Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 23 sur 38

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Théâtre . 3

• Le Point de mire

Le Point de mire 236 Personnages

Comédie−Vaudeville en quatre actes

Par Eugène Labiche et Alfred Delacour

Représentée pour la première fois, à Compiègne, sur le Théâtre de la Cour, le 4 décembre 1864 et à Paris, au Gymnase, le 12 décembre 1864

 

Personnages

 

Acteurs qui ont créé les rôles

Duplan père, ancien notaire : MM. Lesueur

Carbonel : Blaisot

Pérugin : Ménéhand

Maurice Duplan : Boudier

Edgard Lajonchère : Victorin

Jules Priès, architecte : Widmer

Césénas : Francès

Madame Carbonel : Mmes Mélanie

Madame Pérugin : C. Lesueur

Madame Césénas : Martin Dermont

Berthe, fille de Carbonel : B. Pierson

Lucie, fille de Pérugin : C. Montaland

Joséphine, domestique de Carbonel : Alexandre

Un domestique, muet

Un Jardinier : MM. Ulric

Un Chasseur, en livrée : Bordier

De nos jours. − Premier acte, à Paris, chez Carbonel. − Deuxième acte, à Paris, chez Césénas. − Troisième acte, à Montmorency, chez Pérugin. − Quatrième acte, à Courbevoie, chez Duplan père.

Personnages 237 Acte I

Chez Carbonel, salon bourgeoisement meublé. − Une cheminée à gauche. − Une fenêtre à droite. − Portes latérales. − Porte au fond. − Canapé près de la cheminée. − Guéridon au milieu. − Coffre à bois près de la cheminée.

 

Acte I 238 Scène première

Carbonel, Madame Carbonel, Joséphine ; puis Berthe

 

Au lever du rideau, Joséphine est agenouillée devant la cheminée et allume le feu. Madame Carbonel entre et place des albums, un stéréoscope sur la table du salon, où sont des journaux. Carbonel essuie un candélabre.

Madame Carbonel. − Enlève tous ces journaux. Carbonel... Mon salon a l'air d'un cabinet de lecture.

Carbonel. − Je t'assure que des journaux font très bien sur une table.

Madame Carbonel. − C'est possible... quand on n'a pas autre chose à y mettre... J'ai mes albums, mon stéréoscope... Il manque un vase avec des fleurs.

Carbonel. − Il y en a un dans le salon de madame Césénas.

Madame Carbonel. − J'en achèterai un pour mercredi prochain.

Carbonel, mettant des bougies aux candélabres. − Décidément, c'est le mercredi que tu as choisi pour être notre jour ?

Madame Carbonel. − Sans doute.

Carbonel. − Et c'est aujourd'hui notre début... l'inauguration. Crois−tu qu'il nous vienne du monde ? ...

Madame Carbonel. − Certainement ! ... j'ai envoyé des cartes à toutes nos connaissances, avec ces mots : "Madame Carbonel restera chez elle le mercredi ! "

Carbonel. − Oui, et pourquoi pas "M. et madame Carbonel ? "

Madame Carbonel. − Quand on dit madame... cela signifie monsieur, puisque nous ne faisons qu'un.

Carbonel. − C'est juste !

Madame Carbonel. − Eh bien, Joséphine, et ce feu ? ...

Joséphine. − Voilà, madame, il est prêt.

Elle sort.

Carbonel. − Il va falloir ouvrir la fenêtre maintenant...

Madame Carbonel. − Pourquoi ?

Carbonel. − Chaque fois qu'on allume du feu dans le salon, ça fume... dès qu'on ouvre la fenêtre, ça ne fume plus... et, aussitôt qu'on la referme, ça refume... C'est très agréable.

Scène première 239

Madame Carbonel. − Tu devais voir le propriétaire.

Carbonel. − Je l'ai vu.

Madame Carbonel. − Eh bien ? ...

Carbonel. − Il m'a dit : "Que voulez−vous, mon cher ! vous avez un bail... nous verrons cela à la fin de votre bail..."

Madame Carbonel. − Mais il a encore huit ans à courir, notre bail.

Carbonel. − Nous serons passés à l'état de jambonneau. (Montrant la cheminée.) Tiens ! voilà que ça commence... je vais ouvrir la fenêtre...

Il va l'ouvrir.

Madame Carbonel. − C'est intolérable !

Carbonel. − Oh ! ce n'est ennuyeux que le mercredi... à cause de notre jour... car, comme m'a très bien dit le propriétaire, le salon est une pièce qu'on n'habite pas.

Berthe, entrant. − Maman, me voilà prête.

Madame Carbonel. − Ah ! tu as mis ta robe neuve ? ...

Berthe. − Puisque c'est notre jour !

Carbonel, à part. − Elle est jolie, ma, fille !

Berthe. − Et puis, hier, j'ai rencontré Henriette !

Carbonel. − Qui ça, Henriette ?

Berthe. − Madame Césénas... et elle m'a annoncé sa visite pour aujourd'hui !

Madame Carbonel. − Les Césénas vont venir !

Carbonel. − Saperlotte ! quel dommage que nous n'ayons pas notre vase ! des millionnaires ! les seuls que nous connaissions.

Madame Carbonel. − Sais−tu si elle viendra avec sa voiture ? ...

Berthe. − Ca, je ne le lui ai pas demandé.

Carbonel. − Ca ferait pourtant bien devant la porte.

Berthe. − Et son chasseur !

Carbonel. − Oui... un grand gaillard tout galonné qui reste dans l'antichambre en tenant le paletot de Monsieur... C'est magnifique ! ... Dis donc, ma bonne amie, tu aurais peut−être le temps d'aller acheter le vase ? ...

Scène première 240

On entend sonner au−dehors.

Madame Carbonel. − Chut ! on sonne.

Carbonel. − Déjà ! il n'est que midi !

Madame Carbonel. − Une visite ! ... Je cours mettre mon bonnet.

Carbonel. − Et moi, mon habit...

Madame Carbonel. − Berthe, tu vas recevoir... nous revenons...

Berthe. − Oui, maman !

Carbonel. − Si c'est un monsieur... Jeune ! tu lui diras : "Pardon, quelques ordres à donner..." et tu viendras nous rejoindre.

Berthe. − Oui, papa !

M. et madame Carbonel entrent à droite.

 

Scène première 241 Scène II

Berthe, Duplan Père

 

Berthe. − Qui est−ce qui peut venir si tôt ? ...

Duplan au fond, à la cantonade. − On ne m'annonce pas, moi... je suis un ami... sans cérémonie...

Berthe. − Tiens, c'est M. Duplan.

Duplan. − Moi−même... J'arrive de Courbevoie. (Posant sur le coffre à bois un petit panier qu'il tient à la main.) Permettez que je dépose ceci, c'est fragile.

Berthe. − Ah bien, vous avez joliment fait peur à papa et à maman... ils ont cru que c'était quelqu'un.

Duplan. − Vraiment ! Et où sont−ils, ces chers amis ?

Berthe. − Quand papa a entendu sonner... il est allé mettre son habit noir.

Duplan. − Comment ! Carbonel fait des façons pour moi ?

Berthe. − Ce n'est pas pour vous, ah bien, oui ! Mais c'est aujourd'hui mercredi et maintenant, tous les mercredis, papa mettra son habit noir.

Duplan. − Ah ! tous les mercredis ! ... pourquoi ? ...

Berthe. − Vous n'avez donc pas reçu la carte de maman ?

Duplan. − Non...

Berthe. − Au fait, je crois qu'on n'en a pas envoyé aux personnes qui habitent la campagne.

Duplan. − Je suis venu pour parler à Carbonel d'une affaire importante... qui vous concerne un peu...

Berthe. − Moi ?

Duplan. − Voyons, quel âge avez−vous ? ...

Berthe. − J'aurai vingt ans dans un mois... Pourquoi ? ...

Duplan. − Parfait ! ...et... entre nous... est−ce qu'il n'est question de rien ? ...

Berthe. − De quoi voulez−vous qu'il soit question ?

Duplan. − Dame ! ... une demoiselle qui va avoir vingt ans... dans un mois...

Berthe, qui a baissé les yeux. − Pardon... quelques ordres à donner...

Scène II 242

Elle entre à droite.

 

Scène II 243 Scène III

Duplan ; puis M. et Madame Carbonel, puis Joséphine

 

Duplan, seul. − Il n'est question de rien... J'arrive à temps.(Apercevant Carbonel et sa femme qui entrent.) Ah ! Carbonel ! ... Madame...

Madame Carbonel, saluant. − Monsieur Duplan...

Carbonel. − Que le bon Dieu vous bénisse ! ... vous nous avez fait peur ! ... Nous avons cru que c'était quelqu'un.

Duplan. − On me l'a déjà dit...

Carbonel, mettant sa cravate devant la glace. − Vous permettez que j'achève ma toilette ?

Duplan. − Faites donc ! ... entre nous. (Allant prendre son petit panier.) La belle madame Carbonel voudra−t−elle me faire l'amitié d'accepter ? ...

Madame Carbonel. − Qu'est−ce que c'est que ça ?

Duplan. − Des oeufs frais... de mes poules.

Madame Carbonel. − Ah ! que c'est aimable !

Carbonel. − Diable de Duplan ! toujours galant.

Duplan. − Je garantis la fraîcheur... la date est écrite au crayon sur chaque oeuf... Chez moi, dès qu'un oeuf paraît, je le guette et je le date... En voici trois du 18... deux du 19... mes poules se sont un peu ralenties le 19... mais elles ont repris le 20... en voilà cinq du 20... bonne journée !

Madame Carbonel. − Que de remerciements ! (Appelant.) Joséphine !

