Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 24 sur 38

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Théâtre . 3

Scène XVII

Les Mêmes, M. et Madame Carbonel, Jules, Berthe, Lucie, Edgard, Duplan, M. et Madame Césénas

 

Césénas, aux invités. − Comment ! vous partez déjà ?

Madame Césénas. − C'est trop tôt, il n'est que quatre heures...

Berthe. − Mais je ne demande qu'à rester.

Lucie. − Moi aussi.

Madame Carbonel, à sa fille. − Non, ton père dort debout... va prendre ton manteau... Monsieur Jules !

Jules, s'approchant. − Madame ?

Madame Carbonel. − Allez remercier madame Pérugin, qui consent à votre mariage.

Jules. − Il serait possible ? (Allant à madame Pérugin.) Ah ! madame, je viens d'apprendre une nouvelle qui me comble de joie.

Madame Pérugin, bas. − Vous me ferez plaisir, monsieur, en cessant désormais vos visites comme architecte... et comme prétendu.

Jules, stupéfait. − Comment ! madame, moi qui espérais...

Madame Pérugin. − Je vous salue, monsieur.

Jules. − Ah !

Il remonte.

Madame Pérugin, bas à Maurice, à gauche. − Nous partons demain pour notre campagne de Montmorency, et nous serons heureux de recevoir votre visite...

Maurice, bas. − Ah ! madame, que de remerciements !

Elle remonte.

Madame Carbonel, bas à Maurice, à droite. − Nous partons demain pour notre campagne de Ville−d'Avray... et nous serons heureux de recevoir votre visite.

Elle le quitte.

Maurice, à part. − Oh ! diable, ceci tourne à la bigamie... Laquelle ? ... Montmorency ou Ville−d'Avray ?

 

Scène XVII 293

Duplan, quittant Carbonel et descendant près de Maurice. − Mon ami, c'est arrangé ! je te prends demain matin de bonne heure et nous allons déjeuner à Ville−d'Avray.

Maurice. − Demain ? ... Permettez...

Duplan. − C'est convenu avec Carbonel... Il y aura un pâté et des huîtres !

Maurice, à part. − Est−ce que le ciel serait pour les blondes ? mais, alors, pourquoi a−t−il créé les brunes ?

Tableau du départ.

 

Scène XVII 294 Acte III

Chez Pérugin à Montmorency. Le théâtre représente un salon ouvrant au fond sur la campagne. − A droite et à gauche, portes latérales. − Dans le pan coupé à droite, une fenêtre auprès de laquelle est braquée une longue−vue. − A gauche, une table, à droite, un piano.

 

Acte III 295 Scène première

Pérugin, Madame Pérugin, Lucie

 

Pérugin, regardant par la longue−vue. − Je ne vois personne... C'est inouï ! ...

Madame Pérugin. − Je n'y comprends rien... laisse−moi regarder.

Elle se met à regarder à son tour.

Lucie, travaillant près de la table et à part. − Qu'est−ce qu'ils ont donc ? depuis cinq jours, il ne font que regarder sur la route par cette longue−vue... (Haut.) Est−ce que vous attendez quelqu'un ?

Pérugin. − Non, personne.

Madame Pérugin. − Nous nous amusons, ton père et moi, à regarder passer le chemin de fer dans le lointain.

Pérugin. − A la campagne, ça égaye. (Bas à sa femme.) Tu n'aperçois rien ?

Madame Pérugin. − Rien...

Pérugin. − Laisse−moi voir.

Il se place devant la longue−vue.

Madame Pérugin, à son mari. − C'est inconcevable... M. Maurice, au bal de madame Césénas, m'avait pourtant bien annoncé sa visite.

Pérugin. − Il ne viendra pas... il se sera décidé pour Berthe... (Tout à coup.) Ah !

Lucie. − Hein ?

Madame Pérugin. − Rien ! (A Pérugin.) Qu'est−ce que c'est ?

Pérugin. − Une voiture.

Madame Pérugin. − Voyons ?

Pérugin. − Non, c'est un boeuf !

Madame Pérugin. − Que le bon Dieu te bénisse ! comment peux−tu prendre un boeuf pour une voiture ?

Pérugin. − Ce sont les cornes... de loin... Oh ! un nuage de poussière ! ... il y a un cheval dedans... et un homme dessus.

 

Scène première 296

Madame Pérugin. − Un jeune homme ?

Pérugin. − Il approche... il s'arrête à la grille.

Madame Pérugin, vivement. − Ah ! mon Dieu !

On entend un bruit de cloche.

Pérugin. − Il sonne, c'est lui !

Madame Pérugin. − Tu l'as reconnu.

Pérugin. − Parfaitement... dans la poussière.

 

Scène première 297 Scène II

Les Mêmes, Edgard

 

Edgard, paraissant à la porte du fond. − C'est moi... je viens vous surprendre !

Pérugin. − Monsieur Edgard !

Madame Pérugin, à part. − Quel ennui !

Edgard. − Je me suis dit : "Ces pauvres Pérugin, ils doivent s'ennuyer là−bas, dans leur montmorency... je vais aller leur demander à dîner..."

Madame Pérugin. − Trop aimable !

Edgard. − et comment se porte la charmante mademoiselle Lucie ?

Lucie. − Très bien, monsieur Edgard... je vous remercie.

Edgard, à part. − Je ne sais pas si je me trompe... mais, depuis que je suis entré, il me semble que ses petites joues ont pris des couleurs. (Haut à Pérugin.) Tout à l'heure je vous parlerai sérieusement.

Pérugin. − A moi ? ...

Edgard. − Oui... (Lorgnant le salon.) Mais c'est très gentil, ici : il n'y a pas de luxe, c'est meublé simplement.

Madame Pérugin. − Nos vieux meubles de Paris.

Edgard. − Du bric−à−brac, ça se voit.

Madame Pérugin, à part. − Eh bien, il est poli...

Edgard. − Je ne vous demande pas si vous avez une écurie pour mon cheval ?

Pérugin. − C'est que j'y mets mon bois.

Edgard. − On ôtera le bois.(A Lucie, qui travaille.) Très gentil, ce que vous faites là. (A Pérugin.) Je vous demanderai aussi quelques litres d'avoine.

Madame Pérugin, à part. − Comment ! l'avoine de mes poules ?

Edgard, à Lucie. − C'est un bonnet grec pour papa ?

Lucie. − Non, monsieur, c'est un fauteuil.

 

Scène II 298

Edgard. − ah ! c'est un fauteuil ? (A part.) elle rougit chaque fois que je lui adresse la parole... (A Pérugin.) Tout à l'heure je vous parlerai sérieusement.

Lucie. − Maman, je n'ai plus de laine bleue.

Madame Pérugin. − tu en trouveras dans ma chambre.

Lucie sort.

Edgard, à part. − Prétexte pour me laisser seul avec ses parents... c'est colossal !

Madame Pérugin, à son mari, bas. − Il pourrait peut−être nous donner des renseignements sur M. Maurice.

Pérugin, bas. − Oui, c'est une bonne idée... je vais l'interroger. (Haut.) Ce brave Edgard ! ... je suis bien content de vous voir, je vous aime beaucoup, moi !

Edgard, à part. − Des avances ! des avances !

Pérugin. − Y a−t−il longtemps que vous n'avez vu M. Maurice ?

Edgard. − Je l'ai vu, avant−hier... chez les Carbonel, à Ville−d'Avray...

Madame Pérugin. − Ah ! il était à Ville−d'Avray ? ...

Pérugin. − Chez les Carbonel ?

Edgard. − Oui, il y va tous les jours... il apporte des bouquets.

Madame Pérugin, à part. − Déjà !

Edgard. − Entre nous, je crois qu'il en tient pour la petite.

Pérugin, à part. − J'en étais sûr ! ...

Edgard. − Alors je me suis décidé à venir vous voir pour ce que vous savez.

Madame Pérugin. − Pour quoi ?

Edgard. − Ah ! d'abord, il faut que je m'occupe de mon cheval... une bête de cinq mille francs !

Pérugin. − Vous avez acheté un cheval de cinq mille francs ?

Edgard. − Oh ! non ! et mon conseil judiciaire ! ... Le président prétend que le cheval est une machine perfectionnée par les Anglais pour faire du mal aux Français.

Pérugin. − Alors, comment faites−vous ? ...

Edgard. − Je vais tous les matins chez un marchand de chevaux... je marchande un animal... je le demande à l'essai... et je le ramène le soir en disant : "Décidément, il ne me convient pas... il fauche."

 

Scène II 299

Madame Pérugin. − Ce n'est pas cher !

Edgard. − Il ne peut pas se plaindre : je le nourris, son cheval.

Madame Pérugin, à part. − Avec l'avoine des autres !

Edgard. − Nous disons que votre écurie est située ? ...

Pérugin. − A gauche... dans la cour... mais vous vouliez me parler ?

Edgard. − Oui, je vous parlerai sérieusement tout à l'heure.

Il sort.

 

Scène II 300 scène III

Pérugin, Madame Pérugin

 

Madame Pérugin. − Eh bien, il est à Ville−d'Avray !

Pérugin. − les Carbonel l'emportent.

Madame Pérugin. − Ils sont si intrigants ! la femme surtout ! Quant à votre M. Maurice, je ne le regrette pas, c'est un sauteur !

Pérugin. − un drôle !

Madame Pérugin. − Ah ! qu'il y revienne ! ... je le recevrai bien.

Pérugin. − J'aurais du plaisir à lui flanquer ma porte au nez.

Madame Pérugin. − Et c'est pour lui que vous avez congédié M. Jules Priès... un charmant garçon...

Pérugin. − Ce n'est pas moi... c'est toi... Mais je t'ai ménagé une surprise, il va venir.

Madame Pérugin. − Qui ça ?

Pérugin. − L'architecte... Voyant que l'autre nous abandonnait... je me suis décidé à écrire hier soir à Jules.

Madame Pérugin. − Oh ! quelle bonne idée !

Pérugin. − Je ne lui ai pas parlé de mariage ! ... J'ai pris le prétexte d'un kiosque à construire dans le jardin. (Bruit de cloche.) On sonne, c'est lui.

Madame Pérugin. − Si c'était Maurice...

Pérugin. − Ah ! diable ! (Apercevant Jules au fond.) C'est Jules.

 

scène III 301 Scène IV

Les Mêmes, Jules ; puis Lucie ; puis Edgard

 

Pérugin, à Jules, qui entre avec hésitation un rouleau à la main. − Entrez donc, mon cher ami, entrez donc !

Madame Pérugin, très aimable. − Monsieur Jules Priès ! ... soyez le bienvenu.

Jules, saluant froidement. − Madame... monsieur...

