Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 21 sur 38 · partie 1/3

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Théâtre . 3

• Moi

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Moi 136 Personnages

Comédie en trois actes

Par Eugène Labiche et Edouard Martin

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre−Français, par les comédiens ordinaires de l'Empereur, le 21 mars 1864

 

Personnages

 

Acteurs qui ont créé les rôles

Dutrécy : MM. Regnier

De la Porcheraie : Got

Fourcinier : Talbot

Armand Bernier : Lafontaine

Aubin : Coquelin

Georges Fromental : Worms

Fromental : Barré

Cyprien : Seveste

German : Tronchet

Thérèse : Mlles Emilie Dubois

Madame de Verrières : Edile Riquer

La scène est à Paris, de nos jours. Premier et troisième acte, chez Dutrécy ; deuxième acte, chez Fromental.

 

Personnages 137 Acte I

Chez Dutrécy

 

Acte I 138 Scène première

Aubin, Germain, Cyprien ; puis Georges Fromental

 

Cyprien, à Germain. − Le calorifère est allumé ?

Germain. − Oui, depuis ce matin.

Cyprien. − Bon... Voyons le thermomètre... Seize degrés ; c'est le compte.

Georges, paraissant au fond. − M. Dutrécy ?

Cyprien. − C'est ici... mais Monsieur n'est pas visible...

Georges. − Et M. Armand Bernier, son neveu ?

Germain, étonné. − Son neveu !

Cyprien. − Nous ne connaissons pas ça.

Germain. − Monsieur n'a qu'une nièce : mademoiselle Thérèse, qui est en pension...

Georges. − Oui... je sais. (A part.) Armand n'est pas encore arrivé. (Haut.) A quelle heure M. Dutrécy reçoit−il ?

Cyprien. − Mais... vers midi.

Georges. − Très bien... (A part.) Mon père et ma soeur auront le temps de le voir... et aujourd'hui mon sort sera fixé.

Cyprien. − Si Monsieur veut laisser son nom ?

Georges. − C'est inutile... je reviendrai.

Il sort.

Germain. − Quel est ce monsieur ?

Cyprien. − Je le vois pour la première fois. (Regardant à sa montre.) Attention ! Monsieur ne va pas tarder à sonner.

Aubin, indiquant la droite. − Mais qu'est−ce qu'il fait par là, Monsieur ?

Cyprien. − Il fait de l'hydrothérapie.

Aubin. − Comment dites−vous ça ? de l'hydro...

 

Scène première 139

Cyprien. − C'est juste ! Un homme arrivé depuis hier du fond de la Bretagne..

Germain. − Et avec quels cheveux !

Cyprien, à Aubin, avec importance. − Mon ami, on appelle hydrothérapie un réservoir en zinc... sous lequel Monsieur se place naturellement ; quand il se trouve suffisamment arrosé, Monsieur donne un premier coup de sonnette... ce sera pour toi.

Aubin. − Pour moi ?

Cyprien. − Tu entreras et tu le frotteras avec un linge épais et dur comme une râpe, jusqu'à ce qu'il devienne tout rouge...

Germain. − C'est pour amener la réaction...

Cyprien. − Ensuite, Monsieur donne un second coup de sonnette.. c'est le tour de Germain.

Germain, montrant un plateau posé sur la table. − J'entre avec ceci... un verre de madère et deux biscuits... ça complète la réaction.

Aubin. − C'est bien arrangé, tout ça...

Cyprien. − Ah ! c'est que M. Dutrécy entend la vie ! ... Il sait se faire soigner, celui−là !

Aubin. − Il est peut−être d'une mauvaise santé ?

Cyprien. − Lui ? Il est frais ! il est rose ! ... mais aussi, quand un de ses cheveux se dérange, il appelle trois médecins en consultation.

On entend sonner à droite.

Germain. − Premier coup !

Cyprien. − C'est pour toi, Aubin ! ... va vite ! et ne ménage pas tes bras.

Aubin. − Ne craignez rien... j'ai servi les chevaux pendant cinq ans... je vais m'appliquer.

Il entre à droite.

Germain. − Quelle idée a eue Monsieur de prendre ce pataud ?

Cyprien. − Un paysan... c'est robuste, ça frotte plus longtemps. (On sonne à droite.) Deuxième coup !

Germain, prenant le plateau sur la table. − C'est pour le madère !

Il entre vivement à droite.

 

Scène première 140 Scène II

Cyprien, De La Porcheraie

 

De La Porcheraie, à la cantonade. − C'est bien... ne m'annoncez pas !

Il paraît.

Cyprien. − Monsieur de La Porcheraie.

De La Porcheraie. − Bonjour, Cyprien... Où est Dutrécy ?

Cyprien. − Monsieur est sous sa cascade.

De La Porcheraie. − Neuf heures et demie... C'est juste !

Cyprien. − Si Monsieur veut que je l'annonce ?

De La Porcheraie. − C'est inutile... je vais l'attendre... Ah ! vous n'auriez pas ici un plan du nouveau Paris ?

Cyprien. − Il y en a un tout ouvert sur le bureau de Monsieur.

De La Porcheraie, étonné. − Ouvert ?

Cyprien. − Monsieur l'a consulté plus d'une heure hier soir en rentrant.

De La Porcheraie, à part. − Tiens ! ... Est−ce qu'il aurait la même idée que moi ? Ce serait drôle. (Haut.) Allons, conduis−moi.

Cyprien. − Par ici, monsieur.

Tous deux entrent à gauche.

 

Scène II 141 Scène III

Aubin, puis Dutrécy ; puis Cyprien

 

Aubin, entrant. − Eh bien, il doit être content ! je l'ai frotté... Il me disait toujours : "Plus fort ! plus fort ! " J'avais peur de faire du dégât !

Dutrécy, entrant, le visage épanoui. − Ah ! je me sens bien, je me sens léger... les muscles sont souples, la peau fait ses fonctions. (Apercevant Aubin.) Ah ! te voilà... Approche, mon garçon !

Aubin, approchant. − Monsieur...

Dutrécy. − Mon ami, je suis content de toi... Tu ne frottes pas mal... Tu n'as pas encore les mouvements très réguliers... mais ça viendra ! Dis−moi... étais−je bien rouge... dans le dos ?

Aubin, pudiquement. − Ah ! monsieur... je n'ai pas regardé...

Dutrécy. − Une autre fois, tu me feras le plaisir de regarder... c'est très important... tout est là ! ... Eh bien, commences−tu à t'habituer un peu à Paris ?