Joséphine, paraissant au fond. − Madame !

Madame Carbonel. − Mettez ces oeufs au frais...

Duplan. − Dans un endroit bien sec... Je vous redemanderai le panier.

Joséphine sort.

Carbonel. − Et vous habitez toujours Courbevoie, papa Duplan ?

Duplan. − Mon Dieu, oui ! le paysage est joli... je m'y plais... voilà quarante ans que j'y suis... C'est là que j'ai fait ma fortune, comme notaire... six mille francs de rente.

Madame Carbonel. − Ah bah ! pas plus ? ...

Scène III 244

Duplan. − Il y a très peu de mutations à Courbevoie, et encore moins de contrats de mariage... la garnison n'épouse pas... ce qui, du reste, n'empêche pas la population d'augmenter tous les ans.

Carbonel. − Enfin, vous avez là vos petites habitudes, votre maison, vos poules, votre jardin.

Duplan. − Et ma collection de rosiers... la plus belle des environs, j'en ai trois cent vingt−sept espèces...

Madame Carbonel. − Il y a tant de rosiers que ça ! ...

Duplan. − Et je n'ai pas tout ! ... il me manque la chromatella, la centifolia cristata.

Carbonel, indifférent. − Oh ! quel dommage !

Duplan. − Mais je me les donnerai au jour de l'an... c'est mon seul luxe... je passe ma vie dans ma serre. (Apercevant la fenêtre ouverte.) Est−ce que c'est exprès que vous laissez votre fenêtre ouverte ?

Carbonel. − Oui ; sans cela, la cheminée fume. (Allant fermer la fenêtre.) Vous allez voir... ça va fumer.

Duplan. − Pourquoi ne faites−vous pas comme moi ? J'avais à Courbevoie une cheminée qui fumait... J'ai fait poser un petit appareil très ingénieux.

Madame Carbonel. − Quoi donc ? ...

Elle lui fait signe de s'asseoir et s'assied elle−même.

Duplan, s'asseyant sur le canapé. − C'est en tôle... ou en zinc... je ne sais pas au juste... ça se place au−dessus de la cheminée... et ça tourne avec le vent... comme un petit moulin... C'est très gentil... je passe des heures à regarder ça... avec ma bonne... Seulement, quand le vent est trop fort, ça dégringole... mais on le repose. Je vous donnerai l'adresse du fabricant... ça coûte vingt−sept francs.

Carbonel, s'asseyant près de lui. − Ce n'est pas cher... mais vous comprenez... quand on n'est pas chez soi.

Madame Carbonel, assise de l'autre côté de la cheminée. − Nous n'avons pas envie de reconstruire la maison du propriétaire.

Carbonel. − Mais on ne vous voit presque plus, papa Duplan !

Duplan. − Que voulez−vous ! je ne viens plus à Paris que tous les six mois, pour toucher mes obligations... Ah ! ce n'est pas comme autrefois... je ne mettais pas le pied dans la capitale, sans aller prendre ma demi−tasse dans votre établissement... au café Carbonel.

Carbonel. − Ce cher Duplan... (A part.) Il a toujours la rage de me parler de mon café !

Duplan. − Je commençais par m'approcher du comptoir, pour rendre mes hommages à la belle madame Carbonel... comme nous vous appelions alors...

Madame Carbonel, flattée. − Vraiment ! ...

Duplan. − Vous étiez majestueuse... en manches courtes... trônant au milieu de tous vos petits tas de sucre.

Scène III 245

Carbonel. − C'est bien... il est inutile de rappeler...

Duplan. − Ah ! je ne vous le cache pas... j'ai un peu soupiré pour vous... Du reste, nous soupirions tous... les habitués ! ...

Madame Carbonel. − Taisez−vous, mauvais plaisant !

Duplan. − Et papa Carbonel le savait bien !

Carbonel. − Moi ?

Duplan. − Car, à partir du jour où il s'en aperçut, ses demi−tasses n'avaient plus que trois morceaux de sucre au lieu de quatre.

Carbonel. − Ah ! quelle idée... ce n'est pas cela... Mais, si je n'avais pas eu un peu d'ordre, je ne serais jamais parvenu à me retirer avec trente mille livres de rente...

Duplan. − Trente mille livres de rente... c'est joli ! ... surtout quand on n'a qu'une fille... qui est déjà une grande demoiselle.

Madame Carbonel. − Vingt ans... ça ne nous rajeunit pas...

Duplan. − Ca nous pousse... c'est ce que je me disais hier en regardant Maurice.

M. et Madame Carbonel. − Maurice ?

Duplan. − Mon fils...

Madame Carbonel. − Au fait, c'est vrai, vous avez un fils... vous l'avez amené une fois au café avec vous.

Duplan. − Il avait huit ans... je lui ai fait prendre un canard dans mon café. (A Carbonel.) Un de vos trois morceaux... (A madame Carbonel.) Vous l'avez fait entrer dans le comptoir et vous avez daigné l'embrasser... vous−même.

Carbonel. − Je m'en souviens parfaitement... et qu'est−il devenu ? qu'est−ce qu'il fait ?

Duplan. − Il fait ses dents de vingt−sept ans... c'est un grand monsieur aujourd'hui... beau garçon, distingué, instruit, qui a voyagé... c'est ce qui fait que je songe à le marier.

Carbonel. − Ah !

Duplan. − Et, ce matin, en voyant votre fille... il m'est venu une idée...

Madame Carbonel, à part. − Ah ! mon Dieu ! une demande en mariage.

Duplan. − Vous ne devinez pas ?

Carbonel, se levant. − Non ! (A part.) Un père de six mille francs de rente, ça ne me va pas.

Duplan, se levant. − Carbonel, j'irai droit au but.

 

Scène III 246

Carbonel, détournant. − Tiens ! voilà la cheminée qui fume... la fenêtre est fermée... elle fume !

Duplan. − Ca ne me fait rien... Carbonel, j'irai droit au but.

Joséphine, paraissant au fond et annonçant. − M., madame et mademoiselle Pérugin.

Carbonel, à part. − Il était temps !

Duplan, à part. − Que le diable les emporte ! ...

 

Scène III 247 Scène IV

Les Mêmes, M. et Madame Pérugin, Lucie

 

Madame Carbonel, allant au−devant de madame Pérugin. − Ah ! que vous êtes aimable, chère belle ! ... (Embrassant Lucie.) Bonjour, mon enfant !

Pérugin, saluant. − Madame...

Madame Carbonel. − Asseyez−vous donc... Carbonel, une bûche... Joséphine, un tabouret.

Carbonel met une bûche dans la cheminée ; Joséphine place un tabouret sous les pieds de madame Pérugin et sort.

Duplan, à part, s'asseyant à droite. − J'attendrai qu'ils soient partis.

Lucie. − Est−ce que Berthe est sortie ?

Madame Carbonel. − Non, elle doit être de l'autre côté, à son piano.

Lucie. − Je vais la retrouver... j'ai justement apporté un morceau délicieux... la Rêverie de Rosellenn ... nous allons le déchiffrer ensemble !

Madame Pérugin. − Va, mon enfant.

 

Scène IV 248 Scène V

Les Mêmes, moins Lucie

 

Madame Pérugin, assise sur le canapé. − Voyons, avez−vous déjà reçu beaucoup de visites pour votre jour d'inauguration ?

Carbonel, derrière le canapé. − Vous êtes les premiers... nous n'avons vu absolument personne... (Indiquant Duplan, qui est assis à l'écart.) Que monsieur... (Le présentant.) M. Duplan de Courbevoie.

Il s'assied près de sa femme, tournant le dos à Duplan.

Duplan, s'inclinant. − Madame... monsieur...

Madame Pérugin, bas à madame Carbonel, qui s'est assise sur le canapé. Il est sans façon... Il fait ses visites en paletot ! ...

Madame Carbonel, bas. − C'est un homme de la campagne, il va s'en aller ! ...

Pérugin, qui, depuis quelque temps, s'est frotté les yeux. − Mon cher, votre cheminée fume.

Carbonel, se levant. − Attendez... je vais ouvrir la fenêtre. (Il l'ouvre.) Là... maintenant, ça ne fumera pas.

Il va se rasseoir.

Duplan. − Alors, je vous demanderai la permission de mettre mon chapeau.

Il se couvre.

Pérugin. − Pourquoi ne faites−vous pas comme moi ? J'avais une cheminée qui fumait...

Duplan. − Monsieur a fait poser un petit moulin ? ...

Pérugin. − Non... j'ai fait construire une espèce de ventilateur à soupape... avec cinq tuyaux, j'en suis très content.

Duplan. − Et ça coûte ? ...

Pérugin. − Soixante−cinq francs tout posé.

Duplan, se levant. − Eh bien, moi, monsieur, à Courbevoie, pour vingt−sept francs...

Madame Carbonel. − C'est bien... laissons cela. (A madame Pérugin.) Chère amie, que vous êtes donc bonne d'être venue me voir ! ...

Madame Pérugin. − J'ai reçu votre carte... et je me serais bien gardée de manquer à votre invitation ; nous, nous allons prendre le lundi ! ... c'est un jour distingué...

Scène V 249

Carbonel. − Distingué ! pas plus que le mercredi...

Madame Pérugin. − Oh ! certainement ! ... seulement, le lundi... c'est plus... à la mode...

Pérugin. − C'est le jour où les ministres reçoivent.

Carbonel, à part. − Très bien ! nous le prendrons.

Il se passe un temps sans parler, Duplan se mouche avec fracas.

Madame Carbonel. − Chère amie... que vous êtes donc bonne d'être venue me voir !

Duplan, à part. − Elle l'a déjà dit !