Pérugin. − Vous avez reçu ma lettre... et vous êtes venu tout de suite.

Madame Pérugin. − C'est bien aimable à vous...

Jules. − Je ne vous cache pas que j'ai hésité un instant... après l'accueil qui m'avait été fait au bal de M. Césénas.

Madame Pérugin. − En vérité, je ne sais plus ce que je vous ai dit... j'avais ma migraine...

Pérugin. − Caroline était souffrante... ne parlons plus de ça... (Désignant le rouleau.) Ah ! vous vous êtes occupé de nous... pour le kiosque ?

Jules. − Oui, j'ai essayé un petit plan. (le développant sur la table à gauche.) Je ne sais s'il aura votre approbation... et surtout celle de Madame.

Madame Pérugin, bas à son mari. − Il est encore piqué... Envoyez−moi Lucie !

Pérugin. − Tout de suite !

il disparaît un instant.

Madame Pérugin. − Oh ! c'est charmant ! ... mais vous savez, Pérugin et moi, nous n'entendons pas grand−chose à toutes ces petites lignes grises et rouges.

Jules. − Je vais vous les expliquer.

Madame Pérugin. − Non... ma fille va venir... elle connaît le dessin... et vous examinerez ensemble.

Jules. − Oh ! bien volontiers.

Lucie entre, suivie de Pérugin.

Lucie. − Tu me demandes, maman ?

Madame Pérugin. − Oui, mon enfant.

 

Scène IV 302

Lucie. − Ah ! monsieur Jules !

Jules, saluant. − Mademoiselle...

Lucie, à part. − Je comprends ! ... c'est lui qu'on attendait dans la lorgnette !

Madame Pérugin. − Regarde donc ce plan avec M. Jules... et dis−nous ce que tu en penses...

Lucie, s'asseyant. − Ah ! c'est un kiosque !

Pérugin. − Pour le jardin ! ... elle a vu ça tout de suite.

Lucie, à Jules. − a quelle échelle ?

Jules. − Deux millimètres par mètre.

Lucie. − Avez−vous votre compas ?

Jules. − Le voici, mademoiselle.

Lucie. − Votre toit ne tombe pas assez...

Jules. − on l'avancera, mademoiselle... Pour vous être agréable... tout est possible.

Pérugin, bas à sa femme. − Dis donc... nous ferons bien de hâter ce mariage−là.

Madame Pérugin, bas. − Je veux qu'il soit fait avant celui de Berthe.

Edgard, entrant par le fond. − Je viens de faire donner de l'avoine... Tiens, M. Priès. (S'approchant de la table.) Qu'est−ce que vous faites donc là ?

Lucie, le compas à la main et mesurant. − Ne nous dérangez pas... nous travaillons ! (A Jules.) vos fenêtres sont bien petites.

Jules. − On peut les agrandir.

Edgard, à part. − Une jeune fille architecte... c'est très commode si je veux faire bâtir. (Bas à Pérugin.) J'ai à vous parler sérieusement.

Lucie, se levant. − Maintenant, allons au jardin choisir l'emplacement.

Pérugin. − Oui c'est une bonne idée !

Madame Pérugin. − Moi, je voudrais le kiosque près du bassin.

Edgard, à part. − Il ne m'a pas entendu. (Bas à Pérugin.) J'ai à vous parler.

Pérugin. − Oui... plus tard... tout à l'heure. (A part.) Il m'ennuie, ce petit jeune homme !

M. et madame Pérugin, Lucie, Jules sortent par le fond.

 

Scène IV 303 Scène V

Edgard ; puis Duplan et Maurice

 

Edgard, seul. − Mon parti est pris... je me suis décidé pour la brune... j'avais d'abord songé à la blonde... Mais Maurice était installé... c'est un ami... je n'ai pas voulu le désobliger... Et puis ça m'est égal... je les aime autant l'une que l'autre... je crois même, si c'était permis, que je les épouserais toutes les deux... c'est colossal !

Maurice, paraissant au fond avec Duplan. − Entrez, mon père, entrez !

Edgard, l'apercevant, à part. − Lui ! ... qu'est−ce qu'il vient faire ici ?

Maurice. − Tiens ! Edgard.

Edgard. − Peut−on savoir, messieurs, ce qui nous procure le plaisir ?

Maurice. − Ces dames sont−elles ici ?

Edgard. − Tout le monde est au jardin.

Maurice. − Vous me paraissez être un peu de la maison... voulez−vous prier un domestique de prévenir M. et madame Pérugin de notre arrivée.

Edgard. − Mais...

Maurice. − vous m'obligerez.

Edgard. − J'y vais. (A part.) Mais qu'est−ce qu'il vient faire ici ? ...

 

Scène V 304 Scène VI

Duplan, Maurice

 

Duplan, éclatant tout à coup. − Je proteste ! ta conduite est indigne, révoltante ! ça n'a pas de nom !

Maurice. − Voyons, papa... calmez−vous.

Duplan. − Jamais ! ... je crierai jusqu'à la dernière goutte de mon sang ! ... je croyais ton mariage lancé... j'étais retourné tranquillement à Courbevoie... j'étais dans ma serre, je greffais... tout à coup tu me tombes sur le dos en disant : "Ce n'est pas celle−là... c'est l'autre ! "

Maurice. − Eh bien ?

Duplan. − Faire une pareille injure à la belle madame Carbonel ! c'est monstrueux.

Maurice. − D'abord, il n'y a là aucune injure... Tous les jours un mariage se rompt... surtout quand il n'est pas plus avancé que le mien... quatre ou cinq visites n'engagent pas.

Duplan. − Tu appelles ça des visites... après y avoir déjeuné deux fois et dîné trois ! Parasite ! ... pique−assiette !

Maurice. − Mais ce n'est pas une question d'estomac, c'est une question de coeur.

Duplan. − Mais qu'est−ce que tu as à lui reprocher, à cette demoiselle ?

maurice. − Moi ? ... je ne lui reproche rien. Seulement, elle est bien blonde.

Duplan. − c'est là ce qui te plaisait.

Maurice. − Et puis elle manque d'expression, de vivacité... elle n'a pas de sang.

Duplan. − Comment, elle n'a pas de sang ?

Maurice. − Ses yeux sont calmes, son front est calme, sa bouche est calme.

Duplan. − Mais elle n'a pas de raison pour se mettre en colère !

Maurice. − Non... mais elle pourrait au moins parler... elle ne sait que répondre : "Oui, monsieur ; non, monsieur" ; enfin, s'il faut vous le dire... je la trouve gnan−gnan !

Duplan. − Gnan−gnan ! qu'est−ce que c'est que ça ?

Maurice. − Elle me fait l'effet d'une jolie petite salade de laitue dans laquelle on aurait oublié le vinaigre.

Duplan. − Elle est pourtant musicienne.

 

Scène VI 305

maurice. − Ah ! oui, parlons−en !

duplan. − Il m'a semblé qu'elle touchait du piano.

Maurice. − Trop !

Duplan. − Quoi ?

Maurice. − Trop de piano ! le matin de sept à neuf... après déjeuner de deux à quatre... et le soir de huit à dix... six heures de piano, aux applaudissements de sa famille... et toujours le même air... la Rêverie de Rosellenn. (Il fredonne l'air en grinçant.) Cela prenait les proportions d'une scie... c'était à vous rendre enragé.

Duplan. − Que tu es bête ! ... on fait comme moi, on n'écoute pas... (A part.) On dort.

Maurice. − Ma foi, je me suis sauvé... C'est alors que le souvenir de Lucie m'est revenu ! oh ! les brunes ! voilà les vraies femmes ! c'est gai, c'est vif, ça parle !

Duplan. − Quelquefois ça crie !

Maurice. − Après tout, qu'est−ce que vous voulez ? Que je me marie ?

Duplan. − Oui.

Maurice. − Eh bien, qu'est−ce que ça vous fait que j'épouse l'une ou l'autre ?

Duplan. − Sans doute... ça ne me fait rien... cependant...

Maurice. − Vous ne voudriez pas me voir malheureux, n'est−ce pas ?

Duplan. − Non... mais, sapristi ! qu'est−ce que je vais dire à la belle madame Carbonel ?

Maurice. − Rien... c'est fait.

Duplan. − Quoi ?

Maurice. − Je lui ai écrit une petite lettre... charmante... dans laquelle je lui annonce qu'une affaire imprévue m'oblige d'interrompre mes visites pendant quelque temps... je lui parle d'un voyage.

Duplan. − Eh bien... elle attendra ton retour.

Maurice. − Mais non ! ... elle comprendra à demi−mot ; dans le monde, ça ne se passe jamais autrement.

Duplan. − Et moi... je n'aurais rien à lui dire ? bien sûr, bien sûr ?

Maurice. − Absolument rien.

Duplan, mélancolique. − C'est égal.. si quelqu'un m'avait dit, il y a vingt−cinq ans : "vous causerez un gros chagrin à la belle femme qui est là dans ce comptoir, (s'attendrissant) en manches courtes... au milieu de ses petits tas de sucre..."

 

Scène VI 306

Maurice. − Voyons, papa ! ... ne pensez pas à cela.

Duplan. − Maurice... si tu revoyais la demoiselle ?

Maurice. − Tenez, je vous déclare une chose... j'épouserai Lucie... ou je resterai garçon toute ma vie !

Duplan. − Garçon ! malheureux !

 

Scène VI 307 Scène VII

Les Mêmes ; puis M. et Madame Pérugin ; puis Lucie

 

M. et madame Pérugin arrivent en courant, très essoufflés.

Madame Pérugin. − Ah ! messieurs... on nous prévient à l'instant de votre visite.

Pérugin. − Nous étions... au fond du jardin...

Madame Pérugin. − Nous avons couru.

Pérugin. − et comment vous portez−vous ?

Duplan. − Très bien... il ne fallait pas tant vous presser.

Madame Pérugin. − Monsieur Maurice... Nous ne comptions plus sur le plaisir de vous voir.

Maurice. − Je ne voulais pas venir seul... et, depuis quelques jours... mon père a été souffrant.

Duplan. − moi ?

Pérugin. Ah ! pauvre ami !

Madame Pérugin. − Qu'aviez−vous donc ?

Duplan. − Je ne sais pas...

Maurice. − Oh ! rien de grave... des rhumatismes ! ...

Duplan, bas à Maurice. − Tais−toi donc ! ... ça les fait venir !

Madame Pérugin, bas à son mari. − Vite ! envoyez−moi Lucie.

Pérugin, bas, se retournant. − La voilà !

Lucie, entrant avec un bouquet à la main. − Ah ! messieurs... quelle charmante surprise ! ...

