Théâtre . 3
• Le Prix Martin
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Le Prix Martin 950 Personnages
Comédie en trois actes
Par Eugène Labiche et Emile Augier
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 5 février 1876
Personnages
Acteurs qui ont créé les rôles
Ferdinand Martin : MM. Geoffroy
Hernandez Martinez : Brasseur
Agénor Montgommier : Gil−Pérès
Edmond Bartavelle : Charles Numa
Pionceux, domestique de Martin : Lassouche
Loïsa, femme de Martin : Mmes M. Magnier
Bathilde Bartavelle : Eugénie Lemercier
Groosback, servante d'auberge : Raymonde
Le premier acte à Paris, chez Martin. Le deuxième à Chamounix, et le troisième à la Handeck.
Personnages 951 Acte I
Le théâtre représente un petit salon bourgeoisement meublé. − Au premier plan, à droite, une cheminée avec glace. − Au deuxième plan, une porte. − Au deuxième plan, à gauche, une porte. − Portes dans les pans coupés. − Porte d'entrée au fond. − A droite, un canapé. − Un petit guéridon près de la cheminée. − A gauche, une table de jeu avec des cartes. − Fauteuils, chaises, etc.
Acte I 952 Scène première
Martin, Agénor et Pionceux
Au lever du rideau, Martin et Agénor sont assis devant la table de jeu. Pionceux est debout derrière son maître et le conseille.
Agénor. − A qui de faire ?
Martin. − A toi, capitaine. (Pendant qu'Agénor donne.) Quel beau jeu que le bésigue !
Agénor. − C'est attachant et ça n'absorbe pas.
Martin. − On peut causer... on s'arrête... on repart... c'est une voiture à volonté... Avec le bésigue, nous tuons agréablement trois heures par jour, l'un dans l'autre.
Agénor. − Oui, mais ça fait bisquer ta femme.
Martin. − Oh bien, qu'elle bisque ! si je m'abstenais de tout ce qui la fait bisquer, je ne ferais plus rien de rien ! ... C'est un dragon de vertu, ma femme, il faut lui rendre justice, un vrai dragon ! ... Eh bien, il y a des jours, ma parole, où je porte envie aux maris trompés... On les dorlote, ceux−là ! ... Tu as raison de rester garçon.
Pionceux, qui s'est assis derrière Martin. − Etes−vous bête !
Martin. − Comment, je suis bête ?
Pionceux, indiquant. − Quarante de bésigue.
Martin. − C'est vrai, je ne le voyais pas. (Se retournant tout à coup.) Mais je vous prie, monsieur Pionceux, de surveiller vos expressions.
Pionceux, se levant et rangeant son siège. − Bah ! devant le capitaine !
Martin. − Soit ! mais ça pourrait t'échapper devant des étrangers et tout le monde n'est pas forcé de savoir que tu es mon frère de lait.
Pionceux. − Vous ne vous vantez pas de notre parenté, je le sais bien... Un domestique ! ...
Martin. − Tu m'ennuies, imbécile ! ... Va nous chercher de la bière.
Pionceux, sortant à part. − Les parents pauvres... voilà !
Il sort par le fond.
Agénor. − Quand vous êtes seuls, il te tutoie ?
Scène première 953
Martin. − Jamais ! Je ne le souffrirais pas.
Agénor, comptant et étalant son jeu. − J'ai gagné ! Soixante de femmes.
Martin. − Ca ne m'étonne pas, tu as toujours été le favori des dames.
Agénor. − Pas tant qu'on le croit.
Martin. − Voyons, entre nous, combien en as−tu eu ?
Agénor. − Est−ce que je sais !
Martin. − Innombrables ! ... tu l'avoues ! ... Moi, j'en ai eu onze... je n'ai jamais pu aller jusqu'à la douzaine ! ... Quelle drôle de chose que la vie ! il y a des hommes qui ont toutes les femmes, tandis que les autres... Mais comment t'y prenais−tu ? Car enfin tu n'es pas plus beau que moi.
Agénor. − Plus mince... beaucoup plus mince... et puis le prestige de l'épaulette !
Martin. − Et d'un beau nom ! c'est quelque chose ! Agénor Montgommier ! ... en déplaçant une lettre ça fait Montgommeri ! grande maison ! tandis que moi je m'appelle Ferdinand Martin, petite enseigne... Dire que, si ma famille n'avait pas quitté le Guatemala, je m'appellerais Hernandez Martinez comme mon cousin... Voilà un nom à femmes ! et que, si j'avais su monter à cheval, j'aurais pu être comme toi dans l'état−major de la garde nationale... quand il y en avait une... Pas de chance !
Agénor. − Tu perds onze cents points.
Martin. − Pas de chance ! Soufflons un peu.
Pionceux entre et pose la bière et les verres sur la table.
Pionceux. − Voici la bière ; mais vous avez bien tort d'en boire, gros comme vous êtes.
Martin. − Veux−tu me laisser tranquille, toi !
Pionceux. − Ca me fait mal de voir détériorer le nourrisson de ma mère.
Martin, se levant. − Je n'engraisse plus... j'ai fait mon effet.
Pionceux. − Je t'en fiche ! Vos pantalons me deviennent deux fois trop larges.
Il montre son pantalon.
Martin.− Veux−tu t'en aller, animal ! ...
Pionceux, sortant par le fond. − Les riches ne tolèrent pas la vérité.
Agénor, qui a versé la bière, se levant et en présentant un verre à Martin. − Qu'est−ce que je te disais ! il t'a tutoyé.
Martin, prenant le verre. − Si je le croyais !
Scène première 954
Agénor. − Il t'a dit : "Je t'en fiche ! "
Martin. − Oh ! ça, c'est une locution... dont on peut se servir envers un supérieur... C'est comme "Je t'en souhaite"... ou "Je t'en ratisse"... A ta santé, mon vieux ! ... à tes maîtresses ! ...
Ils trinquent.
Agénor. − Aux tiennes !
Ils boivent.
Martin. − Tu as dû avoir pas mal de femmes mariées, hein ?
Agénor. − On en a toujours trop.
Martin. − Bandit ! Moi, je n'en ai eu qu'une... la mienne... C'est le regret de ma vie... Oh ! l'adultère ! l'adultère, c'est−à−dire la volupté assaisonnée de crime ! Comprends−tu le crime, Agénor ? Moi, je le comprends ! il y a des jours où je sens en moi l'étoffe d'un grand criminel !
Il va poser son verre sur la table.
Agénor. − Tais−toi donc ! tu es le meilleur des hommes.
Même jeu.
Martin, descendant à gauche. − Ne crois pas ça ! j'ai du sang espagnol dans les veines ! Caramba ! comme dit mon cousin ! ... et puis ça passe... mais il y a tout de même un fond de regrets.
Agénor. − Console−toi, va ! Les femmes mariées, c'est amusant de loin ; mais, à l'user, c'est la scie des scies ! ...
Martin. − Quand tu me persuaderas ça...
Agénor. − Dans les commencements, je ne dis pas... il y a de bons quarts d'heure.
Martin. − Je crois bien... la femme d'un autre !
Agénor. − Oui, mais l'autre a parfois des vengeances...
Martin. − Oui... le sire de Vergy, qui fait manger à son épouse le coeur de son amant... Ca, c'est pénible... mais ça ne t'est jamais arrivé ?
Agénor. − Il y a plus pénible encore.
Martin. − Fulbert ?
Agénor. − Oh ! non ! mais je ne sais pas si au choix...
Martin. − Le reste est donc bien terrible ?
Agénor. − Mon Dieu, ça n'a l'air de rien... As−tu vu aux Français le Supplice d'une femme ?
Scène première 955
Martin. − Oui, une femme qui n'aime plus son amant et qui se remet à aimer son mari.
Agénor. − Retourne la chose et tu as le supplice d'un homme. (Allant à la cheminée.) Un amant qui se met à aimer le mari et à ne plus aimer la femme.