Aubin. − Dame, je ne suis encore sorti qu'une fois pour aller vous chercher une voiture... (Fouillant à sa poche.) Alors, j'ai cinq sous à vous remettre...

Dutrécy. − Comment, cinq sous ?

Aubin. − C'est le cocher... quand je l'ai pris sous sa remise, il m'a dit : "Voilà vos cinq sous."

Dutrécy. − Et tu me les rends ?

Aubin. − Naturellement.

Dutrécy, à part. − C'est splendide ! Oh ! la Bretagne ! (Haut.) Mon ami... c'est très bien, ce que tu fais là... garde−les ! ... pour te faire couper les cheveux...

Aubin. − Si ça ne fait rien à Monsieur, je me les couperai moi−même...

Dutrécy. − Comme tu voudras... (A part.) Il a de l'ordre, de la probité. Tiens, une idée ! (Haut.) Aubin !

Aubin. − Monsieur ?

Dutrécy. − Je vais te donner une grande preuve de ma confiance... J'ai la coquetterie de ma cave ; jusqu'à présent, j'y suis toujours allé moi−même... C'est très imprudent, parce qu'on rentre, on a chaud, on change subitement de température... et paf ! une fluxion de poitrine... dont on peut mourir ! ... Mon ami, tu iras à ma place.

Aubin. − Si ça fait plaisir à Monsieur...

 

Scène III 142

Dutrécy, à part. − Superbe ! un autre aurait poussé un cri de joie... Oh ! la Bretagne ! (Haut.) Ah ! une recommandation pour le vin ! ... j'ai presque toujours quelque ami à déjeuner ou à dîner, le docteur me le recommande... on se presse moins et l'estomac y trouve son compte... Or, j'ai deux espèces de vin, écoute−moi bien : l'un porte un cachet rouge, c'est un cos. Destourmel, 1846, un vin bienfaisant... je le garde pour moi... l'autre, cachet vert, est un mâcon généreux... mais qui me réussit moins... Tu verseras du cachet vert à mes amis... quant au cachet rouge, tu n'en donneras qu'à moi... à moi seul... sans que cela paraisse, bien entendu.

Aubin. − Oui, monsieur.

Dutrécy. − Ce n'est pas pour la valeur... mais il ne m'en reste plus que soixante−deux bouteilles... Ainsi, c'est bien entendu...

Aubin. − Oui, monsieur : le bon pour vous et le mauvais pour vos amis.

Dutrécy. − Il n'est pas mauvais ! ... du 58... s'il était mauvais, je ne l'offrirais pas... il est un peu plus vert... c'est un vin d'invités...

Cyprien venant de gauche et parlant à la cantonade.

Cyprien. − Oui, monsieur... je vais le prévenir ! ...

Dutrécy. − Cyprien... A qui parlez−vous donc ?

Cyprien. − A M. de La Porcheraie, qui est dans votre cabinet...

Dutrécy. − Tiens ! il est là, ce cher ami ! ...pourquoi ne l'avez−vous pas fait entrer ?

Cyprien. − Il m'a demandé si Monsieur avait un plan du nouveau Paris...

Dutrécy, étonné. − Un plan ?

Cyprien. − Voici M. de La Porcheraie.

De La Porcheraie. − Bonjour, cher ami.

Dutrécy. − Bonjour ! ... (A part.) Est−ce qu'il aurait la même idée que moi ? ... ce ne serait pas drôle... (A Aubin et à Cyprien.) C'est bien... laissez−nous.

Aubin et Cyprien sortent par la droite.

 

Scène III 143 Scène IV

Dutrécy, de La Porcheraie ; puis Aubin

 

De La Porcheraie, s'asseyant. − Asseyez−vous donc.

Dutrécy. − Mais que faisiez−vous donc si matin dans ma bibliothèque ?

De La Porcheraie. − Je prenais un renseignement... Hier, à l'Opéra, j'étais avec vous dans votre loge, pendant le ballet...

Dutrécy. − Oui.

De La Porcheraie. − Vous regardiez se développer les danseuses, vous... Moi, j'écoutais...

Dutrécy, inquiet. − Ah ! la musique ?

De La Porcheraie. − Un monsieur placé dans la loge voisine et qui me semblait avoir toutes sortes de raisons pour être bien informé... Ce monsieur disait qu'on allait percer une nouvelle rue...

Dutrécy, vivement. − A Passy... dans le jardin du docteur Fourcinier ? ...

De La Porcheraie. − Tiens ! vous écoutiez aussi ? ce jardin a trois arpents...

Dutrécy, − Au moins !

De La Porcheraie. − Et si on pouvait acheter la maison avant que la nouvelle fût ébruitée... il y a là cent mille écus à gagner... Je songe à emmancher cette petite opération...

Dutrécy, vivement. − Ah ! permettez, j'y songe aussi.

De La Porcheraie. − Comment ! vous iriez sur mes brisées ? ...

Dutrécy. − Pardon ! c'est vous, au contraire... D'abord l'affaire m'appartient.

De La Porcheraie. − Pourquoi ?

Dutrécy. − C'est dans ma loge que vous avez appris la nouvelle.

De La Porcheraie. − Allons donc ! Il est tombé un mot dans mon oreille, et mon oreille ne fait pas partie de votre loge.

Dutrécy. − C'est tout au moins une question de convenances...

De La Porcheraie. − Oh ! pas de phrases ! ... Nous parlons affaires...

 

Scène IV 144

Dutrécy. − Cependant... voyons... écoutez−moi... vous ne pouvez pas agir ainsi... vous ! un ami de dix ans... auquel je serre la main tous les jours ! ...

De La Porcheraie. − Eh bien, est−ce que je ne vous la serre pas aussi, la main ? Une poignée de main... qu'est−ce que cela prouve ?

Dutrécy. − Comment ?

De La Porcheraie. − Que nous nous connaissons... un peu. Nous vivons de la même vie, nous sommes du même cercle, vous aimez ce qui est bon... j'aime ce qui est exquis. Nous avons les mêmes goûts... et probablement les mêmes vices...

Dutrécy. − Bien obligé !

De La Porcheraie. − Vous êtes riche, j'ai quarante mille livres de rente... Nous sommes certains que nous ne nous emprunterons jamais d'argent... donc, poignée de main !

Dutrécy. − A la bonne heure !

De La Porcheraie. − Mais, si vous partez de là pour croire que je vais sacrifier une magnifique affaire sur l'autel de l'amitié... non, je ne suis plus votre homme... je retire ma main !