Maurice, saluant. − Mademoiselle ! ... (Bas à son père.) Regardez−la donc !

Duplan, qui était occupé à se moucher. − Laisse−moi donc me moucher !

Maurice. − vous aimez les fleurs, mademoiselle ?

Lucie. − Je les adore... celles−là surtout. (A part.) C'est M. Jules qui me les a cueillies !

Maurice, madrigalant. − Je ne suis pas surpris, mademoiselle, de vous voir aimer les fleurs, car...

Scène VII 308

Lucie. − Ah ! non ! ... ne vous donnez pas la peine, à la campagne...

Maurice. − Quoi ? ...

Lucie. − Vous allez chercher une comparaison entre mon bouquet et ma personne.

Maurice, un peu démonté. − Mais... la comparaison... se présente d'elle−même, mademoiselle...

Lucie. − Allons... faites−la, puisque vous y tenez... mais dépêchez−vous !

Duplan, à part. − Elle se moque de lui. (A Maurice.) Allons ! ... Fais ta comparaison ! ... (Aux autres.) Asseyons−nous.

Maurice. − Non, mademoiselle, je passe la parole à mon père... un horticulteur des plus distingués.

Lucie, l'imitant. − Mais il n'a rien dans sa collection, mademoiselle, qui puisse égaler l'éclat de vos yeux, la fraîcheur de votre teint... Et caetera et caetera ! ...

Elle rit aux éclats.

Madame Pérugin. − Folle !

Maurice, à part. − A la bonne heure ! elle parle, celle−là... (Vivement, à Duplan.) Papa ; faites la demande ! ...

Duplan, bas. − Comment ! ... comme ça ? ... tout de suite ?

Maurice, bas à madame Pérugin. − Madame, mon père vous demande une minute d'entretien.

Duplan. − Réfléchis !

Madame Pérugin. − Lucie !

Lucie. − Maman ?

Madame Pérugin. − Accompagne M. Maurice dans la salle à manger.

Duplan. − Oui, il a besoin de se rafraîchir.

Lucie, indiquant à droite une porte à Maurice. − Monsieur...

Maurice, bas à son père. − Allez... dépêchez−vous ! Sinon... je reste garçon ! (A Lucie.) Mademoiselle.

Duplan, à part. − Est−il ardent ! ... on voit qu'il a mordu dans le Vésuve.

Lucie et Maurice sortent par la droite.

 

Scène VII 309 Scène VIII

Pérugin, Madame Pérugin, Duplan ; puis Jules

 

Pérugin. − Si M. Duplan veut accepter un verre de sirop... ou de bière ?

Duplan. − Merci ; je ne prends jamais rien entre mes repas... (A part.) Il m'embarrasse avec ses demandes... je ne sais par où commencer. (Haut.) Vous avez une fille charmante, madame.

Pérugin. − Ce n'est pas pour me vanter, mais tout le monde dit qu'elle a une tête de Murillo.

Madame Pérugin. − Elle est encore bien enfant.

Duplan. Quel âge a−t−elle ?

Pérugin. Vingt ans... bientôt.

Duplan. − Eh bien, mais voilà le moment de songer à son établissement. (A part.) J'ai trouvé un biais. (Haut.) Et s'il était dans vos intentions de la marier... je pourrais peut−être vous proposer...

Jules, entrant par le fond. − Je viens de planter les piquets ; demain, nous commencerons les travaux... Ah ! monsieur Duplan.

Il lui serre la main.

Pérugin, à part. − L'architecte !

Madame Pérugin, bas à son mari. Si Maurice le voit... tout est perdu !

Pérugin, bas. − Il faut le cacher ! attends ! (Haut à Jules.) Mon ami... j'ai réfléchi... au lieu d'un kiosque ordinaire, je voudrais un kiosque chinois.

Jules. − Ah diable ! ça va modifier mon plan.

Pérugin. − Entrez là, dans mon cabinet... Personne ne vous dérangera.

Il le pousse à gauche.

Jules. − Un kiosque chinois !

Pérugin, le faisant entrer. − Oui... avec des clochettes... (Jules disparaît.) C'est fait !

Madame Pérugin, bas. − Très bien ! (Haut.) Que disions−nous donc quand ce jeune homme est entré ?

Duplan. − Nous parlions mariage... et je songeais à un parti pour mademoiselle Lucie.

Madame Pérugin. − Un parti...

Scène VIII 310

Duplan. − Tenez... avec vous... je n'irai pas par quatre chemins... il s'agit de Maurice. Il a vu votre fille... elle lui plaît... et j'ai l'honneur de vous demander sa main.

Pérugin, bondissant de joie. − Ah !

Madame Pérugin, bas. − Du calme !

Duplan. − La fortune de Maurice...

Madame Pérugin, l'arrêtant. − Nous ne voulons pas la connaître ! ...

Pérugin. − C'est inutile.

Duplan. − Ah ! (A part.). Ils sont très larges !

Madame Pérugin. − Cher monsieur Duplan, votre demande nous flatte.

Pérugin. − Autant qu'elle nous honore... et je puis vous dire avec toute l'effusion de mon coeur...

Madame Pérugin, bas à son mari. − Pas si vite ! (Haut à Duplan.) Nous vous demanderons quelques minutes avant de vous faire connaître notre réponse.

Pérugin, étonné, à part. − Tiens !

Madame Pérugin. − J'ai besoin de consulter mon mari... qui est le maître ici.

Pérugin, se rengorgeant. − C'est vrai !

Madame Pérugin. − Je dois aussi consulter ma fille... car pour rien au monde... je ne voudrais violenter les inclinations de mon enfant.

Duplan. − C'est trop juste... Elle est là... voulez−vous me permettre de vous l'envoyer ?

Pérugin. − Ah ! c'est trop de bonté.

Duplan, à part, près de la porte. − Que dira la belle madame Carbonel ?

Il disparaît à droite.

 

Scène VIII 311 Scène IX

Madame Pérugin, Pérugin ; puis Lucie

 

Madame Pérugin, d'une voix émue, s'essuyant les yeux. − Théophile !

Pérugin. − Caroline !

Madame Pérugin, avec explosion. − Embrasse−moi.

Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.

Lucie, entrant par la droite. − Tiens, papa et maman qui s'embrassent.

Madame Pérugin, émue. − Oui, ma fille. Tu nous vois bien heureux.

Pérugin. − Un grand bonheur nous arrive.

Lucie. − Quoi donc ?

Madame Pérugin. − On vient de nous demander ta main.

Lucie, avec joie. − Ah !

Madame Pérugin. − Nous ne voulons pas te contraindre... tu es libre.

Lucie, les embrassant. − Ah ! maman ! ... ah ! papa !

Pérugin. − Tu devines qui ? ...

Lucie. − Je crois que oui... M. Jules.

Madame Pérugin. − Il s'agit bien de M. Jules ! ... M. Maurice.

Lucie. − M. Maurice, je n'en veux pas !

Pérugin. − Comment ?

Madame Pérugin. − Et pourquoi ?

Lucie. − Dame, moi, je ne sais pas... j'ai commencé à aimer l'autre... laissez−moi continuer.

Pérugin. − Mais il a un million, malheureuse... un million de dot !

Lucie. − Ca m'est bien égal ! ... Alors, il s'en présente un second avec deux millions, il faudra encore que je change... C'est ennuyeux de déménager son coeur tous les jours !

 

Scène IX 312

Pérugin. − Assez, fille rebelle.

Madame Pérugin. − Le devoir d'une jeune fille est d'obéir à ses parents. M. Maurice Duplan nous a fait l'honneur de demander ta main... nous la lui avons accordée, et... (voyant entrer Maurice) le voici... Souris ! ...

Elle remonte.

Pérugin, menaçant. − Souris ! ...

Lucie, à part. − Oh ! certainement non, je ne l'épouserai pas.

 

Scène IX 313 Scène X

Les Mêmes, Duplan, Maurice

 

Duplan, bas à Madame Pérugin. − Eh bien, quelle réponse ?

Madame Pérugin, bas. − Elle accepte ! ... elle est enchantée !

Duplan, bas à Maurice. − Elle accepte ! ... elle est enchantée !

Maurice. − Ah ! madame, que de remerciements. (A Lucie.) Mademoiselle, je ne puis vous exprimer combien je suis heureux.

Lucie, s'éloignant. − Pardon... j'ai à travailler.

Elle va s'asseoir près de la table et prend une tapisserie.

Maurice, à part. − Qu'est−ce qu'elle a donc ? (Il la suit.) Mademoiselle, me permettez−vous de vous tenir compagnie... si toutefois ma présence ne vous gêne pas ?

Il s'assied près d'elle.

Duplan, aux Pérugin, bas. − Le voyez−vous ? ... le voilà qui se lance ! ...

Maurice, à Lucie. − Ce travail paraît vous absorber beaucoup ?

Lucie. − Oui, monsieur.

Maurice. − C'est pour une fête ?

Lucie. − Non, monsieur.

Maurice. − Oh ! le charmant dessin ! C'est un fauteuil que vous faites ?

Lucie. − Oui, monsieur...

Maurice. − Un fauteuil−bergère ?

Lucie. − Non, monsieur !

Maurice, à part. − "Oui, monsieur ! ... non, monsieur"... Est−ce qu'elle serait comme l'autre ?

Madame Pérugin, bas à son mari. − Lucie fait la moue.

Pérugin, bas. − Il faut la camper au piano !

Madame Pérugin, à Duplan. − M. Maurice est−il musicien ? ...

Scène X 314

Duplan. − Oh ! comme Rossini.

Madame Pérugin. − Lucie ! ...

Lucie. − Maman ?

Madame Pérugin. − Joue−nous donc quelque chose sur ton piano.

Lucie, se levant et allant au piano. − Je veux bien...

Maurice, à part. − La douceur du mouton.

Pérugin, à Maurice. − Elle a un très joli talent... vous allez voir.

Tout le monde s'assoit. Lucie prélude et commence à jouer la Rêverie de Rosellenn.

Madame Pérugin. − La Rêverie de Rosellenn !

Maurice, crispé. − Oh ! je la connais...

Duplan. − On ne s'en lasse jamais.

On entend un bruit de cloche au−dehors.

Pérugin. − Tiens ! une visite.

Il se lève et va à la fenêtre.

Madame Pérugin. − Oh ! quel ennui !

Pérugin, redescendant effaré. − C'est la famille Carbonel ! (A Lucie, qui joue toujours.) Tais−toi donc ! ne joue pas. Les Carbonel !

Le piano s'arrête, on se lève.

Maurice. − Diable !

Duplan. − Saperlotte !

Madame Pérugin. − Ils vont vous trouver ici.

Maurice. − Et ils me croient en voyage !