Martin. − Que c'est bête ! Il n'a qu'à la lâcher.
Agénor. − Si tu crois que c'est facile, de lâcher une femme romanesque !
Martin. − Ca ne m'a jamais gêné.
Agénor. − Comment t'y prenais−tu ?
Martin. − Très simplement. Je portais alors un léger gazon, car j'étais déjà chauve ; au moment le plus... lyrique, j'ôtais ma perruque, la petite me flanquait à la porte en m'appelant : "Vieux déplumé ! ..." et bonsoir ! ... libéré ! ...
Agénor, devant la cheminée. − Mais je ne porte pas perruque, moi !
Martin. − Non, mais tu te teins.
Agénor. − Je t'assure...
Martin. − Farceur ! tu t'es encore donné une couche ce matin.
Agénor. − Jamais ! ... Un peu de pommade peut−être.
Martin. − Eh bien, renonce à cette pommade−là et tu verras si on se cramponne.
Agénor ; à part. − C'est une idée !
Martin. − Encore une partie ?
Agénor. − Ca va.
Ils se rasseyent à la table.
Pionceux, entrant du fond, une lettre à la main. − Une lettre qu'apporte un commissionnaire. Pas de réponse.
Martin. − L'écriture de mon cousin Hernandez. (Après avoir lu.) Il vient dîner avec nous. Tu mettras son couvert, Pionceux.
Pionceux. − Encore ! Il n'y a pas de bon sens de l'avoir comme ça tous les jours.
Martin. − Si je ne peux plus recevoir ma famille !
Pionceux. − Pas tous les jours, saprelotte !
Martin. − Est−ce toi qui payes ?
Scène première 956
Pionceux. − Non, mais c'est moi qui nettoie l'argenterie, et ce monsieur change de fourchette à chaque plat. Les sauvages, ça devrait manger avec les doigts !
Martin. − C'est un grand seigneur, ce sauvage−là, monsieur Pionceux ! ... Je suis fier d'être de sa race, et je vous prie d'être avec lui de la plus obséquieuse politesse... dans votre intérêt même, car je vous préviens que sa botte est un peu nerveuse.
Pionceux. − Et ce n'est pas vous qui me défendriez... Je ne suis pas de votre race.
Martin. − Tu n'es d'aucune race, idiot ! fiche−moi le camp.
Pionceux. − Bien, bien ! reniez−moi ! reniez le sein qui nous a nourris !
Il sort par le fond en emportant le plateau de la bière.
Martin. − Cette brute−là me rendra fou ! (Pendant qu'Agénor donne les cartes.) Tu dînes avec nous ce soir ?
Agénor, sèchement. − Non.
Martin. − Pourquoi non ?
Agénor. − Tu n'as pas besoin de moi... Tu as ton fameux cousin.
Martin. − Ca t'offusque, que je l'invite ?
Agénor. − Moi ? pas du tout. Qu'est−ce que ça me fait ? Adopte−le, ton cousin ! Tu es bien libre !
Martin. − Agénor, tu me fais de la peine.
Agénor. − Tu lâches les vieux amis pour les nouveaux, c'est naturel ! Tout nouveau tout beau !
Martin. − Agénor, vous êtes injuste.
Agénor. − Tiens, veux−tu que je te dise ? Il te fait poser, ton cacique ; il te pousse des blagues grosses comme des maisons.
Martin. − Lesquelles ?
Agénor. − Tu crois, par exemple, qu'il a épousé une reine ?
Martin. − Une reine des Peaux−Rouges, j'en suis sûr. J'en ai la preuve... J'ai vu le serpent !
Agénor. − Quel serpent ?
Martin. − Le serpent qu'il porte tatoué sur sa poitrine et qui est le symbole de la royauté chez les Chichimèques.
Agénor. − Les Chichimèques ? Tu crois aux Chichimèques, toi ?
Martin. − C'est une tribu d'Indiens dans l'Amérique centrale... Consulte Malte−Brun.
Scène première 957
Agénor. − Bêta, va !
Martin. − Si tu ne crois plus à la géographie !
Agénor. − Tiens, Ferdinand, tu n'as qu'un défaut mais, sacrebleu ! tu l'as !
Martin. − Lequel, s'il vous plaît ?
Agénor. − La gloriole.
Martin, blessé. − La gloriole, moi ? ... Tenez, jouons, monsieur, jouons.
Scène première 958 Scène II
Les Mêmes, Loïsa ; puis Pionceux
Loïsa, entrant par le pan coupé de droite. − Comment ! vous voilà encore avec votre bésigue ?
Martin. − Nous finissons.
Loïsa. − Non ! c'est insupportable ! depuis le matin jusqu'au soir ! (Brouillant les cartes.) Tiens ! tiens !
Martin. − J'avais cent d'as.
Il se lève.
Loïsa, à part. − Comment le renvoyer ? (Haut à Martin.) Vous oubliez que vous devez aller toucher aujourd'hui vos coupons au Crédit foncier.
Martin. − C'est juste... On a jusqu'à trois heures... J'y vais. (Il remonte puis redescend.) Je t'annonce que M. Agénor refuse de dîner avec nous.
Loïsa. − Comment ?
Martin. − Monsieur prétend que, si nous invitons notre cousin Hernandez, c'est par gloriole !
Agénor, debout. − Non, j'accepte, là... j'accepte !
Martin, lui tendant la main. − Capricieux ! Tu m'as fait de la peine.
Pionceux, entrant du fond. − Madame, c'est une visite... M. et madame Bartavelle.
Loïsa, à part. − Ils prennent bien leur temps ! (Haut à Pionceux.) Rangez cette table.
Pionceux range la table de jeu contre le mur à gauche.
Agénor. − Les Bartavelle ? Je file.
Loïsa, bas, l'arrêtant. − Restez. J'ai à vous parler.
Agénor, à part. − Une explication ? J'aime mieux cela.
Martin. − Ils sont mariés depuis trois jours... ils font sans doute leurs visites de noces.
Agénor. − Parbleu ! Je les ai déjà rencontrés hier dans l'exercice de leurs fonctions. La petite, que ça ennuie, ne faisait qu'agiter son mouchoir pour donner le signal du départ.
Loïsa, à part. − Tant mieux, ils ne resteront pas longtemps. (Haut à Pionceux.) Allons, faites entrer...
Scène II 959
Pionceux, gravement. − M. et madame Bartavelle !
Scène II 960 Scène III
Les Mêmes, Edmond, Bathilde
Edmond, entrant avec Bathilde, et saluant. − Madame... messieurs... permettez−moi de vous présenter ma femme.
Pionceux sort.
Loïsa. − Madame. (Elle fait asseoir Bathilde près d'elle, sur le canapé. Tout le monde s'assoit.) Vous faites déjà vos visites ?
Bathilde. − Mon Dieu oui... Maman m'a dit : "Il faut vous en débarrasser tout de suite."
Edmond. − D'autant plus que nous partons ce soir. J'ai une botte de cartes avec P. P. C... pour prendre congé.
Loïsa. − Et, quand vous ne rencontrez personne... vous dites : "Une de moins ! ..."
Bathilde. − Autant de gagné !
Edmond, toussant pour l'avertir. − Hum ! hum ! (Haut, gracieusement.) Nous ne disons pas cela partout.
Bathilde. − Oh ! presque !
Martin, à part. − Elle est charmante ! un peu bébête ! (Haut.) Et où allez−vous passer votre lune de miel ?
Edmond. − En Suisse. Je viens d'acheter le Guide.
Bathilde agite son mouchoir.
Agénor, à part. − Le mouchoir ! Déjà ! ...
Loïsa. − Quelle partie de la Suisse comptez−vous visiter ?
Bathilde. − Oh ! je ne sais pas, moi, il faut demander ça à Edmond.