Dutrécy, à part. − Il a raison, au fond ! (Haut.) Allons, mon cher, n'en parlons plus... Suivez l'affaire... portez−vous acquéreur...

De La Porcheraie. − Vous renoncez ?

Dutrécy. − Ah ! je ne dis pas cela !

De La Porcheraie. − Comment ?

Dutrécy. − Je me réserve le droit de vous faire concurrence... de surenchérir...

De La Porcheraie. − Eh bien, à la bonne heure ! voilà parler raison ! C'est sensé, ce que vous me dites là... Voyons... causons...

Dutrécy, s'asseyant. − Asseyez−vous donc.

De La Porcheraie. − Non, merci.

Dutrécy. − A votre aise.

De La Porcheraie. − Voyons... voulez−vous faire l'affaire ensemble ?

Dutrécy. − Franchement, j'aimerais mieux la faire tout seul.

De La Porcheraie. − Parbleu ! moi aussi ! ... Mais puisqu'il n'y a pas moyen...

Dutrécy. − C'est juste... allons ! j'accepte ! touchez là ! ..

De La Porcheraie. − Notre amitié se trouve d'accord avec notre intérêt... donc...

Scène IV 145

Ils se serrent la main.

Dutrécy. − Donc, poignée de main !

De La Porcheraie. − Poignée de main.

Dutrécy. − C'est étonnant comme nous nous entendons.

De La Porcheraie. − Nous sommes deux esprits justes... La première fois que je vous ai vu, je vous ai tout de suite apprécié... Nous étions dans un coupé de diligence...

Dutrécy. − Route de Toulouse... Il y avait encore des diligences dans ce temps−là...

De La Porcheraie. − Nous étions seuls... nous occupions chacun un coin.

Dutrécy. − Et votre sac de nuit était au milieu... ce qui me gênait passablement...

De La Porcheraie. − J'aime à étendre mes jambes... je suis comme vous... A un des relais, une dame monte... assez jolie pour le pays... vous ne bougez pas, vous fermez les yeux et vous gardez votre coin.

Dutrécy. − Vous aussi !

De La Porcheraie. − Moi ? parbleu ! Alors, je me suis dit : "Voilà un homme fort ! voilà un homme qui est dans le vrai ! " Et j'ai conçu pour vous une certaine estime.

Dutrécy. − Mon cher ami, vous vous trompez... je sais ce qu'on doit aux dames... mais j'étais souffrant... je dormais.

De La Porcheraie. − Allons donc ! moi, j'ai le courage de mon opinion ; si je n'ai pas cédé ma place à cette dame, c'est que j'étais très bien dans mon coin et que j'aurais été très mal au milieu !

Dutrécy. − Tenez, taisez−vous ! vous n'êtes qu'un égoïste !

De La Porcheraie. − Je crois que nous sommes un peu de la même famille...

Dutrécy. − Par exemple ! ... Je puis avoir des défauts... mais pas celui−là... je le trouve horrible !

De La Porcheraie. − Savez−vous la différence qu'il y a entre nous ? ... Vous, vous êtes un égoïste timide... un égoïste peint en rose... Moi, j'ai économisé les frais de peinture, j'ai conservé ma couleur naturelle.

Dutrécy, à part. − Il est atroce ! (Haut.) Vous déjeunez avec moi ? ...

De La Porcheraie. − Impossible ! j'ai accepté une autre invitation.

Dutrécy. − Eh bien, vous la manquerez... je vous en prie...

De La Porcheraie. − Voyous... franchement... qu'est−ce que vous avez pour déjeuner ?

Dutrécy. − Gourmand ! ... Un perdreau truffé ! ... bien rebondi !

De La Porcheraie. − Là−bas, il y a un salmis de bécasse... Après ? ...

Scène IV 146

Dutrécy. − Des asperges en branche... le 20 février !

De La Porcheraie. − Là−bas, des petits pois nouveaux... Je suis bien embarrassé.

Dutrécy. − Enfin, hier, en passant devant Chevet, j'ai aperçu un petit melon...

De La Porcheraie. − Tiens ! je n'en ai pas encore mangé de l'année... Je déjeune avec vous !

Dutrécy. − Alors, ce n'est pas pour moi... c'est pour le melon.

De La Porcheraie. − Soyons francs... Vous m'invitez, parce que ça vous ennuie de déjeuner seul...

Dutrécy, s'oubliant. − Oui... (Se reprenant.) C'est−à−dire non...

De La Porcheraie. − Moi, j'accepte... parce que votre déjeuner est le meilleur...

Dutrécy. − Il est gentil ! (Il sonne. Aubin paraît.) Mettez un couvert de plus et dites qu'on serve à l'heure.

De La Porcheraie, lorgnant Aubin. − Où diable avez−vous été décrocher ce valet de chambre ?

Dutrécy. − Il est bien, n'est−ce pas ? C'est un Breton... un garçon honnête... dévoué... ça tient à la race.

De La Porcheraie. − Je m'en suis offert un autrefois... un coeur d'or ! ... malheureusement, il mettait mes bottes... c'est ennuyeux d'avoir un Breton dans ses bottes...

Aubin, à Dutrécy. − Monsieur... j'ai dans ma poche une lettre pour vous...

Dutrécy. − Eh bien, donne−la !

Aubin, la tirant de sa poche. − La voilà !

Dutrécy. − C'est bien... Le déjeuner à l'heure... (Aubin sort. Ouvrant la lettre.) Ah ! c'est d'Armand...

De La Porcheraie. − Votre neveu...

Dutrécy. − Un enfant que j'ai élevé... car j'élève des enfants, moi... pour un égoïste... ce n'est pas mal. Tiens, il est au Brésil.

De La Porcheraie. − Vous ne le saviez pas ? ...

Dutrécy. − Ma foi, non ! ... les marins, on ne sait jamais où ils sont. (Lisant.) "Mon cher oncle, je vous écris sur le lit d'un de mes amis atteint de la fièvre jaune..." (Cessant de lire et éloignant la lettre.) Mon ami, je ne sais pas ce qu'il y a dans mon lorgnon... faites−moi donc le plaisir de continuer.

Il lui offre la lettre.

De La Porcheraie, la prenant. − Il n'y a rien à craindre... on les passe dans du vinaigre... (Lisant.) "Atteint de la fièvre jaune... Je suis seul à le soigner, c'est vous dire que j'irai jusqu'au bout."

Dutrécy. − L'imprudent !

Scène IV 147

De La Porcheraie. − L'imbécile. (Lisant.) "Je ne sais quel sort m'attend... Si je ne vous revois pas... recevez mes remerciements pour les soins que vous avez pris de mon enfance et pour l'amitié que vous m'avez toujours témoignée."