Duplan. − Nous aimerions autant ne pas les rencontrer... Vous ne pourriez pas nous cacher quelque part ?

Il se dirige vers la porte de gauche.

Madame Pérugin, vivement. − Non, pas par là !

Pérugin, à part. − L'architecte !

Scène X 315

Madame Pérugin, indiquant la droite. − Par ici... dans la. salle à manger.

Pérugin, les accompagnant jusqu'à la porte. − Soyez tranquilles, nous allons les congédier promptement.

Duplan et Maurice rentrent à droite.

 

Scène X 316 Scène XI

Pérugin, Madame Pérugin, Lucie, Carbonel, Madame Carbonel, Berthe ; puis Jules ; puis Edgard

 

La famille Carbonel paraît.

Pérugin. − Les voici !

Madame Pérugin, bas. − Du sang−froid. (A madame Carbonel.) Ah ! chère amie ! quelle délicieuse surprise !

Madame Carbonel. − Vous ne vous attendiez pas à notre visite, chère bonne ?

Madame Pérugin. − Non... et cependant, j'en avais comme un pressentiment. Nous parlions de vous ce matin avec Pérugin.

Pérugin. − C'est vrai... nous nous disions : "Ces bons Carbonel, mais ils ne viendront donc pas nous voir ! "

Carbonel. − Et nous voilà !

Pérugin. − Cher ami !

Ils se serrent la main.

Lucie, bas à Berthe. − J'ai à te parler.

Berthe, bas. − Moi aussi...

Lucie, bas. − De choses très graves...

Berthe. − Moi aussi... Allons au jardin.

Lucie. − Maman, veux−tu que j'aille faire une bouquet pour Berthe ?

Madame Pérugin. − Certainement... allez, mes enfants.

Elle remonte, ainsi que Pérugin ; Berthe et Lucie sortent.

Carbonel, bas à sa femme. − Nous nous sommes trompés, je ne vois personne.

Madame Carbonel. − J'ai entendu piaffer un cheval dans l'écurie... Maurice est ici.

Carbonel, bas. − Je vais fureter dans tous les coins.

Madame Pérugin, faisant asseoir madame Carbonel. − Asseyez−vous, chère amie... Prenez donc un siège, monsieur Carbonel.

Scène XI 317

Carbonel. − Merci, je préfère circuler.

Il furète dans l'appartement et écoute à toutes les portes.

Madame Carbonel, à madame Pérugin. − Avez−vous vu M. Maurice depuis peu ? ...

Madame Pérugin, s'asseyant. − Quel Maurice ?

Madame Carbonel. − M. Maurice Duplan.

Madame Pérugin. − Ah ! ce jeune homme ? ... Non... pas depuis le bal...

Madame Carbonel, à part. − Elle l'a vu...

Madame Pérugin. − Je ne sais plus qui nous a dit qu'il était en voyage...

Pérugin. − Oui... en Dauphiné.

Carbonel, qui a trouvé sur le piano la canne et le chapeau de Maurice. − Je ne sais si je me trompe... mais voici une canne qui ressemble terriblement à la sienne.

Pérugin, à part. − Aïe !

Madame Pérugin, à part. − Maladroit ! (Haut.) Cette canne est à mon mari...

Pérugin, troublé, prenant la canne. − Oui... un cadeau de Caroline... Elle a acheté ça, passage des Panoramas... le jour de la fête de Montmorency.

Il la met sur la table.

Carbonel. − Et ce chapeau ? ... vous n'avez pas la tête si forte que cela.

Pérugin. − Ce chapeau ? ...

Madame Pérugin, se levant et prenant le chapeau. − C'est celui de M. Jules ! ... Jules Priès !

Madame Carbonel. − Comment ! il est ici ? ...

Madame Pérugin, portant le chapeau sur une chaise au fond. − Oui... il vient tous les jours...

Madame Carbonel. − Vous avez donc renoué ?

Pérugin. − Oh ! complètement ! ...

Madame Pérugin. − C'est un si excellent jeune homme ! ...

Madame Carbonel, à part. − Je n'en crois pas un mot !

Madame Pérugin, bas à son mari. − Montrez Jules.

Pérugin, bas. − Plaît−il ? ...

Scène XI 318

Madame Pérugin, bas. − Montrez Jules ! ! !

Pérugin. − Tout de suite... (Haut.) Il est là, ce brave garçon... il travaille dans mon cabinet.

Madame Carbonel, incrédule. − Oui... et vous ne voulez pas le déranger ?

Carbonel, à part. − Parbleu ! ...

Pérugin. − Au contraire... j'ai une recommandation à lui faire... (Allant à la porte gauche et appelant.) Monsieur Jules ! monsieur Jules !

Jules, paraissant sur le seuil. − J'ai presque fini... Ah ! M. et madame Carbonel...

Carbonel, à part. − Il y est ! ...

Madame Carbonel, qui s'est levée à la voix de Jules. − Réinstallé !

Pérugin, à Jules. − Mon ami, j'ai réfléchi... Ce n'est plus un kiosque chinois, avec des clochettes... que je voudrais, c'est quelque chose dans le genre turc... avec des croissants en l'air.

Jules. − Style oriental... Diable ! ça va modifier mon plan.

Pérugin. − Oui, ma fille l'aime mieux comme ça.

Jules. − Alors, c'est très facile.

Pérugin. − Piochez−moi ça dans le genre de Constantinople...

Il le fait rentrer dans le cabinet.

Madame Carbonel, bas à son mari. − Nous nous étions trompés...

Carbonel, de même. − Complètement ! ...

Madame Carbonel, se levant. − Chère amie... nous allons vous dire adieu...

Madame Pérugin. − Comment ! déjà ?

Carbonel. − Ville−d'Avray est loin.

Pérugin. − Faites au moins le tour du jardin.

Madame Carbonel. − Volontiers... nous prendrons Berthe en passant...

Ils remontent.

Edgard, entrant. − Tiens ! M. et madame Carbonel... je ne m'étonne plus si Maurice est ici...

M. et Madame Carbonel. − Maurice !

Madame Pérugin, à part. − L'imbécile !

Scène XI 319

Pérugin, de même. − L'animal ! ....

Edgard. − Est−ce qu'il est parti ? ...

Madame Pérugin, lui faisant des signes. − Mais vous savez bien que nous ne l'avons pas vu.

Pérugin, faisant des signes : − Depuis cinq jours.

Edgard. − Ah ! C'est colossal... Je lui ai serré la main tout à l'heure.

Madame Carbonel. − Il suffit, madame... nous savons ce que nous voulions savoir... (Bas à son mari.) Si tu souffres ça... tu n'as pas de sang dans les veines.

Carbonel, boutonnant son habit. − Sois tranquille !

Madame Pérugin, à madame Carbonel. − Mais je vous assure...

Madame Carbonel. − Je vais chercher ma fille...

Pérugin. − Madame...

Madame Carbonel. − Vous n'avez pas, je pense, la prétention de retenir ma fille !

Elle sort par le fond.

Edgard, à madame Pérugin. Qu'est−ce qu'il y a donc ?

Madame Pérugin. − C'est vous qui êtes cause de tout !

Elle sort vivement.

Edgard, étonné. − Cause de quoi ? ...

 

Scène XI 320 Scène XII

Carbonel, Pérugin, Edgard

 

Carbonel, à Pérugin. − A nous deux, monsieur !

Pérugin. − Quoi ? ...

Carbonel. − Ceci demande une explication... Dès le premier jour où ce jeune homme a manifesté l'intention de se marier...

Edgard. − Moi ?

Carbonel. − Je me suis aperçu de vos manoeuvres déloyales.

Pérugin. − Monsieur ! ...

Carbonel. − A vos ordres.

Edgard, descendant et s'interposant. − Voyons, messieurs ! ... messieurs !

Pérugin. − Si vous croyez me faire peur ! Après tout, il n'est pas défendu de chercher à marier sa fille...

Carbonel. − C'est à la mienne qu'il a songé d'abord. Il est venu à Ville−d'Avray !

Edgard, à part. − C'est exact... j'ai commencé par Ville−d'Avray !

Pérugin. − Eh bien... après, il est venu à Montmorency... ce n'est pas défendu...

Edgard, à part. − Ca, j'ai eu tort !

Carbonel. − C'est−à−dire que vous l'y avez attiré par vos intrigues.

Pérugin. − Il y est venu de lui−même.

Edgard. − Permettez ! ...

Carbonel. − C'est faux !

Pérugin. − Un démenti ?

Carbonel. − A vos ordres.

Edgard. − Voyons, messieurs ! ... de vieux amis !

Pérugin, le repoussant. − Laissez−nous.

 

Scène XII 321

Carbonel, le repoussant. − Mêlez−vous de vos affaires. (A Pérugin.) Renoncez−vous au jeune homme ?

Pérugin. − Non ! ...

Edgard. − Permettez... cela me regarde un peu ! ...

Carbonel, l'écartant. − Mais taisez−vous donc, vous ! (A Pérugin.) Demain, monsieur, je vous enverrai mes témoins !

Pérugin. − Demain, monsieur, vous recevrez les miens...

Ils sortent, Carbonel par le fond, Pérugin par la gauche.

 

Scène XII 322 Scène XIII

Edgard ; puis Berthe

 

Edgard, seul. − Comment ! un duel ? ... ils vont se battre pour moi ? ... C'est colossal ! ... comment empêcher ?

Berthe, entrant par le fond, très animée, à part. − Ah ! c'est indigne ! ... Lucie m'a tout raconté... Ce M. Maurice... Je crois que je l'aimais déjà... Oh ! je ne resterai pas une minute de plus ! ... (Apercevant Edgard.) Ah ! monsieur Edgard !

Edgard. − Mademoiselle Berthe !

Berthe. − Vous ne savez pas où est ma mère ?

Edgard. − Ecoutez−moi ! ... il s'agit d'empêcher un grand malheur !

Berthe. − Un grand malheur ?

Edgard. − Votre père et M. Pérugin veulent se battre.

Berthe. − Se battre ! ... Et pourquoi ? ...

Edgard, avec une modestie embarrassée. − Mon Dieu... puisqu'il faut vous le dire... c'est colossal ! ... à cause d'un prétendu... qu'ils ont la bonté de se disputer.

Berthe. − Un prétendu ? ... (A part.) Je comprends...

Edgard. − Mais le brave garçon n'y est pour rien... il n'est coupable tout au plus que d'un peu de fluctuation.

Berthe. − Un duel ! ... c'est affreux !

Edgard. − Calmez−vous ! ... Je vais les retrouver... je vais tâcher de leur faire entendre raison...

Berthe. − Oh ! allez... je vous en prie... je vous en serai reconnaissante toute ma vie...