Madame Pérugin. − Nous avons pris une voiture a l'heure... il fait un temps épouvantable.

Madame Carbonel. − Oh ! épouvantable !

Pérugin. − Epouvantable !

Carbonel. − E−pou−van−ta−ble !

Duplan, à part. − Si c'est pour se dire cela qu'ils prennent un jour !

Madame Pérugin. − Quel hiver !

Carbonel. − Affreux !

Pérugin. − Du vent, de la pluie, de la neige...

Carbonel. − De la neige, de la pluie, du vent !

Duplan, à part. − Ah çà ! est−ce qu'ils ne vont pas s'en aller ? ...

Un silence ; Duplan se mouche.

Madame Carbonel, bas à son mari. − Dites donc quelque chose... vous me laissez faire tous les frais ! ...

Carbonel, bas. − Oui. (Haut.) Qu'est−ce que fait la rente ? ...

Pérugin. − Je crois que ça baissotte !

Carbonel, trouvant une idée. − Ah !

Tous. − Quoi ?

Carbonel. − Connaissez−vous l'accident du chemin de fer de Rennes ?

Pérugin et Madame Pérugin. − Non !

Carbonel. − Un accident terrible ! (A part.) Quelle chance !

Scène V 250

Madame Pérugin. − Combien de blessés ?

Carbonel. − Personne... Un convoi de marchandises... chargé de beurre de Bretagne... la machine a mis le feu aux wagons... le beurre s'est enflammé... dans la nuit sombre... et le convoi, semblable à un météore... répandait sur sa route des torrents de lampions...

Madame Pérugin. − Ca devait être magnifique.

Pérugin. − Oui ; mais, au lieu de beurre, supposez des voyageurs.

Joséphine, paraissant et annonçant. − M. et madame Césénas !

Tous se lèvent.

Tous. − Les Césénas !

Carbonel, courant à la fenêtre. − Ils sont venus avec leur voiture.

Madame Carbonel. − Quel bonheur !

Carbonel. − Quel honneur ! (A Duplan.) Otez donc votre chapeau.

 

Scène V 251 Scène VI

Les Mêmes, M. et Madame Césénas paraissant au fond

 

Madame Pérugin. − Les voici !

Madame Carbonel. − Carbonel, vite ! un tabouret, une bûche ! (Courant au−devant de madame Césénas.) Ah ! chère belle ! que vous êtes bonne d'être venue me voir !

Carbonel, très ahuri. − Monsieur... madame... prenez donc la peine de vous asseoir.... (Lui offrant la bûche.) Un tabouret... oh ! non ! pardon !

Il lui place le tabouret sous les pieds et met la bûche dans le feu.

Duplan, à part. − Encore du monde ! ... Je vais attendre qu'ils soient partis !

On s'assied.

Madame Carbonel, à madame Césénas. − Mais êtes−vous aimable d'être venue par un temps pareil...

Carbonel, debout, derrière le canapé. − Peut−on vous offrir quelque chose ?

Césénas. − Merci ! Le fait est que nous jouissons d'un temps déplorable.

Madame Pérugin. − Oh ! déplorable !

Pérugin. − Nous le disions tout à l'heure.

Césénas. − Du vent, de la pluie, de la neige.

Carbonel. − De la neige, de la pluie, du vent !

Duplan, à part. − Ils vont recommencer !

Carbonel. − Heureusement que vous avez une voiture.

Madame Césénas. − Oh ! je ne pourrais vivre sans cela... j'aimerais mieux manger du pain sec.

Madame Carbonel. − Oh ! du pain sec !

Césénas. − C'est une manière de parler !

Carbonel. − Je le pense bien ! je n'ai jamais eu l'honneur de dîner chez vous... mais je suis bien sûr...

Césénas, se levant. − J'espère que vous nous ferez ce plaisir−là... un jour.

Carbonel. − Volontiers... bien volontiers ! ...

Scène VI 252

Ils se saluent et se rasseyent.

Duplan, à part. − Il se fait inviter à dîner.

Madame Carbonel, à part. − Carbonel est d'une indiscrétion ! (A Madame Césénas.) Que vous avez un joli chapeau !

Madame Césénas. − Il vient de chez Lise Duval...

Madame Pérugin. − Il n'y a qu'elle pour coiffer.

Madame Césénas. − C'est cher... mais, plutôt que de prendre ailleurs, j'aimerais mieux manger du pain sec...

Carbonel. − Moi aussi.

Césénas. − Quel temps ! ... mon Dieu, quel temps !

Pérugin. − Affreux ! je plains les gens qui sont en route...

Duplan, à part. − Sans parapluie...

Carbonel, à part. − La conversation languit... (Haut.) Connaissez−vous l'accident de chemin de fer ? ...

Césénas. − Ah ! c'est horrible !

Madame Césénas. − J'en suis encore toute malade...

Césénas. − Voyez−vous d'ici cette montagne de beurre. enflammée sillonnant l'horizon... C'est très grave.

Carbonel. − Il n'en faut pas davantage pour désaffectionner les campagnes !

Pérugin. − Maintenant, monsieur, au lieu de beurre, supposez des voyageurs...

Carbonel, à part. − Ca s'anime... il est gentil, notre mercredi.

Madame Césénas. − C'est singulier... je sens comme un courant d'air...

Duplan, éternuant et croyant qu'on l'a salué. − Merci ! ... c'est la fenêtre ! ...

Madame Carbonel. − Carbonel, mon ami, ferme donc la fenêtre ! ...

Carbonel, allant fermer. − Je veux bien, moi ! ... mais ça va fumer ! ...

Césénas. − Votre cheminée fume ? ... Pourquoi ne faites−vous pas comme moi ? ... J'avais une cheminée qui fumait...

Joséphine, annonçant. − M. Edgard Lajonchère...

Duplan, à part. − Décidément, c'est une procession !

 

Scène VI 253 Scène VII

Les Mêmes, Edgard Lajonchère

 

Carbonel, allant au−devant de lui. − Bonjour, cher ami.

Edgard, saluant. − Mesdames... Messieurs...

Carbonel. − Asseyez−vous donc !

Edgard, s'adossant à la cheminée. Quel temps ! quel temps !

Tous. − Affreux ! Affreux !

Duplan, à part, se levant brusquement. − Encore ! ... J'aime mieux revenir. (Haut.) Adieu, Carbonel... Mesdames...

Carbonel, sans se déranger. Vous partez ? ... allons, bonjour... bonjour...

Duplan, bas à Carbonel. − Voulez−vous, sans déranger personne, me faire donner mon parapluie ? (Carbonel fait un signe à Pérugin. Le parapluie passe de main en main jusqu'à Carbonel qui le jette à terre derrière lui. Le ramassant.) Mesdames ! ... Messieurs...

Il sort.

Carbonel, à Edgard. − Eh bien, jeune homme, nous apportez−vous des nouvelles ? ... Vous un homme lancé, un homme à la mode ! ...

Césénas, à Edgard. − Est−ce que vous venez du Bois ? ...

Edgard. − Non, je viens de faire une visite à mon conseil judiciaire...

Madame Carbonel. − Comment ! vous avez un conseil judiciaire ? ...

Edgard. − Certainement... vous ne le savez pas ? ... Depuis un an, je suis pourvu...

Pérugin. Mais pourquoi ?

Edgard. − Des niaiseries ! ... Que voulez−vous ! ... moi, je suis d'une nature trop tendre... Je ne sais rien refuser aux femmes...

Madame Césénas, riant. − Ah ! vraiment !

Edgard. − Aux jolies femmes... (A part.) Elle m'a lancé un petit coup d'oeil... (Haut.) Je suis orphelin... j'ai vingt−neuf mille livres de rente...

Carbonel. − C'est très joli !

Scène VII 254

Edgard. − Et parce que, l'année dernière, j'ai dépensé soixante−cinq ville francs...

Pérugin. − Ah ! diable !

Edgard. − Ils se sont assemblés... des oncles... des burgraves... et ils m'ont fait interdire... c'est colossal ! ...

Carbonel. − Dame ! Soixante−cinq mille francs...

Edgard. − Oui... J'ai été un peu vite... mais, comme je leur ai dit : "Messieurs, je vais lâcher Clara... l'année prochaine, je n'en dépenserai que quarante..."

Carbonel. − Mais ça ne fait pas encore le compte...

Pérugin. Puisque vous n'en avez que vingt−neuf...

Edgard. − Bah ! on fera une moyenne !

Carbonel, à part, indigné. − C'est un polisson !

Edgard. − Aujourd'hui, mon conseil était réuni... Je me suis présenté pour lui demander de l'augmentation... Croiriez−vous qu'ils ne me donnent que mille francs par mois ? ... C'est colossal !

Pérugin. Dame ! un garçon ! ...

Edgard. − Alors le président... un marchand de vin en gros... m'a répondu : "Jeune homme, mariez−vous... revenez à une vie régulière... et le conseil avisera."

Carbonel. − A la bonne heure !

Césénas. − Et qu'avez−vous fait ? ...

Edgard. − Je lui ai demandé la main de sa fille... séance tenante !

Tout le monde rit.

Carbonel, à part. − Il a de l'esprit... mais c'est un polisson...

Edgard, à Carbonel. − On dirait que ça fume chez vous...

Carbonel. − C'est la fenêtre...

Edgard. − J'aurais cru que c'était la cheminée.

Madame Césénas, apercevant Berthe et Lucie qui entrent. − Oh ! voici ces demoiselles !

 

Scène VII 255 Scène VIII

Les Mêmes, Berthe, Lucie ; puis un chasseur ; puis Joséphine

 

Berthe et Lucie, derrière le canapé. − Henriette !