Dutrécy. − Ah ! oui, pauvre garçon !

De La Porcheraie, lisant. − "Dites à ma petite cousine Thérèse que mon dernier souvenir sera pour elle."

Dutrécy. − La date ? la date de cette lettre ?

De La Porcheraie. − "A bord du navire brésilien la Fiorina, 25 septembre."

Dutrécy. − Cinq mois ! ...

De La Porcheraie, lui rendant la lettre. − Dans du vinaigre !

Dutrécy. − Et pas de nouvelles depuis ! C'est fini, je ne le reverrai plus ! ...

De La Porcheraie. − Oh ! qui sait ?

Dutrécy. − Je vous dis que je ne le reverrai plus ! c'est affreux !

De La Porcheraie, à part. − Il va se croire obligé de pleurer... je regrette de ne pas avoir choisi l'autre déjeuner...

Dutrécy. − Un enfant dont je me suis toujours occupé... un enfant qui... Il devait me rapporter des cigares de la Havane ! ...

De La Porcheraie. − Oh ! la régie en vend d'excellents ! ...

Dutrécy. − Cela me fait une peine...

De La Porcheraie, prenant son chapeau. − Allons ! vous êtes dans le chagrin... décidément je ne déjeunerai pas avec vous.

Dutrécy. − Comment ! vous me quittez ?

De La Porcheraie. − Je reviendrai tantôt... les grandes douleurs demandent à rester seules ! ... Adieu ! ...

 

Scène IV 148 Scène V

Les Mêmes, Cyprien ; puis Fourcinier

 

Cyprien. − Monsieur... le docteur Fourcinier est au salon.

De La Porcheraie. − Fourcinier !

Dutrécy, vivement. − Le jardin ! Faites entrer. (Cyprien sort.) Ne vous en allez pas ! ...

De La Porcheraie. − Non... il vaut mieux que vous restiez seul avec le docteur... vous lui parlerez négligemment de son jardin, cela le distraira... puis on a confiance dans un homme sensible... Vous lui démontrerez que c'est un mauvais bien...

Dutrécy. − Oui... des impôts et pas de revenu !

De La Porcheraie. − Pour le reste, fiez−vous à moi... Silence ! le voici...

Fourcinier, paraît. − Messieurs !

Dutrécy. − Eh ! c'est le docteur !

De La Porcheraie. − Bonjour, docteur !

Dutrécy. − Quel bon vent vous amène ?

Fourcinier. − C'est aujourd'hui mercredi... Est−ce que je ne viens pas tous les mercredis constater l'état de votre santé ?

Dutrécy. − C'est juste. Je ne pensais pas au mercredi.

Fourcinier. − Comment allons−nous ?

Dutrécy. − Pas trop mal.

De La Porcheraie. − Vous êtes en consultation... je vous laisse... Ah ! docteur, j'aurai aussi à vous consulter, l'estomac ne va pas.

Fourcinier. − Pléthore... causée par une alimentation trop substantielle...

De La Porcheraie. − Quel coup d'oeil ! Je vous attendrai aujourd'hui chez moi ?

Fourcinier. − A quatre heures ?

De La Porcheraie. − A quatre heures ! (Bas à Dutrécy.) Si vous jouez bien, la partie est à nous.

Dutrécy, bas. − Soyez tranquille !

Scène V 149

De La Porcheraie, sortant. − A quatre heures.

 

Scène V 150 Scène VI

Dutrécy, Fourcinier ; puis Aubin

 

Fourcinier. − Voyons... le pouls est bon... la main est fraîche... l'oeil est vif.. Vous n'avez rien à me dire... A mercredi !

Dutrécy. − Attendez donc ! cela ne peut pas compter pour une visite ! ... (A part.) Et le jardin !

Fourcinier. − A propos, avez−vous reçu celle de Fromental et de madame de Verrières ?

Dutrécy. − Non... Fromental... un barbiste ! ... Nous nous sommes rencontrés deux ou trois fois depuis notre sortie du collège... mais nous ne nous voyons pas... Que peut−il me vouloir ?

Fourcinier. − Il vous le dira lui−même... Aujourd'hui, je suis pressé. (Voyant entrer Aubin avec un plateau servi.) Tenez, voici votre déjeuner... Je vous laisse.

Dutrécy. − Voyons, docteur... Sans façon, déjeunez avec moi.

Fourcinier. − Oh ! non ! moi, je ne déjeune pas... une tasse de thé en courant...

Dutrécy, découvrant un plat. − Docteur, tenez, regardez−moi ça...

Fourcinier. − C'est un perdreau.

Dutrécy. − Truffé ! ...

Fourcinier, hésitant. − C'est que... on m'attend... (Regardant à sa montre.) Voyons... je ne puis vous donner que cinq minutes...

Dutrécy, à part. − Ca me suffit... je le tiens ! (Haut.) Asseyons−nous.

Ils prennent place à table.

Fourcinier. − Et mettons les bouchées doubles.

Dutrécy. − Docteur... voici le printemps... tout le monde me conseille la campagne... Qu'est−ce que vous en pensez ?

Fourcinier, mangeant très vite. − Bonne chose ! très bonne chose !

Dutrécy. − On m'a parlé d'Auteuil... ou de Passy...

Fourcinier. − Choisissez Passy... c'est mieux exposé.

Dutrécy, à part. − Naturellement. (Haut.) Est−ce que c'est un joli endroit ?

 

Scène VI 151

Fourcinier. − Oh ! charmant ! charmant ! Ca gagne tous les jours... les terrains y prennent une valeur... (A Aubin.) Donnez−moi à boire.

Aubin, bas à Dutrécy. − Monsieur... je ne me souviens plus... Est−ce le cachet vert qui est pour lui ?

Dutrécy, bas. − Oui, le vert !

Aubin, qui tient deux bouteilles, met la bouteille au cachet rouge sous son bras et verse du cachet vert au docteur.

Fourcinier. − Merci... (Il boit et fait une légère grimace. Il aperçoit Aubin qui met le cachet vert sous son bras et verse du cachet rouge à Dutrécy. A part.) Tiens ! chacun sa bouteille !

Dutrécy, à part, après avoir bu. − C'est étonnant comme ce vin−là me réussit ! (Haut.) Docteur, vous ne buvez pas... (A Aubin.) Verse donc !

Aubin reprend le cachet vert qui est sous son bras et se dispose à en verser à Fourcinier.

