec Hermance une promenade délicieuse... tout le long des fortifications... Ce matin, j'ai retrouvé dans ma poche le numéro du fiacre. (Il le montre.) 2114... Je le conserve comme un symbole d'amour... et de petite vitesse... Voyons si Hermance n'a rien laissé pour moi dans la tête de cerf... (Il l'ouvre.) C'est très commode, cette cachette que nous avons trouvée. (Regardant.) Je ne vois rien... (Il replace la tête de cerf, les cornes à l'envers, et gagne la droite.) Sapristi ! que j'ai mal aux reins ! ... Je frise un lumbago.

 

Scène VI 637 Scène VII

Ernest, Hermance

 

Hermance, entrant vivement de gauche et très agitée. − Ah ! vous voilà ! je vous attends depuis ce matin...

Ernest. − Qu'y a−t−il ?

Hermance. − Je n'ai qu'une minute... et mille choses à vous dire... On vient.

Ils s'éloignent vivement l'un de l'autre.

Ernest. − Non... remettez−vous.

Hermance. − Voyons... je ne sais par où commencer... D'abord ma femme de chambre a des soupçons ! ...

Ernest. − Pétunia ?

Hermance. − M. Marjavel voulait la renvoyer... j'ai obtenu qu'elle restât.

Ernest. − Bravo ! On en renvoie jamais une femme de chambre qui a des soupçons...

Hermance. − Il a arrêté des Alsaciens... des gens sûrs... pour nous espionner, sans doute...

Ernest. − Oh ! quelle idée !

Hermance. − On vient !

Elle tombe assise, à gauche, sur le divan.

Ernest, tombe assis, à droite, sur le divan ; il remonte sa montre pour se donner une contenance. − Mais non ! ... c'est une voiture...

Hermance, se levant. − Une voiture ! ... Vous m'y faites songer... Méfiez−vous du cocher.

Ernest, se levant en même temps qu'Hermance. − Quel cocher ? ...

Hermance. − Et si l'on veut vous faire monter sur le toit... n'y montez pas, c'est très dangereux.

Ernest. − Quel toit ?

Hermance. − Ah ! j'oublie le plus important... j'ai laissé mon éventail dans le fiacre... un cadeau de mon mari.

Ernest. − Mais je suis là, moi, je l'ai trouvé et je l'ai serré dans la poche de mon paletot...

Scène VII 638

Hermance. − Alors, vite, rendez−le−moi...

Ernest. − Plus tard... Je suis allé ce matin chez mon oncle pour lui emprunter quelque chose... de 1789... et j'y ai oublié mon paletot.

Hermance. − On va le trouver... nous sommes perdus !

Ernest. − Mais ne tremblez donc pas toujours... (Lui prenant la taille.) Je suis discret... prudent...

Le coucou laisse entendre un long échappement, puis sonne lentement deux heures.

Hermance, le repoussant. − On vient !

Elle tombe assise sur une chaise à gauche, près de la cheminée.

Ernest, est allé s'asseoir vivement sur la chaise à droite, près du petit meuble ; après un temps. − C'est pas votre mari... c'est le coucou.

Hermance, se levant. − Oh ! je l'arrêterai... il me fait trop peur.

Ernest, même jeu. − Ah ! c'est ennuyeux de causer comme ça, c'est à peine si nous pouvons nous voir tous les 36 du mois et nous serrer la main entre deux portes.

Hermance. − Ah ! c'est que je ne vis pas !

Ernest. − Hier soir, je voulais vous suprendre...

Hermance. − Comment ?

Ernest. − J'ai grimpé sans bruit, le long du treillage qui est sous le balcon... Je me croyais arrivé à votre fenêtre... J'ai frappé trois petits coups... et une grosse voix m'a répondu : "Qui va là ? "

Hermance. − La chambre de ma tante ! ... Nous sommes perdus !

Elle gagne vivement la droite.

Ernest. − Mais non ! ... Je me suis laissé dégringoler... et tout est rentré dans le silence... Mais je reviendrai ce soir...

Hermance. − Ce soir ? Ca ne se peut pas ! Je vous le défends.

Ernest. − Pourquoi ?

Hermance. − C'est la fête de M. Marjavel, et...

Ernest. − Quoi ?