Madame Césénas, les embrassant. − Berthe, embrasse−moi, et toi, Lucie ! ...

Edgard, à part, près de la cheminée. − Elles sont gentilles, ces deux petites... (Regardant Lucie.) La brune surtout ! ... (Regardant Berthe.) Et la blonde principalement ! ...

Berthe, à sa mère. − Pourquoi ne nous as−tu pas fait dire qu'Henriette était là ? ...

Madame Carbonel. − Je vous croyais à votre piano.

Lucie, tenant un journal. − Nous étions en train d'étudier le journal des modes.

Berthe. − Regardez donc ce joli mantelet.

Lucie. − C'est comme cela que nous en voudrions un.

Berthe. − Deux.

Madame Pérugin, prenant le journal. − Voyons !

Madame Carbonel. − C'est charmant !

Madame Césénas, examinant aussi. − Tiens ! je viens précisément d'en prendre un semblable chez Gagelin ; il est en bas, dans ma voiture...

Madame Pérugin. − Combien cela coûte−t−il ?

Madame Césénas. − Cinq cents francs...

Carbonel, près du guéridon où il a feuilleté un album avec Césénas et Pérugin. − Trop cher !

Pérugin. − Trop cher !

Edgard, aux dames. − Ils me font l'effet de deux membres de mon conseil judiciaire.

Madame Carbonel. − On pourrait peut−être en simplifiant les garnitures...

Berthe. − Mais non, maman, il ne faut rien simplifier ! ...

Lucie. − Si l'on simplifie, il n'y a plus de mantelet.

 

Scène VIII 256

Madame Pérugin. − je ne vois qu'un moyen ! ... Si madame voulait avoir la bonté de nous prêter le sien...

Madame Carbonel. − Nous en prendrions le patron... et nous les ferions à la maison...

Henriette et Lucie. − Ah ! oui !

Madame Césénas, se levant, ainsi que les autres dames. − Bien volontiers... je vais le faire monter... (A Césénas.) Mon ami, voulez−vous appeler Ludovic.

Césénas, remontant. − Ludovic !

Un grand chasseur en livrée paraît au fond ; il tient sous le bras le paletot de son maître.

Carbonel, l'admirant. − Oh ! il est superbe.

Madame Césénas. − Apportez le carton qui est dans la voiture.

Le Chasseur. − Oui, madame.

Il sort.

Carbonel, à Pérugin. − Dire qu'il a pris un homme à l'année, rien que pour tenir son paletot.

Césénas, à sa femme. − Quand vous voudrez, chère amie...

Madame Carbonel. − Vous nous quittez déjà !

Césénas. − Nous allons au Bois... Il y a une partie de cricket à laquelle nous devons assister...

Carbonel. − De cricket ! ... qu'est−ce que c'est que ça. ? ...

Edgard. − Un jeu anglais qui vous démanche l'épaule...

Berthe. − Ah ! je serais bien curieuse de voir ça.

Lucie. − Moi aussi...

Madame Césénas. − Rien de plus facile... venez avec nous... j'ai trois places à offrir dans ma voiture... M. Pérugin vous accompagnera...

Pérugin. − Mais c'est que nous allons bien vous gêner...

Césénas. − Du tout ! ... du tout ! ... C'est convenu.

Berthe. − Ah ! quel bonheur ! ... (Appelant.) Joséphine, mon chapeau !

Joséphine entre avec un mantelet et un chapeau ; elle habille Berthe ; les dames remontent.

Edgard. − J'ai envie d'aller voir ça aussi... Je me jette dans un coupé...

 

Scène VIII 257

Carbonel. − Un coupé... vous ? ... un homme seul... pourquoi ne prenez−vous pas l'omnibus ? ...

Edgard. − Tenez ! ... vous, à la première vacance, je vous fait nommer de mon conseil.

Carbonel. − Mais je n'y serais pas plus mal placé qu'un autre... et je vous dirais comme votre président : "Mariez−vous, monsieur Edgard. "

Lucie, s'approchant. − Ah ! oui ! monsieur Edgard, mariez−vous. (A part.) Ca nous fera un bal !

Berthe, redescendant. − Ah ! mariez−vous, monsieur Edgard, je vous en prie.

Edgard, à part. − Ces petites, elles me dévorent des yeux ! (Haut.) J'y songerai, mesdemoiselles. (Les regardant toutes deux avec expression.) J'y songerai.

Césénas. − Adieu, chère madame.

Carbonel. − Adieu, chère belle.

Salutations, M. et madame Césénas, Berthe, Lucie, Pérugin et Edgard sortent par le fond.

 

Scène VIII 258 Scène IX

Carbonel, Madame Carbonel, Madame Pérugin ; puis Le Chasseur

 

Carbonel. − Est−elle heureuse, cette madame Césénas ! en voilà une qui a eu de la chance.

Madame Pérugin. − Pourquoi ?

Carbonel. − Quand je pense que son père... le père Durand, venait tous les matins avec ses échantillons m'offrir ses rhums et ses eaux−de−vie.

Madame Pérugin. − Ah ! il faisait la commission ?

Carbonel. − Parfaitement, et à pied ! Il était sur le point de marier sa fille à un commissaire−priseur... lorsque M. Césénas parut avec son million, il en devint épris et, ma foi ! ... hein ! quel rêve !

Madame Carbonel. − Quoi ?

Carbonel. − Un million !

Madame Pérugin. − Quant à moi, je ne voudrais pas faire faire à ma fille un mariage aussi disproportionné.

Madame Carbonel. − Ni moi !

Carbonel. − Oui, connu ! les millions sont trop verts.

Madame Carbonel. − Moi, j'appelle ça vendre son enfant !

Carbonel. − Puisqu'elle est heureuse !

Il remonte.

Madame Pérugin. − Le bonheur, à ce prix−là, je n'en voudrais pas pour ma fille.

Madame Carbonel, lui prenant la main. − Ah ! nous sommes des mères, nous... nous nous comprenons.

Madame Pérugin. − Oh ! oui ! ... j'étais venue pour vous faire une confidence... vous êtes nos meilleurs amis... Il est question d'un parti pour Lucie.

Carbonel, avançant des sièges et s'asseyant près d'elle. − Ah bah ! Contez−nous donc ça ?

Madame Pérugin. − Ce n'est encore qu'à l'état de projet... il s'agit d'un jeune architecte, M. Jules Priés...

Madame Carbonel. − Je l'ai vu chez vous... il est fort bien.

Madame Pérugin. − Il a une clientèle... et deux cent mille francs... C'est ce que nous donnons à Lucie.

Scène IX 259

Carbonel. − Et nous à Berthe.

Madame Pérugin. − Ma fille semble ne pas le voir avec déplaisir... moi, je ne suis pas ambitieuse... ce que je désire... c'est le bonheur de mon enfant !

Madame Carbonel, à son mari. − Cela vaut mieux qu'un million, monsieur !

Carbonel. − Quand on peut avoir les deux !

Madame Carbonel. − Quand donc les hommes cesseront−ils de sacrifier au veau d'or ! ... je ne demande pas plus pour Berthe... un bon jeune homme... dans les deux cent mille francs.

Carbonel. − Deux cents et quelques...

Le chasseur, paraissant au fond avec un grand carton. − Madame...

Carbonel, se levant. − Ah ! très bien... C'est le mantelet. (Il le prend des mains du chasseur, le met sur le guéridon, et, s'approchant des dames, bas.) Dites donc, faut−il lui donner quelque chose ?

Madame Pérugin. − Dame ! ... je ne sais pas !

Madame Carbonel. − Je crois que ce n'est pas l'usage.

Carbonel. − Un beau monsieur comme cela... on ne peut pas lui offrir moins de cinq francs, et c'est trop ! (Haut au chasseur.) Mon ami, ces dames vous remercient infiniment... infiniment.

Il reconduit le chasseur, qui sort en le saluant.

Madame Pérugin, se levant. − Je passe dans votre chambre avec ce carton... je découperai le patron en vous attendant.

Madame Carbonel. − Oui, je vous rejoins dans l'instant.

Madame Pérugin entre à droite.

 

Scène IX 260 Scène X

M. et Madame Carbonel ; puis Joséphine ; puis Duplan ; puis Madame Pérugin

 

Madame Carbonel. − Il est cinq heures, il ne viendra plus personne, on peut éteindre le feu.

Carbonel. − C'est le meilleur moyen d'empêcher de fumer.

Madame Carbonel, appelant au fond. − Joséphine, apportez l'étouffoir...

Carbonel. − Je vais chercher de l'eau.

Il disparaît un moment à gauche.

Joséphine, entrant. − Voilà l'étouffoir, madame !

Madame Carbonel. − Très bien, prenez les pincettes.

Elle relève le devant de sa robe qu'elle attache avec des épingles.

Carbonel, entrant avec deux carafes. − Attendez... il faut d'abord éteindre la bûche du fond.

Tous trois s'accroupissent devant la cheminée.

Duplan, entrant par le fond. − Enfin, vous voilà seuls... tout le monde est parti.

Carbonel, à part. − Duplan !

Madame Carbonel, à part. − Il va nous faire sa demande ! (Haut.) Joséphine, laissez−nous.

Elle sort emportant l'étouffoir.

Carbonel, à Duplan. − Vous venez chercher votre petit panier... Ce n'était pas la peine de vous déranger, je vous l'aurais renvoyé.

Duplan. − Oh ! ça ne m'éloigne pas... en retournant au chemin de fer...

Carbonel. − Vous partez ? alors je ne vous offre pas de vous asseoir.

Duplan. − Je n'ai qu'un mot à vous dire, j'irai droit au but... J'ai un fils que je désire marier le plus tôt possible... votre fille est jolie, bien élevée...