Fourcinier, l'arrêtant. − Non ! pas celle−là... (Indiquant le cachet rouge.) L'autre !

Aubin, à Dutrécy. − Monsieur, faut−il ?

Dutrécy. − Certainement... (A Fourcinier.) Mais vous n'aimerez pas ça.

Fourcinier. − Donnez toujours.

Dutrécy. − C'est le vin que vous m'avez dit de prendre avec une infusion de quinquina...

Fourcinier, déguste lentement le vin de la bouteille au cachet rouge et dit à Aubin : − Mon ami, à l'avenir, tu me serviras toujours du vin de quinquina.

Dutrécy. − Ah !

Fourcinier.− Bien préparé.

Dutrécy. − Alors, vous me conseillez de choisir Passy ? ...

Fourcinier. − Certainement ! ... c'est un bosquet... une corbeille de fleurs...

Dutrécy. − J'hésitais, parce que... il est fortement question d'y établir un abattoir central...

Fourcinier, cessant de manger. − Comment ! un abattoir ?

Dutrécy. − C'est une société sérieuse... on m'a offert de prendre des actions...

Fourcinier. − Mais où ça ? dans quel quartier ?

Dutrécy, ayant l'air de chercher. − Attendez donc... rue... rue des Dames, je crois...

Fourcinier. − Juste ! ... c'est là qu'est mon terrain !

 

Scène VI 152

Dutrécy. − Vous avez un terrain par là ?

Fourcinier. − Trois arpents...

Dutrécy. − L'abattoir occupera le n° 9.

Fourcinier. − Moi, j'ai le 10...

Dutrécy. − Alors, c'est en face... ça ne vous fera aucun tort.

Fourcinier. − Aucun ! aucun !

Dutrécy. − Seulement, c'est ennuyeux d'entendre tuer les boeufs... pour les dames ! ... et puis l'été... il y a des miasmes ! ...

Fourcinier, vivement. − Ce n'est pas malsain !

Il se lève.

Dutrécy. − Vous ne prenez pas d'asperges !

Fourcinier. − Merci... j'ai fini. (A part.) Un abattoir !

Dutrécy, à part. − Il est touché !

Fourcinier, prenant son chapeau. − Excusez−moi ! j'avais oublié... je n'ai vraiment pas le temps.

Dutrécy. − Oui... vos malades... c'est sacré.

Fourcinier. − Précisément... (A part.) Je cours à la Ville... j'ai un client dans les bureaux.

Cyprien, paraissant. − Madame de Verrières et M. Fromental demandent si Monsieur veut bien les recevoir ?

Dutrécy, vivement. − Attendez ! je ne sais pas si j'y suis...

Fourcinier. − Comment ?

Dutrécy. − Des solliciteurs ! ... vous ne le devinez pas ! ...

Fourcinier. − Fromental !

Dutrécy. − Voyez−vous, il y a une calamité dans ma famille... c'est un arrière petit−cousin qu'on a eu la mauvaise pensée de nommer secrétaire général... alors, on se figure que je vais caser tous les barbistes ! ...

Fourcinier. − Mais vous n'y êtes pas... la demande de Fromental ne vous coûtera ni un pas ni une démarche...

Dutrécy. − Ah ! vous en êtes bien sûr ?

Fourcinier. − Très sûr !

Scène VI 153

Dutrécy. − Mais, dans un pareil costume, je ne sais si je puis recevoir.

Fourcinier. − Rassurez−vous, on est prévenu... je vous ai fait malade...

Dutrécy. − Merci... Priez d'entrer...

Fourcinier. − Je ne veux pas les rencontrer... cela me retarderait... (Indiquant une porte sur le côté.) Je passe par là.

Dutrécy. − Attendez donc ! dites−moi au moins ce qu'ils me veulent.

Fourcinier. − Puisque vous voulez le savoir, il s'agit d'un mariage.

Dutrécy. − Pour Moi ?

Fourcinier. − Pour votre nièce.

Dutrécy. − Quelle nièce ?

Fourcinier. − Parbleu ! vous n'en avez qu'une... Thérèse... qui est en pension.

Dutrécy. − Ah ! c'est juste ! chère enfant ! ...

Fourcinier. − Il l'avait oubliée ! quel homme ! ...

Il sort par le côté.

 

Scène VI 154 Scène VII

Dutrécy, Aubin ; puis Fromental et Madame de Verrières ; puis de La Porcheraie

 

Dutrécy, seul. − Un mariage ! Voilà les ennuis de la famille qui vont commencer... Mon déjeuner interrompu... cela me coupe l'appétit... Range ça... Les entrevues ! ... les présentations... D'abord, si ça se fait, je veux que ça se fasse tout de suite.

Fromental et madame de Verrières paraissent au fond, introduits par Cyprien, qui sort.

Fromental. − Mon cher condisciple... depuis longtemps j'avais hâte de venir vous serrer la main.

Dutrécy. − Ce cher Fromental !

Ils se serrent la main.

Fromental. − Permettez−moi de vous présenter ma fille... veuve du colonel de Verrières.

Dutrécy, saluant. − Madame, le docteur m'a dit que vous étiez prévenue... tenue de malade... Veuillez prendre la peine de vous asseoir...

Aubin offre des sièges et sort.

Fromental. − Mon cher condisciple, nous ne nous voyons pas assez souvent...

Dutrécy. − C'est vrai ; nous nous rencontrons tous les dix ou quinze ans.

Fromental. − C'est un peu votre faute... vous ne venez jamais à notre banquet de Sainte−Barbe...

Dutrécy. − Oh ! vous savez... ces banquets−là...

Fromental. − Sont pleins de cordialité... on y lit des vers.

Madame de Verrières. − Mon père...

Fromental. − C'est juste... J'arrive au but de notre visite... Mon cher condisciple... j'ai un fils... barbiste ! comme nous ! ... Georges... c'est son nom, est arrivé hier d'Amérique... Il avait entrepris ce voyage pour visiter les correspondants de notre maison de banque... et je puis dire qu'il a réussi au−delà de nos espérances... Il est fort intelligent en affaires...

Madame de Verrières. − Et ce qui vaut mieux, c'est un garçon de coeur... de relations sûres et honnêtes...

Fromental. − Bref, avant son départ, il avait distingué mademoiselle Thérèse, votre nièce.

Dutrécy. − Vraiment ? ... mais où a−t−il pu la voir ? ... elle ne quitte jamais sa pension ! ...

 

Scène VII 155

Madame de Verrières. − Chez une de nos amies communes, madame de Puysole, que vous aviez autorisée à faire sortir Thérèse les jours de fête.

