Théâtre . 3
• Les Trente Millions de Gladiator
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Les Trente Millions de Gladiator 852 Personnages
Comédie−Vaudeville en quatre actes
Par Eugène Labiche et Philippe Gille
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 22 janvier 1875
Personnages
Acteurs qui ont créé les rôles
Eusèbe Potasse : MM. Dupuis
Jean des Arcis : Christian
Sir Richard Gladiator : Berthelier
Pepitt : Léonce
Gredane, dentiste : Baron
Bigouret, pharmacien : Schey
Adolphe, coiffeur : Monty
Un nègre : Bordier
Un spectateur : Videix
Suzanne de la Bondrée : Mmes Céline Montaland
Madame Gredane : Aline Duval
Bathilde : Abadie
Agnès de Rosenval : Schewska
Juliette, femme de chambre de Suzanne : Duguercy
Blanquette, femme de chambre de madame Gredane : M. Pera
Un Garçon de café
Un Marchand de billets
Invités des deux sexes
Personnages 853
La scène est à Paris, de nos jours.
Personnages 854 Acte I
Un boudoir élégant. A droite, une table−toilette, sur laquelle sont plusieurs objets de parfumerie ; à gauche une cheminée, un guéridon avec ce qu'il faut pour écrire et des journaux ; à la gauche du guéridon, un fauteuil, à droite, un petit pouf.
Acte I 855 Scène première
Jean ; puis Eusèbe Potasse
Au lever du rideau, Jean est en livrée et, à genoux près de la cheminée, il frotte avec énergie une paire de pincettes.
Jean. − Faut que ça reluise ! ... faut que ça reluise ! (S'arrêtant.) Ah ! j'ai chaud ! ... Entré ici depuis hier soir, je paye ma bienvenue... mais je ne te frotterai pas tous les jours comme ça ! ... Voici la neuvième place que je fais depuis un mois. (Avec mélancolie.) Ah ! le temps n'est plus où les maîtres s'attachaient à leurs domestiques ! ... on était de la famille, on avait les clefs de la cave ! ... et, quand vous mouriez, on vous faisait une pension viagère. Mais la Révolution a passé par là ! ... Je crois pourtant que je ne serai pas mal ici, chez madame Suzanne de La Bondrée... Mais il y a une chose qui me froisse... je crains d'être entré chez une cocotte... A chaque instant, il vient des petits messieurs qui apportent de bouquets ! ... Si elle n'a qu'une connaissance, passe ! ... mais si ça frise l'inconduite, je partirai... ou je demanderai une forte augmentation... d'autant plus que cette maison est pleine de courants d'air... on s'y enrhume ! (Il se mouche avec un bruit imitant la trompette.) Personne ne ferme les portes ici.
Eusèbe Potasse, paraissant à la porte du fond. − Pardon, monsieur !
Jean. − Fermez la porte !
Eusèbe, fermant la porte. − Oui, voilà... voilà... (A Jean.) Madame Suzanne de La Bondrée, s'il vous plaît ?
Jean, le regardant et à part. − Tiens ! un petit crevé ! (A Eusèbe avec compassion.) Pauvre enfant, vous ne craignez donc pas de faire du chagrin à votre famille ?
Eusèbe, étonné. − Moi ? Je demande madame Suzanne de La Bondrée.
Jean. − Elle n'est pas levée ? ... A neuf heures ! ... Allons... donnez votre bouquet... on le mettra dans le tas !
Eusèbe. − Mais je n'apporte pas de bouquet, je suis élève en pharmacie...
Jean. − Ah ! un travailleur ! Alors, asseyez−vous.
Eusèbe. − Merci.
Jean. − Si ! ... j'ai une consultation à vous demander.
Eusèbe. − Votre maîtresse... votre belle maîtresse... est venue hier chez mon patron, M. Bigouret, et elle a apporté elle−même une recette pour adoucir la peau... Alors, je rapporte la mixture...
Jean. − Très bien ! ... Donnez−moi votre fiole !
Scène première 856
Eusèbe. − Non... je ne veux la remettre qu'à elle−même... c'est une potion de confiance... Je reviendrai à midi !
Jean. − Attendez donc ! ... je voudrais vous consulter sur un rhume...
Eusèbe, sans l'écouter, regardant l'appartement. − C'est donc ici qu'elle respire ! c'est donc là qu'elle promène ses petits pieds ! c'est dans ce fauteuil qu'elle daigne parfois reposer ses grâces !
Jean, à part. − Qu'est−ce qu'il a ? (Haut.) Il vous faut dire que j'ai contracté un rhume de cerveau.
Eusèbe. − Je connais ça ! ... Le rhume de cerveau est une inflammation de la muqueuse...
Jean. − Ah !
Eusèbe. − La muqueuse est une espèce de tapisserie qui tapisse notre intérieur... et, quand la tapisserie s'enflamme, on éternue... Voilà ce que c'est que le rhume de cerveau ! ...
Jean. − Très bien ! ... et qu'est−ce qu'il faut faire ?
Eusèbe. − Il faut se moucher... Ca dure huit jours ! ... Les gens riches se mettent le nez sur une infusion de guimauve... Alors ça dure neuf jours !
Jean. − Merci !
Eusèbe. − Ah ! vous êtes heureux, vous !
Jean. − Moi ?
Eusèbe. − Vous la voyez tous les jours entrer, sortir, boire, manger, dormir.
Jean.− Qui ça ?
Eusèbe. − Votre maîtresse... la plus belle femme qui soit jamais entrée dans la pharmacie Bigouret.
Jean. − On dirait que vous en êtes amoureux !
Eusèbe. − Amoureux ! ... ce n'est pas assez ! ... Abruti... voilà le mot ! ... Je suis un homme sérieux, moi... quand j'aime une femme, c'est pour toujours... Chaque fois que j'ai aimé une femme, ç'a été toujours pour toujours !
