Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 25 sur 38 · partie 1/2

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Théâtre . 3

• Un pied dans le crime

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Un pied dans le crime 352 Personnages

Comédie−Vaudeville en trois actes

Par Eugène Labiche et Adolphe Choler

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 21 août 1866

 

Personnages

 

Acteurs qui ont créé les rôles

Gatinais : MM. Geoffrroy

Gaudiband : Lhéritier

Edgard Vermillon : Priston

Poteu : Lassouche

Geindard : Fitzelier

Maître Bavay, avocat : Mercier

Madame Gatinais : Mmes Keller

Lucette : Massin

Julie : Damain

Marguerite : E. Bilhaut

Une dame de comptoir : Germaine

Un garçon de café : M. Martial

La scène se passe, au premier acte, à Antony, près Paris, chez Gaudiband. Deuxième et troisième actes, à Paris.

 

Personnages 353 Acte I

Un salon de campagne, ouvrant au fond sur un jardin. Un buffet. Un râtelier avec un fusil de chasse, une poire à poudre et un sac à plomb. Portes latérales. Porte au fond.

 

Acte I 354 Scène première

Poteu, seul, sortant de la chambre de droite avec un saloir de cuisine à la main

 

M. Gaudiband prend son bain de pieds. Je lui ai mis quatre poignées de sel. (Il pose son saloir sur le buffet à gauche.) Il a toujours le sang à la tête... mais aussi il n'est pas raisonnable pour un vieux : toute la journée il pense au beau sexe ! ... Dès qu'il voit une femme, crac ! ... il lui pince le coude... histoire de badiner... ça ne va jamais plus loin, à ce que disent les dames d'Antony. C'est égal, il a dû être très gaillard dans son temps... témoin ce petit M. Edgard Vermillon qu'il appelle son filleul. A mon avis, il doit lui être plus que ça... Quand un homme riche a un filleul, il en fait un ébéniste ou un emballeur... mais pas un avocat ! (Apercevant Edgard au fond.) Justement le voici.

 

Scène première 355 Scène II

Poteu, Edgard, habit noir, cravate blanche, une serviette d'avocat sous le bras

 

Edgard, vivement, venant du fond. − Bonjour, Poteu. Où est mon parrain ?

Poteu. − Monsieur ? ... Il trempe.

Edgard. − J'apporte du nouveau. Tu ne sais pas ce qu'on vient de me remettre chez le concierge ?

Poteu. − Non.

Edgard. − Un papier timbré, un acte extra−judiciaire pour parrain.

Poteu. − Ah ! je sais de qui... c'est du voisin, M. de Blancafort !

Edgard. − Ah ! il croit nous faire peur ; nous allons voir.

Poteu. − Qu'est−ce qu'il nous veut encore, ce vieux noble ?

Edgard. − Enfin ! voilà la guerre déclarée ; il va pleuvoir des sommations, des significations, des assignations...

Poteu. − Mais, pourquoi ?

Edgard. − Mon ami, entre voisins, à la campagne, ça finit toujours par là.

Poteu. − Ils étaient si amis autrefois ! ils avaient fait ouvrir une porte de communication dans le mur qui sépare les deux jardins... les domestiques en profitaient...

Edgard. − Maintenant elle est murée.

Poteu. − Ils échangeaient des primeurs... des melons... et les domestiques en profitaient.

Edgard. − Maintenant ils échangent par−dessus le mur des trognons de chou et des assiettes cassées. Il paraît qu'ils ont des griefs.

Poteu. − Des bêtises ! M. de Blancafort se plaint du chat de M. Gaudiband, qui vagabonde la nuit et se livre à une musique surexcitante... Il nous a priés de le tenir à l'attache.

Edgard. − A quoi parrain a répondu une lettre très sèche... "Monsieur, commencez par museler vos pigeons, qui viennent s'ébattre dans mon potager et picorer mes petits pois..."

Poteu. − Les Blancafort se plaignent encore des statues de Monsieur.

Edgard. − Ce sont des reproductions de l'antique.

 

Scène II 356

Poteu. − Le jardin en est plein... Madame de Blancafort dit que ça lui fait l'effet comme si qu'elle aurait sous ses fenêtres une école de natation.

Edgard. − Chacun cultive son jardin comme il l'entend ! Il convient bien à M. de Blancafort de se plaindre, lui qui a un noisetier qui déborde sur le mur mitoyen d'une façon scandaleuse !

Poteu. − C'est le mot.

Edgard. − Nous lui dirons deux mots, à son noisetier...

Poteu. − Et à ses noisettes.

 

Scène II 357 Scène III

Les Mêmes, Gaudiband

 

Gaudiband, sortant de la porte de droite, deuxième plan ; à lui−même. − Ces bains de pieds me font un bien incroyable... Ah ! bonjour, Edgard !

Edgard, l'embrassant. − Parrain...

Poteu, à part. − Ca un filleul ? allons donc ! ...

Gaudiband. − Quoi de nouveau, Poteu ?

Poteu. − On a encore volé votre chasselas cette nuit.

Gaudiband, à Edgard. − Il y a un gredin qui, toutes les nuits, passe par−dessus le mur et cueille mon raisin à mesure qu'il mûrit !

Edgard. − Il faut le guetter.

Gaudiband. − Quand on le guette, il ne vient pas... et, dès qu'on ne le guette pas, il vient.

Edgard. − Alors il faut procéder à une enquête.

Gaudiband. − Comment ça ?

Edgard. − Je m'en charge ! (A Poteu.) Tu vas prendre deux arrosoirs, tu mouilleras fortement le pied des vignes, afin que la terre soit bien détrempée... et, quand le voleur viendra, nous aurons l'empreinte exacte de ses pas... nous compterons jusqu'aux clous de ses souliers.

Gaudiband. − Tiens ! c'est très malin.

Edgard. − C'est un garde champêtre qui m'a appris ça.

Gaudiband, à Poteu. − Tu entends ? ... Va mouiller le pied des vignes.

Poteu. − Oui, monsieur. (A part.) Il est éreintant, son moyen !

Il sort par le fond.

Edgard. − Soyez tranquille ; nous pincerons votre voleur.

Gaudiband. − Si ça pouvait être Blancafort ! je le ferais asseoir au banc de l'infamie.

Edgard. − Oh ! ce n'est pas probable ! ... Ce matin, il vous a envoyé quelque chose.

 

Scène III 358

Gaudiband. − Un trognon de chou. Je disais aussi : "Voilà bientôt douze heures que je n'ai rien reçu de lui..."

Edgard. − Un papier timbré.

Gaudiband. − Un papier timbré, à moi ! ... le misérable ! ... le... (Se calmant.) Non, je ne veux pas me mettre en colère, ça me fait monter le sang à la tête... et je passe ma vie à tremper mes pieds dans l'eau... Qu'est−ce qu'il chante, son papier timbré ?

Edgard. − Le voici : (Lisant.) "Ce 13 septembre 1865, M. Ajax−Rutile de Blancafort fait sommation au sieur Gaudiband..."

Gaudiband. − Il m'appelle le sieur Gaudiband ! (Se calmant.) Non, je ne veux pas me mettre en colère.

Edgard, lisant. − "Primo... D'avoir à contenir son chat, qui se livre la nuit à des courses folles et malséantes..."

Gaudiband. − Mon chat est libre... depuis la prise de la Bastille ! Vieux noble !

Edgard, lisant. − "Secundo... D'avoir à draper ses statues, qui peuvent offenser les regards des dames qui se reposent dans le kiosque dudit M. Ajax−Rutile de Blancafort."

Gaudiband. − Qu'elles ne regardent pas !

Edgard, lisant. − "Faute de quoi, il poursuivra le sieur Gaudiband par tous les moyens de droit..."

Gaudiband. − Toujours le sieur Gaudiband !

Edgard. − "Coût : six francs soixante−quinze centimes."

Gaudiband. − Eh bien, veux−tu que je te dise ce que je pense de Blancafort ? ... C'est un polisson de la vieille roche !

Edgard, allant à la table de gauche. − Il faut lui répondre de la même encre et sur papier timbré... Coût : six francs soixante−quinze centimes.

Gaudiband. − Oui ! ... Il n'y en a pas de plus cher ?