Edmond. − Nous entrerons par Genève, Chamounix et ensuite l'Oberland... Je tiens surtout à faire voir à mademoiselle... (On rit. Se reprenant.) à madame Bartavelle ! la chute de l'Aar à la Handeck.
Loïsa. − C'est curieux ?
Edmond. − C'est ce qu'on appelle une belle horreur. Figurez−vous des rochers à pic... non... je vais vous en lire la description.
Scène III 961
Il ouvre son Guide. Bathilde agite son mouchoir.
Martin. − Madame est peut−être un peu pressée ?
Bathilde. − Oh ! pas du tout ! nous avons tout le temps.
Edmond, qui a cherché dans le Guide. − Ah ! voilà ! ... La Handeck. Ecoutez ça. (Lisant.) "En approchant de ces vastes solitudes, l'âme est pénétrée d'un sentiment religieux. On prend un petit sentier à gauche..."
Bathilde agite plus vivement son mouchoir.
Agénor, à part. − Le mouchoir a des attaques de nerfs !
Edmond, lisant. − "Enfin l'on arrive. Quel admirable tableau ! ... O sceptique, découvre−toi ! Au sommet d'un rocher à pic, couronné de pins noirs (pinus nigra), deux torrents se précipitent, en se choquant avec un bruit formidable, dans un gouffre sans fond."
Loïsa, avec terreur. − C'est effrayant !
Edmond, lisant. − "Le voyageur tremble, car l'abîme l'attire, et, courbé sous la main puissante de la nature, il plie le genou et s'écrie... (Tournant la page.) On trouve au chalet de la Handeck du pain, du fromage et du kirschwasser." (S'arrêtant.) Mais ça ne se suit pas... Ah ! j'ai tourné deux pages.
Bathilde agite son mouchoir.
Agénor, à part. − Il est donc aveugle ?
Il tire son mouchoir et l'agite aussi.
Loïsa. − Que ça doit être beau, cette chute de l'Aar. (A Martin.) Mon ami, pourquoi n'irions−nous pas aussi en Suisse ?
Martin. − Oh ! la Suisse ! ... on s'en fait une idée... Figure−toi le mont Valérien... plus haut... Voilà la Suisse !
Loïsa. − Oui, mais là on ne court aucun danger... tandis qu'à la Handeck...
Edmond. − Il suffit d'un simple faux pas... On parle d'un Anglais qui avait à se plaindre de sa femme. Il la conduisit à la chute de l'Aar et, avec le petit doigt, il la poussa dans le trou !
Loïsa. − Ah ! c'est horrible !
Bathilde. − On ne l'a retrouvée que cinq ans après.
Agénor. − Bien changée.
Bathilde agite son mouchoir.
Loïsa. − Monsieur Edmond... Madame vous fait le signal du départ.
Scène III 962
Bathilde. − Oh ! non ! ce n'est pas ça... ce sont les mouches qui me tourmentent.
Martin, à part. − Elle est charmante ! un peu bébête ! ...
Loïsa. − Combien vous reste−t−il de visites à faire ?
Bathilde. − Vingt−cinq avant dîner !
Loïsa, se levant. − Vous n'avez pas une minute à perdre.
Edmond. − Puisque vous le permettez...
On se lève.
Bathilde. − Nous resterons plus longtemps à notre retour.
Loïsa. − Je vous souhaite un bon voyage, chère madame.
Martin. − Et prenez garde à la Handeck.
Edmond, à Bathilde. − Oui. Si vous n'êtes pas gentille... je ferai comme l'Anglais : je vous pousserai dans le trou.
Bathilde. − Oh ! je ne vous crains pas, allez ! (Saluant.) Madame, messieurs...
Martin. − Je sors avec vous ; je vais au Crédit foncier.
Martin, Edmond et Bathilde sortent par le fond.
Loïsa, à part. − Ce n'est pas malheureux, les voilà partis !
Scène III 963 Scène IV
Agénor, Loïsa ; puis Pionceux
Agénor, à part. − Il faut en finir ! ... il faut me dépoétiser. Je dois ce sacrifice à l'amitié.
Loïsa, descendant. − Monsieur Montgommier, je me suis plu longtemps à vous appeler mon beau gentilhomme.
Agénor. − C'est vrai, Loïsa... vous avez cette innocente manie.
Loïsa. − Je croyais que vous touchiez aux Montgommier par le coeur, comme par le nom... Je constate avec regret que vous n'êtes qu'un traîneur de sabre.
Agénor, à part. − C'est elle qui commence... ça ira tout seul.
Loïsa. − Voilà trois rendez−vous de suite auxquels vous vous dérobez lâchement.
Agénor. − Mais chaque fois j'ai fait le signal !
Loïsa. − Il n'aurait plus manqué que vous ne le fissiez pas !
Agénor. − Pour lundi et samedi, je vous ai expliqué...
Loïsa. − Soit... mais pour hier ?
Agénor. − Pour hier, c'est autre chose... Je séchais.
Loïsa. − Vous séchiez ? ...
Agénor. − Oui, Loïsa... et vous me réduisez à un aveu bien pénible. Ces cheveux dans lesquels vous avez parfois le doux caprice de passer vos doigts, ils n'ont qu'un éclat emprunté.
Loïsa. − Eh bien ?
Agénor. − Eh bien, hier, il faisait très humide, le vent soufflait de l'ouest... et ils ne voulaient pas sécher.
Loïsa. − Est−ce bien vrai ?
Agénor. − Que je me teins ? Sur ce qu'il y a de plus sacré...
Loïsa. − Non, ça, je le savais.
Agénor, très étonné. − Vous le saviez ?
Loïsa. − Depuis trois ans. (Allant s'asseoir sur le canapé.) C'était pour me plaire, j'ai cru devoir reconnaître cette attention en feignant de ne pas m'en apercevoir... car j'ai toutes les délicatesses, moi.
Scène IV 964
Agénor, assis près du canapé. − Toutes... vous les avez toutes ! Ah ! Loïsa, que vous me faites de bien ! Je tremblais de voir diminuer mon prestige en vous faisant cet aveu ! C'est si ridicule de se teindre ! c'est pire que de porter perruque... car enfin la perruque a une excuse... le rhume de cerveau... tandis que la teinture...
Loïsa. − C'est de l'amour !
Agénor. − Ah ! oui ! Les fausses dents aussi...
Loïsa. − Les fausses dents ?
Agénor. − Pendant que j'y suis, j'aime mieux tout vous dire, j'en ai trois.
Loïsa, se levant. − Agénor, ce que vous faites est infâme ! Vous n'avez pas de fausses dents, vous voulez me désenchanter de vous.
Agénor, à part. − Pincé !
Loïsa. − Mais ce que j'ai aimé en vous, ce n'est pas votre physique... il est médiocre. (Agénor se lève.) C'est votre crânerie, c'est la noblesse de vos sentiments, la grâce de vos manières...
Agénor, à part, tristement. − Chic funeste !
Loïsa. − Croyez−vous que je me serais détournée de mes devoirs pour un bel homme ? J'étais un ange, monsieur ! Rappelez−vous mes remords ! en ai−je eu assez ? J'en étais assommante, disiez−vous alors ! ... et aujourd'hui on dirait que c'est vous qui en avez.
Agénor. − Eh bien, oui, j'en ai ! et vous me feriez bien plaisir, mais, là, bien plaisir de les partager.
Loïsa. − Il est trop tard, monsieur.
Agénor. − Il n'est jamais trop tard pour bien faire... Quand je pense que j'attente depuis trois ans à l'honneur de l'homme... qui a sauvé le mien ! Sans lui, je faisais faillite, j'étais rayé des cadres de l'armée.
Loïsa. − Vous l'avez remboursé.
Agénor. − J'ai remboursé l'argent... Mais le reste !
Loïsa. − Vous vous êtes battu pour lui, partant quittes.
Agénor. − Non ! pas pour lui, Loïsa, pour vous.