Hermance. − Rien !

Ernest. − Ecoutez... si la chose est possible... ouvrez la fenêtre de ce salon...

 

Scène VII 639

Indiquant la fenêtre, premier plan.

Hermance. − Non... Ce ne sera pas possible... partez. Il ne faut pas qu'on nous trouve ensemble. Vous reviendrez dans cinq minutes !

Ernest. − Oui... dans trois minutes. Ah ! j'oubliais (Reprenant son bouquet et sa bouteille de rhum.) Ah ! je suis bien heureux !

Il sort par le fond.

 

Scène VII 640 Scène VIII

Marjavel, Jobelin, Hermance ; puis Ernest

 

Marjavel paraît au bras de Jobelin.

Hermance, à part. − Il était temps !

Elle va au petit meuble de droite et semble chercher quelque chose.

Jobelin, entrant avec la bouteille. − Elle a été apportée, en 1789, par un cousin de Lafayette, dont le neveu la légua au grand−père de mon oncle... Il n'y en a qu'une au monde...

Marjavel. − Ah ! ce bon Jobelin ! Voilà un ami ! (Passant à sa femme.) Ernest n'est pas arrivé ?

Hermance. − Je ne l'ai pas vu.

Jobelin. − J'ai laissé Berthe, ma nièce, avec sa femme de chambre en train d'achever un petit ouvrage pour la Saint−Alphonse... elle va venir.

Marjavel. − Ah ! cette chère Berthe... elle a aussi pensé à moi... Mais qu'est−ce que fait Ernest ? ... Sans être exigeant, il me semble qu'un jour comme celui−ci...

Pétunia, annonçant. − M. Ernest !

Ernest entre avec son bouquet et sa bouteille.

Ernest, saluant Hermance cérémonieusement. − Madame... Mon cher Marjavel...

Il lui présente son bouquet.

Marjavel, sévèrement. − Monsieur Ernest, j'aurais préféré moins de fleurs et un peu plus d'empressement...

Ernest. − Excusez−moi... j'ai fait une longue course ce matin pour vous apporter...

Marjavel. − Quoi ?

Ernest, présentant sa bouteille. − Cette bouteille de rhum de 1789... Il n'y en a qu'une au monde.

Jobelin, à part. − Mais je la reconnais.

Ernest. − Elle a été rapportée par un cousin de Lafayette.

Marjavel. − Alors, il en a rapporté deux...

 

Scène VIII 641

Il montre la bouteille donnée par Jobelin, prend celle d'Ernest ainsi que le bouquet, et va les déposer à gauche sur la console.

Ernest, à Jobelin, bas. − Comment ! vous en aviez donc deux ?

Jobelin, bas. − Mais non ! la mienne vient des Caves réunies, animal !

Marjavel, revenant à sa place. − Mes amis... je vous remercie... et, pour vous témoigner le prix que j'attache à votre précieux cadeau... ces deux bouteilles... je les boirai seul... Je n'en donnerai à personne.

Jobelin, réclamant. − Mais...

Marjavel. − Ne me remerciez pas ! ...

Jobelin, à part. − J'aurais pourtant voulu y goûter.

 

Scène VIII 642 Scène IX

Les Mêmes, Berthe

 

Jobelin, apercevant Berthe qui paraît au fond ; il va au−devant d'elle. − Ah ! voici ma nièce...

Berthe, entrant du fond avec des bretelles dans un papier ; elle salue Hermance qui a remonté à son entrée. − Bonjour, madame. (Allant à Marjavel.) Monsieur Marjavel, permettez−moi de vous offrir...

Jobelin, vivement. − L'ouvrage de ses doigts... Je l'ai vue faire...

Marjavel, qui a déployé le papier. − Une paire de bretelles... Merci, chère enfant... Je vous promets de les porter tout seul ! ...

Jobelin, à part. − Je comprends les bretelles... mais le rhum ! ...

Berthe, à Ernest. − Bonjour, cousin ; vous avez oublié votre paletot chez mon oncle... et voici ce qui est tombé de la poche.

Elle tire l'éventail de sa poche.

Hermance, à part. − Mon éventail !

Ernest, à part. − Petite bête !

Marjavel. − Voyons... Très joli !

Ernest, bas à Hermance. − Il va le reconnaître !