Edgard. − Non... Attendez, nous allons rédiger un modèle de sommation.

Gaudiband. − Salée ! ...

Edgard. − Que nous lui ferons porter par le même huissier...

Gaudiband. − C'est ça ! Ecris. (Dictant.) "Moi, Jean−Paul−Emile−Ernest−Stanislas−Edgard Gaudiband."

Edgard. − "Band ! "

Gaudiband. − "Propriétaire, à Antony..., d'une maison qui ne doit rien à personne..."

 

Scène III 359

Edgard. − "Sonne ! "

Gaudiband. − "Fais sommation au sieur Blancafort..." souligne sieur... "d'avoir... d'avoir..." (S'interrompant.) Qu'est−ce que nous allons lui demander ?

Edgard. − Laissez−moi faire, ça me connaît ! (Ecrivant.) "Primo... D'avoir à contenir ses pigeons, qui viennent, sans mon autorisation, s'ébattre sur ma pelouse..."

Gaudiband, dictant. − "Et s'y livrent à des voltiges folles et malséantes..."

Edgard, écrivant. − "Faute de quoi, M. Gaudiband..."

Gaudiband. − "Jean−Paul−Emile..."

Edgard, écrivant. − "Se fera justice par tous les moyens de droit que lui donne la loi du 3 prairial an V..."

Gaudiband. − "3 prairial an V..." ! Ah ! Edgard, je ne regrette pas l'argent que m'ont coûté tes examens !

Edgard. − Ce n'est pas fini. (Ecrivant.) "Secundo. Fais, en outre, sommation audit sieur Blancafort..."

Gaudiband. − Souligne sieur !

Edgard, écrivant. − "D'avoir à élaguer son noisetier, qui déborde..."

Gaudiband, dictant. − "D'une façon cavalière et impertinente..."

Edgard, écrivant. − "Sur le mur mitoyen... Faute de quoi, il procédera lui−même, hic et nunc..."

Gaudiband. − Du latin ! ... il n'en a pas mis, lui ! C'est un âne !

Edgard, écrivant. − "Hic et nunc, à l'élagage dudit..."

Gaudiband. − "Sieur de Blancafort..."

Edgard. − Non... "Dudit noisetier ! conformément aux dispositions de la loi du 9 ventôse an VII..."

Gaudiband. − Bravo ! j'ose dire que c'est tapé !

Edgard, se levant. − Je cours porter cela chez l'huissier.

Gaudiband. − Et reviens vite. J'attends aujourd'hui la famille Gatinais, père, mère et fille.

Edgard, descendant la scène. − Mademoiselle Julie, dont vous m'avez parlé !

Gaudiband, au milieu de la scène. − Voyons, franchement, l'aimes−tu ?

Edgard. − Mais je ne l'ai jamais vue.

Gaudiband. − Je vais te la dépeindre. Son père est un ancien marchand de fil de fer galvanisé... la mère est une femme ravissante, qu'on ne peut regarder sans être profondément troublé... elle n'a que six ans de plus

Scène III 360 que sa fille.

Edgard. − Comment, six ans ? ... C'est une créole ?

Gaudiband. − Non, elle est de Bougival... Gatinais a eu sa fille d'un premier mariage...

Edgard. − Et comment est−elle ?

Gaudiband. − Mais c'est une demoiselle... très bien... qui joue du piano... Le père racle du violon... L'autre jour, il m'a un peu embarrassé... il m'a demandé ce que tu faisais.

Edgard. − Je suis avocat.

Gaudiband. − Oui, mais tu ne plaides jamais.

Edgard. − J'ai d'autres visées... plus hautes... J'ai l'espoir d'être nommé un jour secrétaire du secrétaire du parquet.

Gaudiband. − Tu le connais ?

Edgard. − Non... c'est−à−dire... je l'ai rencontré dans le monde... J'ai même eu dernièrement l'honneur de faire son whist... Alors, quand il se commet un petit crime, un petit délit... je me permets de lui envoyer des notes, dont il ne se sert pas toujours... mais cela me pose... cela m'affirme...

Gaudiband. − Quel drôle d'état ! Je n'ai jamais songé à m'affirmer.

Edgard. − Que voulez−vous ! ... c'est ma vocation... j'aime à conclure ; j'adore faire une enquête, traquer le vice et défendre la société.

Gaudiband. − Cher enfant ! (Il l'embrasse avec émotion.) Va... va vite chez l'huissier.

Edgard. − J'y cours !

Il sort par le fond.

 

Scène III 361 Scène IV

Gaudiband ; puis Poteu

 

Gaudiband, seul. − C'est plus fort que moi... Chaque fois que je l'embrasse, je sens une larme.

Poteu, entrant. − Voilà encore les pigeons dans le jardin !

Gaudiband. − C'est trop fort ! ... malgré ma sommation ! Il est vrai qu'il ne l'a pas encore reçue... N'importe ! Charge le fusil et tire dessus... Je suis dans mon droit... 3 prairial an V !

Poteu, chargeant le fusil. − Je leur mets du plomb à lièvre.

Gaudiband. − Et, dès que tu les auras massacrés... tu prendras une serpe et tu iras couper le noisetier... 9 ventôse an VII.

Poteu. − Je viens de le gauler, son noisetier... J'attendais que les noisettes soient mûres... Les voilà ! ... En voulez−vous ?

Il en donne une à Gaudiband et pose les autres sur le buffet, à côté du saloir.

Gaudiband, examinant la noisette. − Les voilà donc, ces fameuses noisettes dont il était si fier... Il n'y a que lui qui en possède l'espèce à Antony... Il appelle ça la grosse aveline de Bourgogne à pellicule rouge... Il m'avait toujours promis de m'en donner... Eh bien, j'en ai maintenant ! et je les planterai chez moi... à sa barbe ! (Il va la poser sur le buffet et trouve un journal avec sa bande.) Qu'est−ce que c'est que ça ? ... (Lisant la bande.) "M. de Blancafort, propriétaire à Antony."

Poteu. − Son journal ! le facteur s'est encore trompé ! ...

Gaudiband. − Je ne veux rien à lui. Tu le lui reporteras... avec des pincettes.

Poteu. − Oui, monsieur. (Regardant dans le jardin.) Les pigeons roucoulent sur la pelouse. Je vais leur envoyer des petits pois... Prrr ! ... Les voilà qui s'envolent ! ... Faut que quelqu'un leur ait fait peur.

 

Scène IV 362 Scène V

Les Mêmes, Lucette

 

Gaudiband. − C'est Lucette, qui apporte le lait.

Lucette, entrant par la porte de droite, troisième plan, avec deux boîtes au lait. − Bonjour, la compagnie... Vous en faut−il aujourd'hui ?

Poteu, posant son fusil au râtelier, à gauche, et redescendant la scène à droite. − Que le diable l'emporte !

Gaudiband. − Non, il ne nous faut rien. (A part.) Elle est gentille, cette petite paysanne ! (Lucette va pour s'en aller, Gaudiband la rappelle. Haut.) C'est donc toi qui portes le lait ce matin ?

Lucette. − Oui ; ma soeur est dans le chagrin.

Poteu. − Est−ce qu'elle aurait perdu quelque chose ?

Lucette. − Je ne sais pas... Il y a eu du grabuge à la maison.

Gaudiband. − Vraiment ? Conte−nous donc ça ! (A part.) Elle a un coude adorable !

Lucette. − Faut dire que ma soeur est montée dans le grenier... par l'échelle.

Gaudiband. − Ah ! je n'aurais pas craint d'être le premier échelon... celui du bas.

Poteu. − Moi non plus.

Ils se mettent à rire.

Lucette. − Quoi que vous avez ?

Gaudiband. − Rien.

Lucette. − Elle voulait dénicher des oeufs dans le foin... Alors Budor... qui la fait toujours danser, est monté aussi par l'échelle pour l'aider à chercher...

Poteu. − Il n'est pas bête, Budor...

Gaudiband. − Il est surtout très obligeant...

Ils se mettent à rire.

Lucette. − Eh ben, quoi que vous avez ?

Gaudiband. − Rien.