Dutrécy. − En effet... moi, je ne pouvais pas m'en charger... Un garçon...

Fromental. − Nous venons vous demander... franchement... si vous n'avez pas d'objections à élever contre une union que, mes enfants et moi, nous désirons depuis longtemps...

Dutrécy. − Mon Dieu ! ... vous me prenez un peu au dépourvu... J'aime beaucoup Thérèse... et je ne vous cache pas que l'idée de cette séparation... Cependant, si votre fils parvient à lui plaire...

Madame de Verrières. − Oh ! je crois que nous n'aurons pas de résistance de côté−là.

Fromental. − La position de Georges est belle... Il est intéressé pour un tiers dans mes opérations... De plus, je lui donne quatre cent mille francs.

Dutrécy. − Thérèse a de son côté...

Fromental. − Trois cent vingt−huit mille francs... je le sais...

Dutrécy, étonné. − Comment ?

Fromental. − Nous avons le même notaire... Frémicourt... C'est un barbiste ! ...

Dutrécy. − Ah ! très bien ! ...

Madame de Verrières. − Mon frère, monsieur, désire vivement vous être présenté... Si vous voulez nous permettre de revenir...

Dutrécy. − Quand il vous plaira... l'entrevue peut avoir lieu aujourd'hui même...

Fromental. − Aujourd'hui ? ...

Madame de Verrières. − Vers trois heures, cela vous convient−il ? ...

Dutrécy. − Très bien ! ... (Se ravisant.) Ah ! diable ! ... c'est que... il faut que j'aille chercher Thérèse à sa pension... et elle est loin... sa pension...

Madame de Verrières. − Ne vous inquiétez pas de cela... Madame de Puysole est autorisée à la faire sortir... Elle ira la prendre de votre part et vous l'amènera...

Dutrécy. − Parfait ! ... c'est parfait ! ... Alors, je pense que ce mariage pourra marcher très vite.

Madame de Verrières. − Ce n'est pas mon frère qui apportera des retards.

Dutrécy. − Ni moi... parce que, quand une chose est décidée... et puis je ne peux pas garder une jeune fille chez moi... vous comprenez... un garçon ! ...

Madame de Verrières. − Il faut toujours bien compter quinze jours.

Fromental. − Mettons un mois.

Scène VII 156

Dutrécy. − Pourquoi, un mois ? ...

Fromental. − Le temps de faire les publications...

Dutrécy. − Ah ! oui... les publications... Il faudra se promener dans les mairies...

Madame de Verrières, vivement. − Mon père se charge des démarches...

Dutrécy. − Parfait ! ... c'est parfait ! ...

Fromental. − Nous aurons ensuite à nous occuper d'un appartement...

Dutrécy. − Oui... un appartement.

Madame de Verrières, vivement. − J'en connais un délicieux... à notre porte... rue de Provence...

Fromental. − Il faudra le meubler...

Madame de Verrières. − J'ai un tapissier qui passe les nuits...

Fromental. − Enfin, nous aurons à acheter la corbeille, le trousseau...

Madame de Verrières. − Cela me regarde...

Dutrécy. − Parfait ! ... c'est parfait ! ... Au surplus, madame, si vous avez besoin de moi... je ne connais rien à tout cela... mais je me mets à votre disposition...

De La Porcheraie, entrant par le fond. − Ouf ! ... j'arrive de Passy ! ...

Fromental. − Monsieur de La Porcheraie...

De La Porcheraie, entrant. − Monsieur... madame... C'est une bonne fortune pour moi de vous rencontrer ! ... (Bas à Dutrécy.) Renvoyez−les... j'ai à vous parler de notre affaire...

Dutrécy, à Fromental. − Allons ! ... voilà qui est convenu... nous nous sommes distribué le travail...

Fromental, saluant. − Mon cher condisciple... à trois heures !

Dutrécy. − A trois heures... Quant à ce qui me concerne... je serais prêt... (Saluant madame de Verrières.) Madame...

Il les accompagne jusqu'à la porte du fond. Fromental et madame de Verrières sortent.

 

Scène VII 157 Scène VIII

Dutrécy, De La Porcheraie ; puis Armand Bernier

 

Dutrécy, revenant, à de La Porcheraie. − Eh bien ? ...

De La Porcheraie. − J'ai vu le jardin... superbe ! ... Et Fourcinier ? ... que lui avez−vous dit ?

Dutrécy. − Je l'ai anéanti... Je lui ai fait espérer la construction d'un abattoir en face de sa grille d'honneur...

De La Porcheraie. − Ah ! voyez−vous ça... Il faudra que nous passions un petit écrit pour régler nos conditions...

Dutrécy. − Je comptais vous le demander aussi.

De La Porcheraie, déroulant un papier. − Naturellement... je me suis fait accompagner d'un géomètre et nous avons levé le plan du jardin....

Dutrécy. − Déjà ? ...

De La Porcheraie. − Regardez−moi ça...

Dutrécy. − Voyons la façade... c'est important...

De La Porcheraie. − Trois cent vingt−cinq mètres... Nous ouvrirons une rue au milieu et nous construirons des hôtels à droite et à gauche... Attendez ! ... j'ai un crayon... je vais les marquer...

Il va s'asseoir à une table.

Aubin, entrant. − Monsieur... c'est une voiture qui s'arrête à la porte...

Dutrécy. − Qu'est−ce que ça me fait ? ... je n'y suis pas ! ...

Aubin, regardant par la fenêtre. − Avec des malles ! ...

Dutrécy. − Des malles ! ... Je n'attends personne ! ...

Armand, paraissant au fond. − Pas même moi ? ...

Dutrécy. − Armand ! ... (S'arrêtant au moment de l'embrasser.) Tu es guéri, au moins ? ...

De La Porcheraie, à part. − Cri du coeur ! ...

Armand. − Je n'ai pas même été malade... (Ils s'embrassent.) La fièvre jaune n'a pas voulu de moi ! ... et l'ami que j'ai soigné a débarqué avec moi, il y a deux jours, à Saint−Nazaire...

 

Scène VIII 158

Dutrécy. − Ah ! tu ne peux te figurer l'inquiétude, le chagrin... Tu ne me rapportes pas de cigares ? ...

Armand. − Si, et de fameux ! ... Des cigares de planteur... J'en ai six caisses ! ...

Dutrécy, indiquant de La Porcheraie. − Chut ! ... plus bas...

Armand, bas. − Il n'a pas entendu. (Haut.) Monsieur de La Porcheraie...