Jean. − Eh bien, voulez−vous que je vous donne un conseil ?
Eusèbe. − Donnez... mais je ne le suivrai pas.
Jean. − Remettez−moi votre fiole... et ne revenez jamais !
Eusèbe. − Je ne vous remettrai pas ma fiole... et je reviendrai à midi ! Je ne vous en remercie pas moins... Adieu !
Il remonte.
Scène première 857
Jean. − Bonjour.
Eusèbe, à part, avec transport. − Ce n'est pas de l'air qu'on respire ici... c'est une évaporation de myrte et de rose ! ... Je reviendrai à midi !
Il sort par le fond.
Scène première 858 Scène II
Jean ; puis Suzanne de La Bondrée
Jean, seul. − Pauvre garçon ! ... Sapristi ! il n'a pas fermé sa porte.
Il éternue et se mouche bruyamment à plusieurs reprises. Suzanne entre par la gauche, elle est en déshabillé du matin, très élégant.
Suzanne. − Comment ! Jean, c'est vous qui faites ce tapage ?
Jean. − Madame, c'est la porte...
Suzanne. − Vous m'avez réveillée... Je croyais entendre les trompes du mardi gras... Que diable ! on ne se mouche pas de cette façon−là !
Jean, aimable. − Vous savez... chacun a sa manière.
Suzanne, descendant. − Eh bien, quand on a cette manière−là, on se mouche dans la cour.
Jean. − Mais... s'il pleut, madame ?
Suzanne. − On prend un parapluie !
Jean. − C'est bien... on s'y conformera... (A part.) Je ne crois pas que j'éternue longtemps dans cette maison−là.
Suzanne. − Veuillez prier mon oncle, le commandeur, de m'accorder un moment d'entretien.
Jean. − Ah ! M. votre oncle est ? ...
Suzanne. − Commandeur... mais oui.
Jean, à part. − Je m'étais trompé... ce n'est pas une cocotte... c'est une femme du grand monde.
Il sort par la droite.
Scène II 859 Scène III
Suzanne, seule
Commandeur de ma façon ! ... C'est un oncle que je me suis donné pour aller dans le monde ; j'ai été obligée de renoncer aux mères... Mes deux dernières étaient insupportables... L'une prenait du tabac... et l'autre du cassis... Elles ne représentaient pas... Alors, j'ai pensé à prendre un oncle... J'ai mis la main sur un trésor... très honnête homme... C'est un ancien fournisseur des armées... La tête est superbe ; cheveux blancs, conversation sérieuse... ennuyeuse même, ça fait très bien ; il n'a qu'un défaut... Quand je le mène à l'Opéra, il marque la mesure avec son pied et chante en même temps que le ténor... Tout le monde se retourne, on nous fait : Chut ! ... et j'ai l'air d'une femme de province. Je l'ai fait demander pour lui adresser quelques représentations à ce sujet.
Elle descend à droite.
Scène III 860 Scène IV
Suzanne, Jean ; puis Juliette
Jean, paraissant à droite.− Madame...
Suzanne. − Eh bien, il va venir ?
Jean. − Je ne crois pas... M. le commandeur, votre oncle, a déménagé hier soir.
Suzanne. − Comment, déménagé ? ...
Jean. − En ce sens qu'il a emporté tous les meubles de sa chambre.
Suzanne. − Mais ils sont à moi, ces meubles !
Jean. − Il les aura sans doute emballés par mégarde.
Suzanne. − C'est impossible ! Comment, il n'a rien laissé ?
Jean. − Oh ! si ! ... les chenets... et une lettre.
Il va frotter de nouveau les pincettes à la cheminée.
Suzanne, prenant la lettre. − Donnez... (Lisant.) "O vous que j'ose appeler ma nièce... je pars... il le faut... Je sens que je vais vous aimer ! ..." (Très flattée.) Tiens ! pauvre homme ! (Lisant.) "L'honneur me commande de fuir... J'emporte les meubles... ils me rappelleront votre image... Jamais je ne m'en séparerai." (Parlé.) Vieux filou ! (Lisant.) "Je vous renvoie votre photographie... elle me brise." Signé : "Le Commandeur de Bondy." (Parlé.) Et il se moque de moi par−dessus le marché... Oh ! je suis d'une colère !
Jean, à genoux devant la cheminée et frottant les pincettes, à part. − Pour une femme embêtée, c'est une femme embêtée !
Suzanne, à part. − Mais qu'est−ce que je vais devenir sans oncle ? Je dois aller au théâtre... Seule... c'est impossible ! ... (S'asseyant sur le pouf.) Où trouver un oncle ? (Apercevant Jean qui polit les pincettes avec acharnement.) Tiens ! ... mais il n'est pas mal, cet homme−là... en l'arrangeant... Personne ne le connaît... il n'est ici que depuis hier. (Haut.) Jean !
Jean. − Madame ?
Suzanne. − Levez−vous ! ... tenez−vous droit ! ... Pas mal ! ... Maintenant tournez ! ... marchez ! ... marchez ! ...
Jean. − Où ça ?
Suzanne. − Droit devant vous.
Scène IV 861
Jean, marchant, à part. − Quel drôle de service !
Suzanne. − Il ira ! il va ! (Se levant, arrêtant Jean qui marche toujours.) Assez ! ... Dites−moi, êtes−vous un peu lettré ?
Jean, étonné. − S'il vous plaît ?
Suzanne. − Oui... en parlant, évitez−vous le cuir ?
Jean. − Moi, madame, j'ai été garçon de classe à l'institution Soupaleau.
Suzanne. − Ah ! ah !
Jean. − Et sans la fatalité qui s'est acharnée après moi...