Scène V 363

Lucette, à part. − Sont−y serins ! (Haut.) Alors, voilà papa qui entend du bruit ; il monte aussi à l'échelle...

Poteu. − Aïe ! mauvaise affaire !

Lucette. − Il trouve Budor, y prend une gaule et y tape dessus !

Gaudiband, à part. − Elle raconte bien...

Lucette. − Alors, voilà maman qui entend du bruit ; elle monte aussi à l'échelle...

Gaudiband, à part. − Toute la famille y passera.

Lucette. − Elle trouve papa qui rinçait Budor, et Budor qui criait : "Puisque je vous demande sa main ! ... puisque je vous demande sa main ! "

Gaudiband. − Eh bien ?

Lucette. − Eh bien, papa lui a donné son pied... C'est pas aimable, car enfin c'était poli de la part de Budor d'aller aider Catherine...

Gaudiband. − Ah ! oui, c'était poli ! ... Moi aussi, je suis très poli.

Il lui pince le coude.

Lucette. − Prenez donc garde !

Poteu, à part. − De voir le bourgeois, ça m'excite ! (Haut.) Moi aussi, je suis très poli, et, si vous me disiez : "Poteu, il y a des oeufs dans le grenier", je monterais à l'échelle.

Il lui pince le coude.

Lucette. − Finissez donc ! vous allez me faire renverser mon lait !

Gaudiband. − On te le payera, ton lait !

Poteu. − Parbleu ! le patron te le payera, ton lait !

Lucette. − A quoi que ça vous sert de pincer le monde comme ça ?

Gaudiband. − Tiens ! ça fait plaisir.

Poteu, langoureux. − Ca rend mélancolique ! ...

Lucette, à Poteu. − Pourquoi que vous roulez des yeux de grenouille ?

Poteu, à part. − Oh ! elle est bête !

Gaudiband, à part. − C'est une grue... la grue de l'innocence.

 

Scène V 364

Lucette. − Ah çà ! je perds mon temps... Vous ne voulez pas de lait ? ... je vais le porter chez M. de Blancafort, votre voisin...

Elle remonte au fond.

Gaudiband. − Tu crois qu'il en a besoin !

Lucette, se retournant. − Sûrement... Il a du monde à dîner, des officiers du fort de Montrouge...

Gaudiband. − Très bien ! ... Je prends les deux boîtes.

Lucette. − Comment ?

Gaudiband, prenant les boîtes. − C'est convenu avec lui... Tu lui diras : "Il n'y a plus de lait, M. Gaudiband a pris le vôtre..." Ca lui fera plaisir.

Lucette. − Je vais lui dire tout de suite ! ... Bonsoir, la compagnie.

Elle sort par la droite, troisième plan.

 

Scène V 365 Scène VI

Gaudiband, Poteu ; puis Madame Gatinais et Julie

 

Gaudiband. − Elle est bête, mais elle a un coude charmant !

Entrée de madame Gatinais et de Julie. Elles portent de grands cartons à la main.

Madame Gatinais. − Mais viens donc, Julie !

Julie, entrant. − Me voici, maman !

Gaudiband, à part. − Madame Gatinais et sa fille. (Saluant.) Mesdames, voulez−vous me permettre ? ... A la campagne, on s'embrasse !

Madame Gatinais. − Volontiers !

Gaudiband, l'embrassant et à part. − C'est du velours ! (A Julie.) Mademoiselle... (Il l'embrasse. A part.) C'est du satin !

Poteu, à part. − Est−il maraudeur, le bourgeois !

Gaudiband. − Mais où est donc Gatinais ?

Madame Gatinais. − Mon mari est resté à la gare, il attend nos bagages, qu'on ne trouve pas.

Julie. − Papa est très en colère.

Gaudiband. − On les retrouvera... rien ne se perd dans les chemins de fer.

Madame Gatinais. − Il fait un vent dehors ! ... Nous vous demanderons la permission de réparer un peu le désordre de nos coiffures.

Gaudiband. − Comment donc ? ... mais toute ma maison est à vous... Poteu, conduis ces dames dans la chambre orange.

Ils sortent par la gauche, deuxième plan.

 

Scène VI 366 Scène VII

Gaudiband ; puis Gatinais

 

Gaudiband, seul. − Quand je songe que cette femme aurait pu être ma compagne... Je l'ai demandée en mariage, il y a cinq ans, en même temps que Gatinais ; mais le papa a su que j'avais des maîtresses, et j'ai été refusé... C'est étonnant, l'influence magnétique que ses yeux exercent sur moi ! ... ils me feraient passer par un trou d'aiguille... C'est une manière de parler... parce que... enfin, elle me dirait : "Montez en haut de la colonne", j'y monterais... "Jetez−vous en bas..." je m'y... Non ! ... je ne m'y jetterais pas... mais je réfléchirais.

Gatinais, entre courroucé ; il pose son chapeau sur la table de droite. − Eh bien, il est gentil, ton chemin de fer !

Gaudiband. − Quoi donc ?

Gatinais. − On a perdu mes bagages ! Oh ! les chemins de fer ! le monopole ! le hideux monopole ! Veux−tu que je te dise ? j'en ai assez de tes chemins de fer ! Je regrette les diligences ! oui, les diligences !

Gaudiband. − Voyons ! calme−toi.

Gatinais. − J'arrive à la gare de Paris avec ma femme, ma fille, une bombe glacée et une timbale milanaise... de chez madame Bontoux... sur un réchaud... dans une caisse... quelque chose d'exquis... une surprise que je voulais te faire.

Gaudiband, le remerciant. − Ah ! mon ami !

Gatinais. − Ne me remercie pas ! Quand je dîne à la campagne, j'apporte toujours quelque chose ; comme ça, on n'a d'obligations à personne.

Gaudiband. − Mais...

Gatinais. − Tout à coup un petit homme à moustaches, avec une cigarette, me crie : "Eh ! vous, là−bas ! faites donc enregistrer vos bagages ! − J'y vais, monsieur ; mais vous pourriez me le dire plus poliment." Deux hommes en casquette... avec des moustaches, s'emparent de mes colis... jettent ma malle à l'envers et campent la bombe glacée sur le réchaud de la timbale milanaise... "Pas sur le réchaud, leur dis−je, ça va fondre ! − Est−ce que ça nous regarde ? " me répondent ces gens. "Très bien ! mais vous pourriez me le dire plus poliment."

Gaudiband. − Tu les as remis à leur place.

Gatinais. − Net ! Je m'approche d'une espèce de petite cage grillée dans laquelle il y avait un homme en casquette... avec des moustaches... Ils ont tous des moustaches dans ces boutiques−là ! ... Il me donne un bulletin numéro 4, et il me demande deux sous ! ... Comprends−tu ? Trois places... j'avais droit à quatre−vingt−dix kilos de bagages, je n'en avais que trente−trois, et il me demande deux sous... Des carottes... toujours des carottes ! ... Enfin, nous partons ! Arrivé à Antony, je présente mon bulletin numéro 4, et je réclame mes bagages... Sais−tu ce qu'on me descend ? ...

Scène VII 367

Gaudiband. − Non.

Gatinais. − Un veau ! ... vivant... qui faisait : "Beuh ! ..." et me léchait les doigts ! ... "Qu'est−ce que c'est que ça ? ... ce n'est pas à moi ! − C'est vous qui avez le numéro 4 ? ... − Oui. − Eh bien, v'là votre affaire ! ..." Ils s'étaient trompés, ils avaient collé le 4 sur le veau ! ... Fust ! fust ! ... le train repart ! ... "Arrêtez ! ... arrêtez ! " Je crie, je tempête... Alors un employé... toujours en moustaches... s'approche et me dit : "Monsieur désire quelque chose ? − Je désire ma bombe et ma timbale milanaise, sacrebleu ! − Oh ! pas de bruit, monsieur... Si vous croyez intimider la compagnie... − Moi ? je n'y songe pas... je demande mes bagages... − C'est bien, on va faire jouer le télégraphe ; c'est une complaisance, car aucun règlement ne nous y oblige... et le prochain train vous rapportera vos effets... ça ne vous coûtera rien de plus."

Gaudiband. − Il ne manquerait plus que ça !