Hermance, de même. − Nous sommes perdus !

Berthe remonte et gagne la gauche.

Marjavel, prenant l'éventail à Ernest. − Ah ! mon gaillard ! vous laissez traîner des éventails dans vos poches de paletot.

Jobelin, à part, suivant l'éventail des yeux. − Il ressemble à celui de Mélanie.

Ernest. − Monsieur Marjavel, n'allez pas croire...

Marjavel. − Je crois que cet éventail appartient à une femme ! ... mais ce qu'il y a de sûr... c'est que ce n'est pas à la mienne...

Hermance, s'efforçant de sourire. − Certainement...

Ernest, nerveux et riant. − Ah ! très drôle ! très drôle !

 

Scène IX 643

Jobelin, prenant l'éventail des mains de Marjavel. − Voulez−vous permettre ? ... (Eclatant.) Juste... je le reconnais... c'est...

Tous. − Quoi ?

Jobelin, se maîtrisant. − C'est... c'est l'éventail d'Anne d'Autriche.

Ernest. − Que je viens d'acheter pour l'offrir à ma cousine Berthe.

Berthe. − A moi ? Oh ! que je suis contente ! (Bas à Jobelin.) Vous voyez bien qu'il m'aime.

Jobelin. − C'est incroyable.

Berthe. − Qu'y a−t−il là d'incroyable ?

Jobelin. − Non, je dis : c'eset incroyable, comme il ressemble à celui que j'ai donné...

Berthe. − A qui ?

Jobelin. − A Anne d'Autriche ! ... Ah ! je ne sais plus ce que je dis !

Berthe et Jobelin remontent au fond.

Marjavel. − Mes amis, nous passerons notre journée ensemble, j'ai un projet. (Il sonne et aperçoit la tête de cerf, dont les cornes sont retournées et poussant un cri.) Ah !

Tous. − Quoi ?

Marjavel, à la cheminée. − On a touché à ma tète !

Hermance. − Non !

Ernest. − Non !

Jobelin. − Non !

Marjavel. − Mais si, les cornes sont retournées du côté du mur !

Jobelin, à part. − Maladroit !

Ernest, à part. − Quelle faute !

Marjavel, examinant la tête qu'il a prise dans ses mains. − Ca tourne donc, ça ?

Hermance, bas à Ernest. − Avez−vous pris mon billet ?

Ernest, bas. − Non.

Hermance, de même. − Nous sommes perdus !

Marjavel, voyant l'ouverture qui y est pratiquée. − Tiens ! ça s'ouvre, ça forme une petite boîte.

Scène IX 644

Hermance, bas à Ernest. − Le billet n'y est plus.

Ernest, bas. − Quelqu'un l'a pris.

Hermance, de même. − C'est Pétunia.

Jobelin, à part, montrant le billet. − Comme j'ai bien fait de passer par là !

Marjavel, refermant la tête de cerf. − C'est très gentil... j'y mettrai des timbres−poste.

Pétunia, entrant de droite. − Madame a sonné ?

Hermance, à part. − Elle !

Ernest, bas à Pétunia. − Voilà vingt francs... Brûle−le !

Pétunia, étonné. − Quoi ?

Marjavel, près de la cheminée ; à Pétunia. − Allez nous chercher un fiacre... un grand, nous sommes cinq.

Pétunia. − Tout de suite, monsieur.

Elle sort par le fond.

Marjavel. − Nous allons tous aller dîner chez Ledoyen... c'est moi qui régale pour ma fête.

Berthe. − Ah ! quel bonheur ! je n'ai jamais dîné au restaurant !

Ernest, bas à Hermance. − Dites donc, chez Ledoyen... il y à des bosquets...

Hermance, bas. − Taisez−vous !

Ernest, de même. − Tiens ! ... pour sa fête !

Pétunia, rentrant un numéro de fiacre à la main ; tous reviennent en scène. − Le fiacre est en bas... n° 2114.

Elle le donne à Marjavel.

Hermance, Ernest et Jobelin, poussant un cri en entendant nommer le numéro du fiacre. − Ah ! mon Dieu !

Marjavel. − Eh bien, quoi ?

Hermance. − Rien, je me suis piquée.

Jobelin. − Je me suis mordu.