Edgard, lui prenant la main. − Berthe... ce mot me décide ! ... Comptez sur moi... j'empêcherai l'effusion du sang...

Il sort par le fond à gauche.

 

Scène XIII 323 Scène XIV

Berthe ; puis Maurice

 

Berthe, seule. − Oh ! ce M. Maurice... Je le hais maintenant...

Maurice, entrant avec précaution par la droite. − Je n'entends plus personne... ils sont partis sans doute... (Apercevant Berthe.) Mademoiselle Berthe !

Berthe. − Vous, monsieur ? ... (Voulant s'éloigner.) Excusez−moi...

Maurice. − Un mot, mademoiselle... permettez−moi de me justifier...

Berthe. − Vous justifier ! de quoi, monsieur ?

Maurice. − De n'avoir pu donner suite à des projets...

Berthe. − Mais c'est à moi de vous remercier, monsieur... car ces projets n'avaient pas reçu mon assentiment...

Maurice, étonné. − Ah ! ...

Berthe. − Et puisque vous avez l'audace de m'interroger, j'aurai la franchise de vous répondre... Non, monsieur, vous ne me plaisez pas, vous ne m'avez jamais plu...

Maurice. − Mais, mademoiselle...

Berthe, s'animant. − On dit que vous avez un million... tant mieux pour vous ! ... allez le promener de famille en famille.

Maurice. − Permettez...

Berthe. − Quant à moi, je n'y prétends nullement... ce serait le payer trop cher ; et, si jamais je me marie, je ferai choix d'un homme qui ne jette pas son coeur à tous les vents...

Maurice. − Ecoutez−moi...

Berthe, s'animant. − Je rechercherai, par−dessus tout, l'esprit, le tact, le goût, la bonne éducation... toutes choses que ne donne pas la fortune.

Maurice. − Mais...

Berthe. − Enfin, monsieur, je remercie le ciel qui m'a permis de vous connaître et n'a pas voulu que je devinsse votre femme.

Elle le salue et sort.

 

Scène XIV 324 Scène XV

Maurice, seul

 

Mais elle parle ! ... elle s'anime ! ... elle déchire ! ... elle mord ! ... Et moi qui la croyais gnan−gnan ! .. quelle vivacité ! ... Je ne l'ai jamais vue comme ça ! ... Ah ! ... il n'y a rien de joli comme une blonde en ébullition. (Se calmant.) Allons ! est−ce que je vais encore tourner ? ... Non ! ... j'aime Lucie ! ... il faut que j'aime Lucie ! ... Tiens ! ... voilà son album... (Il s'assied près de la table et ouvre l'album sans le regarder.) Etait−elle jolie, quand elle m'a dit : "Vous ne me plaisez pas ! ... vous ne m'avez jamais plu ! ..." Ca, ce n'est pas bien sûr ! ... Car, sans fatuité, j'ai cru remarquer... Mais j'aime Lucie ! ... il faut que j'aime Lucie ! (Regardant l'album.) Voyons ses petites galettes... (Lisant.) Portrait de fantaisie... mais, je reconnais ce bonhomme−là... C'est le portrait de Jules ! ... Tiens ! ... tiens ! ... tiens ! ... (Tournant la page.) Autre portrait de fantaisie ! ... autre portrait de Jules ! ... en Romain ou en pompier... il porte un casque ! ... (Rejetant l'album et se levant.) Oh ! oh ! oh ! trop de fantaisie... impossible de me loger dans ce coeur−là... il y a un locataire... (Souriant.) Je pense à cette petite Berthe... comme elle a bien dit : "Allez promener votre million de famille en famille..." elle avait des couleurs... ses yeux brillaient... elle est charmante... elle est... (Tout à coup.) Où est papa ? ...

 

Scène XV 325 Scène XVI

Maurice, Pérugin, Madame Pérugin ; puis Duplan ; puis Lucie ; puis Jules

 

Pérugin. − Enfin, ils sont partis !

Madame Pérugin. − Nous voilà maîtres de la place...

Maurice, à part. − Trop tard !

Duplan, passant sa tête à droite. − Peut−on entrer ?

Madame Pérugin. − Mais certainement.

Duplan. − Est−ce que la belle madame Carbonel ? ...

Pérugin. − Elle va reprendre le chemin de fer...

Madame Pérugin. − Nous sommes en famille maintenant.

Pérugin, présentant l'album à Maurice. − Avez−vous jeté un coup d'oeil sur l'album de ma fille ?

Maurice, s'approchant. − Oui...

Pérugin, le lui faisant admirer. − Tenez... il est bien fait, ce Romain−là... M. Jules trouve qu'il a beaucoup de chic...

Madame Pérugin, bas à son mari. − Ne parle donc pas de Jules ! (Haut.) Lucie !

Lucie, qui vient d'entrer de la gauche. − Maman ? ...

Madame Pérugin. − Si tu prenais l'air que tu as commencé... la Rêverie de Rosellenn.

Maurice, à part. − Oh ! les dents m'en claquent ! ...

Lucie. − Comme tu voudras, maman.

Madame Pérugin. − Asseyez−vous, messieurs...

Les personnages prennent place.

Pérugin, à Duplan. − Vous allez voir, la coda est charmante.

Duplan. − Je la connais... (A part.) Je l'ai assez entendue à Ville−d'Avray...

Lucie joue.

 

Scène XVI 326

Pérugin, après quelques mesures, à Maurice. − Très bien ! charmant !

Maurice. − Délicieux ! (A part.) C'est à dévorer son mouchoir. (Regardant sa montre.) J'ai le temps d'arriver pour le train.

Il se lève doucement, prend sa canne et gagne sur la pointe du pied la porte du fond, près de laquelle se trouve son chapeau. Il disparaît pendant que Pérugin s'est levé pour aller au piano tourner le feuillet.

Jules, entrant par la gauche charmé par la musique ; à part. − Elle est au piano ! ...

Il vient sans bruit prendre la place laissée vide par Maurice. Pérugin et sa femme écoutent avec extase. Duplan s'est endormi.

Pérugin, qui a repris sa place. − Charmant ! charmant ! n'est−ce pas ? (Il se retourne vers la chaise de Maurice.) Jules ! Eh bien, et l'autre ?

Madame Pérugin, se levant vivement. − M. Maurice ?

Jules. − Je n'ai vu personne.

Pérugin, qui s'est précipité vers la fenêtre. − Le voilà... il court sur la grande route !

Madame Pérugin. − Parti ! ...

M. et Madame Pérugin, secouant Duplan. − Monsieur Duplan ! monsieur Duplan !

Duplan, se réveillant et applaudissant. − Bravo ! ... bravo ! ... Pérugin. − Votre fils est parti !

Duplan. − Ah ! bah !

Désarroi général.

 

Scène XVI 327 Acte IV

Le théâtre représente une serre avec des gradins garnis de fleurs, chaises et bacs de campagne. − Portes latérales et porte au fond.

 

Acte IV 328 Scène première

Duplan, un jardinier

 

Au lever du rideau, Duplan taille des rosiers et le jardinier arrose.

Duplan. − Tu as beau dire... je ne suis pas content...

Le Jardinier. − Mais, monsieur...

Duplan. − Comment ! je m'absente deux jours à peine... et, quand je reviens, tout souffre... tout languit...

Le Jardinier. − Il fait si chaud...

Duplan. − Il fallait arroser...

Le Jardinier. − J'ai arrosé, monsieur...

Duplan. − Oui... tu as arrosé ton gosier.

Le Jardinier. − Oh ! si on peut dire...

Duplan, prenant un pot de fleurs et l'examinant, à lui−même. − Bon ! voilà les pucerons qui mangent mes roses... Pour les tuer, il n'y a rien comme la fumée de tabac... (Au jardinier.) Dis donc... tu peux fumer ta pipe, ça ne me gêne pas.

Le Jardinier. − Oh ! pas devant Monsieur !

Duplan. − Si ! ... moi, je ne suis pas fier... va ! va !

Le Jardinier, tirant sa pipe. − Alors, puisque Monsieur le permet... Ah ! bon ! je n'ai plus de tabac ! Si Monsieur veut prendre l'arrosoir... je vais aller en acheter...

Duplan. − C'est ça ! ... et moi, je ferai ton ouvrage ! ... Garde tes arrosoirs... tu achèteras du tabac plus tard... A midi, je suis obligé d'aller à la mairie pour l'élection du conseil municipal... c'est un devoir ! ... qu'à mon retour tout soit mouillé à fond.

Le Jardinier. − Soyez tranquille.... je vais vider le bassin... (En sortant avec les deux arrosoirs.) Ah ! voilà M. Maurice... (Le saluant.) Monsieur Maurice...

Il disparaît.

 

Scène première 329 Scène II

Duplan, Maurice

 

Maurice, entrant de la gauche. − Bonjour, papa.

Duplan. − Ah ! te voilà ! ... Ah çà, d'où viens−tu ? ... qu'es−tu devenu depuis hier au soir ? ...

Maurice. − Moi ? j'arrive de Paris...

Duplan. − Tu es un joli garçon ! tu es parti de Montmorency sans dire adieu à personne... tu nous as tous plantés là...

Maurice. − J'ai eu tort, c'est vrai... Mais que voulez−vous, je n'y tenais plus...

Duplan. − Le piano t'ennuyait ? ... il fallait faire comme moi... te recueillir... Madame Pérugin était très mécontente... heureusement, j'ai réussi à la calmer...

Maurice. − Ah ! vraiment...

Duplan. − J'ai été très adroit... je lui ai dit que tu avais un rendez−vous important... chez un homme d'affaires... que tu m'avais prévenu...

Maurice. − Très bien !

Duplan. − Enfin, je t'ai excusé ! ... Seulement j'ai été obligé de redoubler d'amabilité pour faire oublier ton impolitesse... Du reste, ils ont été charmants pour moi... le père a cherché à causer roses.... mais c'est un âne.

Maurice. − Hein ? ...

Duplan, se reprenant. − Un profane ! il n'y entend rien ! Ils m'ont retenu à dîner... un dîner excellent ! ... puis à coucher...

Maurice. − Bah ! ... vous y avez couché ? ...

Duplan. − Dans la chambre bleue... la plus belle de la maison... et un lit ! ... ils vous ont des lits qui sont d'un moelleux ! ... tu verras ça.... je ne me suis réveillé qu'à neuf heures... pour déjeuner...

Maurice. − Vous y avez aussi déjeuné ? ... Vous allez bien, papa !

Duplan. − Il fallait bien te faire excuser ! ... (Regardant son pot de fleurs.) A propos, si tu as envie de fumer un cigare, ne te gêne pas...