Madame Carbonel. − Permettez ! ...

Duplan. − Vous êtes de braves gens, de vieux amis, vous me plaisez.

Carbonel. − Bien flatté, mais la fortune de M. Maurice...

Scène X 261

Duplan. − Elle est superbe ! vous avez bien connu mon frère Etienne.

Carbonel. − Non...

Duplan. − Le parrain de Maurice... une espèce d'idiot, qui n'a jamais pu être reçu bachelier... alors il est allé en Italie entreprendre des travaux de terrassement pour les chemins de fer... il m'écrivait tous les ans : "Ca va bien, embrasse Maurice pour moi." J'embrassais Maurice parce que ça me faisait plaisir et je ne pensais plus à sa lettre. Mais voilà qu'il est mort, il y a six mois, en instituant mon fils son héritier.

M. et Madame Carbonel. − Eh bien ?

Duplan. − Eh bien, il lui a laissé cinquante mille livres de rente, cet imbécile−là.

M. et Madame Carbonel. − Un million !

Duplan. − Mon Dieu, oui, Maurice a un million de dot.

Madame Pérugin, paraissant à droite, à part. − Un million ! son fils !

Elle se retire vivement et écoute.

Carbonel. − Un million ! asseyez−vous donc... je vais rallumer le feu.

Madame Carbonel, éperdue. − Une bûche ! un tabouret !

Elle abaisse vivement sa robe.

Duplan, qu'on a fait asseoir sur le canapé entre Carbonel et sa femme. − C'est inutile... je m'en vais.

Madame Carbonel. − Cher monsieur Duplan... votre proposition nous trouble... nous émeut..

Carbonel. − Ah ! c'est que nous sommes des amis, de vieux amis !

Duplan. − Habitués du café Carbonel ! Ah çà ! pour se marier, il faut que les jeunes gens se connaissent ; où pourront−ils se voir ?

Carbonel. − Voyons !

Madame Carbonel. − Cherchons !

Carbonel. − Au jardin d'Acclimatation !

Madame Carbonel. − Non ! chez madame Césénas ! elle est riche... elle aime beaucoup Berthe... nous la prierons de donner une petite soirée.

Carbonel. − A laquelle nous vous ferons assister.

Duplan, se levant. − C'est cela, vous m'écrirez... Où est mon panier ?

Madame Carbonel. − Nous irons vous le porter nous−mêmes à Courbevoie.

 

Scène X 262

Duplan. − C'est convenu... Adieu ! ...

Madame Pérugin, se montrant. − Comment ! vous partez déjà, monsieur Duplan ?

Duplan. − J'ai tout juste le temps d'arriver au chemin de fer.

Madame Pérugin. − Je vais de ce côté−là... j'ai une voiture en bas... je vous déposerai à la gare...

Carbonel. − C'est à merveille ! ... acceptez.

Madame Pérugin. − Donnez−moi votre bras, cher monsieur Duplan.

Madame Carbonel, à part. − Un million ! quel parti pour Berthe !

Madame Pérugin, à part. − Quel parti pour Lucie !

Madame Pérugin et Duplan sortent par le fond, reconduits par M. et madame Carbonel.

 

Scène X 263 Acte II

Salon très brillamment meublé. − Confidents de chaque côté. − Portes au fond, ouvrant sur un autre salon. − Entre les deux portes une cheminée surmontée d'une glace sans tain. − Portes latérales. − Au lever du rideau, aspect animé d'un bal. − On va et vient dans les deux salons. − Musique. − Des cavaliers invitent des dames, d'autres causent.

 

Acte II 264 Scène première

Edgard, Invités, Madame Césénas ; puis Césénas, Madame Carbonel

 

Edgard, assis sur un confident à droite. − Ce bal est délicieux, tout est d'un goût parfait ! Les toilettes, les coiffures... c'est colossal ! ...

Césénas, entrant. − Allons, messieurs, vous n'entendez donc pas l'orchestre ? ... La main aux dames. (Invitations. On sort.) Notre bal commence à s'animer... il sera charmant ! ...

Madame Carbonel, entrant très agitée. − Comprenez−vous cela ? ... M. Maurice qui n'est pas arrivé.

Césénas. − Un peu de patience, chère madame : il n'est pas dix heures.

Madame Césénas. − Nous attendons encore plus de la moitié de nos invités.

Madame Carbonel. − S'il allait ne pas venir... si son père était souffrant...

Césénas. − Il viendra... tranquillisez−vous et rentrez dans le bal...

Madame Césénas. − Que fait Berthe ?

Madame Carbonel. − Elle danse... avec M. Jules Priès, l'architecte.

Madame Césénas. − Allez la rejoindre... Dès que ces messieurs seront arrivés... je vous préviendrai.

Madame Carbonel. − Oh ! tout de suite, n'est−ce pas ? je ne vis plus.

Elle entre dans le bal avec Césénas.

 

Scène première 265 Scène II

Madame Césénas ; puis Duplan et Maurice ; puis Berthe et Jules

 

Madame Césénas. − Pauvre femme ! ... Elle a tort de s'inquiéter. Berthe est charmante ce soir, et, pour peu que M. Maurice ait du goût... (Le voyant entrer de la gauche avec Duplan.) Ah ! voici M. Duplan.

Duplan et Maurice, saluant. − Madame...

Duplan. − Permettez−moi de vous présenter mon fils.

Madame Césénas. − Monsieur... (A part.) Il est bien !

Maurice. − J'ai à vous remercier, madame, de l'invitation que vous avez bien voulu me faire l'honneur de m'adresser...

Madame Césénas. − Je devrais vous gronder, car vous êtes en retard...

Duplan. − C'est la cravate de Maurice...

Madame Césénas, confidentiellement. − Elle est arrivée... elle danse... restez là... (De la porte.) Restez là !

Elle entre dans le bal.

Maurice, étonné. − Qui est−ce qui est arrivé ? ... qui est−ce qui danse ?

Duplan. − Une demoiselle charmante... La fille de la belle madame Carbonel.

Maurice. − Eh bien, après ? qu'est−ce que ça me fait ? je ne la connais pas.

Duplan. − Non, mais tu vas la connaître... un ange, mon ami, un ange ! je n'ai pas voulu t'en parler avant de partir, parce que tu aurais refusé de venir au bal... il s'agit d'une entrevue.

Maurice. − Une entrevue ? ... vous voulez me marier ? ... Oh ! papa, qu'est−ce que je vous ai fait ? M'empailler à vingt−sept ans !

Duplan. − Je ne veux pas t'empailler... Je veux seulement t'empêcher de faire des sottises...

Maurice. − Quelles sottises ? ...

Duplan. − Mon ami, tu es un charmant garçon ; tu es bon, généreux, sobre, instruit.

Maurice. − Amadouez−moi... je vous vois venir...

Duplan. − Mais tu as un défaut... tu es faible, irrésolu... tu te laisses dominer par ceux qui t'entourent... je ne t'en veux pas... je suis de même...

Scène II 266

Maurice. − Moi ? ce matin encore, j'ai flanqué mon domestique à la porte... il s'était mis dans mes bottes !

Duplan. − Oui, avec les hommes, ça va encore... mais avec les femmes !

Maurice. − Ah ! les femmes ! ... elles sont si gentilles.

Duplan. − Certainement, elles sont gentilles... du moins, elles étaient gentilles... mais, contre elles, tu n'as pas de défense... Le premier minois chiffonné qui se présente... te voilà pris ! tu tiens de ton père... autrefois...

Maurice. − Oh ! vous exagérez...

Duplan. − Je n'en veux pour preuve que ton voyage en Italie... tu étais parti pour six semaines et tu es resté onze mois... Tu devais me rapporter des roses, et tu ne m'as rapporté que des mèches de cheveux...

Maurice. − J'avoue que j'ai perdu un peu de temps à Florence... mais si vous aviez vu la chevelure de Barbara...

Duplan. − Qu'est−ce que ça me fait, Barbara ? (Avec curiosité.) Elle était donc bien belle, sa chevelure ?

Maurice. − Deux ruisseaux d'ébène qui descendaient jusqu'à terre !

Duplan, avec admiration. − Oh ! ... oh ! ... allons, passe pour Barbara ! ... Mais à Venise ! qu'as−tu fait à Venise ? impossible de te faire décamper !

Maurice. − Ah ! si vous connaissiez Zirzina !

Duplan. − Allons ! ... Zirzina maintenant !

Maurice. − Quelle taille ! quelle cambrure ! ... la souplesse du serpent, la rigidité du marbre ! et ses yeux, moitié velours, moitié feu !

Duplan, avec admiration. − Oh ! oh ! (A part.) Et dire que je n'ai jamais vu l'Italie ! ... voilà ce que c'est que de s'acoquiner à Courbevoie !

Maurice. − Ce n'était qu'une marchande de fleurs... Mais il y avait du sang des doges chez cette femme−là !

Duplan. − C'est possible... Mais, à Paris, le sang des doges est extrêmement rare... et, comme avec ton caractère tu finirais par me donner pour belle−fille quelque cabrioleuse de ton choix, je me suis occupé moi−même de te trouver une femme... elle ne descend pas des doges... je ne pense pas que Carbonel élève cette prétention... elle appartient à une excellente famille bourgeoise.

Maurice. − Est−elle jolie ?

Duplan. − Exceptionnellement jolie !

Maurice. − Ah !

 

Scène II 267

Duplan. − Ca te fait sourire, drôle !

Maurice. − Un mot... Est−elle brune ou blonde ?

Duplan. − Adorable blonde !

Maurice. − Voilà une chance ! il y a très longtemps que je n'ai aimé de blondes... depuis un an, la veine est aux brunes.