Ernest. − J'ai une botte qui me gêne.

 

Scène IX 645

Marjavel remonte au fond pour mettre son paletot et Berthe pour s'arranger. Pétunia l'aide.

Hermance, bas à Ernest. − 2114. C'est le numéro de notre fiacre.

Ernest, bas. − Je le sais bien.

Hermance, bas. − Il nous a reconnus.

Ernest, de même. − Mais non !

Hermance, de même. − J'en suis sûre !

Ernest, de même. − Ah ! diable.

Hermance, de même. − Cachez−vous ! masquez−vous !

Elle prend sa voilette sur le divan, et, en la pliant s'en fait un masque.

Ernest, à part. − Qu'est−ce que je pourrais bien me mettre sur la figure ?

Il avise un petit rideau blanc, à la fenêtre ; il le décroche, le roule et s'en fait un cache−nez qui monte jusqu'aux yeux.

Jobelin, à part, en redescendant. − Il n'est pas probable que ce cocher me reconnaisse au bout d'un an... cependant la prudence exige... (Apercevant des lunettes sur la cheminée.) Les lunettes de Marjavel...

Il s'applique une paire de lunettes bleues.

Ernest, après avoir pris le rideau. − J'ai ce qu'il me faut.

Marjavel, les regardant. − Ah çà ! quelle diable de toilette faites−vous là ?

Hermance. − C'est à cause de la poussière.

Jobelin. − Je crains le soleil.

Ernest. − Et moi les courants d'air. (A part.) Que diable vais−je faire de la tringle ?

Berthe, à Ernest. − Un cache−nez au mois d'août ! ...

Ernest, bas. − Tais−toi et donne−moi le bras !

Il fourre la tringle dans son pantalon.

Marjavel. − Pétunia ! (Pétunia s'avance.) S'il vient deux Alsaciens me demander, vous les ferez asseoir... sur une chaise de paille que vous irez prendre dans la cuisine... et vous les prierez de m'attendre.

Pétunia. − Bien, monsieur.

Marjavel, prenant le bras de sa femme pendant que Berthe descend vers Ernest. − En route !

 

Scène IX 646

Jobelin, à part. − Je n'y vois pas du tout avec ça !

Il se heurte contre Hermance.

Ernest, de même. La tringle me gêne pour marcher.

Ils sortent tous par le fond, excepté Pétunia.

 

Scène IX 647 Scène X

Pétunia ; puis Krampach et Lisbeth

 

Pétunia, seule. − Bon voyage ! me voilà maîtresse de la maison ! Il n'y a plus que moi ici, et la soeur de Monsieur, mademoiselle Isaure ; mais elle ne sortira pas de sa chambre... Elle s'est fait teindre les cheveux ce matin, c'est son jour... et elle sèche.

Krampach et Lisbeth paraissent au fond. Ils portent des paquets comiques. Lisbeth tient à la main une marmite en fonte. Tous deux ont le costume alsacien.

Krampach. − Guten Tag mein Fräulein... Wohnt hier Herr Marjavel ? Ein Mann welcher einen grossen Bauch und Reichtum hat...

Lisbeth répète le même allemand.

Pétunia, étonnée. − Qu'est−ce que c'est que ça ? qu'est−ce que vous voulez ?

Krampach. − Elle ne comprend pas ! ... C'est−y pas ici que demeure M. Marjavel, un homme qui a un gros ventre et de la fortune ?

Lisbeth. − Un homme qui a un gros ventre et de la fortune !

Pétunia, à part. − Je parie que ce sont les Alsaciens... (Haut.) Vous êtes les Alsaciens ? ...

Krampach. − Ya !

Lisbeth. − Ya !

Pétunia. − Eh bien, ils ont de bonnes têtes.

Krampach, venant en scène. − Wir sind diesen Morgen. (Se reprenant.) Nous sommes partis ce matin à quatre heures.

Pétunia, l'arrêtant. − A la bonne heure, vous parlez français !

Krampach. − Ya... un petit peu... pas beaucoup... de temps en temps tout de même. (Il se tape sur la cuisse.) Gredin ! (A Pétunia.) Mais ma femme, il a été plus à l'école que moi... qui n'y suis pas été du tout. (Il se tape sur la cuisse.) Gredin !