Gatinais. − Et il me tourne le dos en disant : "Pierre, rentrez le veau au magasin, puisque Monsieur n'en veut pas..." Et les voilà, tes chemins de fer ! ... Mais patience ! ... on en reviendra !

Gaudiband. − Les tribunaux ne sont pas assez sévères.

Gatinais. − On devrait déférer ces affaires−là devant la cour d'assises, au jury !

Gaudiband. − Oh ! le jury ! ... il est bien indulgent... j'en ai été le mois dernier.

Gatinais, aigrement. − Ah ! tu as fait partie du jury, toi ? mon compliment. Quant à moi, on ne m'a jamais fait l'honneur de me choisir... Il paraît que je n'inspire pas assez de confiance.

Gaudiband. − Oh ! c'est le hasard qui décide.

Gatinais. − Après ça, je ne le regrette pas... c'est une charge, une corvée...

Gaudiband. − Ca dérange les heures des repas.

Gatinais. − Néanmoins, j'ai réclamé.

Gaudiband. − Comment ?

Gatinais. − C'était un devoir ! ... et je suis de ceux qui ne reculent jamais devant un devoir... Ah çà ! ma femme et ma fille sont arrivées ?

Il remonte.

Gaudiband. − Oui.

Gatinais. − Et ont−elles vu le jeune homme ?

Gaudiband. − Pas encore... Il est chez l'huissier... Figure−toi que j'ai pour voisin un animal...

 

Scène VII 368 Scène VIII

Les Mêmes, Poteu, entrant effaré par le fond

 

Poteu. − Monsieur... vous ne savez pas ce que vient de faire le Blancafort ?

Gaudiband. − Non. (A Gatinais.) Mon voisin...

Gatinais. − L'animal ?

Poteu. − Il vient de planter dans son jardin, tout près de votre mur, une grande perche avec cet écriteau : "Haine aux débauchés et aux voleurs de lait ! "

Gaudiband, furieux. − Comment, il a osé... ce polisson ! ... ce vieil émigré ! ... ce... (A Poteu.) Prépare−moi un bain de pieds !

Gatinais. − Que veut dire cet écriteau ?

Gaudiband. − Plus tard... je te conterai ça !

Gatinais. − Le train ne peut tarder... (A Poteu.) Mon ami, tu vas courir à la gare... Voici mon bulletin, numéro 4, et tu réclameras les bagages de madame Gatinais...

Poteu. − Y en a−t−il lourd ?

Gatinais. − Trois colis... une malle... une bombe glacée et une timbale...

Poteu. − Je prendrai la brouette.

Il sort par le fond.

 

Scène VIII 369 Scène IX

Gaudiband, Gatinais

 

Gaudiband, qui s'est assis. − Oui, je sens que j'ai besoin d'un bain de pieds.

Gatinais. − Tu es tout rouge.

Gaudiband. − Mon ami, il faut que je tue cet homme−là.

Gatinais. − Qui ça ?

Gaudiband. − Mon voisin... le sieur Blancafort...

Gatinais. − Mais il me semble que vous étiez très amis autrefois...

Gaudiband. − Amis ? ... ça en avait l'air, mais nous nous trompions... Maintenant nous sommes dans le vrai... Quand nous nous apercevons, nous poussons des rugissements comme deux lions altérés de carnage.

Gatinais. − Mais pourquoi ? Il doit y avoir une cause.

Gaudiband. − Ca a commencé chez lui... Je venais d'y dîner, très bien... car il n'y a rien à dire contre sa cuisine.

Gatinais. − Alors ça peut s'arranger ?

Gaudiband. − Oh ! non ! Nous étions au salon, nous faisions le whist à dix centimes. Il y avait du monde... Sa femme me conseillait... une femme charmante... Il n'y a rien à dire non plus contre sa femme... un coude délicieux ! ... Elle est un peu mûre, mais elle rachète ça par de si puissants attraits...

Gatinais, riant. − Tais−toi !

Gaudiband. − Pour me conseiller, elle se penchait sur mon fauteuil... en souriant, et dame ! ... moi, quand une femme sourit, je ne sais pas résister... Je me hasardai à lui prendre le coude...

Gatinais. − Ah ! voilà ! ... ta manie ! ...

Gaudiband. − Son mari nous regardait probablement... car, au lieu de continuer son sourire, elle me lance un soufflet...

Gatinais. − Au milieu du salon ?

Gaudiband. − Non, au milieu de la joue... Scandale, tumulte, rupture ! ... et, depuis ce temps, nous ne nous saluons plus !

Gatinais. − C'est ta faute... Avec ta rage de prendre le coude... A quoi cela te sert−il, à ton âge ?

 

Scène IX 370

Gaudiband. − Dame ! ... Mais...

Gatinais. − Allons donc ! c'est bon à dire à ceux qui ne te connaissent pas !

 

Scène IX 371 Scène X

Les Mêmes, Madame Gatinais ; puis Julie

 

Madame Gatinais, entrant scandalisée. − On n'a jamais rien vu de pareil !

Gatinais et Gaudiband. − Quoi donc ?

Madame Gatinais. − J'ai voulu faire un tour de jardin avec Julie... C'est plein de statues... (baissant les yeux) embarrassantes pour les yeux.

Gaudiband. − L'art antique.

Madame Gatinais. − Julie m'a priée de lui expliquer ce grand cygne...

Gaudiband. − C'est Jupiter et Léda.

Gatinais, à part. − Bigre !

Madame Gatinais. − Et j'ai été obligé de la faire rentrer.

Gatinais. − Tu as bien fait.

Madame Gatinais. − Oui, mais c'est ennuyeux de venir à la campagne pour se promener en chambre.

Julie, entrant vivement. − Maman, maman ! on vient de jeter une grosse pierre par−dessus le mur du jardin.

Gatinais, la prenant. − Une pierre... avec un papier...

Madame Gatinais, à Julie. − Comment, mademoiselle, vous êtes donc retournée dans le jardin ?

Julie, confuse. − Oui, maman... parce que... j'avais oublié mon ombrelle.

Gatinais, lisant le papier. − "Monsieur, j'ai reçu votre sommation..."

Gaudiband. − C'est de Blancafort.

Gatinais, lisant. − "Epargnez−moi la peine de vous dire ce que j'en ai fait... mais, si vous n'êtes point un lâche, envoyez−moi vos témoins..."

Madame Gatinais. − Une provocation ?

Gatinais. − Un duel ?

Julie. − Oh ! mon Dieu !

 

Scène X 372

Gaudiband. − Eh bien, ça me va, nom d'un petit bonhomme !

Gatinais, aux dames. − Laissez−nous ! ceci est une affaire qui regarde les hommes... Allez faire un tour dans le jardin... (se reprenant) non, dans votre chambre.

Madame Gatinais et Julie entrent à gauche, deuxième plan.

 

Scène X 373 Scène XI

Gatinais, Gaudiband

 

Gatinais. − A nous deux maintenant... Je n'ai pas besoin de te dire que tu peux compter sur moi, comme témoin.

Gaudiband. − Toi ? ... Je te remercie... c'est que...

Gatinais. − Quoi ?

Gaudiband. − Je ne sais comment te dire ça... J'ai peur que tu ne sois pas assez... ferme... que tu manques d'énergie...

Gatinais. − Moi ?

Gaudiband. − Tu sais... un papa... marié...

Gatinais. − On voit bien que tu ne me connais pas ; j'ai essuyé d'autres tempêtes. Tel que tu me vois, il y a une page dans ma vie... une page énorme !

Gaudiband. − Quelle page ?

Gatinais. − Gaudiband, l'homme qui est devant toi a tenu tête aux orages populaires et a su braver les clameurs d'une populace en délire.

Gaudiband. − Toi ? ... quand ça ?