Loïsa. − A sa place, du moins.
Agénor. − Mon Dieu... c'était dans la foule du feu d'artifice... derrière vous, un insolent vous avait arraché... un cri, je le giflai, c'était une affaire entre lui et moi.
Loïsa. − Une affaire que M. Martin devait réclamer pour lui seul... il se borna à vous servir de témoin... c'est depuis lors que je n'ai plus le moindre remords.
Scène IV 965
Agénor. − On peut n'être pas un gladiateur et avoir encore bien des qualités... Je vous assure qu'il vaut mieux que moi, cet homme... J'ai peut−être plus de brillant, mais il a plus de fond ! Si vous le connaissiez comme moi...
Loïsa, haussant les épaules. − Je le connais mieux que vous !
Agénor. − Non, puisque vous ne l'aimez pas... Enfin, que lui reprochez−vous, à part ce duel ?
Loïsa. − Tout ! Il est grotesque jusque dans son sommeil, il ronfle !
Agénor. − Ca, c'est un embarras de la muqueuse, le coeur n'y est pour rien.
Loïsa. − Mettez−le sur un piédestal, n'est−ce pas ? C'est obligeant pour moi ! Ne voyez−vous pas que, si M. Martin est un ange, je suis un monstre ?
Agénor. − Non, Loïsa, le monstre, c'est moi ! Vous ne pouviez tromper que lui, puisque vous êtes sa femme... tandis que moi...
Loïsa. − Soyez franc ! c'est une rupture que vous cherchez ?
Agénor. − Une rupture ? jamais ! Une simple modification. Le rôle de la femme sur cette terre n'est−il pas de revenir à son mari après l'avoir trompé ? Rentrons dans le giron, Loïsa.
Loïsa. − Assez, monsieur. Je sais ce qu'il me reste à faire... je ne survivrai pas à votre lâche abandon, je vous en préviens.
Agénor. − Vous dites toujours cela.
Loïsa. − Vous le croirez peut−être quand je ne serai plus. J'ai dans le chaton de ma bague un poison subtil, celui dans lequel les Indiens trempent leurs flèches. Il m'a été rapporté par don Hernandez, le cousin de mon mari.
Agénor, incrédule. − Ah ! ouat !
Loïsa. − Ah ! ouat ? ... Adieu, Agénor... adieu.
Elle fait le geste de porter la bague à ses lèvres.
Agénor, l'arrêtant. − Pas de bêtises, Loïsa !
Loïsa. − Je ne comprends que cette façon de rentrer dans le giron, comme vous dites.
Agénor. − Alors n'y rentrez pas, j'aime mieux ça. (A part.) Avec les femmes romanesques, on n'est jamais sûr ! (Haut.) Continuons à nous rouler dans le crime !
Loïsa. − Non, monsieur... du moment que vous ne m'aimez plus...
Elle porte la bague à ses lèvres.
Agénor, l'arrêtant de nouveau. − Je vous aime toujours, sacré mille baguettes ! je vous aime, je vous aime... là !
Scène IV 966
Loïsa. − Ah ! je le savais bien ! je retrouve mon beau gentilhomme !
Agénor, à part. − Faut−il que je sois bête... d'avoir peur !
Loïsa. − Alors, dans une heure, rue de Paradis ?
Agénor. − Oui. (A part.) Mon pauvre Martin !
Loïsa. − J'ai mille choses à vous dire encore.
Agénor, à part. − Mille !
Pionceux, entrant du fond. − Madame, c'est le sauvage.
Loïsa. − Quel sauvage ?
Pionceux. − Le cousin de Monsieur.
Loïsa. − Don Hernandez... Faites entrer.
Pionceux sort.
Agénor. − Il m'agace, votre cousin... je préfère ne pas le rencontrer.
Loïsa. − Dans une heure... rue de Paradis...
Agénor. − N° 12... oui, je sais. (A part.) Je ficherai plutôt le feu à la maison.
Il sort par le pan coupé de gauche.
Scène IV 967 Scène V
Loïsa ; puis Hernandez
Loïsa, seule. − Immolez donc votre pudeur à un homme, pour vous voir préférer votre mari !
Hernandez, entrant du fond. − Dieu vous garde, cousine ! Ferdinand n'est pas là ?
Loïsa. − Non, mais il va rentrer. Comme vous êtes rouge !
Hernandez. − Je viens de jouer à la paume. La paume est un jeu qui développe le muscle... et le muscle, c'est l'homme. Je vous apporte l'objet que vous m'avez fait l'honneur de me demander.
Loïsa. − Quoi donc ?
Hernandez, tirant une photographie de son portefeuille. − Le portrait de la reine mon épouse.
Loïsa, prenant la carte. − Une photographie ! Il y a donc des photographes chez les Peaux−Rouges ?
Hernandez. − Non, je l'ai fait faire de mémoire, rue Vivienne... Ca ne lui ressemble pas, mais ça me la rappelle.
Loïsa, regardant la photographie. − Oh ! qu'elle est laide !
Hernandez, avec complaisance. − Oui, elle est assez laide.
Loïsa lui rend la photographie.
Loïsa. − Comment, mon pauvre cousin, vous avez eu le courage ? ...
Hernandez. − J'étais en verve ! Et puis l'éclat du diadème... D'ailleurs, il s'agissait de sauver ma vie... et celle de mon domestique. Nous étions tombés dans une embuscade de Chichimèques.
Loïsa, à part, regardant la pendule. − Trois heures et demie... Et mon rendez−vous !
Hernandez. − On me conduisit devant la reine, dans le costume du pays. Le roi était mort depuis huit jours, et le veuvage commençait à agacer sa veuve. Les Indiennes sont laides, mais elles ont du sang. A ma vue, elle se trouble. "Qu'on me laisse seule avec le visage pâle, dit−elle à ses gardes ; je veux l'interroger." Je compris que mon salut était dans ses mains... et, le lendemain, Sa Majesté me suppliait de régulariser notre situation.
Loïsa, à part, regardant la pendule. − Il n'en finira pas !
Hernandez. − J'ai toujours été républicain ; mais un trône, ça ne se refuse pas... D'ailleurs, le plus fort était fait... J'acceptai... Et la reine fit appeler, séance tenante, son ministre des Beaux−Arts pour me tatouer roi.
Loïsa. − Ah ! le fameux serpent ! Ca doit être curieux ?
Scène V 968
Hernandez. − Voulez−vous voir ?
Loïsa. − Merci bien !
Hernandez. − Le lendemain, quand elle me présenta au peuple, j'entendis des murmures... J'armai mon revolver.
Loïsa. − Pardon... j'ai une visite à faire... très importante... et je ne suis pas habillée.
Hernandez. − Ne vous gênez pas, cousine.
Loïsa. − Vous nous conterez la suite ce soir au dessert. Vous trouverez des journaux sur cette table. (Le saluant.) Cousin...
Hernandez. − Dieu vous garde !
Elle sort par le pan coupé de droite.
Scène V 969 Scène VI
Hernandez ; puis Pionceux
Hernandez, prenant un journal sur le guéridon et venant s'étendre sur le canapé. − Voyons le cours des cotons. (Lisant.) "La commission sur le travail des enfants dans les manufactures a tenu hier sa cinquante−deuxième séance..." (Rejetant le journal.) Ca m'embête, ces journaux d'Europe ! ... Je vais sonner la femme de chambre pour me tenir compagnie.
Il sonne à la cheminée.
Pionceux, entrant du fond. − Monsieur a sonné ?
Hernandez. − Ce n'est pas toi... c'est la femme de chambre.
Pionceux. − Elle habille Madame.
Hernandez. − Alors, fais−moi la conversation... à haute voix.
Pionceux, à part. − Il est sauvage mais pas fier... (Haut.) Qu'est−ce que Monsieur veut que je lui dise ?
Il prend un siège et s'assoit à gauche.