Pétunia, à part. − Qu'est−ce qu'il a donc à se taper sur la jambe ? (A Lisbeth.). Alors Madame parle français ?

Lisbeth. − Ya.

Pétunia. − Et vous venez pour entrer au service de M. Marjavel ?

 

Scène X 648

Lisbeth. − Ya !

Pétunia, désignant Krampach. − Et ça... c'est votre mari ?

Lisbeth. − Ya !

Pétunia, apercevant Krampach qui s'est assi sur le divan, et le faisant relever et passer devant elle. − Non ! pas là−dessus... je vais vous chercher une chaise de paille. Donnez−moi vos paquets...

Elle le débarrasse.

Krampach. − Merci de l'obligeance...

Pétunia, à Lisbeth. − Et les vôtres ?

Elle la débarrasse.

Krampach. − Pas le marmite ! une femme ne doit jamais quitter son marmite !

Pétunia. − Ah ! ne vous fâchez pas ! ... Je n'y tiens pas, à votre marmite !

Elle sort en laissant la marmite aux mains de Lisbeth.

 

Scène X 649 Scène XI

Krampach, Lisbeth

 

Krampach, s'appliquant des coups sur tout le corps, et gagnant la gauche, pendant que Lisbeth, qui le regarde, passe à droite. − Tiens ! tiens ! tiens ! gredin !

Lisbeth. − Mais qu'é que t'as ?

Krampach. − J'ai que ce matin avant de partir de chez nous, je me suis absenté... au fond du jardin, alors j'ai emprisonné un n'hanneton dans mon pantalon.

Lisbeth. − Un n'hanneton ?

Krampach. − Que je le promène depuis Mulhouse... il me gratte, il me grignote... (Se tapant de tous les côtés.) Tiens ! tiens ! tiens !

Lisbeth. − Pourquoi que tu le gardes ?

Krampach. − Je le garde pas par gourmandise... mais, quand on voyage en chemin de fer avec des dames... qu'on ne connaît pas.... on ne peut pas ôter sa culotte, ça ferait crier l'administration.

Lisbeth. − Fallait descendre à une station...

Krampach. − Ah bien, oui ! j'ai essayé... mais on n'est pas plus tôt descendu qu'il faut remonter.

Il imite le bruit de la vapeur qui s'échappe.

Lisbeth. − En tout, t'es si lambin...

Krampach. − A Illfurth... on m'a bien indiqué un endroit... ousqu'il y avait une femme qui gardait l'établissement...

Lisbeth. − Eh bien ?

Krampach. − Eh bien ! ... j'ai pas voulu. C'était de la dépense. (Se frappant.) Tiens, v'là qu'y change de place, l'animal ! il se promène là−dedans comme dans un parc ! ... Tape−moi dans le dos... ferme, ferme ! (Lisbeth pose sa marmite et lui tape dans le dos.) Y descend ! ... y descend ! ... (Tout à coup.) Tant pis, je vas l'ôter.

Il fait mine de défaire ses bretelles.

Lisbeth, qui a repris sa marmite, après avoir tapé avec ses deux mains. − Ah ! mais non !

Krampach. − Il n'y a personne.

Lisbeth. − Eh bien, et moi ?

Scène XI 650

Krampach. − Toi, t'es du bâtiment ! ... Fais le guet... Si quelqu'un vient, tu m'avertiras.

Lisbeth, remontant au fond et tournant le dos. − Dépêche−toi !

Krampach, gagnant près de la cheminée, tout en faisant mine de défaire son pantalon. − Si on savait ce que c'est que de posséder un n'hanneton dans son intérieur...

Lisbeth, redescendant. − Vite ! v'là du monde ! ...

 

Scène XI 651 Scène XII

Les Mêmes, Pétunia

 

Pétunia, entrant avec une chaise de paille. − Tenez, voilà une chaise... (Elle la pose devant le divan ; secouant sa main.) Pristi ! je me suis enfoncé un petit morceau de bois sous l'ongle.

Krampach. − Ah ! c'est mauvais, ça.

Lisbeth. − C'est pas bon.

Krampach. − Mais je connais un remède... on étale dessus du fromage mou... et on le fait lécher par une poule...

Pétunia. − Ah ! farceur !