Gatinais. − Tu me connais... je n'ai pas d'opinion... je suis pour le bonheur de la France ! ... Néanmoins, je fréquentais à cette époque les réunions populaires... On a beau dire... ça instruit toujours... Un soir, je me trouvais à Belleville, chez le père Tampon, qui louait sa salle de danse au club des Alouettes toutes rôties. Tout à coup, l'orateur qui était à la tribune propose carrément de supprimer le numéraire. Alors, je me penche vers mon voisin, et je lui dis... malicieusement, mais sans méchanceté : "Voilà un particulier qui me semble brouillé avec l'hôtel de la Monnaie ! ..." Aussitôt un grognement formidable sort des entrailles de la terre... vingt mille bras se lèvent, m'empoignent, me poussent, me bousculent... J'allais être écharpé, lorsque le père Tampon me fait disparaître par une petite porte et me cache dans son four pendant vingt−quatre heures ! Vingt−quatre heures dans un four... Voilà ce que j'ai fait.

Gaudiband. − Saprelotte !

Gatinais. − Voilà ce que j'ai fait, Gaudiband ! Et maintenant, douteras−tu encore de mon énergie ?

Gaudiband. − Non ! oh ! non ! et je te prie de me faire l'honneur d'être mon témoin.

Gatinais. − J'accepte.

Gaudiband. − Va trouver le sieur Blancafort, et pas de concessions... inacceptables.

Scène XI 374

Gatinais. − Sois tranquille.

Gaudiband. − Ah ! ... tâche d'obtenir le pistolet...

Gatinais. − Pourquoi ?

Gaudiband. − L'armurier d'Antony en a une paire qui rate toujours.

Gatinais. − Très bien... c'est dans l'intérêt des deux parties... A bientôt ! et du calme ! du moral !

Il sort par le fond.

 

Scène XI 375 Scène XII

Gaudiband ; puis Edgard ; puis Madame Gatinais et Julie

 

Gaudiband, seul. − Du moral ! Eh bien, ça me fait un drôle d'effet... penser que... car enfin ces pistolets peuvent partir... il peut les avoir nettoyés, et alors...

Edgard, entrant. − Je viens de chez l'huissier...

Gaudiband, à part. − Edgard ! lui ! dans un pareil moment...

Edgard. − Blancafort doit avoir reçu sa sommation.

Gaudiband. − Edgard !

Edgard. − Parrain ?

Gaudiband. − Embrasse−moi, veux−tu ?

Edgard. Avec plaisir. (A part.) Qu'est−ce qu'il a ?

Ils s'embrassent.

Gaudiband. − Mon ami, j'ai beaucoup connu ton père.

Edgard. − Ah !

Gaudiband. − Un brave ! ... il ne désirait pas la mort, mais il savait la regarder en face. Je lui ai promis de veiller sur toi, de subvenir à tes besoins.

Edgard. − Vous m'avez placé chez un avoué pour apprendre la procédure... ce pain de l'esprit.

Gaudiband. − Oui... et, comme on ne sait pas ce qui peut arriver, je désire assurer ton avenir.

Edgard. − Comment ?

Gaudiband. − En te constituant une rente viagère de cinq mille francs.

Edgard. − Ah ! mon parrain !

Gaudiband. − Si ! ... je le veux... je l'ai promis à ton père...

Edgard. − Alors c'est une donation entre vifs.

Gaudiband. − Oui... entre vifs... (A part.) Jusqu'à présent !

Edgard. − Vous savez qu'elle est irrévocable ?

Scène XII 376

Gaudiband. − Tant mieux ! ... ça m'arrange... Je vais de ce pas chez le notaire, faire rédiger l'acte, et tu viendras le signer tout à l'heure... c'est très pressé !

Madame Gatinais, entrant avec Julie par la porte de gauche, deuxième plan. − Comment, vous partez, monsieur Gaudiband ?

Gaudiband. − Il le faut... une affaire...

Madame Gatinais. − Ah ! mon Dieu ! déjà ?

Gaudiband. − Non. Ce n'est pas celle−là. Je vais chez mon notaire ; mais d'abord laissez−moi vous présenter Edgard, mon filleul.

Edgard, saluant. − Mesdames... (A part.) Laquelle des deux est la fille ?

Gaudiband, aux dames, montrant Edgard. − C'est une bonne nature...

Edgard. − Ah ! parrain !

Gaudiband. − Aimante, douce...

Edgard. − Ah ! parrain !

Gaudiband. − Il a dès aujourd'hui cinq mille livres de rente... et, le jour du contrat, je m'engage à mettre cent mille francs dans la corbeille.

Edgard. − Ah ! parrain !

Gaudiband l'embrasse avec effusion et sort vivement par le fond.

 

Scène XII 377 Scène XIII

Madame Gatinais, Julie, Edgard ; puis Gatinais ; puis Poteu

 

Madame Gatinais. − M. Gaudiband paraît avoir pour vous une affection bien vive.

Edgard. − Oh ! certainement ! ... et de mon côté... (A part.) Laquelle est la demoiselle ? C'est très embarrassant !

Julie. − Il faut veiller sur lui, ne pas le quitter ; il est un peu vif de caractère.

Edgard, à part. − Elle me donne des conseils... Ce doit être la maman. (Haut.) Oui, madame... oui, madame.

Julie, à part. − Madame !

Gatinais, entrant l'habit boutonné. − Me voilà !

Madame Gatinais. − Tu as vu M. de Blancafort ?

Gatinais. − Oui... tout est arrangé... On ne se battra pas.

Madame Gatinais et Julie. − Ah ! tant mieux !

Edgard. − Se battre ? Qui donc devait se battre ?

Gatinais. − Personne ! ... C'est fini...

Madame Gatinais. − Mon ami, je te présente M. Edgard Vermillon.

Gatinais. − Ah ! jeune homme... (Montrant Julie.) Voici ma fille !

Edgard, à part. − Ah ! diable ! je m'étais trompé ! (Haut à Julie.) Mademoiselle, mon coeur vous avait devinée.

Julie, à part, allant près de sa mère. − Oui, joliment.

Poteu, entrant. − Je viens du chemin de fer.

Gatinais. − Eh bien, mes bagages ?

Poteu. − Le train d'Orsay arrivait à la gare en même temps que moi...

Gatinais. − Enfin !

Poteu. − Mais, comme c'était un train direct, il ne s'est pas arrêté.

 

Scène XIII 378

Gatinais. − Comment ! ... Eh bien, et ma bombe ? ma timbale milanaise ?

Poteu. − Ils étaient dedans... ils sont retournés à Paris.

Gatinais. − Ah ! c'est trop fort !

Poteu. − Ils ont voulu me donner un veau.

Il remonte au buffet, à gauche.

Gatinais. − C'est décidé ! j'attaque la compagnie...

Edgard, vivement. − Voulez−vous me charger de l'affaire ?

Gatinais. − Volontiers !

Edgard. − Je cours à la gare pour faire dresser procès verbal.

Gatinais. − Très bien !

Edgard. − Si ces dames veulent avoir l'obligeance de m'accompagner, elles me donneront le signalement des objets... c'est très important !

Gatinais. − C'est ça... allez ! ...

Madame Gatinais. − Au fait, ça nous promènera.

Edgard, madame Gatinais et Julie sortent par le fond.

 

Scène XIII 379 Scène XIV

Gatinais, seul

 

Il est plein d'entrain, ce garçon ! Ah ! çà ! où est Gaudiband ? Il faut que je lui apprenne comment j'ai arrangé son affaire... Je me présente chez notre adversaire l'habit boutonné... Je demande M. de Blancafort... Un monsieur à grosses moustaches se lève, et je reconnais... qui ? le père Tampon ! ... mon sauveur ! l'ancien propriétaire du club des Alouettes toutes rôties... Il a fait fortune. Naturellement, il a changé de nom... je lui dois la vie, je n'avais rien à lui refuser. Je lui ai fait toutes les concessions qu'il désirait... Nous avons rédigé un petit écrit ; le voici : "Primo : Les statues seront ornées d'une plaque de zinc. Secundo : Le chat..." (Parlé.) Ca, je m'en charge ; j'ai promis de le guérir de sa manie de vagabondage... (Regardant au−dehors.) Justement, le voici qui rôde dans le jardin... (Prenant le fusil, qu'il charge.) Je me suis engagé à lui envoyer une poignée de sel seulement... Où trouver un bourre ? Ah ! la bande de ce journal. (Il bourre par−dessus la poudre.) Maintenant, le sel (Il en prend une poignée dans le saloir, qu'il introduit dans le canon du fusil.) Une seconde bourre ? Qu'est−ce que c'est que cela ? Une noisette ! ... Ca servira de bourre... Voilà ! ... (Regardant au−dehors.) Où est−il ? Il file dans le massif, le long du mur... (Sortant avec le fusil.) Minette ! Minette !