Duplan. − Mais, cette fois, c'est sérieux... il ne s'agit pas de coqueter, il s'agit d'épouser.

Maurice. − C'est convenu... mais je demande à voir. (Berthe, valsant avec Jules, traverse le salon du fond de droite à gauche. Les apercevant.) Tiens ! Jules Priès ! ... bonjour ! ... (Voyant Berthe, à son père.) Oh ! la ravissante personne ! l'éblouissante beauté !

Il suit Berthe du regard, jusqu'à ce qu'elle disparaisse.

Duplan. − Eh bien, mon ami, c'est elle...

Maurice. − Comment ?

Duplan. − Voilà comme je les choisis !

Maurice. − Mon compliment ! ... vous vous y connaissez encore en jolies femmes.

Duplan. − L'habitude de cultiver les roses... (Riant.) Eh ! eh ! eh ! Chut ! les grands parents !

 

Scène II 268 Scène III

Maurice, Duplan, M. et Madame Carbonel ; puis Berthe et Jules

 

Madame Carbonel, avec empressement. − Ah ! M. Duplan...

Carbonel, de même. − Cher ami...

Duplan. − Madame... permettez−moi de vous présenter Maurice, mon fils... (Présentant.) M. et madame Carbonel.

Salutations.

Madame Carbonel. − Enchantée, monsieur, de faire... ou plutôt de renouveler connaissance avec vous...

Maurice, étonné. − Comment, madame, j'aurais été assez heureux ? ...

Duplan. − Oui... je t'ai déjà présenté une fois à madame ; il est vrai que tu avais huit ans.

Carbonel. − Ma femme vous a fait sauter sur ses genoux et elle vous a embrassé ! ...

Maurice. − Alors madame, j'ai dû faire bien des envieux.

M. et madame Carbonel. − Oh ! très joli, très joli ! ...

Maurice, s'avançant. − Et je serais bien heureux, madame, si M. votre mari voulait nous permettre de reprendre nos relations... au point où nous les avons laissées.

M. et madame Carbonel. − Ah ! très joli ! ... très joli ! ...

Madame Carbonel, bas à son mari. − Il a de l'esprit.

Carbonel, bas. − Je crois bien, il en a pour un million ! (A Maurice.) Vous arrivez d'Italie, jeune homme ?

Maurice. − Oui, monsieur, de Venise !

Carbonel. − Ah ! Venise ! ... vous avez vu la place Saint−Marc, le pont des Soupirs ?

Maurice. − Bien souvent !

Duplan, à part. − Zirzina !

Carbonel. − Et qu'est−ce qui vous a le plus bouleversé à Venise ?

Maurice. − C'est la Douane !

 

Scène III 269

M. et madame Carbonel. − Ah ! très joli ! très joli !

Maurice, bas à Duplan. − Ils ont l'air de bien braves gens.

Duplan, bas. − Parbleu ! ils rient de tout ce que tu dis !

Berthe, entrant reconduite par Jules. − Je vous remercie, monsieur !

Maurice, à part. − C'est elle ! Ah ! décidément, il n'y a que les blondes.

Jules. − Bonjour, Maurice.

Maurice. − Bonjour, mon ami...

Ils se serrent la main.

Madame Carbonel. − Ah ! vous connaissez M. Jules Priès ?

Maurice. − Beaucoup... c'est un ami ! je lui dois mes deux oreilles...

Tous. − Comment ?

Plusieurs dames et messieurs sont entrés et sont près de la cheminée. Un valet apporte un plateau.

Maurice, offrant des glaces à madame et mademoiselle Carbonel. − Aimez−vous les histoires de brigands, mademoiselle ?

Berthe. − Oh ! oui ! c'est gentil !

Maurice. − Je vous préviens que celle−ci est très corsée.

Jules. − Ne parlons pas de ça...

Carbonel. − Allez ! allez !

Maurice. − C'était aux environs de Naples... nous étions cinq jeunes gens, dont un médecin sans clientèle, qui s'était ordonné le ciel d'Italie pour cause de santé... Nous voyagions à pied, un âne portait nos bagages, plus une petite pharmacie de voyage qui servait au docteur pour se droguer... et bon nombre de bouteilles de bordeaux, qu'il faisait entrer dans son régime... et que nous nous prescrivions de temps en temps.

Carbonel. − Mais les brigands !

Madame Carbonel. − Chut donc, Carbonel !

Maurice. − Pendant une halte... l'idée me vint de m'aventurer aux environs, dans la montagne... Je n'avais pas fait quatre cents pas, que je me trouvai entouré, garrotté... J'étais tombé au milieu d'une bande...

Berthe, effrayée. − Ah ! mon Dieu !

Carbonel, se frottant les mains. − Nous y voilà ! voilà les brigands !

 

Scène III 270

Maurice. − Je leur raconte mon histoire... aussitôt ils expédient un des leurs à mes quatre amis, avec une lettre ainsi conçue : "Si, à deux heures, vous n'avez pas déposé cinq mille piastres au pied du grand chêne Della−Grotta, vous y trouverez votre ami attaché avec deux oreilles de moins."

Berthe. − C'est affreux !

M. et Madame Carbonel. − C'est horrible !

Duplan, tranquille. − Moi, je connais l'histoire... ça ne m'émeut pas...

Maurice. − C'est alors que Jules, n'ayant pas cinq mille piastres... eut un trait de génie ! ... Il ouvrit la pharmacie du docteur, y prit un flacon de laudanum dont il versa le contenu dans les bouteilles de bordeaux, puis il poussa l'âne, chargé de vin, au pied du grand chêne Della−Grotta... et s'en revint bien vite... A deux heures précises... les brigands arrivèrent, et, trouvant l'âne au lieu des cinq mille piastres, ils se mirent à jurer en italien... ils m'attachèrent à l'arbre et se préparèrent à me découper...

Berthe. − Vous deviez avoir bien peur ?

Maurice. − Je n'étais pas gai... lorsque le chef... un gros nez rouge... qui caressait de l'oeil les bouteilles de bordeaux... proposa de les boire à la santé de mes oreilles avant de les couper.

Carbonel. − Ah ! je devine !

Madame Carbonel. − Tais−toi donc, Carbonel !

Berthe. − Laisse raconter, papa...

Maurice. − A peine en eurent−ils vidé quelques bouteilles, que je les vis tomber sur le gazon, fermer les yeux, et s'endormir d'un sommeil qui ressemblait horriblement à celui de l'innocence...

Carbonel. − Ah ! bravo !

Berthe. − Chut donc, papa !

Maurice. − J'ai fini, mademoiselle... Un quart d'heure après, mes amis arrivèrent et me ramenèrent en triomphe sur l'âne.

Carbonel. − Et les voleurs ? ...

Maurice. − Au premier poste, nous avertîmes les gendarmes, qui n'eurent d'autre peine que de les cueillir sur la pelouse comme un bouquet de violettes.

Madame Carbonel. − C'est palpitant !

Carbonel. − Il raconte comme Alexandre Dumas !

Maurice. − Et voilà comment M. Jules Priès est devenu le meilleur de mes amis... et le second père de mes oreilles...

Jules. − Tu es fou de raconter cela en plein bal...

 

Scène III 271

Berthe. − J'en suis encore tout émue...

On entend l'orchestre.

Madame Carbonel. − Ah ! l'orchestre ! ...

Maurice, à Berthe. − Mademoiselle, je ne vois qu'une contredanse pour vous faire oublier les terreurs que mon récit vous a causées...

Madame Carbonel, bas à son mari. − Il l'invite !

Berthe. − Volontiers, monsieur... (Allant à sa mère.) Tiens, maman... garde mon éventail...

Maurice, bas à Duplan. − Ravissante ! ravissante !

Duplan, bas. − Alors... je puis aller ?

Maurice. − Allez ! je m'abandonne à vous... (Offrant son bras à Berthe.) Mademoiselle...

Maurice et Berthe entrent dans le salon suivis de Jules et des invités.

 

Scène III 272 Scène IV

Duplan, M. et Madame Carbonel

 

Madame Carbonel, à Duplan. − Eh bien ?

Carbonel. − Qu'est−ce qu'il vous a dit ?

Duplan. − Il est subjugué ! ...

Madame Carbonel. − Ah ! le charmant garçon ! ... Je veux les voir danser !

Carbonel. − Moi aussi. (Prenant le bras de sa femme et sortant.) Ma fille aura son petit million !

Madame Carbonel. − Et un château !

Carbonel. − Et un chasseur ! Je lui ferai tenir mon paletot.

Ils disparaissent.

 

Scène IV 273 Scène V

Duplan, M. et Madame Pérugin, Lucie ; puis Jules

 

Duplan. − Allons ! ça marche ! ... et, une fois Maurice marié, je pourrai retourner cultiver en paix mes rosiers.

M. et madame Pérugin et Lucie paraissent à gauche.

Madame Pérugin. − Eh ! mais c'est ce cher M. Duplan ?

Duplan, saluant. − Madame...

Madame Pérugin, à son mari. − Mon ami, je te présente M. Duplan.

Duplan, saluant. − Monsieur...

Madame Pérugin. − Eh bien, Lucie, tu ne salues pas notre excellent ami M. Duplan ?

Duplan, saluant Lucie. − Mademoiselle... Oh ! la jolie toilette de bal !

Pérugin, à part. − Elle coûte assez cher.

Lucie, à part. − Je voudrais bien savoir si M. Jules est arrivé.

Elle remonte.

Madame Pérugin. − Et vous êtes venu aujourd'hui de Courbevoie ?

Duplan. − Par le train de cinq heures... J'ai dîné au restaurant avec mon fils...