Suzanne. − Voyons... causons... Voulez−vous être mon oncle ?
Jean. − Qu'est−ce qu'il y a à faire ?
Suzanne. − C'est bien simple... vous m'accompagnez partout, au bal, au concert, au théâtre...
Jean. − J'adore ce divertissement...
Suzanne. − Vous souperez avec nous.
Jean. − Nous ?
Suzanne. − Avec moi... et, si par hasard quelqu'un se permettait avec votre nièce quelque propos familier...
Jean. − Compris... je m'en irais. (A part.) C'est une cocotte !
Suzanne. − Mais non ! ... vous fronceriez le sourcil... comme ça !
Jean, à part. − Alors, c'est une femme honnête !
Suzanne. − Mais pas avec tout le monde... car il y a certaines personnes qu'il ne faut pas décourager...
Jean. − Ah ! ... il y a... ? (A part.) Alors, c'est une cocotte.
Suzanne. − C'est dit... vous acceptez ?
Jean. − Pardon... et les appointements ?
Suzanne. − Sont modestes... cent francs par mois... mais il y a les cadeaux.
Jean. − Les cadeaux de Madame ?
Suzanne, légèrement. − Mais non ! ... imbécile !
Scène IV 862
Jean. − Ah ! (A part.) Décidément, c'est une cascadeuse... mais, si elle n'a que deux ou trois connaissances... je fermerai les yeux sur les autres. (Haut.) Pardon, j'aurais encore quelque chose à demander à Madame.
Suzanne. − Quoi ?
Jean. − Comme oncle... est−on habillé ?
Suzanne. − Entièrement... Il y a, dans cette chambre, un vêtement tout neuf que je venais de faire faire pour le commandeur... vous êtes à peu près de la même taille... J'ai pour ami un secrétaire d'ambassade qui avait fait obtenir à mon oncle... une décoration étrangère, et, puisqu'elle est restée après l'habit... vous la garderez.
Jean. − Une décoration ? ... Je tâcherai de m'en rendre digne.
Suzanne. − Ah ! j'y pense ! vous ne pouvez continuer à vous appeler Jean... L'oncle Jean... ça sonne mal.
Jean. − Mon Dieu ! je sonnerai comme Madame voudra.
Suzanne. − Où êtes−vous né ?
Jean. − Rue des Arcis...
Suzanne. − Très bien... vous vous appellerez, le commandeur Jean des Arcis...
Jean. − Commandeur Jean des Arcis... ça sonne les croisades.
Juliette, entrant du fond. − Madame, le coiffeur vient d'arriver...
Suzanne. − Ah ! tant mieux !
Jean, à part. − Encore une qui ne ferme pas sa porte.
Il se mouche bruyamment.
Suzanne. − Vous êtes agaçant avec votre nez !
Jean. − C'est l'affaire de huit jours... J'ai consulté.
Suzanne, à Jean. − Allez trouver le coiffeur... vous lui direz de vous arranger une tête honorable... une tête d'oncle, il sait ce que c'est.
Elle gagne la droite.
Jean. − Soyez tranquille... dans cinq minutes, j'aurai l'air d'un portrait de famille.
Il sort par la droite.
Juliette. − Il y a là aussi un jeune homme qui demande à parler à Madame.
Scène IV 863
Suzanne. − Un jeune homme ! ... à cette heure ! ... Comment s'appelle−t−il ?
Juliette. − Il n'a pas dit son nom, il apporte une bouteille.
Suzanne, s'asseyant. − Une bouteille ? ... Ah ! je sais ce que c'est : faites entrer.
Juliette sort par le fond.
Scène IV 864 Scène V
Suzanne ; puis Eusèbe
Suzanne. − C'est le garçon pharmacien de M. Bigouret qui m'apporte mon eau des Sultanes... une recette qu'on m'a envoyée d'Orient. (On frappe à la porte du fond.) Entrez ! Il paraît que c'est merveilleux... (On frappe de nouveau.) Mais entrez donc !
Eusèbe, passant sa tête au fond. − C'est moi !
Suzanne. − Pourquoi n'entrez−vous pas ?
Eusèbe, entrant. − Je n'ose pas... (A part.) J'ai des frissons.
Suzanne. − Vous apportez la bouteille ?
Eusèbe, avec mélancolie. − Ah ! oui ! j'apporte la bouteille !
Suzanne. − Eh bien, donnez−la−moi !
Eusèbe, avec mélancolie. − Oh ! oui... je vous la donnerai.
Suzanne, à part. − Qu'est−ce qu'il a ? (Haut.) Voyons... je vous attends.
Eusèbe. − Elle est dans ma poche... La voici... (Tendrement.) La voici !
Il lui donne le flacon.
Suzanne, à part. − Il a quelque chose dans le cerveau... c'est dommage, il n'est pas laid, ce garçon... (Haut.) Vous me rapportez ma recette... j'y tiens !
Eusèbe. − Elle est dans ma poche... sous enveloppe.
Suzanne, se levant et passant. − Voyons... débouchons ce flacon.
Elle prend des ciseaux sur la table et coupe la peau qui entoure le bouchon.
Eusèbe, à part. − O supercherie de l'amour... ce n'est pas sa recette qui est dans cette enveloppe... j'y ai substitué des vers... des vers que j'ai improvisés ce matin, avec mon coeur, en pilant des amandes douces... mais je n'oserai jamais les remettre !
Suzanne, respirant le flacon qu'elle a débouché. − Tiens, ça sent bon !
Eusèbe, prenant ce compliment pour lui. − Ah ! madame... c'est la nature... car je n'ai pas sur moi d'odeurs...
Suzanne. − De quoi me parlez−vous ?
Scène V 865
Eusèbe. − Vous me faites l'honneur de me dire que je sens bon.