Il disparaît par le fond.

 

Scène XIV 380 Scène XV

Gaudiband ; puis Madame Gatinais ; puis Gatinais

 

Gaudiband, entrant par la droite. − La donation est signée ! Gatinais doit être revenu de chez Blancafort... Je suis passé chez l'armurier... l'animal a nettoyé ses pistolets... Il m'a dit : "Maintenant, ils ne rateront plus ! ..." Brrr ! je me suis commandé un bain de pieds.

Madame Gatinais, entrant par le fond. − Ah ! monsieur Gaudiband ! ... avez−vous vu mon mari ?

Gaudiband. − Non... et je suis même assez inquiet.

Madame Gatinais. − Il vous cherche... Tout est arrangé. On ne se battra pas.

Gaudiband, fanfaron. − Ah ! Blancafort recule ! ... Je le regrette. J'aurais aimé à le rafraîchir d'un coup de sabre !

Madame Gatinais. − Allons ! bien ! en revenant du chemin de fer, j'ai déchiré le bas de ma robe après un buisson... Vous n'auriez pas une épingle ?

Gaudiband, avec empressement. − Toujours pour les dames... j'ai une succursale !

Il prend une épingle à son paletot et la lui donne.

Madame Gatinais. − Vous permettez !

Elle met un pied sur une chaise et arrange sa robe,

Gaudiband passe de l'autre côté de la chaise.

Gaudiband. − Ah ! quel pied ! quel petit pied mignon !

Madame Gatinais. − Voulez−vous me faire le plaisir de regarder par là ?

Elle indique le jardin.

Gaudiband. − Non ! c'est plus fort que moi... (S'approchant d'elle.) Vous m'attirez... comme l'abîme...

Madame Gatinais. − Eh bien, après ?

Gaudiband, tout près d'elle. − Dame ! après ?

Il l'embrasse vivement.

Madame Gatinais. − Monsieur ! (Apercevant son mari qui entre.) Ciel ! mon mari !

Gaudiband. − Gatinais !

Scène XV 381

Madame Gatinais s'enfuit à gauche, Gaudiband à droite.

 

Scène XV 382 Scène XVI

Gatinais ; puis Julie ; puis Gaudiband, Madame Gatinais

 

Gatinais, qui a vu Gaudiband. − Est−il bête ! A quoi cela lui sert−il ? Il vient de m'arriver une chose bien extraordinaire... Je suivais le chat dans l'obscurité... Tout à coup, je vois quelque chose de noir s'agiter en haut du mur, j'ajuste ! je tire... et j'entends le chat s'écrier : "Ah ! sapristi ! ..." C'était un homme ! quelque maraudeur qui venait goûter au raisin de Gaudiband... il doit avoir reçu du sel...c'est une leçon... (Allant remettre son fusil au râtelier.) Ce qui m'inquiète, c'est la noisette.

Julie, entrant par le fond. − Papa ! papa !

Gatinais. − Qu'est−ce que c'est ?

Julie. − Une dépêche télégraphique pour toi.

Elle la lui donne.

Gatinais. − Des nouvelles de mes bagages, sans doute. (Il l'ouvre.) Ah ! mon Dieu ! ma fille ! ma fille !

Julie. − Qu'y a−t−il ? un malheur ?

Gatinais. − Au contraire, un bonheur ! (Appelant.) Ma femme ! Gaudiband ! ma femme !

Madame Gatinais, entrant par le deuxième plan. − Mon ami ?

Gaudiband, entrant. − Qu'arrive−t−il ?

Gatinais, avec joie. − Mes amis, ça y est... je suis nommé...

Tous. − Quoi ?

Gatinais. − On vient de me faire l'honneur de me nommer du jury.

Madame Gatinais. − Est−il possible !

Gatinais. − Oui, mes enfants... et je puis le dire, cette distinction, je ne la dois ni à l'intrigue ni à la faveur. (Serrant la main de Gaudiband.) Ah ! Gaudiband, voilà de bien douces émotions !

Gaudiband. − Mon compliment ! (A part.) Il n'a rien vu !

Gatinais. − Tiens ! je te permets de rembrasser ma femme.

Gaudiband, à part. − Il avait vu !

 

Scène XVI 383 Scène XVII

Les Mêmes, Edgard

 

Edgard, entrant effaré. − Ah ! mon parrain, un événement ! Ne comptez pas sur moi pour dîner.

Gaudiband.− Pourquoi ?

Edgard. − Une chance inespérée ! Je suis au comble de mes voeux.

Gatinais. − Vous êtes nommé aussi ?

Edgard. − Un crime vient d'être commis... une tentative de meurtre... J'étais près de là par bonheur... j'ai commencé une enquête... officieuse.

Gatinais. − En amateur.

Edgard. − Vous comprenez, si je réussis à découvrir le coupable, ma position est faite.

Gaudiband. − Mais qu'est−ce que c'est ?

Edgard. − Une père de famille, un tailleur, vient de recevoir un coup de fusil sur un mur.

Gatinais, à part. − Ah ! diable !

Tous. − Un coup de fusil ?

Gatinais. − Chargé à sel, sans doute ?

Edgard. − A sel ! ... je ne m'en occuperais pas... à balle, car on a constaté la présence d'un corps rond et dur.

Gatinais, à part. − La noisette !

Edgard, avec importance. − C'est une très grosse affaire.

Gatinais, inquiet. − Mais on ne soupçonne personne ?

Edgard. − Personne... jusqu'à présent.

Gatinais, respirant. − Ah !

Edgard. − Mais soyez tranquille... je suis là ! ... et, quand je devrais me priver de boire et de manger pendant un mois...

Il remonte et va à la table de gauche.

 

Scène XVII 384

Gatinais, à part. − Il est ennuyeux, ce petit.

Gaudiband, à Gatinais. − Je te parie vingt francs qu'il le trouve.

Gatinais. − Je les tiens ! ... (A part.) Ca m'est égal, personne ne m'a vu.

Poteu, annonçant au fond. − Le bain de pieds de Monsieur est servi !

Gatinais. − A table ! Non ! j'ai cru que c'était le dîner !

Choeur

Madame Gatinais et Julie

Poursuivez bien cette affaire ;

Elle doit vous faire honneur ;

Car de ce crime j'espère

Que vous connaîtrez l'auteur.

Edgard

Je poursuivrai cette affaire,

Elle doit me faire honneur,

Car de ce crime j'espère

Bientôt découvrir l'auteur.

Gatinais

Agissons avec mystère,

Il va de mon honneur !

Et de ce crime j'espère

Qu'on ne saura pas l'auteur.

 

Scène XVII 385 Acte II

A Paris, chez Gatinais.

 

Le théâtre représente un salon. − Porte au fond, portes latérales. − A droite, une grande armoire servant d'office. − Une cheminée à droite, pan coupé. − Un violon sur un pupitre à gauche, avec un cahier de musique. − Chaises, tables, fauteuils.

 

Acte II 386 Scène première

Madame Gatinais, Julie, Marguerite

 

Au lever du rideau, madame Gatinais et Julie sont assises à la table de gauche, premier plan, et y travaillent. Marguerite, à droite, essuie la cheminée.

Madame Gatinais. − Marguerite !

Marguerite, à la cheminée. − Madame ?

Madame Gatinais. − Est−ce que M. Gatinais n'est pas encore rentré ?

Marguerite. − Ah bien, oui ! il ne rentre plus qu'aux heures des repas... et encore !

Madame Gatinais. − C'est vrai. Depuis qu'il sait qu'il va être juré à la session prochaine, il ne se possède plus.

Julie. − Il passe sa vie à rôder autour du Palais de Justice.

Madame Gatinais. − Il étudie le Code, il fait son droit... Il ne touche même plus à son violon, qui reste là, sur son pupitre.

Julie. − Ca, je ne m'en plains pas.

Madame Gatinais. − Pourquoi ?

Julie. − Dès que je me mettais à mon piano, papa arrivait avec son violon, et cela me faisait jouer faux.