Maurice. − Merci... j'ai jeté le mien avant d'entrer.

 

Scène II 330

Duplan. − Il ne fallait pas le jeter... une autre fois, je te prie de ne pas le jeter... Le soir, nous avons fait un whist... et, quand la jeune fille est montée dans sa chambre, nous avons causé du contrat.

Maurice. − Quel contrat ? ...

Duplan. − Le tien, parbleu !

Maurice. − Comment ? ...

Duplan. − Hier, ne m'as−tu pas fait demander la main de la demoiselle ? ...

Maurice, embarrassé. − Oui... mais...

Duplan. − J'ai pris des notes... et, en ma qualité d'ancien notaire, je l'ai rédigé ce matin... (Tirant un papier de sa poche.) Tiens, le voici...

Maurice. − Allons, bon ! ... mais vous allez trop vite ! Qu'est−ce qui nous presse ?

Duplan. − Mais l'amour...

Maurice. − Non... c'est changé ! ...

Duplan, bondissant. − Hein ? ... qu'est−ce que tu dis là ? ...

Maurice. − Hier, en vous quittant, j'ai été assez heureux pour rejoindre la famille Carbonel au chemin de fer...

Duplan. − Oui.

Maurice. − Je suis monté dans leur wagon... presque de force... ils étaient furieux, ils ne voulaient rien entendre... Berthe surtout... mais j'ai prié... supplié... pleuré même... Enfin, j'ai été si éloquent que j'ai fini par les attendrir...

Duplan. − Eh bien, après ? ...

Maurice. − Arrivé à Paris, j'étais pardonné... le mariage était convenu !

Duplan, effrayé. − Le mariage... avec qui ? ...

Maurice. − Avec Berthe... car c'est elle que j'aime...

Duplan, éclatant. − Ah çà ! vas−tu me laisser tranquille, à la fin !

Maurice. − Quel esprit ! quelle vivacité ! ... Ah ! j'étais injuste avec elle ! ...

Duplan. − Mais, malheureux, la famille Pérugin compte sur toi !

Maurice. − Vous m'excuserez auprès d'elle...

Duplan. − Jamais ! tu me fais passer pour une girouette, un toton ! Je refuse mon consentement !

 

Scène II 331

Maurice. − Oh ! vous ne voudriez pas faire ce chagrin−là à la belle madame Carbonel ? ...

Duplan, faiblissant. − Maurice, tais−toi !

Maurice. − Elle a été si bonne pour moi... elle m'a aussi retenu à dîner... un dîner excellent !

Duplan. − Ah !

Maurice. − Et, le soir, nous avons causé du contrat avec son mari... il va le faire rédiger par son notaire... et toute la famille Carbonel doit venir vous voir et l'apporter aujourd'hui même... avec votre petit panier...

Duplan. − Ah ! nous voilà bien ! Et la famille Pérugin qui doit venir aussi aujourd'hui pour prendre connaissance du contrat que j'ai là !

Maurice. − Ah diable !

Duplan. − Qu'est−ce que je vais leur dire ? ... C'est ta faute aussi ! ... Tu tournes comme un écureuil ! ... Tu veux la blonde, je demande la blonde... bien, on te l'accorde... Le lendemain, ce n'est plus ça... Tu veux la brune, je demande la brune... bien, on te l'accorde ! ... et voilà que tu retournes à la blonde... et les parents de la brune vont venir... avec ceux de la blonde, quelle journée ! ... et mon jardinier qui n'arrose pas ! ... et les pucerons qui mangent mes roses ! Mon Dieu ! quelle journée ! quelle journée ! ...

Maurice. − Voyons... calmez−vous... Cette fois−ci, c'est sérieux... j'épouserai Berthe ou je resterai garçon !

Duplan. − Eh ! tu m'as déjà dit la même chose pour l'autre ! Elle est pourtant bien gentille, cette petite Pérugin... elle est vive... pétulante... et elle a des yeux ! ...

Maurice. − C'est vrai... elle a des yeux ! ...

Duplan. − Ah ! tu en conviens... et puis songe que j'ai engagé ma parole... la parole de ton père...

Maurice. − Oh ! un détail !

Duplan. − Ah ! un autre détail que j'oubliais... le père Pérugin donne deux cent cinquante mille francs... cinquante mille francs de plus que l'autre.... j'ai obtenu ça... en prenant le thé...

Maurice. − Oh ! qu'importe l'argent ! je suis assez riche ! ...

Duplan. − Enfin, pèse tout cela... les yeux... les cinquante mille francs... la parole de ton père... et décide−toi... (Regardant à sa montre.) Il est midi... je vais déposer mon bulletin à la mairie... je reviens dans cinq minutes... Tâche d'avoir pris un parti... A mon retour, j'écrirai ! (Se reprenant.) Nous écrirons à l'une des deux familles de ne pas se déranger...

Maurice. − C'est cela... allez voter...

Duplan. − En m'attendant, tu peux fumer... ça ne me gêne pas... Fume, mon garçon, fume !

Il sort par la gauche.

 

Scène II 332 Scène III

Maurice ; puis Jules ; puis Le Jardinier

 

Maurice, seul. − Ah ! je suis bien en train de fumer ! ... me voilà avec deux futures et deux familles sur les bras ! Que diable aussi, mon père s'est trop pressé... (Voyant entrer Jules par le fond.) Tiens ! c'est Jules !

Jules. − Je te cherche depuis ce matin... je viens de chez toi... on m'a dit que je te trouverais ici...

Maurice. − Quelle figure renversée ! qu'y a−t−il ?

Jules. − Mon ami, je viens t'adresser une question à laquelle je te prie de répondre franchement.

Maurice. − Parle...

Jules. − Est−il vrai que tu épouses mademoiselle Pérugin ?

Maurice. − Pourquoi ?

Jules. − C'est qu'hier, au moment où je me croyais au mieux dans la famille... madame Pérugin m'a tout à coup signifié, pour la seconde fois, d'avoir à cesser mes visites comme prétendu et comme architecte... J'ai voulu réclamer, elle m'a fermé la bouche en me disant : "Ma fille est fiancée à M. Maurice Duplan."

Maurice. − Rassure−toi... ce mariage ne se fera pas, pour deux raisons : la première, c'est que tu es mon ami... la seconde, c'est que mademoiselle Lucie a pour moi un défaut impardonnable...

Jules. − Lucie...

Maurice. − C'est son album...

Jules. − Son album ? ...

Maurice. − Elle y dépose des petits portraits de fantaisie qui ressemblent terriblement à un architecte de ma connaissance...

Jules. − Il serait possible ! j'aurais le bonheur de figurer...

Maurice. − Tu figures ! avec un casque ! ... Elle t'aime, mon cher... c'est pourquoi elle sera ta femme et non la mienne...

Jules. − Oh ! c'est impossible !

Maurice. − Pourquoi ?

Jules. − Non, vois−tu, c'est un rêve ! ... jamais madame Pérugin ne voudra entendre parler de moi... Je suis un parti trop modeste...

Scène III 333

Maurice. − Allons donc !

Jules. − Ton million lui a porté à la tête... c'est de l'ivresse, de la folie... et, si tu n'épouses pas sa fille, elle se mettra en quête d'un autre millionnaire...

Maurice. − Diable ! comment lui extirper cette idée−là de la cervelle ? ... (Réfléchissant.) Attends... oui... oui... ce serait admirable de faire tomber ces bourgeois dans le piège... (A Jules.) J'ai besoin de toi... Peux−tu me donner une heure ? ...

Jules. − Deux... trois... ma journée si tu veux...

Maurice, tirant un calepin de sa poche et écrivant. − Laisse−moi écrire un mot à mon père... oui... je pourrai revenir par le train de trois heures... (Pliant sa lettre et appelant.) Félix ! ... Félix ! ...

Le Jardinier, entrant. − Monsieur ? ...

Maurice. − Dès que mon père rentrera, tu lui remettras ce billet.

Le Jardinier. − Oui, monsieur...

Maurice, à Jules. − Viens, je t'expliquerai tout en route.

Maurice et Jules sortent par le fond.

 

Scène III 334 Scène IV

Le Jardinier ; puis Duplan

 

Le Jardinier, seul. − Dieu ! que c'est ennuyeux d'arroser ! Ils ont fait des petits trous au fond des pots. On a beau y mettre de l'eau... ça s'en va toujours.

Duplan, venant de la gauche. − Ca y est ! J'ai voté pour Frangibar... c'est mon charcutier... on ne sait pas ce qui peut arriver... Eh bien, où est donc Maurice ? ...

Le Jardinier. − Il vient de partir avec un autre monsieur... mais v'là ce qu'il m'a dit de vous remettre.

Il donne le billet à Duplan et sort.

Duplan, seul. − Un billet ? ... (Lisant.) "Tranquillisez−vous, j'ai trouvé un moyen splendide de tout arranger... je reviendrai par le train de trois heures." (Parlé.) Mais je ne suis pas plus avancé que tout à l'heure... il ne me dit pas laquelle il épouse... et les deux familles qui vont arriver... J'ai envie de m'en aller ! je reviendrai par le train de trois heures.

Il remonte.

La voix du jardinier, dans la coulisse. − Dans la serre ! ... il y est !

Duplan, effrayé. − Une visite !

 

Scène IV 335 Scène V

Duplan, Edgard ; puis Le Jardinier

 

Edgard, paraissant au fond, à la cantonade. − Donnez−lui deux litres d'avoine... ça suffit !

Duplan. − Monsieur Edgard !

Edgard. − Bonjour, cher monsieur Duplan.

Duplan. − Qu'est−ce qui me procure l'honneur ? ...

Edgard. − J'espérais trouver Maurice... on m'apprend qu'il vient de repartir pour Paris...

Duplan. − Il ne tardera pas à revenir... si vous voulez l'attendre... en fumant un cigare.

Edgard. − Au fait, vous pouvez me donner le renseignement que je venais lui demander...

Duplan, le faisant asseoir près des rosiers. − Asseyez−vous ! ... et fumez... ne vous gênez pas !

Edgard. − Non merci...

Duplan. − Pourquoi ? ... (Allumant une allumette.) Tenez, voilà du feu... !

Edgard. − Vous êtes trop bon... mais aujourd'hui, j'ai l'estomac fatigué...

Il se lève.

Duplan, à part. − Il faudra que je fasse venir quelqu'un de la caserne.

Edgard. − Monsieur, c'est une démarche toute de courtoisie que je viens faire auprès de vous... je sais qu'on ne s'adresse pas en vain à votre franchise et à votre loyauté...

Duplan, saluant. − Monsieur... (A part.) Qu'est−ce qu'il me veut ? ...