Hernandez, après avoir fait lever Pionceux, se mettant à cheval sur une chaise près du canapé. − Maintenant, raconte−moi tes voyages.
Pionceux. − Je n'en ai fait qu'un... Je suis allé à Melun pour la révision.
Hernandez, allumant une cigarette. − Va... intéresse−moi !
Pionceux, racontant. − Parti de Paris par le train du matin de six heures cinquante, nous arrivâmes à Melun à huit heures seize. M. le préfet nous invita à nous dépouiller de nos vêtements. En me voyant, le général dit : "Mal bâti ! ... Pas d'épaules ! Des jambes comme des tuyaux de pipe ! Je ne prends pas ça ! "
Hernandez, bâillant. − Après ?
Pionceux. − Après, je repris le train de trois heures dix−huit, et j'arrivai à Paris à...
Hernandez. − Ah ! tu m'embêtes ! Va−t'en.
Pionceux, continuant. − A cinq heures quarante−cinq. (Apercevant Martin qui rentre par le fond.) Ah ! voilà Monsieur.
Il sort par le fond.
Scène VI 970 Scène VII
Hernandez, Martin ; puis Pionceux
Martin, entrant. − Ah ! c'est toi !
Hernandez. − Cousin... que Dieu te garde !
Martin. − Tu vas bien ? Dis donc, ça ne te contrarie pas que je te tutoie ?
Hernandez. − Nullement. Pourquoi ?
Martin. − C'est qu'il y a des rois qui n'aiment pas ça.
Hernandez. − Des aristos ! Moi, je n'ai pas de morgue... Ainsi, je causais avec ton nègre en t'attendant.
Martin. − J'étais allé au Crédit foncier pour toucher mes coupons, lorsque j'ai eu la chance de rencontrer Montgommier, le capitaine...
Hernandez. − Le petit vieux qui sent la pommade ?
Martin. − Alors, je lui ai donné ma place à la queue et il va toucher pour moi en touchant pour lui... Où as−tu dîné hier ? on ne t'a pas vu.
Hernandez. − Au cabaret... avec des jeunes gens... d'un certain âge... je me suis embêté, ils ont raconté des histoires stupides.
Martin. − Des histoires de femmes ?
Hernandez. − Non, de maris.
Martin. − Il y en a de drôles.
Hernandez. − Ils riaient tous à se fendre la narine en quatre... pas moi ! ... parce qu'à la dernière, j'ai cru qu'ils voulaient me faire poser.
Martin. − Toi ? pas possible !
Hernandez. − Je t'en fais juge... et après, nous verrons ! Il paraît qu'un de leurs amis, qui n'était pas là, a pour maîtresse une femme mariée... et, quand il veut donner un rendez−vous à sa belle, il fait à la craie une raie dans le dos du mari... en travers, ça veut dire : "J'y serai."
Martin. − Oh ! que c'est bête !
Hernandez. − Et, au contraire, quand il ne peut pas aller au rendez−vous... il fait une raie en long... ça veut dire : "Je n'y serai pas."
Scène VII 971
Martin. − Mais c'est impossible ! le mari s'en apercevrait. Essaye donc de me faire une raie dans le dos.
Il se tourne et montre une raie verticale dans le dos.
Hernandez. − Ah ! caraï ! ...
Martin. − Va, essaye...
Hernandez. − Mais tu l'as !
Martin. − Moi ? ... (Allant à la cheminée et se regardant dans la glace.) C'est ma foi vrai...
Hernandez, à part. − Est−ce que par hasard... ?
Martin. − Où diable me suis−je fourré ? (Il sonne.) Je n'ai pourtant pas joué au billard.
Pionceux, entrant du fond. − Vous avez sonné ?
Martin, tendant son dos. − Oui... brosse−moi ! ...
Pionceux, le brossant. − Encore de la craie ! ... Ah ! c'est trop fort ! ... Depuis quelque temps, vous en avez tous les jours.
Martin, stupéfait. − Tous les jours !
Hernandez. − Caramba !
Pionceux, faisant un geste horizontal. − Autrefois, c'était comme ça.
Hernandez, à part. − "J'y serai ! "
Pionceux. − Et, maintenant, c'est comme ça.
Il fait un geste vertical.
Hernandez, à part. − "Je n'y serai pas ! "
Martin. − C'est bien, laisse−nous.
Pionceux sort par le fond.
Scène VII 972 Scène VIII
Martin, Hernandez
Martin, accablé. − Eh bien, qu'est−ce que tu dis de ça ?
Hernandez. − C'est clair... ça y est. (Lui serrant la main.) Dieu te garde !
Martin. − Ca me tombe comme un pavé... Loïsa ! coupable ! ... et moi qui me privais de lui faire des traits ! Jobard !
Hernandez. − Je suis de moitié dans ton affront.
Martin. − Tu seras de moitié dans ma vengeance !
Hernandez, lui tendant la main. − Même nom !
Martin. − Même coeur !
Hernandez. − Même honneur !
Martin. − Le traître ne mourra que de ma main ! ...
Hernandez. − Ou de la mienne, si tu le rates... Quelles sont tes armes ?
Martin. − Mes armes ? ... Ah ! voilà le chiendent ! ... Je ne suis pas un duelliste de profession... J'ai déjà été sur le terrain, comme témoin, mais je ne connais ni l'épée ni le pistolet.
Hernandez. − Diable ! Et la carabine ?
Martin. − Plutôt. (Passant à gauche.) J'ai cassé pas mal de pipes à la fête de Bougival.
Hernandez. − Alors, le duel à l'américaine !
Martin. − Le duel américain ?
Hernandez. − Oui... à la carabine... On se cherche dans une forêt...
Martin. − Au Vésinet ! Ma maison de campagne est par là.
Hernandez. − On s'épie, on rampe derrière les arbres et les rochers... Le premier qui voit l'autre tire dessus !
Martin. − C'est que... j'ai la vue basse.
Hernandez. − Enfant ! J'ai un truc superbe qui m'a toujours réussi.
Scène VIII 973
Martin. − Je le prends !
Hernandez, prenant sa canne et son chapeau et allant se placer derrière le canapé. − Je me couche derrière un buisson. Je mets mon paletot et mon chapeau au bout de ma carabine... (Il met son chapeau au bout de sa canne et se dissimule derrière le canapé.) Et je crie à mon adversaire : "Tu es mort ! " Pan ! il tire, il blesse mon chapeau, je me lève en souriant et je l'expédie !
Martin, un peu froid. − Oui, c'est ingénieux. Se coucher derrière un buisson... mais je trouve ça un peu terre à terre pour nous... Je rêve une vengeance plus cannibale et plus sûre... Je ne sais pas encore laquelle... mais je la trouverai !
Hernandez. − Il ne faut pas que ça traîne... Où demeure−t−il ?
Martin. − Qui ça ?
Hernandez. − Ton copartageant ?
Martin. − Comment, mon co... ? Ah, c'est juste ! Je n'en sais rien... Je ne le connais pas, moi ! ... Au fait, qui diable ça peut−il être ?
Agénor paraît au fond.
Scène VIII 974 Scène IX
Les Mêmes, Agénor
Agénor, entrant, à Martin. − Voilà ton argent. Quatre mille cinq cent vingt−huit francs... Tu me dois dix centimes pour le timbre.
Il lui remet la somme et échange un salut froid avec Hernandez.
Martin, allant poser l'argent sur la cheminée. − Il ne s'agit pas de ça ; tu arrives à point pour tenir conseil avec nous...
Agénor. − Va... je t'écoute. (A part, regardant le dos de Martin.) Tiens, on a brossé mon signal.
Il tire un morceau de craie de sa poche.
Martin. − La destinée nous ménage souvent des surprises. (Apercevant dans la glace Agénor qui lui fait une nouvelle raie dans le dos, trébuchant, à part.) Oh ! lui ! lui ! ...