Madame Gatinais. − Oh ! en famille ! ...

 

Scène première 387 Scène II

Les Mêmes, Gatinais

 

Marguerite. − Ah ! voilà Monsieur.

Elle sort par le fond.

Gatinais, paraît avec plusieurs livres sous le bras. − Bonjour, mes enfants.

Julie passe à droite.

Madame Gatinais. − Ah çà, d'où viens−tu ?

Gatinais. − Du Palais de Justice.

Madame Gatinais. − Tu y vas donc tous les jours ?

Gatinais. − Je n'y suis pas allé hier. Il est vrai que c'était dimanche... il était fermé.

Madame Gatinais. − Quel plaisir trouvez−tu... ?

Gatinais. − J'aime ce monument... j'aime à me promener devant ce temple de Thémis, où l'on rend des arrêts... et non pas des services ! J'aime à contempler cet escalier, ces portes béantes, qui ont l'air de me dire : "Entre, Gatinais, tu es des nôtres... tu es ici chez toi ! " Alors, j'entre, j'écoute plaider, je regarde juger... je me fais la main.

Julie. − Papa, qu'est−ce que c'est que ces livres−là ?

Gatinais. − Le Manuel du parfait juré ! ... les Causes célèbres, la Gazette des tribunaux. Il faut que je me tienne au courant des arrêts ; la mode change.

Madame Gatinais. − Et c'est à lire cela que tu perds ton temps ?

Gatinais. − Perdre mon temps ! Tiens ! ça me fait sauter d'entendre dire ça ! Vraiment les femmes ne sont pas sérieuses... Comme l'a dit Beccaria, l'auteur du Traité des peines et délits... elles ont la grâce, mais il ne faut pas leur demander autre chose.

Madame Gatinais. − Eh bien, il est poli, ton monsieur !

Gatinais. − Je perds mon temps ! ... Sais−tu ce que j'ai fait ce matin ?

Madame Gatinais. − Non.

Gatinais. − J'ai fait un pas immense !

Julie. − Vraiment ?

Scène II 388

Gatinais. − J'ai fait la connaissance du domestique du second greffier, Baptiste... Il y a longtemps que je tournais autour de lui ; il a bien voulu me communiquer... officieusement, le menu de la session.

Madame Gatinais. − Y a−t−il des atrocités ?

Gatinais. − Je l'espère... Pourtant, Baptiste m'a dit : "Nous sommes un peu maigres ce mois−ci..."

Madame Gatinais. − Ah !

Gatinais. − "Mais je pense qu'on ajoutera une affaire ou deux... − Ajoutez ! ajoutez ! ai−je répondu ; moi, d'abord, je n'ai rien à faire... Je suis aux ordres de la nation... (A sa femme.) Ah ! tu ne sais pas ? je me suis commandé un habit noir.

Madame Gatinais. − Pour quoi faire ?

Gatinais. − Pour siéger... Le mien était un peu râpé.

Julie. − Papa, est−ce que tu auras à juger un crime par amour ?

Gatinais. − Attends, je vais consulter la carte. (Il donne ses livres à Julie et tire sa liste.) Tu dis un crime par amour ? ... Je ne crois pas que nous ayons ça... (Lisant.) "Vol par effraction... Abus de confiance... Homicide involontaire... avec préméditation... Attentat à la..." (Changeant de ton.) Laisse−nous, ma fille.

Julie. − Mais, papa...

Elle va déposer les livres sur la cheminée, et sort par la droite.

Gatinais. − Laisse−nous ; j'ai à causer avec ta mère. (Il suit des yeux Julie qui sort, et dès qu'elle a disparu, il dit : ) C'est la quatrième affaire ! On l'a gardée pour la bonne bouche.

Madame Gatinais. − Est−ce que ce sera public ?

Gatinais. − Non... mais tu sais que je n'ai rien de caché pour toi.

 

Scène II 389 Scène III

Les Mêmes, Marguerite

 

Marguerite, entrant par le fond. − Monsieur !

Gatinais. − Quoi ?

Marguerite. − C'est une dame en grande toilette, qui désire vous parler ; voilà sa carte.

Elle lui donne la carte.

Gatinais, lisant. − "Cinq minutes d'entretien, et vous serez le plus gracieux des hommes. Marquise de Valrosa..."

Madame Gatinais. − Tu connais des marquises ?

Gatinais. − Non.

Marguerite. − Elle veut vous parler en faveur d'un jeune homme.

Gatinais. − Ah ! c'est au juré qu'elle s'adresse ! ... Voilà les sollicitations qui commencent ! (Avec orgueil.) Une marquise dans mon antichambre ! ... Mais je ne dois pas la recevoir... le Manuel le défend formellement... Page 11.

Madame Gatinais. − Comment ! tu vas la renvoyer ?

Gatinais. − Avec des formes... tu vas voir... (A Marguerite.) Mettez−moi aux pieds de la marquise, et dites−lui qu'il m'est impossible de la recevoir... je suis dans le bain.

Marguerite. − Bien, monsieur.

Gatinais. − Vous ajouterez que j'aurai l'honneur de lui rendre sa visite... après la session.

Madame Gatinais. − Si tu crois qu'elle te recevra après la session !

Marguerite. − Ah ! monsieur... c'est une lettre non affranchie... (Ella la donne, puis sort en disant : ) Je vais lui dire que vous êtes dans le bain, et que vous vous mettez à ses pieds.

Elle disparaît par le fond.

Gatinais, regardant la lettre. − Quelle drôle de lettre ! ... Quel papier !

Madame Gatinais. − Et cachetée avec de la mie de pain !

Gatinais, l'ouvrant et lisant. − "Acquitte Bamblotaque, ou malheur à toi ! " (Parlé.) Des menaces !

 

Scène III 390

Madame Gatinais. − Et au−dessous un poignard !

Gatinais. − Tu crois que c'est un poignard ? J'avais pris ça pour une fleur.

Madame Gatinais. − Mon ami, de la prudence ! Ces gens−là sont très dangereux !

Gatinais. − Madame Gatinais, un juré ne relève que de sa conscience. (A part.) Et puis je ne sortirai pas le soir... pendant quelque temps.

 

Scène III 391 Scène IV

Les Mêmes, Gaudiband, Lucette

 

Marguerite, annonçant. − M. Gaudiband !

Elle sort par la gauche, troisième plan.

Gatinais, à Gaudiband qui entre par le fond. − Tiens ! te voilà à Paris ! ...

Gaudiband, saluant madame Gatinais. − Madame ! ... Oui, je t'amène une jeune personne... Eh bien, où est−elle donc ? (Remontant jusqu'à la porte.) Viens donc, petite ! ne crains rien !

Lucette, entrant avec un panier d'oeufs à la main. − Me v'là ! J'ôtais mes sabots.

Gaudiband. − C'est Lucette, ma porteuse de lait... Elle va t'expliquer son affaire... Moi, je n'y comprends rien... parce que, quand elle parle, je la regarde, mais je ne l'écoute pas.

Gatinais. − Vous avez une affaire ?

Gaudiband. − Oui... devant le jury.

Gatinais. − Oh ! impossible ! impossible ! je refuse des marquises ; ainsi...

Lucette, montrant son panier. − D'abord, voilà un panier d'oeufs frais que je vous apporte... c'est pondu d'hier...

Gatinais. − Des cadeaux ! il ne manquait plus que ça !

Madame Gatinais. − Justement, c'est demain maigre.

Gatinais. − N'importe ! il y a des oeufs sur le marché. (A Lucette.) Emportez, emportez ça !

Lucette. − Mais c'est pas pour vous ! ... c'est pour votre demoiselle.

Madame Gatinais. − Ah !

Elle prend le panier d'oeufs.

Gatinais. − Si c'est pour ma fille, c'est différent. Quant à moi, je n'en mangerai pas... qu'après la session.

Gaudiband, à part. − Ils ne seront pas aussi frais.

Madame Gatinais, prenant le panier des mains de Lucette, bas. − Allez ! expliquez−lui votre affaire.

Elle va poser le panier d'oeufs sur la table au fond, à droite.

 

Scène IV 392

Gaudiband, à Lucette. − Va, parle, et ne te trouble pas.