Edgard. − Je me suis bien rendu compte de l'état de mon coeur... et je ne vous le cache pas, j'aime ces demoiselles...

Duplan. − Lesquelles ?

Edgard. − Berthe et Lucie...

Duplan. − Comment ! ... toutes les deux ?

Edgard. − Cela vous étonne ? ...

Duplan. − Oh ! non ! (A part.) Absolument comme Maurice ! ...

Scène V 336

Edgard. − Et je désire en épouser une... n'importe laquelle...

Duplan. − Ah ! permettez, mon fils...

Edgard. − Je sais qu'il est en pourparlers avec une des deux familles... et comme il m'est parfaitement indifférent d'épouser l'une ou l'autre de ces demoiselles... Je viens vous prier de me dire, cher monsieur, laquelle il a choisie... afin de demander la vacante.

Duplan, embarrassé. − Laquelle ? ... vous me demandez laquelle ?

Edgard. − Je vous répète que je fais appel à votre franchise et à votre loyauté.

Duplan. − J'entends bien... mais c'est que je n'en sais rien du tout.

Edgard. − Comment ! vous ne savez pas qui votre fils épouse ? vous ! le père !

Duplan. − Ma foi, non !

Edgard. − C'est colossal !

Duplan. − Je ne vous en remercie pas moins de la démarche...

Edgard. − Toute de courtoisie....

Duplan. − Toute de courtoisie ! ... que vous voulez bien faire ; mais, dans ce moment, je ne puis vous dire qu'une chose : attendez le train de trois heures !

Edgard, étonné. − Pourquoi le train de trois heures ?

Le Jardinier, entrant. − Monsieur... il y a un monsieur, une dame et une demoiselle qui vous demandent...

Duplan, à part. − Ah ! mon Dieu ! ce sont eux ! mais lesquels ? ... les Pérugin ou les Carbonel ? ... que leur dire ? ... Enfin ! ... faites entrer !

Edgard. − Vous êtes en affaires ? ...

Duplan. − Oui... une visite... très gênante...

Edgard, que Duplan reconduit vers la gauche. − Je vous laisse... Nous reprendrons cette conversation !

Les Carbonel paraissent au fond.

Duplan, à part. − Les Carbonel !

Edgard, à part, les apercevant. − Eux ! ... je veux savoir à quoi m'en tenir.

Il se cache derrière un gradin.

 

Scène V 337 Scène VI

Duplan, M. et Madame Carbonel, Berthe, Edgard, caché

 

Madame Carbonel, entrant. − Ah ! le voilà ! ce cher monsieur Duplan...

Duplan, saluant. − Madame...

Carbonel. − Bonjour, mon vieil ami...

Duplan, apercevant Berthe qui porte un rosier. − Mademoiselle... ah ! le beau rosier ! ...

Carbonel, bas à sa fille. − Va ! ... c'est le moment ! ...

Berthe. − Monsieur Duplan... permettez−moi de vous l'offrir...

Duplan, le prenant. − Comment ! c'est pour moi ? ... mais je le reconnais... c'est la Chromatella.

Carbonel. − Elle manquait à votre collection...

Madame Carbonel. − Et Berthe a eu l'idée de vous l'apporter...

Duplan. − Vraiment ! ... ah ! chère petite... c'est trop de bonté !

Madame Carbonel. − Elle vous aime déjà comme un père...

Carbonel, bas à sa fille. − Embrasse−le, c'est le moment ! ...

Berthe, s'approchant de Duplan. − Monsieur...

Duplan, l'embrassant. − Ah ! volontiers ! ... (A part.) Elle est charmante ! ... Pourvu que Maurice choisisse celle−ci ! (Haut.) Asseyez−vous... (Montrant le rosier.) Je vais lui donner la place d'honneur... et je l'arroserai moi−même.

Il le porte sur un gradin, on s'assied.

Madame Carbonel. − Vous avez reçu la visite de Maurice, ce matin ?

Duplan. − Oui... Oui...

Carbonel. − Il vous a dit que nous avions passé la soirée ensemble hier... que nous avions causé.

Duplan. − Oui... Oui... (A part.) Nous y voilà !

Madame Carbonel. − Tout est pardonné... Les enfants se conviennent... les mêmes idées... les mêmes goûts...

 

Scène VI 338

Berthe. − Maurice s'est excusé... et je puis vous le dire à vous... je suis bien heureuse !

Duplan. − Allons ! tant mieux ! tant mieux ! (A part.) Et les Pérugin qui vont venir !

Carbonel. − Il a été convenu que je ferais rédiger le contrat... (Lui remettant un papier.) Le voici...

Duplan. − Très bien... (A part.) Ca m'en fait deux !

Il le met dans sa poche.

Carbonel. − Vous le lirez à votre aise...

Duplan. − Oui... ça ne presse pas.

Madame Carbonel. − Nous avons une petite visite à faire à Puteaux... nous reviendrons dans quelques minutes...

On se lève.

Duplan. Très bien ! (A part.) Ils s'en vont !

Carbonel. − Ah ! j'oubliais... il y a dans le contrat une clause... que vous trouverez peut−être un peu dure... mais nous n'y tenons pas...

Duplan. − Moi non plus...

Madame Carbonel. − Et, cette fois, j'espère que rien ne s'opposera plus à nos projets...

Duplan. − Dame ! ... attendez le train de trois heures...

M. et Madame Carbonel. − Comment ?

Duplan. − Je veux dire le retour de Maurice... Tenez, passez par là... vous prendrez la petite porte du jardin... (A part.) Comme ça, ils ne se rencontreront pas avec les autres...

Carbonel, bas à Berthe. − Embrasse−le ! c'est encore le moment !

Berthe. − Monsieur Duplan...

Duplan, l'embrassant. − Chère enfant ! (A part.) Je n'ose pas me livrer ! .... !

M. et Madame Carbonel et Berthe sortent par la gauche.

 

Scène VI 339 Scène VII

Duplan ; puis Edgard

 

Duplan. − Elle est vraiment très gentille ! ... et, malgré moi, je me sentais... Mais si par hasard ce n'était pas celle−là.

Edgard, sortant de sa cachette, à part. − Comme on a raison d'écouter ! (Haut.) Dites donc, papa Duplan... vous êtes un farceur !

Duplan. − Tiens ! je vous croyais parti !

Edgard. − Non, j'étais là... j'ai tout entendu... sans le vouloir... le contrat est prêt... et vous me dites que vous ne savez pas celle que Maurice épouse !

Duplan. − Mon ami... je vous jure... Attendez le train...

Edgard. − A quoi bon ? ... Puisqu'il a choisi Berthe, je choisis Lucie... je cours à Paris... chez les Pérugin... (Les apercevant qui arrivent par le fond.) Justement, les voici.

Duplan, à part. − Allons, bien ! et les autres qui vont revenir dans cinq minutes !

 

Scène VII 340 Scène VIII

Les Mêmes, M. et Madame Pérugin, Lucie, portant un rosier

 

Madame Pérugin, entrant. − Ah ! le voilà ! ... ce cher M. Duplan...

Duplan, saluant. − Madame...

Pérugin. − Bonjour, mon bon ami ! ...

Duplan, saluant Lucie. − Mademoiselle... (A part.) Encore un rosier !

Madame Pérugin. − Lucie... offre ton petit souvenir à ce bon M. Duplan...

Edgard, à part. − Est−ce que c'est sa fête ?

Duplan. − Comment ! ... c'est pour moi ? ... mais je ne sais si je dois...

Pérugin. − C'est le centifolia cristata.

Duplan, prenant le rosier. − Mais oui ! ... c'est lui ! ... il manquait à ma collection...

Madame Pérugin. − Lucie vous l'avait entendu dire... et elle a eu la bonne pensée...

Duplan. − Ah ! mademoiselle... que de bonté !

Pérugin, bas à Lucie. − Embrasse ! c'est le moment ! ...

Lucie, hésitant. − Mais, papa...

Pérugin, menaçant. − Embrasse ! ...

Lucie, à part. − Le pauvre homme... ce n'est pas sa faute ! (Haut.) Monsieur Duplan...

Duplan. − Avec plaisir, chère enfant... (Il l'embrasse. A part.) Elle est charmante ! ... Pourvu que Maurice choisisse celle−là. (Montrant le rosier.) Je vais lui donner la place d'honneur... et je l'arroserai moi−même. (Il va le placer sur le gradin à côté de celui de Berthe.) Mais vous me gâtez... vous n'êtes pas raisonnables.

Madame Pérugin. − Ne parlons pas de ça... au point où nous sommes...

On s'assied.

Pérugin. − A la veille de la signature du contrat.

Edgard, intervenant. − Comment ! Mademoiselle se marie ?

 

Scène VIII 341

M. et Madame Pérugin. − Encore là, monsieur Edgard !

Madame Pérugin. − Au fait, on peut en parler devant lui... la chose est presque publique... oui, monsieur, Lucie va se marier.

Edgard. − Et avec qui ?

Pérugin. − Avec Maurice !

Edgard. − Maurice !

Lucie, qui est restée debout. − Mais, maman...

Madame Pérugin, bas, à sa fille. − Taisez−vous...

Lucie, à part. − Je proteste !

Madame Pérugin. − Le mariage est convenu, n'est−ce pas, monsieur Duplan ? ...

Duplan, embarrassé, se levant. − Oui... oui...

Edgard, à Duplan. − C'est colossal ! ... M'expliquerez−vous ?

Duplan, bas à Edgard. − Je ne sais rien... attendez le train !

Edgard. − Eh ! le train ! ...

Pérugin, se levant, à Duplan. − Avez−vous eu le temps de rédiger notre petit projet de contrat ? ...

Duplan, ahuri. − Oui... oui... certainement... Je l'ai là ! (A part.) Ah ! mon Dieu ! j'entends les Carbonel ! ...

Pérugin, prenant le contrat. − Si vous le permettez, nous allons en prendre connaissance.

Duplan, à Pérugin qui se dispose à ouvrir le contrat. − Pas ici !

Pérugin. − Quoi ? ...

Duplan. − Sous le marronnier... vous serez mieux... personne ne vous dérangera...

Pérugin, à sa femme. − Viens, ma bonne... (A Lucie.) Embrasse encore... c'est ton bonheur...

Lucie. − Mais, papa...

Pérugin, avec menace. − C'est ton bonheur ! ! !

Lucie, à M. Duplan. − Monsieur Duplan... (Elle l'embrasse ; à part.) Oh ! je rage.

M. et Madame Pérugin et Lucie sortent par la droite.

Duplan. − Je n'ose pas me livrer...

Scène VIII 342 Scène IX

Duplan, Edgard

 

Duplan. − Voyons si les Carbonel...