Madame Pérugin. − Oh ! c'est mal ! Pourquoi n'êtes−vous pas venu nous demander à dîner ?

Duplan. − Vous êtes trop bonne... mais je n'aurais pas osé me permettre...

Madame Pérugin. − Vous auriez parlé rosiers avec mon mari, qui est très amateur.

Duplan. − Ah ! vraiment, monsieur ?

Pérugin. − Moi ? c'est−à−dire... je ne crains pas une jolie rose. (A part.) Qu'a donc ma femme ?

Madame Pérugin. − Est−ce que M. Maurice ne vous a pas accompagné ?

Duplan. − Si, il danse !

Madame Pérugin. − Vous nous le présenterez... M. Pérugin brûle de faire sa connaissance.

 

Scène V 274

Pérugin, à part, étonné. − Moi ?

Duplan, remerciant Pérugin. − Ah ! monsieur !

Madame Pérugin. − Nous étions hier dans une maison où l'on ne tarissait pas en éloges sur son compte.

Duplan, avec curiosité. − Ah !

Madame Pérugin. − Non, je ne dirai pas chez qui... Je me suis permis d'ajouter : "Je ne connais pas M. Maurice, mais je ne lui souhaite qu'une chose, c'est d'être un homme aussi accompli et aussi parfait que l'est son père."

Duplan, confus. − Oh ! oh ! madame...

Madame Pérugin. − Je le dis comme je le pense.

Duplan, à part. − Elle est vraiment très aimable !

Pérugin, à part. − Pourquoi donc ma femme flatte−t−elle ce petit rentier ?

Lucie, apercevant Jules qui entre. − Ah ! M. Jules...

Elle descend.

Pérugin, à part. − Mon futur gendre. (Allant à lui avec empressement.) Bonjour, cher ami ; je suis bien heureux de vous voir ! ...

Jules, saluant. − Monsieur... madame... mademoiselle... (Bas à Lucie.) Etes−vous jolie ce soir !

Lucie, bas. − Vous trouvez ?

Madame Pérugin, bas à son mari. − Ne t'avance pas trop avec ce jeune homme.

Pérugin, étonné. − Tiens !

Madame Pérugin. − Je te dirai pourquoi !

Jules, à Lucie. − Mademoiselle, on se place pour la valse... Voulez−vous me faire l'honneur ? ...

Lucie. − Avec plaisir, monsieur...

Elle prend le bras de Jules.

Duplan, à Pérugin. − Entre hommes, ça peut se dire... moi... je vais à la découverte du buffet.

Jules, Lucie et Duplan sortent.

 

Scène V 275 Scène VI

M. et Madame Pérugin

 

Pérugin, à sa femme. − Eh bien, quoi ? qu'est−ce qu'il y a ?

Madame Pérugin. − Il y a que vous ne comprenez rien... Le fils de ce bonhomme qui sort... M. Maurice Duplan... a un million de dot !

Pérugin. − Eh bien ?

Madame Pérugin. − Ce serait un parti superbe pour Lucie...

Pérugin. − Mais l'autre... l'architecte ?

Madame Pérugin. − Il se mariera ailleurs ! voilà tout !

Pérugin. − Au fait !

Madame Pérugin, voyant entrer madame Carbonel. − Pas un mot !

 

Scène VI 276 Scène VII

Les Mêmes, Madame Carbonel

 

Madame Carbonel, entrant radieuse. − Ils valsent ensemble avec une grâce... tout le monde les regarde. (Apercevant madame Pérugin.) Ah ! chère bonne, mille pardons, je ne vous avais pas aperçue...

Pérugin, saluant. − Nous arrivons.

Il lui avance un siège. Les dames s'asseyent.

Madame Carbonel, avec épanchement. − Ah ! mes amis, vous me voyez bien heureuse !

Pérugin. − En effet !

Madame Carbonel. − Je puis vous dire cela, je vous dis tout, vous êtes nos meilleurs amis... Je crois que nous allons marier Berthe !

Pérugin. − Vraiment ! et avec qui ?

Madame Carbonel. − Ah ! un mariage inespéré... un million de dot... le fils de M. Duplan.

Pérugin, à part. − V'lan !

Madame Pérugin. − Oh ! mes compliments bien sincères, cette nouvelle me cause une joie ! ...

Madame Carbonel, lui serrant la main. − Oh ! je le sais... ma bonne madame Pérugin ! ...

Elles se lèvent.

Madame Pérugin, à son mari. − Félicitez donc madame...

Pérugin. − Certainement... je suis on ne peut pas plus heureux.

Madame Carbonel. − Les deux jeunes gens se sont vus ce soir pour la première fois... mais ils se conviennent déjà ! ... elle est si jolie, ma fille ! une tête de Raphaël !

Madame Pérugin. − Oh ! c'est bien vrai ! ...

Madame Carbonel. − En ce moment, ils valsent ensemble... c'est un plaisir de les voir... Vous permettez ? ...

Elle remonte pour regarder dans le salon.

Pérugin, bas, s'approchant de sa femme. − Dis donc, puisque le mariage est à peu près conclu... il ne faut plus y penser.

 

Scène VII 277

Madame Pérugin, bas. − Vous êtes fou ! tant qu'un mariage n'est pas fait, il peut se défaire !

Pérugin. − Sans doute... mais aller sur les brisées...

Madame Pérugin. − Les brisées... les brisées... de qui ? un jeune homme à marier appartient à tout le monde... il est dans le domaine public...

Pérugin. − Certainement ! ... mais tu vas nous brouiller avec nos amis... !

Madame Pérugin. − Taisez−vous ? ... vous n'aimez pas votre fille !

Pérugin, à part. − Je ne la reconnais plus, elle devient féroce !

Madame Carbonel, redescendant. − Les voici ! ... ils reviennent...

Madame Pérugin, à part. − M. Maurice ! (Bas à son mari.) Envoyez−moi Lucie !

Pérugin. − Je le veux bien, mais je ne m'en mêle pas... ça te regarde...

Il sort.

 

Scène VII 278 Scène VIII

Madame Carbonel, Madame Pérugin, Maurice, Berthe

 

Maurice. − Vous êtes reine de ce bal ! vous valsez à ravir !

Il la fait asseoir sur le confident à gauche.

Berthe. − Vous me faites trop de compliments, vous m'embarrassez...

Madame Carbonel, à sa fille. − Pauvre enfant ! comme tu as chaud.

Maurice, bas à madame Carbonel. − Adorable ! adorable ! belle−maman !

Madame Carbonel, à part. − Belle−maman ! (Bas à madame Pérugin.) Il a dit : "Belle−maman ! "

Madame Pérugin, bas. − Présentez−le−moi donc...

Madame Carbonel. − Oh ! c'est juste. (Présentant.) M. Maurice Duplan, madame Pérugin... la meilleure de mes amies.

Maurice, saluant. − Madame...

Madame Carbonel. − Vous l'aimerez tout de suite, car elle aime bien Berthe...

Madame Pérugin. − Oh ! oui !

Madame Carbonel, bas. − Je vous laisse ensemble... parlez−lui de ma fille... ça ne peut pas nuire...

Madame Pérugin, bas. − Comptez sur moi...

Madame Carbonel, à Berthe. − Viens, mon enfant, ton père nous cherche !

Elle sort, après avoir fait des signes d'intelligence à madame Pérugin.

 

Scène VIII 279 Scène IX

Maurice, Madame Pérugin ; puis Lucie

 

Madame Pérugin, à part. − Et Lucie qui ne vient pas ! (Haut.) Quelle charmante jeune fille que Berthe !

Maurice. − Une délicieuse personne, en effet... Madame la connaît depuis longtemps ?

Madame Pérugin. − Oh ! depuis son enfance ! je l'ai vue naître ! ... aussi j'ai pour elle une amitié...

Maurice. − Qu'elle vous rend, j'en suis sûr... car mademoiselle Berthe paraît avoir un coeur...

Madame Pérugin. − Un coeur d'or ! ... ça se voit sur sa figure... En contemplant ces beaux yeux dont l'expression sommeille toujours, cette bouche gracieuse et immobile... on croit voir...

Maurice. − Une statue ?

Madame Pérugin. − La sérénité d'un beau lac... Et pourtant elle est gaie.

Maurice. − Ah ! tant mieux !

Madame Pérugin. − Elle sourit continuellement... même de choses qui ne sont pas plaisantes... Avant−hier, son maître de piano est tombé dans l'escalier... elle a souri... Quel heureux caractère !

Maurice. − Oui. (A part.) Est−ce qu'elle serait bête ?

Madame Pérugin. − Et puis elle a un esprit d'ordre ! Croyez−vous qu'elle ne peut jamais parvenir à dépenser l'argent qu'on lui donne pour sa toilette... Elle place, cette chère petite, elle met à la caisse d'épargne...

Maurice, à part. − Elle est intéressée !

Madame Pérugin. − Ah ! c'est une adorable enfant !

Maurice. − Oui... adorable...

Madame Pérugin. − Je donnerais tout au monde pour que ma fille lui ressemblât ! ...

Maurice. − Ah ! Madame a une fille ?

Madame Pérugin. − Oui... du même âge que Berthe, elles ont été élevées dans la même pension.

Maurice. − Est−ce qu'elles se ressemblent ?

Madame Pérugin. − Oh ! du tout ! ... le jour et la nuit... D'abord Lucie n'est pas jolie... elle est brune.

 

Scène IX 280

Maurice. − Mais je vous assure qu'il y a des brunes...

Madame Pérugin. − Elle a de l'expression... voilà tout !

Maurice, à part. − Connu ! c'est une petite laideron !

Lucie, entrant. − Tu m'as fait demander, maman ?