De La Porcheraie. − Bonjour, Armand... (Ils se serrent la main.) Vous pouvez vous vanter de nous avoir fait peur ! ... (Regardant le plan.) Vous permettez ? ...

Armand. − Mon oncle, je vous demanderai l'hospitalité pour quelque temps ?

Dutrécy. − Tu as obtenu un congé ? ...

Armand. − Non, j'ai donné ma démission...

Dutrécy. − Comment ? ...

Armand. − Vous savez que j'avais pris du service sur un navire brésilien... Un matin, comme je vous l'ai écrit, on constate à bord un cas de fièvre jaune... le capitaine tient conseil et décide que le passager malade sera déposé sur la première plage que l'on rencontrera...

De La Porcheraie. − Comme je comprends ce capitaine ! ...

Armand. − J'étais indigné... je protestai... mais vainement... A la vue de ce malheureux qu'on descendait dans le canot, comme dans un cercueil... je ne pus me contenir... je rendis mes épaulettes et je le suivis ! ...

Aubin, qui range la table au fond, à part. − Ah ! c'est bien, ça ! ...

Dutrécy. − Comment ! tu as fait cela, toi ? ...

De La Porcheraie, à Dutrécy. − Si c'est comme cela que vous élevez les enfants ! ...

Dutrécy. − Mais c'est absurde ! ... donner sa démission pour s'accrocher à un homme qui a la fièvre jaune ! ...

Armand. − Il fallait donc l'abandonner, seul, sans secours, dans un pays inconnu ? ... un compatriote ? ... car je ne vous l'ai pas dit : c'était un Français ! ...

Dutrécy. − Parbleu ! c'est bien rare ! ... Tu en aurais retrouvé d'autres... Il n'en manque pas de Français ! ...

De La Porcheraie. − Armand, vous nous faites de la peine ! ...

Armand. − Moi ? ...

De La Porcheraie. − Mon ami, laissez−moi vous le dire, vous êtes sur une pente déplorable... la pente du sacrifice qui illustra don Quichotte...

Armand. − Vous en eussiez fait autant à ma place ! ...

Scène VIII 159

De La Porcheraie. − Oh ! non ! ...

Dutrécy. − Je réponds de lui ! ...

De La Porcheraie. − Dans les circonstance suprêmes, je songe à moi ! _

Armand. − Comment ? ...

De La Porcheraie. − A ce joli petit moi... qui est tout notre univers...

Armand. − Qu'est−ce que c'est que votre moi ? ...

De La Porcheraie. − Mais c'est un composé de tous les organes qui peuvent m'apporter une jouissance...

Aubin, à part, écoutant. − Il s'exprime bien, l'ami de Monsieur...

De La Porcheraie. − C'est ma bouche... quand elle savoure une truffe moelleuse, mes yeux lorsqu'ils se reposent sur une jolie femme...

Aubin, à part, se passionnant. − Oh ! oh !

De La Porcheraie. − Mon oreille... quand elle m'apporte l'écho d'une musique... digestive et peu savante...

Armand. − Eh bien ! ... et le coeur ? ...

De La Porcheraie. − Oh ! le coeur n'est pas de la maison... c'est un invité... un noble étranger qu'il est impossible de jeter à la porte, malheureusement... mais qu'il faut rigoureusement surveiller, sans quoi il nous ôte le pain de la bouche et jette, par toutes les fenêtres, notre argenterie aux passants.

Armand. − Mon oncle, vous ne dites rien ? ...

Dutrécy. − Moi ? ... je suis indigné ! ... Quand tu me parleras du coeur... je serai toujours avec toi... contre de La Porcheraie... Oui, le coeur est un noble organe... un présent du Ciel ! ... Nous devons le laisser régner...

De La Porcheraie. − Mais pas gouverner ! ...

Dutrécy. − C'est un roi constitutionnel... (A Armand.) Vois−tu, dans ce monde... il ne faut pas être égoïste ! ... mais il faut penser à soi, à sa fortune, à son bien−être... les autres n'y penseront pas pour toi, d'abord...

Aubin, à part. − Il a raison, Monsieur...

Dutrécy. − Retiens bien cette maxime d'un sage... toute la science de la vie est là : On n'a pas trop de soi pour penser à soi ! ...

Aubin, à part. − Tiens ! ... il reste du cachet rouge ! ... Monsieur a raison : On n'a pas trop de soi pour penser à moi !

Il cache la bouteille sous son habit et disparaît.

Scène VIII 160

Armand. − Alors, si je vous comprends bien, vous faites de l'homme, de l'individu, une espèce de fort blindé et cuirassé, sur la porte duquel vous écrivez Moi ! ... moi seul ! ... Eh bien, nous autres, marins, c'est d'un autre oeil que nous voyons les choses... Vous dites : moi... Nous disons : nous... De tous nos organes (je prends votre mot), celui que nous estimons le plus, c'est le coeur ! ... Et ce n'est pas un hôte que nous surveillons... mais un maître auquel nous sommes fiers d'obéir ! ... C'est ce maître qui nous enseigne la religion du dévouement, qui nous dit que Dieu ne nous a créés faibles que pour nous forcer à nous rapprocher, à nous aimer, à nous secourir ! ...

Dutrécy. − Oui... en mer, je ne dis pas ! ...

Armand. − Mais, mon oncle, les sauvages... les sauvages eux−mêmes, ont la conscience de cette solidarité humaine...

Dutrécy. − Les sauvages ? ...

Armand. − Oui... jugez−en ! C'est au milieu d'eux que nous avons été débarqués, mon cher malade et moi... Accueillis d'abord avec défiance, quand ils virent que l'un de nous souffrait, poussés par la sainte loi de la compassion, ils s'approchèrent, ils vinrent à nous, ils nous ouvrirent leurs cabanes ! ...

De La Porcheraie. − Mais c'est une page des Incas ! ...

Armand. − Lorsque plus tard, enfin, je voulus remercier le chef de cette petite tribu...

De La Porcheraie. − Le cacique ! ...

Armand. − Il me répondit : "L'homme se doit à l'homme ; autrefois, nous vivions isolés et nous dormions sous le ciel. Un jour, l'un de nous voulut se bâtir une cabane..."

De La Porcheraie. − La chaumière indienne ! ...

Armand. − "Il abattit un chêne ; quand le chêne fut à terre, il s'aperçut qu'il était trop faible pour le soulever ; un autre homme passa, il l'appela et lui dit : − Aide−moi ; porte mon arbre... je porterai le tien ! ..."

De La Porcheraie. − Et la Société immobilière fut fondée... Capital social : un arbre ! ...