Edgard, l'arrêtant. − Un instant, monsieur... à nous deux !

Duplan. − Pardon... Je n'ai pas le temps...

Edgard. − Et voilà le métier que vous faites... à votre âge !

Duplan. − Quoi ? ...

Edgard. − Un ancien notaire ! berner deux familles honorables, entretenir leurs espérances... et tout cela pour se faire donner des rosiers !

Duplan. − Moi ?

Edgard. − C'est ignoble et colossal !

Duplan. − Oh ! mais vous m'ennuyez, vous !

Edgard. − Il suffit...

Duplan. − Hein !

Edgard. − Je respecte votre âge... Et moi qui me présentais en gentilhomme, qui venais faire appel à votre loyauté...

Duplan. − Attendez le train...

Edgard, avec dignité. − Non, monsieur, je n'attendrai pas le train... dès que mon cheval aura mangé votre avoine... je quitterai ces lieux...

Duplan. − Très bien !

Edgard. − Mais vous trouverez bon que je consulte maintenant mes propres sentiments.... et non les convenances de M. votre fils... je suivrai droit mon chemin, dussé−je briser en passant certaines spéculations horticoles...

Duplan. − Mais je vous répète...

Edgard. − J'ai l'honneur de vous saluer avec toute la considération... que vous méritez...

Duplan. − Bon voyage !

 

Scène IX 343

Edgard sort par le fond.

 

Scène IX 344 Scène X

Duplan, M. et Madame Carbonel ; puis M. et Madame Pérugin ; puis Berthe, Lucie et Edgard

 

Duplan, tirant sa montre. − Trois heures moins un quart ! Maurice va arriver... et tout s'éclaircira... Dieu ! que j'ai chaud !

Il tombe sur un banc à droite. M. et Madame Carbonel entrent par la gauche.

Madame Carbonel. − Notre visite s'est un peu prolongée... Vous nous attendiez ? ...

Duplan. − Moi ? Oui... ardemment !

Carbonel. − Vous cherchez Berthe ? ... La petite folle s'est arrêtée devant vos fraisiers...

Duplan. − Elle a bien fait...

On s'assied.

Madame Carbonel. − D'ailleurs, ils sont presque à elle...

Duplan. − Oui... (A part.) Attendons le train.

Carbonel. − Eh bien, qu'est−ce que vous pensez de la clause ? ...

Duplan. − Quelle clause ? ...

Carbonel. − L'article 8...

Duplan. − Je n'ai pas encore lu...

Madame Carbonel. − Tant mieux ! nous avons réfléchi... nous biffons la clause...

Carbonel. − Nous préférons nous en rapporter, pour le douaire, au bon plaisir de M. votre fils... Donnez−moi le contrat, je vais biffer...

Duplan, tirant le contrat de sa poche et le lui donnant : − C'est ça... biffez ! ... (A part.) Ca nous fera gagner du temps ! ...

Il se lève et remonte.

Carbonel, ouvrant le contrat. − Nous disons, article 8...

Madame Carbonel, près de lui. − Le voilà !

Carbonel, lisant. − "M. Maurice Duplan..."

 

Scène X 345

Madame Carbonel. − Biffe...

Carbonel. − "En témoignage de son affection..."

Madame Carbonel. − Biffe...

Carbonel. − "Pour mademoiselle Lucie Pérugin..." Hein ! ...

Madame Carbonel. − Pérugin.

Duplan, à part. − Ah ! saprelotte ! je me suis trompé de contrat !

Carbonel, feuilletant le contrat. − Partout le nom de Pérugin ! ... Monsieur, qu'est−ce que cela signifie ? ...

Pérugin entre suivi de sa femme et tient un contrat à la main. Ils ont l'air furieux.

Pérugin. − C'est une indignité ! ...

Madame Pérugin. − Une mystification !

Pérugin. − Partout le nom de Carbonel !

Duplan, à part. − Bien ! les autres ! voilà le choc !

M. et Madame Carbonel. − Les Pérugin ici !

M. et Madame Pérugin. − Les Carbonel !

Carbonel, à Pérugin. − J'ai attendu vos témoins, monsieur...

Pérugin. − Et moi les vôtres, monsieur...

Berthe, entrant suivie de Lucie et d'Edgard. − Qu'est−ce qu'il y a donc ? ...

Lucie. − On se dispute...

Edgard. − Il faut les séparer !

Carbonel, à Duplan. − Il est temps de s'expliquer, monsieur... on ne se moque pas comme ça d'une famille...

Pérugin. − De deux familles !

Edgard. − De trois !

Carbonel. − Vous plairait−il de nous dire enfin lequel de ces contrats est le bon ?

Tous. − Oui... oui... partez...

 

Scène X 346

Duplan. − Mon Dieu, c'est bien simple ! ... moi, je suis un ancien notaire... je ne demande qu'à vivre tranquille... et à cultiver mes rosiers... Maurice est parti pour Paris, et attendez...

Tous, furieux. − Oh ! ...

 

Scène X 347 Scène XI

Les Mêmes, Maurice

 

Maurice, entrant. − Eh bien, qu'y a−t−il donc ? ...

Tous. − Maurice !

Duplan. − Enfin ! le train est arrivé ! ... Cinq minutes de plus, je devenais fou !

Maurice. − Calmez−vous, mon père...

Duplan. − Tu vas en finir, je pense, avec tes hésitations ? ...

Maurice. − Oui, mon père...

Tous. − Ah ! ...

Maurice, bas à Berthe. − Quoi que je dise, ne vous étonnez de rien... ayez confiance ! (Haut.) Vous avez raison, mon père... mes hésitations n'ont que trop duré... et je prie ces dames de me les pardonner... Mais mon excuse est dans la grâce et dans la beauté de ces deux demoiselles...

Edgard, à part. − C'est vrai ! moi−même je ne suis pas encore fixé.

Maurice. − Il faut cependant se décider... (Il regarde un moment Berthe et Lucie puis s'approche de Madame Pérugin.) Madame Pérugin, voulez−vous me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle votre fille ?

M. et Madame Carbonel, bondissant. − Comment ! Lucie ? Berthe, bas à sa mère. − Ayez donc confiance !

Duplan, à part. − Voilà une affaire terminée !

Il remonte.

Lucie, pleurant, et à sa mère. − Ah ! je n'ai pas de chance !

Maurice. − Plaît−il ? ...

Madame Pérugin, vivement. − Rien ! un peu d'émotion ! ...

Pérugin, à Maurice. − Monsieur...

Maurice. − Monsieur, avant de vous engager définitivement, il est un fait dont je dois vous donner connaissance...

Pérugin. − Parlez, mon gendre...

Scène XI 348

Maurice. − J'ai un ami... un ami qui m'a sauvé la vie en Italie...

Berthe. − M. Jules...

Maurice. − Je m'étais juré, si jamais je devenais riche, de ne pas oublier le service qu'il m'avait rendu...

Tous. − Très bien.

Maurice, tirant un papier de sa poche. − Je viens de faire un acte de donation entre vifs, par lequel je déclare lui donner dès à présent une somme de cinq cent mille francs.

Tous. − Hein ? ...

Pérugin. − Combien dites−vous ? ...

Maurice. − Cinq cent mille francs ! ... Nous avons partagé en frères...

Madame Pérugin. − C'est insensé !

Duplan. − C'est trop !

Edgard. − C'est colossal !

Maurice, à Madame Pérugin, très gracieusement. − Je ne suis plus qu'une moitié de million, madame...

Madame Carbonel, à part. − Attrape ! ... c'est bien fait !

Maurice. − Mais, comme vous me l'avez fort bien dit, c'est moins pour ma fortune...

Madame Pérugin, froidement. − Certainement...

Pérugin. − Sans doute... sans doute... (A part.) Il est stupide !

Lucie, à son père et à sa mère. − C'est drôle ! c'est M. Jules qui est le plus riche maintenant.

Pérugin, bas à sa femme. − Mais elle a raison ! ... Cinq cent mille francs de la donation...

Madame Pérugin. − Et deux cents qu'il a...

Pérugin. − Ca fait sept...

Madame Pérugin. − Et deux cent cinquante mille que nous donnons.

Pérugin. − Ca fait neuf cent cinquante !

Madame Pérugin. − Il a son million !

Pérugin. − Caroline, nous ne devons pas sacrifier notre fille !

Madame Pérugin. − J'allais te le dire...

 

Scène XI 349

Pérugin, à Maurice, en prenant sa fille à son bras. − Monsieur, je serai franc... ma fille a disposé de son coeur depuis longtemps...

Madame Pérugin. − Elle vient de m'en faire l'aveu à l'instant...

Pérugin. − Et, au moment suprême... une voix nous crie que nous ne devons pas sacrifier notre enfant... Lucie épousera le noble jeune homme auquel vous devez la vie !

Lucie et Berthe. − Oh ! quel bonheur !

M. et Madame Carbonel. − Ils le refusent !

Lucie, bas à Maurice. − Merci, monsieur Maurice...

Maurice, bas. − J'avais consulté votre album ! (Haut.) Maintenant, mon cher monsieur Carbonel, je suis libre... et mon coeur est d'accord avec mes paroles pour vous demander la main de mademoiselle Berthe.

Tous. − Comment !

Edgard, à part. − Eh bien, et moi ? ... il ne fait que tourner !

Carbonel. − Permettez, mon cher... c'est que la position n'est plus la même...

Berthe. − Oh ! papa !

Madame Carbonel, bas à son mari. − Bah ! acceptons−le...

Carbonel. − Une donation de cinq cent mille francs... ça change la thèse.

Maurice, bas à Carbonel. − Chut ! ... elle est révocable.

Carbonel, étonné. − Comment ?

Maurice. − Demandez à papa... un vieux notaire !

Duplan, bas. − Pour cause de survenance d'enfants... article 953 et suivants... (A Maurice.) Tu est un fier gueux !

Carbonel, pouffant de rire. − Ah ! bah ! ah ! bah !

Madame Carbonel. − Quoi donc ? ...

Carbonel, bas. − La donation est révocable pour cause de survenance d'enfants...

Madame Carbonel, pouffant de rire. − Ah ! ah ! ah !

Berthe. − Quoi donc ? ...

Madame Carbonel, bas à sa fille. − La donation est révocable pour cause de... (S'arrêtant.) Rien.

 

Scène XI 350

Carbonel, à Duplan en désignant les Pérugin. − Je voudrais voir leur figure le jour du baptême... (Avec inquiétude.) Ah ! mais, dites donc... (Désignant Berthe et Maurice.) Si le ciel allait ne pas bénit leur union !

Duplan. − Soyez tranquille... Je réponds de mon fils !

RIDEAU

 

Scène XI 351 Un pied dans le crime