Lucette. − C'est que... l'affaire, je ne la connais pas bien... il s'agit de Budor.

Gatinais. − Qu'est−ce que c'est que ça ?

Lucette. − Vous ne connaissez pas Budor ? ... un laboureux de chez nous... qu'a une montre en or...

Gatinais. − Eh bien, qu'est−ce qu'il a fait ?

Lucette. − Ah çà ! je n'en sais rien.

Gaudiband, à Gatinais. − Tu lui fais peur... tu la troubles.

Gatinais, à Lucette. − Voyons, quel rang occupe votre affaire ?

Lucette. − C'est la quatrième.

Madame Gatinais. − Ah !

Gatinais, à part. − L'attentat ! (Toussant.) Hum ! laisse−nous, madame Gatinais.

Madame Gatinais, elle reprend le panier d'oeufs. − Je vais porter les oeufs, je vous rapporterai le panier.

Elle sort par la gauche.

 

Scène IV 393 Scène V

Gatinais, Gaudiband, Lucette

 

Gatinais et Gaudiband vont s'asseoir à la table à gauche.

Gatinais. − Voyons, mon enfant, nous sommes entre hommes, vous pouvez parler.

Gaudiband. − De quoi s'agit−il ?

Gatinais, bas, lui montrant la liste. − Là ! ... la quatrième...

Gaudiband. − Comment ? ... (A part, regardant Lucette.) Ah bah ! Tiens ! tiens ! tiens ! (Haut.) Surtout ne nous cache rien, ne néglige aucun détail. (A part.) Nous allons nous amuser.

Lucette, au milieu de la scène. − Mais je ne sais rien ! je n'en connais pas, de détails.

Gaudiband, à part. − Elle fait la bête !

Lucette. − Je n'étais pas là, moi !

Gatinais. − Comment ! ce n'est donc pas pour votre compte que vous venez ?

Lucette. − Non, monsieur.

Gaudiband. − Ah ! alors, ce n'est plus drôle !

Lucette. − Je viens pour Catherine, ma soeur. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle a du chagrin... qu'elle aime toujours Budor et qu'elle lui pardonne.

Gatinais. − Elle lui pardonne ? quoi ?

Gaudiband. − Raconte, petite, raconte tout ce que tu sais.

Lucette. − Tout ce que je sais, c'est qu'ils étaient pour se marier ensemble... Papa ne voulait pas... maman non plus... et eux, ils voulaient se marier ensemble.

Gaudiband. − Oui... tu l'as déjà dit !

Gatinais, à Gaudiband. − N'interromps pas !

Lucette. − Et certainement ce n'est pas une mauvaise compagnie, Budor... Il a du bien, il a trois vaches et une montre... en or... qui sonne. Voilà tout ce que je sais.

Gatinais, se levant et passant à droite. − Mais, enfin, qu'est−ce qu'il a fait ? Qu'est−ce qu'on lui reproche ? C'est très difficile de juger, si on ne connaît pas un peu...

 

Scène V 394

Gaudiband. − Oui, il faudrait au moins...

Gatinais, à Gaudiband. − N'interromps pas ! Parlez, mon enfant !

Lucette. − Pour lors, ils étaient pour se marier ensemble... papa et maman ne voulaient pas...

Gaudiband, à part. − Elle se répète.

Gatinais. − Nous allons recommencer.

Lucette. − Alors, ils sont allés pleurer dans le bois.

Gaudiband. − Ah !

Lucette. − Y a pas de mal à ça... et on a mis Budor en prison. Alors, ma soeur m'a dit de venir vous trouver... avec des oeufs frais... elle dit que, si vous voulez pardonner à Budor, ils se marieront ensemble, et, s'ils se marient ensemble, on me donnera des boucles d'oreille en or pour la noce... tandis que, s'ils ne se marient pas ensemble... (pleurant) je n'aurai pas mes boucles d'oreille... (sanglotant) et moi, je voudrais les avoir ! ... Ah ! ah ! ah !

Gaudiband. − Voyons, ne pleure pas, mon enfant ! calme−toi !

Il l'embrasse.

Lucette. − Ca vous goûte de m'embrasser ?

Gaudiband. − Oui, ça me goûte.

Lucette. − Allez ! si ça vous goûte.

Gatinais, à part, montant et descendant la scène. − Il manque complètement de tenue.

Lucette. − Allons ! bien des bonsoirs. (A Gatinais.) Tâchez qu'y se marient ensemble. (A part.) Maintenant, je vais voir les autres messieurs.

Elle sort par le fond.

 

Scène V 395 Scène VI

Gatinais, Gaudiband ; puis Madame Gatinais

 

Gaudiband. − Elle est ravissante ! ... Ca me goûte.

Gatinais. − Mais à quoi cela te sert−il ? Tu as pourtant passé l'âge des illusions.

Madame Gatinais, entrant avec un panier vide. − Elle est partie, cette petite ? Et son panier ?

Gaudiband. − Je le lui reporterai ; j'ai justement quelque chose à lui dire.

Madame Gatinais. − Vous repartez tout de suite ?

Gaudiband. − Non, ce soir. Je suis venu pour vous demander la permission de vous présenter officiellement Edgard, mon filleul.

Gatinais. − Faites mieux... venez dîner avec nous tous les deux... sans cérémonie.

Gaudiband. − J'accepte.

Madame Gatinais. − Il a l'air fort bien, ce jeune homme. Est−il d'une bonne famille ?

Gaudiband. − Oh ! excellente ! excellente !

Madame Gatinais. − Qu'est−ce que fait son père ?

Gaudiband, embarrassé. − Son père ? ... il est rentier.

Madame Gatinais. − Je pense que nous le verrons... il viendra nous faire la demande...

Gaudiband. − Mon Dieu, mes amis, j'ai un aveu à vous faire... d'autant que vous finiriez toujours par le savoir.

Gatinais. − Quoi donc ?

Gaudiband. − C'est que... je ne sais comment vous dire ça... j'ai commis une faute... J'étais jeune... j'avais le coeur aimant. (Jetant un coup d'oeil à madame Gatinais.) Je l'ai toujours... Je me trouvais à Montauban pour affaires... Dans un bal public, je fis la connaissance d'une petite ouvrière qui travaillait dans une fabrique d'épingles... elle ne fut pas cruelle... nous nous estimâmes.

Gatinais. − Il y a longtemps de ça ?

Gaudiband. − Vingt−quatre ans... Au bout d'un mois, les affaires me rappelant à Paris, je dus rompre cette chaîne de roses...

Madame Gatinais. − Oh ! les hommes ! même les plus laids !

Scène VI 396

Gaudiband. − Hein ?

Madame Gatinais. − Rien.

Gaudiband. − Quelque temps après, je reçus une lettre timbrée de Montauban et contenant ces simples mots : "Je vais être mère, Edgard ; si vous êtes un honnête homme, venez ! "

Gatinais. − Tu partis ?

Gaudiband. − Non, je l'avoue, je ne gobai pas la chose. Je lui répondis : "Impossible de m'absenter, les affaires reprennent... envoyez−moi l'enfant..." Je n'y croyais pas, à l'enfant ! et, quinze jours après, je recevais la bourriche... (se reprenant) le berceau.

Gatinais. − Voilà une tuile !

Gaudiband. − Je conviens que, dans le premier moment, je fus médiocrement flatté... mais, en regardant ce petit être si rose, si frais, et qui me ressemblait... je me pris à l'aimer...

Madame Gatinais. − A la bonne heure !

Gaudiband. − Je le mis en nourrice, je le mis au collège, je le mis chez l'avoué, et maintenant je voudrais le mettre dans votre famille.

Madame Gatinais. − Comment ! votre filleul ?

Gatinais. − C'est lui qui était dans la bourriche ?

Gaudiband. − Il ignore encore le secret de sa naissance... Je n'ai pas besoin de vous dire qu'après moi il aura toute ma fortune.

Gatinais. − Après tout, ce n'est pas sa faute, à ce garçon... Amène−le toujours, et nous verrons...

Gaudiband, en remontant. − Nous viendrons peut−être un peu tard, parce que dans ce moment − il est très occupé.

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