Dutrécy. − Vous direz ce que vous voudrez... je trouve cet apologue très beau... et j'ajoute que tous les hommes sont frères ! ...

De La Porcheraie, à part. − Nous allons le voir conclure.

Dutrécy. − Chacun, ici−bas, doit porter l'arbre de son voisin... oui ! ...

De La Porcheraie. − Dites donc, je trouve cinq hôtels à gauche et quatre à droite...

Dutrécy. − Pourquoi pas cinq de chaque côté ? ...

De La Porcheraie. − Cela manquerait d'air... ce serait malsain ! ...

Dutrécy, étonné. − Malsain ? ... puisque c'est pour vendre ! ...

 

Scène VIII 161

De La Porcheraie, à part. − Voilà ! ... il lâche son arbre ! ...

Dutrécy. − Oui, l'humanité est une grande forêt... dont chaque arbre... n'est−ce pas votre avis ? ...

De La Porcheraie. − Moi, je n'ai pas de forêt, je n'ai que du trois pour cent !

Dutrécy. − La Porcheraie, respectez mes convictions ! ...

De La Porcheraie. − Je vais chercher une règle, un compas... (A Armand.) Sans rancune ! ... On vous pardonne parce que vous rapportez des cigares ! ...

Dutrécy, à part. − Il a entendu ! ...

Armand. − Moqueur implacable ! ...

De La Porcheraie. − Excusez−moi... mais elle est si drôle, votre petite histoire de sauvages... Et vous venez nous conter ça à Paris, à l'heure de la Bourse ! ... Tenez, vous êtes un libertin... vous avez le libertinage de la fraternité.

Il entre à droite.

Armand. − Et vous, monsieur de La Porcheraie, la sobriété du dévouement ! ...

 

Scène VIII 162 Scène IX

Armand, Dutrécy

 

Dutrécy. − Bien répondu ! ... je l'avais sur les lèvres !

Armand. − Maintenant, nous sommes seuls, donnez−moi des nouvelles de ma cousine ?

Dutrécy. − Thérèse ? ... Elle va bien !

Armand. − Elle doit être bien grande, bien belle... depuis trois ans que je ne l'ai vue ! ... Elle avait seize ans quand je suis parti... c'était une enfant... mais quel charme déjà dans sa personne ! ... quelle gravité douce ! quelle mélancolie dans ses yeux ! ...

Dutrécy. − Elle n'est pas mal... Tu vas la voir ! ...

Armand. − Comment ? ...

Dutrécy. − Aujourd'hui même... je la retire de pension !

Armand. − Vous la retirez... pour toujours ? ...

Dutrécy. − Pour toujours ! ... je vais la marier...

Armand, ému. − Marier Thérèse ? ... à qui ? ...

Dutrécy. − A un jeune homme charmant... plein de coeur... qui arrive d'Amérique...

Armand, avec joie. − Ah ! mon Dieu ! ... est−il possible ! ... ce jeune homme ! ...

Dutrécy. − Ce jeune homme pense à Thérèse depuis longtemps... et je crois que Thérèse, de son côté... Ah ! tu ne t'attendais pas à cette nouvelle−là ? ...

Armand. − Je vous avoue... (A part.) Moi qui l'accusais d'indifférence... d'égoïsme ! ... cher oncle ! ... il pensait à mon bonheur ! ... c'est un rêve ! ...

Dutrécy. − Qu'as−tu donc ? ...

Armand. − Rien ! ... c'est la joie... j'aime tant Thérèse ! ...

Dutrécy. − Elle t'aime bien aussi, va...

 

Scène IX 163 Scène X

Les Mêmes, Aubin

 

Aubin, entrant. Il porte des malles et six caisses de cigares. − Voilà les bagages de Monsieur... (A part.) Ouf ! ... c'est égal, la maison est lourde ! ...

Armand. − C'est bien ! ... Porte cela dans ma chambre...

Aubin. − C'est que... il vient d'en arriver d'autres...

Dutrécy. − Comment ? ...

Aubin. − Oui... une demoiselle amenée par une dame... avec une grande caisse...

Armand. − C'est Thérèse ! ...

Dutrécy. − Ma nièce ! ...

Armand. − Quel bonheur ! ... Je cours la recevoir ! ...

Aubin, à Armand. − Mais il y a aussi un jeune homme qui est déjà venu ce matin ; il vous attend dans votre chambre...

Armand. − Un jeune homme ? ... Je ne peux pas le voir en ce moment... ma cousine arrive... Son nom ? ...

Aubin. − M. Georges ! ...

Il sort.

Armand. − Georges ? ... c'est lui, mon oncle ! ...

Dutrécy. − Qui, lui ? ...

Armand. − L'ami que j'ai sauvé !

Dutrécy. − Eh bien... va le recevoir...

Armand. − Mais ? ma cousine...

Dutrécy. − Tu as le temps de la voir, ta cousine, puisque je la garde ici...

Armand. − Vous avez raison... je cours embrasser Georges... et je reviens... Il semble qu'il arrive tout juste pour être témoin de mon bonheur ! ...

Il sort.

Scène X 164

Dutrécy, à Aubin, qui rentre. − Toi, descends chercher les malles de ma nièce...

Aubin. − Encore des malles ? ... (A Part.) Quelle maison ! ... le matin, je frotte Monsieur ; à midi, je frotte le salon... et maintenant on me fait monter des malles... Je finirai par tomber malade... et dame ! ... comme dit très bien Monsieur... on n'a pas trop de soi...

Dutrécy. − Eh bien... tu ne m'entends pas ? ...

Aubin. − Si, monsieur... (A part.) C'est trop ! ... ça ne peut pas durer comme ça ! ...

Il sort au moment où Thérèse paraît.

 

Scène X 165 Scène XI

Dutrécy, Thérèse ; puis Armand

 

Thérèse. − Bonjour, mon oncle ! ...

Dutrécy, l'embrassant. − Bonjour... bonjour... Seule ? ...

Thérèse. − Madame de Puysole n a pas voulu monter... Ah ! si vous saviez, mon petit oncle, comme c'est bon de sortir de pension ! ...

Dutrécy, l'embrassant. − Oui, oui... je comprends ! ... (A part.) Soyons le meilleur des oncles... c'est pour quinze jours.

Thérèse. − Je ne retournerai donc plus chez mademoiselle Pinta ? ...

Dutrécy. − Non ! ...

Thérèse. − Quel bonheur ! ...

Dutrécy. − Pour te marier, il faut bien te faire voir...

Continuer : partie 2 sur 3