Il tombe dans les bras d'Agénor.
Agénor, l'assistant. − Qu'est−ce que tu as, mon ami ? qu'est−ce que tu as ?
Martin. − Rien ! une crampe d'estomac.
Hernandez, qui s'est approché. − Retiens ta respiration !
Agénor, asseyant Martin sur le canapé. − Repose−toi. Quelques gouttes d'eau de mélisse sur un morceau de sucre ! ... Je reviens.
Il sort vivement par la porte du deuxième plan de droite.
Scène IX 975 Scène X
Martin, Hernandez
Martin, se levant vivement. − Ah ! le gredin ! le gueux ! le misérable ! moi qui l'ai sauvé de la faillite ! qui l'aimais comme un frère ! qui faisais tous les jours son bésigue !
Hernandez. − Qu'as−tu donc ?
Martin. − C'est lui... je l'ai vu ! ... Regarde dans mon dos.
Hernandez, apercevant la raie. − Caramba ! veux−tu que je l'étrangle ?
Martin.− Non, ce serait trop doux ! Il faut un châtiment proportionné à son crime.
Hernandez. − Oui !
Martin. − Une vengeance qui fasse pâlir celle du sieur de Vergy !
Hernandez. − Ce n'est pas trop !
Martin. − Mais quoi ? quoi ? ... Ah ! j'y suis ! j'ai trouvé ! ... ce sera épouvantable. Mes cheveux se dressent rien que... Il vient, dissimulons.
Scène X 976 Scène XI
Les Mêmes, Agénor ; puis Pionceux
Agénor, rentrant avec un morceau de sucre dans une cuiller et un rouleau d'eau de mélisse à la main. − Tiens, avale ça !
Martin. − Merci, ça va mieux.
Agénor, insistant. − Non, avale ! ... je le veux ! (Lui fourrant le morceau de sucre dans la bouche.) Là, ne mâche pas... laisse fondre tout doucement.
Il va poser la cuiller et le rouleau sur la cheminée.
Martin, à part, son morceau de sucre dans la bouche. − Si on ne jurerait pas qu'il m'aime, le gredin !
Agénor. − Maintenant, déboutonne ton gilet. (Le lui déboutonnant.) Ca n'a pas de bon sens de se serrer comme ça.
Hernandez, à part. − Il me crispe avec ses petits soins.
Martin. − Merci, c'est passé ! ... Une crise nerveuse. (A Agénor.) Sonne.
Agénor sonne.
Pionceux, paraissant au fond. − Monsieur ?
Martin. − Priez Madame de venir.
Pionceux sort par le pan coupé de droite.
Agénor, à part. − Comme ça, elle verra le signal !
Hernandez, bas à Martin. − Que veux−tu faire ?
Martin, bas. − Tu vas voir... Ce sera effroyable !
Scène XI 977 Scène XII
Les Mêmes, Loïsa ; puis Pionceux
Loïsa, entrant de droite. − Vous m'avez fait demander, mon ami ?
Martin, très gracieux. − Oui, ma bonne... une surprise... Le coupon des omnibus a été excellent cette année, tu m'as parlé ce matin de faire un voyage en Suisse... Eh bien, ce voyage... je vous l'offre.
Loïsa. − Ah ! quel bonheur !
Hernandez, étonné, à part. − Qu'est−ce qu'il dit ?
Martin. − Agénor en sera.
Agénor, passant à Martin. − J'accepte... mais je payerai ma part.
Martin. − Oui... tu payeras ta part... Sois tranquille ! ... Nous visiterons la mer de Glace, Interlaken... (appuyant) et la chute de l'Aar... à la Handeck... La chute de l'Aar...
Loïsa. − Oh ! on dit que c'est si beau ! Quand partons−nous ?
Martin. − Tout de suite... après dîner !
Loïsa, remontant avec Agénor. − Vite nos malles ! ... nos paquets ! (Appelant.) Pionceux ! Pionceux !
Pionceux, entrant. − Madame ?
Elle lui donne des ordres à voix basse.
Hernandez, sur le devant, bas à Martin. − Et c'est là ta vengeance ? un voyage en Suisse ?
Martin. − Ne vois−tu pas que c'est le voyage du condamné ?
Hernandez. − Comment ?
Martin, bas. − Une fois à la Handeck... un gouffre sans fond... je le pousse dans le trou ! ... Il y a des précédents !
Hernandez, bas. − Bravo ! ... la justice de Dieu est satisfaite...
Martin. − Et celle des hommes n'a rien à y voir.
Hernandez. − Ah ! je reconnais mon sang !
Martin, lui serrant la main. − Même nom !
Scène XII 978
Hernandez. − Même coeur !
Martin. − Même honneur ! Maintenant, ayons l'air gai.
Ils se mettent à fredonner.
Loïsa, descendant. − Tout sera prêt dans une heure.
Scène XII 979 Acte II
Un salon dans un hôtel de Chamounix. − A droite, deuxième plan, la chambre d'Agénor. − Au troisième plan, dans le pan coupé, celle des Bartavelle. − Au fond, la porte d'entrée. − A gauche, au deuxième plan, une fenêtre. − Dans le pan coupé, la chambre de Loïsa. − Au premier plan, un petit guéridon. − Un divan devant la fenêtre. − A droite, premier plan, une table avec tout ce qu'il faut pour écrire. − Fauteuils, chaises, coussin, tabouret de pieds, etc.
Acte II 980 Scène première
Martin, Hernandez, Loïsa ; puis Pionceux
Au lever du rideau, Hernandez et Loïsa sont en scène, et Martin sort avec précaution, sur la pointe des pieds, d'une chambre à droite, celle d'Agénor.
Loïsa, à Martin, à voix basse. − Eh bien, comment va−t−il ?
Martin, à voix basse. − Chut ! il dort !
Loïsa, à voix basse. − Pauvre garçon ! il a été bien malade toute la nuit. Ses yeux semblaient nous dire adieu pour toujours.
Hernandez, très haut. − Bah ! il est coriace !
Martin, à voix basse. − Pas si haut ! Il a attrapé hier un chaud et froid à la source de l'Arveyron.
Loïsa. − Il faisait tant de vent !
Hernandez, avec mépris. − Ca, des hommes ! Un courant d'air les met sur le flanc. (Très haut.) Moi, je me déshabille et je me promène au milieu de la tempête !
Martin. − Mais pas si haut !
Hernandez. − Ah ! c'est embêtant de causer comme ça !
Il va s'asseoir sur le divan.
Martin. − Nous voilà encore obligés de coucher à Chamounix. (Echangeant un regard avec Hernandez.) Nous ne partirons donc jamais pour la Handeck !
Loïsa. − Qu'est−ce qui nous presse ? Vous êtes insupportable avec votre Handeck ! Qu'est−ce que vous voulez y faire, voyons ?
Martin, vivement. − Rien ! Je parle comme touriste.
Pionceux, entrant du fond et très haut à la cantonade. − Non, ça ne peut pas durer comme ça.
Martin et Loïsa. − Chut ! plus bas !
Martin, à Pionceux qui est descendu. − Voyons, qu'est−ce qu'il y a ?
Pionceux. − Il y a que je me plains de la nourriture ! On ne nous donne que les restes de la table d'hôte... et je ne mange que des carcasses et des têtes de lapin !
Martin. − Gourmand !
Scène première 981
Pionceux. − Ce matin, j'ai demandé de la soupe : on m'a servi un oeil de veau dans de l'eau chaude. Oh ! la Suisse !
Martin. − Tu veux peut−être qu'on te serve des blancs de poulet ?
Pionceux. − Pourquoi pas ? ... Ma mère ne vous marchandait pas la nourriture, elle !
Martin, passant à droite. − Ah ! tu m'ennuies ! Va−t'en !
Pionceux, remontant, puis revenant. − Oui, monsieur... Ah ! j'oubliais de vous dire : le docteur est là.