Suzanne. − Moi ? ... je parle de ce flacon...
Eusèbe. − Pardon... on pouvait s'y tromper.
Suzanne, allant à lui. − Comment emploie−t−on ça ?
Eusèbe. − Ça doit être comme pour le baume tranquille... en frictions.
Suzanne. − Eh bien, essayons... sur le bras...
Eusèbe. − Comment ! devant moi ?
Suzanne. − Oh ! un pharmacien ! ce n'est pas un homme !
Eusèbe. − Mais je vous demande pardon, madame, je vous demande pardon... il y a encore des coeurs de pharmacien qui vibrent.
Suzanne, s'asseyant sur la chaise à droite du guéridon, relevant sa manche et découvrant son bras. − Ah ! ah ! Tenez... prenez ce morceau de ouate... et frottez.
Eusèbe, prenant le flacon et se reculant. − Qui ça ? Moi ?
Suzanne. − Vous devez savoir frictionner !
Eusèbe, s'asseyant sur le pouf. − Certainement... Je frictionne tous les soirs le rhumatisme de M. Bigouret, mon patron...
Suzanne. − Eh bien ?
Eusèbe. − Mais ce n'est pas la même chose...
Suzanne. − Pourquoi ?
Eusèbe. − Mais dame ! ... parce que... d'abord, lui, c'est un homme ; il a la peau noire, rude, coriace, indigeste... Ah ! la vilaine peau ! ... Tandis que la vôtre... (il frictionne très doucement) c'est d'un doux... d'un doux ! ... et d'un blanc... d'un blanc ! ... et d'un rose... d'un rose ! ...
Suzanne. − Eh bien, qu'est−ce que ça vous fait ?
Eusèbe. − Ce que ça me fait ?
Il pose la main de Suzanne sur son coeur.
Suzanne, se levant. − Ah bah !
Eusèbe. − Je n'essayerai pas de vous le cacher plus longtemps.
Suzanne, à part, gaiement. − Tiens ! j'ai enflammé un pharmacien !
Scène V 866
Eusèbe, se levant. − Ça m'a pris hier, tout d'un coup, quand vous êtes venue nous voir... Je ne pensais à rien... je battais un looch, pour une vieille femme qui tousse... vous entrez, et paf !
Suzanne. − Quoi ?
Eusèbe. − Au lieu de fleur d'oranger, je verse du vinaigre de toilette !
Suzanne, s'asseyant à gauche du guéridon. − Oh !
Eusèbe, s'asseyant sur la chaise à droite du guéridon et posant le flacon sur le guéridon. − Ca ne fait rien... dans ces choses−là, on met tout ce qu'on veut... Que vous dirai−je ? j'étais subjugué... Ce qui m'a plu tout de suite en vous, c'est votre front pur, votre air modeste...
Suzanne, à part. − Il est très amusant !
Eusèbe. − Moi, d'abord, je n'aime que les femmes vertueuses.
Suzanne, avec compassion. − Ah ! pauvre garçon !
Eusèbe. − Toutes les femmes que j'ai aimées, je les ai respectées... toutes ! sauf une... et encore je ne le voulais pas... parce que, là où il n'y a pas d'estime, il n'y a pas d'affection vraie !
Suzanne, à part. − Oh mais ! il est à mettre au Jardin des Plantes !
Eusèbe. − Par conséquent, la femme qui m'aimerait ne serait pas malheureuse.
Suzanne. − Ah ! vous avez un talisman pour rendre les femmes heureuses ?
Eusèbe. − Oui... je me coucherais à ses pieds... et je resterais comme ça toute ma vie, sans lui dire un mot.
Suzanne, à part. − Autant prendre un sourd−muet.
Eusèbe. − Par exemple, il faut être franc... je n'ai pas mes soirées.
Suzanne. − Ah ! c'est dommage !
Eusèbe. − Je ne suis libre que le dimanche... et encore tous les quinze jours... à partir de midi.
Suzanne. − Je vous remercie de cette communication.
Eusèbe. − Il n'y a pas de quoi, madame.
Suzanne, regardant son bras. − Oh ! mais voyez donc l'effet de cette eau... Quel éclat ! quelle blancheur !
Eusèbe, lui prenant le bras. − Des roses sur du lait ! Ce bras... tout autre à ma place le couvrirait de baisers... Eh bien, moi pas ! ... je résiste... je suis un tempérament !
Suzanne, se levant et passant derrière le guéridon, arrondissant son bras avec coquetterie. − Oh ! vous résistez... Si je le voulais bien ! ...
Scène V 867
Eusèbe. − Non... ce serait inutile ! ...
Suzanne. − Oh ! par exemple !
Eusèbe. − Croyez−moi, Suzanne, restons dans nos limites...
Suzanne, lui mettant son bras devant la figure. − Grand enfant... je le veux !
Eusèbe, lui embrassant le bras avec transport. − Ah ! ... (Se levant.) Vous me déshonorez !
Scène V 868 Scène VI
Les Mêmes, Jean
Jean, paraissant à droite en costume d'oncle avec une décoration de fantaisie. − Me voilà !
Suzanne, jouant la terreur, retirant vivement son bras. − Ciel ! mon oncle !
Eusèbe, à part. − Nous sommes perdus !
Il saute sur la bouteille et la secoue bêtement pour se donner une contenance.
Suzanne, à part, indiquant Jean. − Je vais voir comment il fonctionne. (Bas à Jean.) Congédiez ce jeune gandin qui vient de me manquer de respect !
Elle passe.
Jean, bas. − Vous allez voir ! (Il fronce le sourcil et s'approche d'Eusèbe.) Jeune homme !
Eusèbe, très intimidé, le saluant. − Monsieur le comte... vous voyez... j'apporte le lait des Sultanes... je suis employé à la pharmacie Bigouret... et j'essayais... une friction.