Krampach, prenant la chaise. − Parole d'honneur. (A part.) Si je pouvais m'asseoir dessus. (Il s'assied ; à Lisbeth.) Si t'es fatiguée, assieds−toi sur la marmite.

Lisbeth. − Non, mes bonnets sont dedans.

Krampach. − Puisqu'il y a un couvercle.

Lisbeth. − Non, je ne veux pas.

Krampach. − Comme tu voudras.

Pétunia, qui rangeait sur la cheminée, se retourne. − Eh bien, vous n'êtes pas gêné, vous ! Et votre femme ? Elle restera debout !

Krampach, assis. − C'est la position qui convient à une femme qui a fait des turlutaines.

Pétunia. − qu'est−ce que c'est que ça ?

Krampach. − Chut ! Elle a commis une faute avant son mariage.

Pétunia. − Avec vous ?

Krampach. − Avec moi, ça ne serait pas une faute...

Lisbeth, pleurant. − Tu m'avais promis que tu n'en parlerais jamais.

Krampach. − Je n'en parlerai jamais... je l'ai juré ! mais je peux bien le dire à Mademoiselle qui ne le sait pas. (Il fait plusieurs bonds sur sa chaise et finit par se gratter avec ; à part.) Ca ne peut pas durer... c'est pas possible.

Il la pose, Lisbeth la prend, la porte à droite et revient en scène.

Scène XII 652

Pétunia, à part. − Encore ! Il est plein de tics, cet Alsacien.

Krampach. −, Quand j'ai épousé Lisbeth, c'était une gringalette, maigre, de rien du tout. Son père vint me trouver dans les champs, j'arrachais des betteraves ; il me dit : "Krampach, tu es un honnête homme, ma fille a fait une faute, je te la donne en mariage."

Pétunia. − C'est engageant.

Krampach. − Je lui réponds par un sourire d'incrédulité... comme cela... qui voulait dire : "Père Schaffouskraoussmakusen, je suis sensible à votre ouverture, mais j'aime mieux être le premier à Rome que le second à Lisbeth."

Pétunia. − Ah ! vous êtes fier, vous.

Krampach. − Ya... je suis un peu fier.

Pétunia. − Oui, mais vous l'aimiez ? ...

Krampach. − Je l'aimais, parce qu'elle avait cinq mille francs qui venaient de sa mère... madame Schaffouskraoussmakusen.

Pétunia. − Alors c'est pour ses écus ?

Krampach. − Ya... ils étaient placés chez Kuissermann.

Lisbeth. − Un fabricant de sangsues.

Krampach. − Tais−toi... tu peux pas parler... t'as commis une faute ! Ils étaient placés chez Kuissermann, fabricant de sangsues, à vingt−deux pour cent, qu'il ne payait pas ; c'est un joli intérêt.

Pétunia. − Mais s'il ne payait pas...

Lisbeth. On laisse aquimiler.

Krampach, sans comprendre. − Aquimiler ? quoi aquimiler ? (Comprenant.) Oui, on les accumulait : mais, au moment de régler, il est parti pour Paris, avec le magot.

Pétunia. − Alors, vous êtes volé ? ...

Krampach. − Ya... mais je le retrouverai...

Pétunia. − Oh ! Paris est bien grand.

Krampach. − Laissez faire, j'ai mon idée... Tous les dimanches j'irai me planter sur la place du marché, faudra bien qu'il y vienne.

On entend sonner.

Pétunia. − On sonne... je reviens ! ...

Elle sort.

Scène XII 653 Scène XIII

Krampach, Lisbeth ; puis Marjavel et Hermance

 

Krampach. − Ah ! le gredin, il se réveille. Elle est partie ; tant pis, je vas l'ôter.

Il commence à défaire ses bretelles.

Marjavel, entre, suivi d'Hermance et de Pétunia. − Où sont−ils ? Je veux les voir !

Pétunia, montrant Krampach et Lisbeth. − Les voici !

Marjavel. − Bonjour, mes amis ! ... Avez−vous fait un bon voyage ?

Krampach. − Merci, ça ne va pas mal... et ma femme non plus.

Il donne une poignée de main à Marjavel.