Martin. − Et tu ne nous préviens pas, animal ! Fais−le entrer chez M. Montgommier, je le rejoins.
Pionceux. − Tout de suite. (A part.) Il y a un poulet à la broche, je le guette ! ... (En sortant.) Oh ! la Suisse !
Il sort par le fond.
Loïsa, à Martin. − Allez vite à la consultation... Je crains une fluxion de poitrine... Expliquez bien au docteur que M. Agénor a eu une bronchite en 69 et une entorse en 71.
Martin. − Oui, sois tranquille.
Il entre chez Agénor.
Scène première 982 Scène II
Loïsa, Hernandez
Hernandez, tirant de sa poche un bouquet complètement aplati. − Nous sommes seuls... tenez... prenez vite !
Loïsa, assise près de la table. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Hernandez. − Un bouquet !
Loïsa, riant. − Il ressemble à un nid d'écureuil. (Prenant le bouquet.) Ce n'est pas possible, on s'est assis dessus.
Hernandez. − Ce sont les fleurs que vous avez admirées hier en haut de ce rocher inaccessible.
Loïsa. − Oui, je les reconnais ; mais comment vous les êtes−vous procurées ?
Hernandez. − Je suis parti cette nuit à trois heures, seul, sans guide, avec une grande échelle.
Loïsa, posant le bouquet sur la table. − Comment ! vous avez pu porter une échelle ?
Hernandez. − Le muscle, c'est l'homme ! Elle était trop courte... Alors j'ai grimpé ; j'ai déchiré mes mains, mon pantalon, ma peau...
Loïsa. − Oh ! je suis désolée.
Hernandez. − Ne vous inquiétez pas... ça repousse... Dieu vous garde ! Seulement, en dégringolant, je me suis appesanti sur le bouquet... J'aurais dû le mettre sur mon coeur... mais il serait brûlé.
Loïsa. − Vraiment, pour un sauvage, on n'est pas plus galant !
Hernandez. − Il s'est opéré en moi une révolution.
Loïsa. − Où ça ?
Hernandez. − A la douane... à Culoz... Jusqu'alors, je vous considérais comme un fragile enfant de l'Occident, comme une plante étiolée et maladive... mais vous êtes descendue de wagon... votre robe s'est accrochée au marchepied, et j'ai vu votre jambe.
Loïsa, ramenant sa robe avec un mouvement de pudeur. − Oh ! monsieur ! ...
Hernandez. − Ne cachez pas ! j'ai vu ! (Se frappant le front.) C'est là, imprimé !
Loïsa, à part. − Il me fait peur... il jette du feu par les naseaux !
Scène II 983 Scène III
Les Mêmes, Martin
Loïsa, à Martin qui entre, venant de chez Agénor. − Eh bien, qu'a dit le docteur ?
Martin. − Ca ne sera rien... c'est un malade qui se frappe...
Loïsa. − Ca, c'est bien vrai.
Martin. − Un petit refroidissement qui s'est porté sur l'intestin. Le docteur a ordonné six gouttes de laudanum dans une tasse de tilleul.
Loïsa. − Six gouttes, n'est−ce pas beaucoup ?
Hernandez. − Moi, j'en prends tous les soirs dans mon café pour me faire digérer.
Martin. − Le docteur dit qu'il en faut cinquante gouttes pour tuer un homme... Ainsi, nous avons de la marge... Mais ce qu'il recommande, c'est du repos et surtout du calme... Agénor se plaint d'avoir entendu du bruit toute la nuit.
Hernandez. − Ce sont les voisins du numéro 3. Ils ont fait un vacarme ! ...
Martin. − Je les prierai de se taire, et, demain, nous pourrons partir pour la Handeck.
Nouveau regard échangé avec Hernandez.
Loïsa. − Encore ? Mais c'est une maladie !
Martin. − Je parle comme touriste.
Loïsa. − Maintenant, je suis moins inquiète, je vous demande la permission de vous quitter... je vais m'habiller.
Elle entre chez elle, pan coupé de gauche.
Scène III 984 Scène IV
Hernandez, Martin
Martin. − Je vais commander le laudanum.
Il remonte.
Hernandez, éclatant. − Non ! non ! je ne te comprends pas ?
Martin, revenant. − Quoi ?
Hernandez. − Nature de coton ! Ce n'est pas du sang qu'on t'a mis dans les veines, c'est de la limonade.
Martin. − Qu'est−ce que j'ai fait ?
Hernandez. − Tu le soignes, tu le dorlotes, tu te fais sa garde−malade ! ...
Martin. − Je le soigne ! (D'une voix sourde.) Ne faut−il pas qu'il arrive à la Handeck en bon état, le condamné ?
Hernandez. − Seras−tu ferme jusqu'au bout ?
Martin. − Moi ? Ah ! tu ne me connais pas ! Je voudrais déjà le tenir au bord du trou ! et le pousser ! ... et lui jeter des rochers sur la tête ! tiens ! ... en voilà encore ! Est−ce de la limonade, ça ?
Hernandez. − A la bonne heure !
Martin. − Si tu savais ce que je souffre dans ce voyage... je me contiens, je me concentre pour ne pas éclater... Tantôt, c'est un signe d'intelligence, un regard que je surprends...
Hernandez. − A Mâcon, ils se sont fait de l'oeil. Je l'ai vu ! ... Dieu te garde !
Martin. − A Mâcon... je sais pourquoi... Il est descendu un monsieur qui avait du blanc à son habit, et alors Loïsa a regardé Agénor en souriant.
Hernandez, furieux. − Valgame Dios !
Martin, de même. − Caramba ! Plus fort que ça ! l'avant−dernière nuit... dans le wagon... Loïsa s'est trompée de pied ; son brodequin est venu caresser ma bottine.
Hernandez, exaspéré. − Et tu n'as pas étranglé ton rival ?
Martin. − J'ai été plus fin... j'ai rendu pression pour pression... pour voir jusqu'où ça irait.
Hernandez. − Et jusqu'où ça a−t−il été ?
Scène IV 985
Martin. − Le lampiste a allumé et elle a retiré son pied.
Hernandez, poussant un soupir de soulagement. − Dieu garde le lampiste !
Martin. − Et tu me demandes si je serai ferme jusqu'au bout ? Sois tranquille, ma haine le couve !
Hernandez. − Tu le dorlotes trop !
Martin. − Quand un homme est condamné à mort, on lui accorde toutes ses fantaisies, du poulet, du tabac, de l'eau−de−vie...
Hernandez. − Je trouve ça bête.
Martin. − C'est l'usage chez les nations civilisées. Dans ce moment, c'est du laudanum qu'il lui faut.
Hernandez. − Et du calme, du silence, a dit le médecin.
Martin. − C'est vrai... Ainsi, toi, tu as rapporté des pays chauds une terrible habitude... tu cries comme un sourd ! (A ce moment, on entend de grands éclats de rire dans la chambre numéro 3, pan coupé de droite.) Ah çà ! est−ce qu'ils vont recommencer leur sabbat ? (Courant à la porte et frappant.) Mais taisez−vous donc, par là ! il y a un malade, sacrebleu !
Scène IV 986 Scène V
Les Mêmes, Edmond, Bathilde, tenant un album à la main
Edmond, entrant suivi de Bathilde. − Mais nous sommes bien maîtres chez nous. (Reconnaissant Martin.) Tiens ! c'est vous !
Bathilde. − Monsieur Martin !
Ils descendent en scène.
Martin, à part. − Le petit ménage ! (Haut.) Eh bien ! vous pouvez vous vanter de faire un tapage...
Bathilde. − C'est Edmond qui tournait autour de la table et qui avait parié que je ne pourrais pas l'attraper... J'ai gagné.
Martin. − Quoi ?
Bathilde, baissant les yeux. − Mais...
Edmond. − Un baiser... Nous jouons ! nous jouons !