Jean, allant ouvrir la porte, avec majesté. − Et plus vite que ça !
Eusèbe, intimidé. − Oui, monsieur le comte... (A part, en remontant.) Il va la tuer !
Jean descend à gauche.
Suzanne, à Eusèbe. − Ah ! un instant ! vous oubliez de me rendre la recette que j'ai confiée à M. Bigouret.
Jean, d'une voix terrible. − On demande la recette !
Eusèbe. − Voilà, monsieur le comte ! voilà ! (A part, se fouillant.) Et mes vers que j'ai substitués... Devant ce tigre ! ... (Haut, ayant l'air de chercher.) C'est que... je ne trouve plus...
Jean. − Et plus vite que ça !
Eusèbe, la lui remettant. − La voilà... la voilà !
Jean, lui montrant la porte avec dignité. − Et maintenant qu'on se pousse de l'air !
Eusèbe. − Oui, monsieur le comte... (A part, sortant par le fond.) Qu'est−ce que tout cela va devenir ?
Jean.− Fermez la porte !
Eusèbe, fermant la porte. − Voilà, monsieur le comte.
Scène VI 869 Scène VII
Suzanne, Jean
Jean. − Qu'en dit Madame ?
Suzanne. − Pas mal... le geste est bon... la voix est peut−être un peu rude... il n'y a pas grand inconvénient cette fois... Un garçon pharmacien ! ... mais s'il s'agissait d'un jeune homme... ayant de l'avenir... il faudrait y mettre plus de douceur... Energique et moelleux, voilà votre devise !
Jean. − Madame m'excusera... Jusqu'alors, je n'avais mis personne à la porte... c'est, au contraire, moi, que l'on...
Suzanne. − Et puis il y a un mot que je n'aime pas : "Qu'on se pousse de l'air ! "
Jean. − Madame n'aime pas cette locution ?
Suzanne. − Non.
Jean. − Si Madame veut avoir la bonté de m'en indiquer une autre...
Suzanne. − Dites tout simplement : "Sortez ! "
Jean. − Je veux bien... mais c'est mou !
Il va s'asseoir devant la cheminée en lisant un journal.
Scène VII 870 Scène VIII
Les Mêmes, Adolphe ; puis Juliette ; puis Agnès de Rosenval
Adolphe, paraissant au fond. − On peut entrer ?
Suzanne. − Ah ! c'est Adolphe, mon coiffeur. Dépêchez−vous de me coiffer, il faut que je sorte.
Juliette, paraissant au fond. − Madame veut−elle recevoir mademoiselle Agnès de Rosenval ?
Suzanne. − Mais certainement... une amie... (A Agnès qui paraît.) Entre donc !
Juliette sort.
Agnès. − Bonjour, Suzanne...
Suzanne. − Adolphe, un siège pour Madame.
Agnès. − Déjà avec ton coiffeur ? (S'asseyant.) Ah ! je suis rompue !
Suzanne. − Qu'es−tu devenue depuis huit jours ? ... On ne t'a pas vue...
Agnès. − Ah ! ma chère, j'ai été la proie d'une suite de mésaventures... Si tu veux voir la femme qui n'a pas de chance, la voilà !
Suzanne. − Ah ! mon Dieu ! qu'est−il arrivé ?
Agnès. − Lundi, j'achète un cheval bai, pour l'appareiller avec le mien... mardi, il pleut, voilà mon cheval qui déteint ! il devient gris pommelé !
Suzanne. − Tu l'avais payé ?
Agnès, naturellement. − Ah ! non ! Mercredi ; je fais la connaissance d'un jeune homme... très bien... un prince russe... et, jeudi, il se trouve que c'est un Polonais !
Jean, riant. − Ah ! un Polonais ! ce n'est pas de chance !
Agnès, apercevant Jean. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Elle se lève.
Suzanne, qui s'est levée. − C'est juste... (Désignant Jean.) Ma chère amie... je te présente le commandeur Jean des Arcis, mon oncle.
Jean, saluant. − Madame...
Il se rassied.
Scène VIII 871
Agnès. − Eh bien, et l'autre ?
Suzanne. − Je l'ai envoyé en province gérer une de mes propriétés... (A Adolphe.) Prenez donc garde ! vous me tirez les cheveux !
Adolphe. − Pardon... je ne croyais pas que c'était à Madame...
Agnès, prenant un flacon sur le guéridon. − Lait des Sultanes... qu'est−ce que c'est que ça ?
Suzanne. − Oh ! ma chère, une eau merveilleuse pour donner du lustre à la peau.
Agnès. − Ah ! mais j'en veux ! Où trouve−t−on ça ?
Suzanne. − Je n'en sais rien... mais j'ai la recette.
Agnès, s'asseyant à côté du guéridon. − Donne, je vais la copier.
Suzanne, à Jean. − Commandeur !
Jean, passant derrière le guéridon. − Chère amie !
Suzanne. − Dictez donc cette recette à Madame ! ...
Agnès se met à écrire.
Jean. − Avec plaisir. (Il ouvre l'enveloppe et lit.) Air de la Famille de l'apothicaire...
Tous, étonnés. − Hein ?
Jean, lisant
La fièvre brûle un coeur qui n'a
Plus qu'un espoir pour qu'on le sauve !
Que vos yeux soient son quinquina,
Votre bonté sa fleur de mauve !
Suzanne. − Assez !
Agnès, riant et allant à Suzanne. − Ah ! c'est charmant ! ... tu as fait la conquête d'un pharmacien !
Jean, riant aussi. − C'est adorable !