Marjavel. − Ah ! non ! Il ne faut pas me donner la main, c'est bon en Alsace. (Apercevant Krampach qui rattache ses bretelles.) Et puis... autant que possible, vous ne ferez pas votre toilette dans ce salon. (A sa femme.) Ils m'ont l'air de gens sûrs...

Hermance. − Mais ce sont des paysans.

Marjavel. − Ils se formeront. (Haut.) Il est tard... Pétunia va vous montrer votre chambre, nous causerons demain.

Krampach, saluant. − Bonsoir, monsieur et madame.

Lisbeth. − Bonsoir, monsieur et madame.

Marjavel, à part, regardant Lisbeth qui est montée près de la bonne. − Elle est gentille, l'Alsacienne.

Lisbeth et Pétunia sortent à gauche.

Krampach, à part, se disposant à les suivre. − Cette fois, je vais pouvoir l'ôter.

Marjavel, le rappelant. − Krampach !

Krampach. − Monsieur ?

Marjavel. − Reste, toi... Puisque tu es mon valet de chambre, tu vas m'aider à me déshabiller... Allume les bougies.

Krampach, à part, allumant deux bougies. − Je ne peux pas être seul depuis Mulhouse ! ...

Marjavel, à sa femme. − Je tiens d'autant plus à l'avoir près de moi que je ne me sens pas à mon aise.

Scène XIII 654

Hermance. − Qu'as−tu donc ?

Marjavel. − J'ai mangé deux tranches de melon.

Hermance. − Ah ! je te le disais bien.

Marjavel. − C'est incroyable... la première passe toujours... très bien... mais la seconde m'est fatale...

Hermance. − Alors, pourquoi en prends−tu deux ? ...

Marjavel. − Qu'est−ce que tu veux ! le jour de ma fête... Est−ce que tu n'as jamais fait de fautes, toi ? ...

Hermance, vivement. − Je ne dis pas ça... mon ami...

Marjavel, se prenant l'estomac et gagnant à droite. − Ah ! ça ne va pas... Diable de seconde tranche... J'étouffe... (Appelant.) Krampach !

Krampach. − Monsieur ?

Marjavel, s'asseyant sur la chaise, près la petite table à droite. − Ouvre la fenêtre.

Hermance, à part, effrayée. − Ah ! mon Dieu ! le signal attendu par Ernest ! (Haut.) Non ! n'ouvrez pas.

Marjavel. − Ouvre ! ...

Hermance, à son mari. − Tu vas t'enrhumer.

Marjavel. − Il n'y a pas de danger ; ouvre, je suis bien couvert. (Krampach ouvre la fenêtre, puis retourne à la cheminée.) Ah ! ça fait du bien...

Hermance, à part. − Et l'autre qui va grimper le long du treillage ! (Haut.) Mon ami, si tu ne te sens pas à ton aise, tu ferais mieux d'aller te coucher.

Marjavel. − Tu crois ?

Hermance. − Oh ! le lit, il n'y a rien de mieux.

Marjavel, se lève. − Bonsoir. (Il l'embrasse.) Dis donc, demain, j'irai lire mon journal dans ta chambre.

Hermance. − Oui... dépêche−toi.

Marjavel. − Krampach, suis−moi !

Krampach. − Tout de suite, monsieur.

Il se donne deux ou trois coups de pincette dans le dos, et entre à la suite de Marjavel avec la bougie et la pincette.

 

Scène XIII 655 Scène XIV

Hermance ; puis Ernest

 

Hermance, seule. − Vite ! fermons cette fenêtre. (Elle se dirige vers la fenêtre. Ernest paraît sur le balcon, il porte un morceau de gouttière à la main ; reculant.) Lui !

Ernest, entrant. − Oui... j'ai vu le signal... et j'arrive le coeur plein d'amour.

Hermance, apercevant la gouttière. − Qu'est−ce que vous tenez là ?

Ernest. − C'est un morceau de gouttière qui s'est décollé pendant que je grimpais, je ne pouvais pas le laisser tomber... à cause du bruit... et je l'apporte... Hermance, j'arrive le coeur plein d'amour.

Hermance. − Il faut le cacher... Si mon mari le trouvait...

Ernest. − Oh ! je ne tiens pas à le garder pour notre entretien... Où le mettre ?

Continuer : partie 2 sur 3