Hernandez, à part. − Si c'est pour ça qu'ils sont venus en Suisse !
Martin. − Vous ne pourriez pas jouer à autre chose ? Aux échecs, par exemple... ça ne fait pas de bruit ; nous avons un de nos amis malade.
Bathilde, apercevant Hernandez. − Monsieur, peut−être ?
Hernandez. − Moi, malade ? Hernandez malade ? (Se frappant la poitrine.) C'est en bronze, tout ça... tout ça... et le reste en acier ! ...
Edmond, bas à Bathilde. − C'est un athlète qui court les foires. Ne le contrarie pas.
Martin, à Bathilde. − Eh bien, êtes−vous contente de la Suisse ?
Bathilde. − Oh ! très contente ! ... Dans ce moment, nous allons voir le glacier des Bossons.
Martin. − Et vous emportez votre album pour dessiner ?
Bathilde, déposant l'album sur la table. − Oh ! non, j'écris dessus mes impressions de voyage...
Martin. − Et qu'est−ce que vous avez déjà vu ?
Bathilde. − Nous avons vu Lyon ; je voulais visiter Notre−Dame de Fourvière ; mais Edmond m'a dit que ce n'était pas intéressant... Alors, nous sommes restés à l'hôtel et...
Scène V 987
Elle baisse les yeux.
Martin. − Et ? ...
Edmond. − Nous avons fait un peu de musique.
Bathilde. − Ah ! jamais je n'oublierai Lyon !
Edmond. − Ah ! moi non plus !
Bathilde. − A Genève, nous avions le projet de faire une promenade sur le lac, mais Edmond a aperçu un nuage... il a craint une tempête... Alors, nous sommes restés à l'hôtel et...
Martin. − Et ?
Edmond. − Et nous avons fait un peu de musique.
Bathilde. − Ah ! je n'oublierai jamais Genève !
Edmond. − Ah ! moi non plus !
Hernandez, à part. − Ils voyagent pour la musique.
Bathilde. − Aujourd'hui, Edmond veut absolument me montrer le glacier des Bossons... moi, je préférerais rester. Je suis un peu nerveuse, mais il dit que c'est très curieux.
Edmond. − Très curieux ! très curieux !
Martin, à Bathilde. − On ne peut pas toujours faire de la musique.
Edmond, prenant le bras de sa femme. − Dépêchons−nous ! le guide et les mulets nous attendent !
Ils saluent et sortent, en courant, par le fond.
Martin. − Je vais commander le laudanum. (Redescendant, à Hernandez.) Ah ! je n'ai pas fait ma barbe, fais−moi donc le plaisir de demander à ma femme la clef de mon nécessaire.
Il sort par le fond.
Scène V 988 Scène VI
Hernandez ; puis Loïsa ; puis Martin
Hernandez, seul. − Nous disons : La clef de son nécessaire. (Il se dirige vers la chambre où est entrée Loïsa et ouvre la porte.) Cousine !
Loïsa, à l'intérieur, poussant un cri. − Ah ! ... On n'entre pas !
Hernandez, refermant vivement la porte, revenant en scène, très agité. − Elle s'habille ! Caramba ! Demonio ! Valgame Dios ! Qu'elle est belle, éblouissante ! ... De l'air ! de l'air ! ... (Il ouvre la fenêtre.) Ah ! j'ai du feu dans les veines ! J'étouffe ! j'étouffe ! (Il ôte son habit et son gilet.) Je me sens mieux !
Loïsa, ouvrant la porte. − Vous voulez me parler ? (Elle l'aperçoit, pousse un cri et referme vivement la porte.) Ah !
Hernandez. − Caraï ! Un peu plus, elle voyait mon tatouage ! ...
Martin, rentrant par le fond et l'apercevant en manches de chemise. − Qu'est−ce que tu fais là ? ... Tu te déshabilles ?
Hernandez. − J'avais un peu chaud, je prenais le frais.
Martin, à part. − Drôle de peuple ! (Haut.) On va apporter le tilleul et le laudanum.
La voix d'Agénor, dans sa chambre, à droite. − Ferdinand ! Ferdinand !
Martin. − C'est Agénor... Je t'en prie... ne le contredis pas... Tu le contredis toujours.
Hernandez, remettant son habit et son gilet. − Il m'agace !
Il passe à gauche.
Martin. − Parbleu ! moi aussi, il m'agace ! ... Mais, puisqu'il est condamné... un peu de patience ! ... Couvrons le précipice de roses, donnons−lui son poulet.
Il va au−devant d'Agénor.
Scène VI 989 Scène VII
Les Mêmes, Agénor
Agénor, entrant, il est en tenue de malade, et d'une voix dolente. − Ferdinand... tu me laisses seul... Voilà une heure que je t'appelle.
Martin. − Excuse−moi, mon ami, j'étais sorti un moment pour commander la potion. Eh bien, te sens−tu un peu mieux ?
Agénor. − Non, ça ne va pas. On a encore fait du tintamarre à côté... Est−ce qu'il y a un billard ?
Hernandez. − Les joueurs sont partis.
Agénor, il est pris d'une quinte de toux : − Allons bien, voilà la poitrine qui se prend !
Hernandez. − Secouez−vous, sacrebleu !
Agénor, à Hernandez, avec aigreur. − Secouez−vous ! ... Est−ce que ça guérit les maladies de poitrine, de se secouer ? ... Vétérinaire, va !
Il passe à droite.
Hernandez, bondissant. − Hein ? qu'est−ce qu'il a dit ?
Martin, l'arrêtant. − Rien ! (Bas à Hernandez.) Mais ne le contrarie donc pas ! (A Agénor.) Tiens, assieds−toi. (Il le fait asseoir sur un fauteuil. A Hernandez.) Vite ! un tabouret !
Hernandez, apportant un tabouret. − Pour la poitrine de Monsieur !
Martin. − Et un coussin sous la tête.
Hernandez prend un coussin du divan et le place derrière la tête d'Agénor.
Agénor, à Martin. − Oh ! tu es bon, toi ! Tu m'aimes !
Hernandez va s'asseoir sur le divan. Agénor est assis au milieu de la scène. Martin est debout, près de lui.
Martin. − Oui... oui... sois tranquille ! Comment te trouves−tu ?
Agénor. − Mal ! J'ai froid... je sens comme un faux frisson.
Martin, apercevant la fenêtre ouverte. − Parbleu ! on a laissé la fenêtre ouverte ! Quel est l'imbécile ? ... (A Hernandez.) Ferme la fenêtre.
Hernandez la ferme avec humeur et revient s'asseoir sur le divan.
Scène VII 990
Agénor. − Oh ! j'ai la bouche sèche... je boirais bien...
Martin. − Quoi ?
Agénor. − Je ne sais pas quoi. Rien ne me dit.
Martin. − Parle. Dans ta position, tu peux tout demander.
Agénor. − Eh bien, donne−moi un petit grappillon de raisin.
Martin. − Ah ! c'est qu'au commencement de juillet, il n'y a pas encore de raisin.
Agénor. − Alors, une pêche au sucre.
Martin. − Ah ! c'est qu'au commencement de juillet, il n'y a pas de pêches non plus.
Hernandez, à part. − Il n'a pas de chance, le condamné !
Martin. − Mais veux−tu du poulet... avec du tabac et un verre d'eau−de−vie... C'est ton droit !
Agénor. − De l'eau−de−vie ! Tu veux donc me tuer ?
Martin, vivement. − Non ! pas encore ! c'est trop tôt !
Agénor, poussant un cri. − Ah !
Martin. − Quoi ?
Agénor. − Allons, bien ! voilà l'intestin qui se prend !
Hernandez, à part, avec mépris. − Ah ! galette !
Agénor. − Non, ça se calme. Je me suis levé pour écrire à mon oncle.
Martin. − Ca va te fatiguer.
Agénor. − Approche−moi la table... Je vais essayer de tracer quelques lignes.