Suzanne, se levant et passant dépitée. − Je ne vois rien de comique là−dedans. (A Jean.) Mon oncle, vous passerez ce soir chez M. Bigouret pour retirer ma recette à laquelle je tiens beaucoup... et vous lui remettrez les inconvenances de son commis.
Jean. − Soyez tranquille... je serai énergique... et pas moelleux !
Scène VIII 872
Il va s'asseoir dans un fauteuil près de la cheminée.
Agnès. − Voyons, calme−toi... je n'en parlerai à personne... Qu'est−ce que nous ferons ce soir ?
Elle s'assoit sur le pouf.
Suzanne, s'asseyant sur la chaise à droite du guéridon. − Je ne sais pas... (Prenant un journal.) Voyons les théâtres... Français : Zaïre. Opéra−Comique : la Dame blanche...
Jean. − Est−ce une première ?
Agnès. − Ah ! non ! ...
Suzanne. − Au Châtelet, on donne le Trou de la Mort, drame en cinq actes et trois ballets.
Agnès. − Ça doit être gentil !
Suzanne, qui parcourt toujours le journal, poussant un cri. − Ah !
Agnès. − Quoi donc ?
Suzanne, lisant. − "Il vient de descendre au Grand−Hôtel un Américain, sir Gladiator, dont la fortune s'élève, dit−on, à plus de trente millions..."
Agnès, se levant brusquement. − Trente millions ! ... Mazette !
Suzanne, à part. − Tiens, ça lui fait de l'effet ! (Continuant à lire.) "Cet Américain a fait don au Jardin... d'Acclimatation... d'un éléphant, qu'il va régulièrement visiter tous les jours, à midi..."
Agnès, à part, tirant vivement sa montre. − Onze heures et demie ! (Haut.) Je te quitte, chère amie, une affaire pressée... Adieu, au revoir ! (A part.) Je crois que la chance me revient !
Elle sort vivement par le fond.
Scène VIII 873 Scène IX
Jean, Adolphe, Suzanne ; puis Juliette
Adolphe, à Suzanne. − Vous êtes bien imprudente de lui indiquer un pareil trésor... Je parie qu'elle court au Jardin d'Acclimatation.
Suzanne, se levant en même temps que Jean. − Je m'en doutais... Mais c'est au Jardin des Plantes qu'il a donné son éléphant... et j'y vais !
Elle sonne.
Adolphe. − Oh ! très forte !
Jean. − Oui... mais c'est l'autre qui n'a pas de chance !
Juliette, paraissant au fond. − Madame a sonné ?
Suzanne, allant à la cheminée. − Vite ! mon chapeau... la voiture ! ...
Juliette. − Bien, madame !
Suzanne. − Vous, votre paletot, votre canne !
Jean. − Mon paletot ! ma canne !
Adolphe. − Voilà, monsieur !
Suzanne. − Je suis en robe du matin... mais bah ! un étranger.
Jean, offrant le bras. − Ma nièce !
Suzanne, à Jean. − Et surtout, quand nous serons là−bas... pour l'Américain, de la dignité, du moelleux, et pour l'éléphant, du sucre.
Jean. − J'en achèterai... Allons conquérir l'Amérique !
Ils remontent et sortent par le fond. Adolphe et Juliette restent en scène.
Scène IX 874 Acte II
Le carrefour qui est situé derrière le théâtre du Châtelet. De face, au dernier plan, au bout d'une petite rue très courte, le parapet de la Seine. Au fond, dans le lointain, une des tours du Palais de Justice, au deuxième plan, à gauche, l'extrémité du théâtre du Châtelet, un arbre, un kiosque de marchand de journaux. Même plan, à droite et au coin de la petite rue faisant face au public, la boutique d'un pharmacien ; au premier plan, à gauche, un café au coin de l'avenue Victoria.
Acte II 875 Scène première
Pendant un entr'acte du Châtelet.
Un Marchand de billets, Marchandes de bouquets, d'orages, etc. ; Spectateurs se précipitant chez le marchand de tabac et dans le café ; puis Jean
Premier monsieur, s'asseyant devant le café. − Allons ! vite, garçon ! ... un bock ! ... l'entr'acte va finir. (Plusieurs consommateurs appelant.) Garçon ! garçon !
Le garçon, servant. − Voilà ! voilà !
Deuxième monsieur. − Si je pouvais seulement griller une cigarette. Garçon, du feu !
Il entre dans le café.
Le garçon. − Voilà ! voilà !
Jean, sortant de la boutique de Bigouret. Il tient une lorgnette de spectacle dans un étui. − Je viens de remettre au pharmacien Bigouret les poésies de son commis avec prière de lui rincer la tête...
Le marchand de billets, à Jean. − Monsieur, un stalle, moins chère qu'au bureau !
Jean. − Fichez−moi la paix, vous ! je suis placé... j'ai une loge de face... je suis très bien ! ... nous me sommes que deux, ma nièce et moi... Aussi nous nous étalons... j'ai pris deux chaises pour mon chapeau et ma lorgnette... dans les entr'actes, nous recevons des visites... c'est une procession de petits messieurs avec des raies au milieu de la tête... Ils apportent tous des sacs de bonbons fondants... c'est délicieux... ça fuit sous la langue... mais ça poisse les gants... J'ai des gants... (Il les tient à la main.) La patronne veut que ça me fasse deux fois ! Alors, je les ai ôtés, je les remettrai pour rentrer.
Les garçons, aux consommateurs. − Messieurs, on sonne au foyer !
Jean. − Vite ! remettons mes gants.
Il rentre par la gauche premier plan.
Les consommateurs. − Garçon ! ... payez−vous ! un bock ! une groseille !
Les consommateurs payent et se bousculent pour rentrer au théâtre ; pendant ce mouvement, Gladiator et Pepitt entrent en scène.
Scène première 876 Scène II
Gladiator, Pepitt, mangeant une orange
Gladiator, arrivant du fond à gauche, suivi de Pepitt. − Oh ! oh ! ... cette femme ! ... cette femme ! ... je l'ai saluée trois fois, elle ne m'a pas seulement regardé... Psitt ! ... Pepitt ! ...
Pepitt. − All right !
Gladiator. − Viens par ici, j'ai à te parler...
Pepitt. − Mais, monsieur Gladiator, après la pièce... la pièce... le rideau va se lever et ce Trou de la Mort est très intéressant.
Gladiator. − Moins que ce que j'ai à te dire ! ... Pepitt, je t'ai amené d'Amérique pour être mon secrétaire, mon confident... et au besoin mon domestique... Je te paye très cher... bien plus que tu ne vaux ! ... je te donne vingt−cinq mille francs par an... et tu n'es bon à rien... mais tu as un mérite... c'est d'écouter... tu écoutes très bien... Donc écoute−moi ! ...
Pepitt. − Allez !
Gladiator. − Mon ami ! je suis amoureux.
Pepitt. − Ah ! sapristi ! ...
Gladiator. − Quoi ?
Pepitt. − Mais vous l'êtes toujours... je ne vous comprends pas...
Gladiator. − Parce que tu es du Nord... mais, moi, je suis du Sud... je suis de la zone torride !
Pepitt. − A propos, j'ai reçu une lettre de la zone torride... Votre femme...
Gladiator, furieux. − Ne parle jamais de ma femme ! ... Je ne veux pas qu'on sache que j'ai une femme.
Pepitt. − Elle est malade...
Gladiator. − Ah ! sérieusement ? ...
Pepitt. − Non... on craint de la sauver !
Gladiator. − Alors tais−toi ! Ah ! mon ami, qu'elle est belle !
Pepitt. − Qui ça ? ... Votre femme ?
Gladiator. − Non... mademoiselle Suzanne de La Bondrée !
Scène II 877
Pepitt. − Ah ! bon ! celle du Jardin des Plantes... Allez !
Gladiator. − Quelle scène puissante et dramatique ! Je m'y vois encore. (Donnant son chapeau à Pepitt.) J'étais devant Capitaine... mon éléphant... que j'ai offert à la ménagerie... je commençais à m'ennuyer... quant tout à coup j'entends le froufrou d'une robe de soie... je me retourne, c'était elle que le hasard jetait sur ma route... Elle était suivie d'un noble vieillard...
Pepitt. − Mais je sais tout ça, puisque j'y étais ! ...
Gladiator. − Ne m'interromps pas...
Pepitt. − Allez !
Gladiator. − Elle s'avance comme une déesse... portant sur son chapeau une garniture de cerises et de raisins... elle tend de sa main blanche... As−tu remarqué sa main ?
Pepitt. − Ma foi non !
Gladiator. − Butor ! glaçon ! morceau de neige ! (Reprenant.) Elle tend de sa main blanche un petit pain de seigle à l'éléphant... il n'en fait qu'une bouchée... puis il avance de nouveau sa trompe...
Pepitt. − Comme il fait bien l'éléphant !
Gladiator. − Et, ne voyant rien venir, il la laisse tomber sur le chapeau garni de fruits... il l'enlève... les cheveux allaient suivre le chapeau... des cheveux magnifiques... elle pousse un cri... je m'élance... je parle à Capitaine... A ma voix, il tremble, se met à genoux, et fait des excuses, elle... me jette un long regard de reconnaissance... Son oncle, un homme qui parle peu, qui ne se livre pas... mais d'un très grand air... me remercie avec effusion... puis elle remonte en voiture en me laissant voir une jambe... une jambe ! ... As−tu remarqué sa jambe ? ...
Pepitt. − Ma foi non !
Gladiator, le prenant au collet. − Misérable ! ... on te montre une jambe pareille et tu ne la regardes pas !
Pepitt, se dégageant. − Aïe ! vous m'étranglez ! ... je la regarderai la prochaine fois !
Gladiator. − Cette femme ! ... j'éprouve pour elle une passion sauvage ! ... il me la faut à tout prix ! entends−tu ! à tout prix.
Il reprend son chapeau.
Pepitt. − Je ne demande pas mieux, moi ! mais si elle ne veut pas...
Gladiator. − Allons donc ! j'ai trente millions !
Pepitt. − Ça, c'est une raison.
Gladiator. − J'ai déjà soudoyé son concierge... je lui ai donné cinq mille francs...
Scène II 878
Pepitt. − Oh ! c'est trop ! ... on ne donne pas cinq mille francs à un concierge... on donne cent sous... ou cinq francs !
Gladiator. − Il me remettra tous les matins une note pour me tenir au courant de ce qu'elle fera dans la journée. Voici celle d'aujourd'hui. (Il cherche dans son portefeuille.) Ecoute ça. (Haut.) "La personne ira ce soir au théâtre du Châtelet..."
Pepitt. − Comme il écrit bien, ce concierge !
Gladiator. − "Mes respects à Monsieur..." (Embrassant le papier avec transport.) Oh ! cher ange ! cher ange !
Pepitt, à part. − Il embrasse la lettre du concierge, à présent.
Gladiator. − Pepitt ! Pepitt ! ... Il me vient une idée... Tu vas m'aider ! et, ici, c'est au domestique que je parle ! ... Ote ton chapeau !
Pepitt, ôtant vivement son chapeau. − Allez !
Gladiator. − Sa voiture stationne au bout de l'avenue Victoria... Tu vas aller trouver son cocher... tu le couvriras d'or.
Pepitt. − Ce n'est pas ça qui nous gêne !
Gladiator. − Et tu lui diras d'aller se promener... au Vésinet... De plus, tu vas accaparer tous les fiacres qui stationnent le long de ce parapet... tu les prendras à l'heure... et tu les enverras m'attendre derrière le Val−de−Grâce.
Pepitt. − Toute une place de fiacres pour nous deux ! ... Après ça, nos moyens nous le permettent.
Gladiator. − De cette façon, il ne restera plus une seule voiture... la pluie commence à tomber... et je reconduirai dans ma calèche l'oncle et la nièce.
Pepitt. − Ah ! je comprends !
Il va au fond du théâtre.
Gladiator. − Va, dépêche−toi ; je rentre au théâtre. (Apercevant la marchande de bouquets qui sort du café.) Hé ! la marchande ! quarante bouquets dans la loge numéro 7... Oh ! elle m'aimera, cette femme ! ... elle m'aimera !
Il disparaît rapidement à la suite de la marchande.
Scène II 879 Scène III
Pepitt ; puis Eusèbe
Pepitt, seul, redescendant. − C'est égal, c'est ennuyeux, ces natures de feu... quand il tombe de l'eau !
Il se dispose à sortir ; on entend une altercation violente dans la pharmacie, dont la porte s'ouvre, et Eusèbe, poussé violemment de l'intérieur par les épaules, tombe sur Pepitt.
Bigouret, dans la coulisse. − Ah ! ver de terre, ennemi de la société ! ...
Eusèbe. − Touchez pas !
Bigouret. − Je vais me gêner !
Eusèbe. − Non !
Bigouret. − Si !
Eusèbe, tombant sur Pepitt. − Non !
Pepitt. − Prenez donc garde !
Eusèbe, à Pepitt. − Vous, laissez−moi tranquille, je ne vous connais pas !
Pepitt. − Imbécile !
Il sort par la gauche, premier plan.
Eusèbe, il a son parapluie à la main. Courant à la porte de la pharmacie et frappant. − Rendez−moi mes effets ! ... Je veux mes effets ! Butor ! animal ! Il ne répond pas... (Revenant en scène.) C'est vrai, parce qu'il a été autrefois capitaine dans la garde nationale, il se croit le droit de piétiner sur ses commis ! (S'adressant à la porte.) Les commis sont des hommes, entends−tu ! ils votent ! (Au public.) Il vient de se passer là un drame poignant... L'oncle... le commandeur... est entré dans le laboratoire comme un furieux... avec un revolver caché dans un étui à lorgnette... il a remis mes vers au patron en lui disant : "Tenez, voilà les saletés que votre commis se permet d'adresser à ma nièce ! ... Flanquez−lui un poil ! " Et il est sorti avec son air grandiose... et son revolver ! ... Alors, M. Bigouret, perdant toute pudeur, m'a appelé ver de terre ! ennemi de la société ! ramassis de tous les vices ! ... Je me suis fâché... il m'a poussé, je l'ai poussé, et, après une lutte qui n'a pas été sans éclats... nous avons cassé trois bocaux ! ... il m'a prié de sortir... par les épaules ! ... Il est évident que la comtesse ne m'aime pas ; car, si elle m'aimait, elle n'aurait pas remis mes vers à son noble parent... Si elle m'a fait quelques avances, c'était pour se faire frictionner... et maintenant elle me rejette comme une orange dont on a exprimé le suc ! ... Oh ! les femmes ! ... Je l'aurais pourtant bien respectée, celle−là ! ... (Pause.) Qu'est−ce que je vais devenir ? Me voilà sur le pavé... sans domicile... avec... (Il fouille dans sa poche et compte son argent.) Faisons ma caisse : vingt−sept francs, et quatre sous dans une autre poche... Ce n'est pas une position, ça... Où aller ? ... Je ne connais personne à Paris... Je sens que je prends la vie en grippe... et pour un rien... (Changeant de ton.) Tiens ! j'ai faim ! j'ai envie de faire une noce ! ... Je vais aller souper dans un grand restaurant... je demanderai des plats inconnus... des vins
Scène III 880 étranges et mystérieux, et après... eh bien, après... nous verrons ! ... On sort du théâtre... Des femmes ! Ah ! je ne veux pas les voir !
Il sort par la droite, derrière la maison de Bigouret.
Scène III 881 Scène IV
Spectateurs, Hommes et Femmes, sortant du théâtre ; puis Gredane, Madame Gredane, Bathilde puis Bigouret
Premier spectateur, donnant le bras à sa femme. − Dépêchons−nous, il va pleuvoir ! ...
La Dame. − Mais il pleut.
Deuxième spectateur. − Pas une voiture sur la place ! ... C'est incroyable !
Premier spectateur. − Mets ton mouchoir sur ton chapeau... et partons.
Ils disparaissent ; mouvement des spectateurs, les uns se sauvent, les autres entrent dans le café.
Gredane, entrant par la gauche au fond ; il donne le bras à sa femme ; il est suivi de Bathilde, sa fille. − Ne nous pressons pas ! ... Nous avons le temps.
Bathilde. − Papa, il pleut !
Madame Gredane. − Bien ! mon chapeau neuf !
Gredane. − Ouvrons le parapluie ! ... (Il ouvre un grand parapluie sous lequel ils s'abritent tous les trois.) Là, maintenant, tenons conseil... Retournons−nous à pied ou en voiture ?
Madame Gredane. − A pied ? Est−ce que vous auriez l'intention de nous faire barboter comme des canards ?
Gredane. − Ne te fâche pas... c'est une question que je pose... Seulement, après minuit, la course est de deux francs cinquante, et dame ! pour un dentiste qui ne gagne pas de mille et des cents... Décidément, vous voulez une voiture ?
Madame Gredane et Bathilde. − Mais oui ! ...
Gredane, prenant le parapluie, et remontant. − Très bien ! je vais chercher un fiacre ! Attendez−moi !