Madame Pérugin, à part. − Enfin ! ... (Haut.) Oui, mon enfant.

Maurice, poussant un cri de surprise en apercevant Lucie. − Ah !

Madame Pérugin, présentant. − Ma fille... M. Maurice Duplan... le fils d'un de nos bons amis...

Maurice, saluant. − Mademoiselle... (A part.) Les yeux de Barbara ! et elle dit qu'elle n'est pas jolie !

Lucie. − Papa vient de me gronder parce qu'en valsant avec M. Jules j'ai déchiré mon volant de dentelles.

Madame Pérugin. − Il a raison, tu ne fais attention à rien.

Maurice. − Le mal n'est pas bien grand...

Madame Pérugin, l'embrassant. − Tu n'es qu'une petite gaspilleuse.

Lucie. − Je ne le ferai plus, maman.

Maurice, à part. − Pauvre enfant ! est−elle gentille !

Lucie, changeant de ton. − Avec tout ça, j'ai perdu mon danseur !

Maurice, riant. − Oh ! charmant ! Mademoiselle, voulez−vous me permettre de le remplacer ?

Lucie. − Volontiers, monsieur ; mais vous prendrez bien garde de marcher sur ma robe...

Maurice, à madame Pérugin. − Et vous dites qu'elle n'a pas de soin ! ... Soyez tranquille, mademoiselle, je resterai en l'air le plus que je pourrai.

Il sort avec Lucie.

 

Scène IX 281 Scène X

Madame Pérugin ; puis Madame Carbonel

 

Madame Pérugin, les regardant s'éloigner. − Je le tiens !

Madame Carbonel, entrant et cherchant par la gauche. − Mais où peut−il être ?

Madame Pérugin. − Qui cherchez−vous donc ?

Madame Carbonel. − M. Maurice a invité ma fille... et il ne se présente pas...

Madame Pérugin. − Il vient de rentrer dans le salon à l'instant.

Madame Carbonel. − Eh bien, lui avez−vous parlé ?

Madame Pérugin. − Sans l'orchestre, il serait encore là... A mon tour, j'ai un petit service à vous demander.

Madame Carbonel. − Parlez.

Madame Pérugin. − Il s'agit de l'avenir de Lucie...

Madame Carbonel. − Chère enfant !

Madame Pérugin. − Il se présente un parti brillant pour elle... ceci est entre nous... un jeune homme qui nous plaît beaucoup.

Madame Carbonel. − M. Jules Priès... vous m'en avez déjà parlé.

Madame Pérugin. − Non, c'est rompu.

Madame Carbonel. − Ah !

Madame Pérugin. − Il est question d'un ingénieur qui a quatre cent mille francs.

Madame Carbonel. − C'est très joli pour vous...

Madame Pérugin. − Ce jeune homme est ami intime, de M. Maurice... il ne fait rien sans le consulter...et vous me donneriez une grande preuve d'amitié en faisant un peu l'éloge de ma fille devant votre futur gendre.

Madame Carbonel. − Je comprends... Maurice le répétera à son ami... et...

Madame Pérugin. − C'est cela !

Madame Carbonel. − Du reste, pour louer Lucie, je n'aurai qu'à dire ce que je pense.

 

Scène X 282

Madame Pérugin. − Que vous êtes bonne !

Madame Carbonel. − Et comme nous nous entendons !

Madame Pérugin. − Ah ! j'oubliais ! le jeune homme est un peu artiste... il est inutile de poser Lucie en femme de ménage, ne craignez pas de lui donner des goûts un peu exaltés...

Madame Carbonel. − Parfait ! ... je dirai qu'elle a horreur de l'aiguille...

Madame Pérugin. − La danse finit, je vous laisse avec votre gendre.

Elle sort.

 

Scène X 283 Scène XI

Madame Carbonel, Maurice

 

Madame Carbonel, à part. − Mon gendre, que ce mot est doux à prononcer !

Maurice, entrant à part. − Quelle grâce ! quel esprit ! Ah ! décidément il n'y a que les brunes ! ... Oh ! madame Carbonel !

Madame Carbonel. − Monsieur Maurice, je vous croyais avec Berthe ?

Maurice. − Je l'ai laissée dans le grand salon... avec son amie mademoiselle Lucie...

Madame Carbonel. − Ah ! vous avez vu Lucie ? comment la trouvez−vous ?

Maurice, embarrassé. − Mais...

Madame Carbonel. − Charmante ! n'est−ce pas ? Oh ! vous pouvez le dire, nous ne sommes pas jalouses...

Maurice. − Eh bien, franchement, elle est ravissante, des yeux ! une tournure ! un entrain ! une gaieté !

Madame Carbonel. − Et un esprit ! elle en a autant que ma fille, pas plus, mais autant ! ...

Maurice. − Oui... c'est un autre genre...

Madame Carbonel. − Et puis elle est artiste...

Maurice. − Ah !

Madame Carbonel. − Elle peint, elle chante, elle danse... enfin, elle connaît tout son Lamartine !

Maurice. − Vraiment ?

Madame Carbonel. − Et deux cent mille francs de dot ; par exemple, elle n'aime pas l'aiguille...

Maurice. − Oh ! ça...

Madame Carbonel. − Il ne faut pas venir lui dire : "Mon enfant, voilà un bouton qui tombe, veux−tu me le raccommoder ? " non, non, ça ne lui va pas !

Maurice. − Il y a des tailleurs pour cela !

Madame Carbonel. − Ce qui ne l'empêchera pas d'être une excellente petite femme.

Maurice. − Vous croyez ?

Scène XI 284

Madame Carbonel. − J'en suis sûre ! Je n'ai qu'une chose à vous dire. Si j'avais un fils... ne pouvant pas le donner à Berthe... je ne lui souhaiterais pas une autre femme que Lucie ! ... vous pouvez le répéter à qui vous voudrez ! ...

Maurice, avec feu. − Oh ! je vous comprends, madame !

Madame Carbonel, à part. − Il a compris !

L'orchestre se fait entendre.

Maurice. − Pardon ! j'entends l'orchestre...

Madame Carbonel. − Et vous avez invité quelqu'un ?

Maurice. − Oui, madame...

Madame Carbonel. − Allez, monsieur Maurice... ne faites pas attendre votre danseuse... comme tout à l'heure.

Maurice. − Oh ! non, chère petite... Je cours bien vite...

Il sort vivement.

 

Scène XI 285 Scène XII

Madame Carbonel, Pérugin

 

Madame Carbonel, seule. − Est−il amoureux ! Ah ! je crois que Berthe sera heureuse !

Pérugin, entrant par la gauche. − Vous n'avez pas vu ma femme ?

Madame Carbonel. − Monsieur Pérugin, je viens de travailler pour vous... J'ai vu Maurice... cela marche à merveille.

Pérugin. − Quoi donc ?

Madame Carbonel. − Le mariage de Lucie...

Pérugin. − Avec l'architecte ?

Madame Carbonel. − Mais non ! avec l'autre !

Pérugin, s'oubliant. − Avec M. Maurice...

Madame Carbonel. − Hein ?

Pérugin. − Vous y renoncez ? ... Ah ! madame, que vous êtes bonne !

Madame Carbonel, avec énergie et marchant sur lui. − Mais qui vous parle de M. Maurice ? Voyons, répondez !

Pérugin, très ahuri. − Moi ? ... Je ne sais pas... c'est ma femme qui a eu l'idée... mais je n'y suis pour rien... ça ne me regarde pas.

Il disparaît.

 

Scène XII 286 Scène XIII

Madame Carbonel ; puis Carbonel

 

Madame Carbonel, seule, très agitée. − Je suis jouée ! ... et elle m'a fait faire l'éloge de sa fille ! et, comme une sotte, j'ai donné dans le piège ! ... Oh ! elle me le payera... (Apercevant son mari qui entre.) Carbonel... sais−tu ce qui se passe ?

Carbonel. − Non... je viens de jouer aux dominos...

Madame Carbonel. − On veut nous voler notre gendre !

Carbonel. − Ah bah ! qui ça ?

Madame Carbonel. − Les Pérugin...

Carbonel. − Allons donc ! c'est impossible... des amis !

Madame Carbonel. − Quand on a une fille à marier, il n'y a pas d'amis... je l'apprends trop tard.

Carbonel. − Je me disais aussi : Voilà deux fois de suite que Maurice fait danser Lucie.

Madame Carbonel. − Comment...

Carbonel. − Ah ! mais, ça ne se passera pas comme ça...je vais aller trouver Pérugin.

Madame Carbonel. − Eh bien, après ?

Carbonel. − Je lui reprocherai sa conduite, je le provoquerai, s'il le faut...

Madame Carbonel. − Non, reste là ! ... pas de bruit, pas d'éclat ! ... c'est un duel de femmes... un duel de ruses... tu n'y comprendrais rien... (Apercevant Maurice qui entre.) Maurice ! ... laisse−moi faire... Dis comme moi...

 

Scène XIII 287 Scène XIV

Les Mêmes, Maurice

 

Maurice, entrant, à part. − Après tout, ce mariage n'est pas tellement avancé... Justement les voici. (Haut.) Monsieur et vous, madame... je suis bien aise de vous rencontrer seuls dans ce salon...

Carbonel, bas à sa femme. − Il va retirer sa demande !

Madame Carbonel, bas. − Oui, mais je suis là ! (Haut.) Nous aussi, nous vous cherchions, monsieur Maurice.

Maurice. − Moi ?

Madame Carbonel. − Nous sommes chargés près de vous d'une commission délicate...

Maurice, à part. − Est−ce qu'ils voudraient rompre ? (Haut.) Parlez, madame...

Madame Carbonel. − Votre ami nous quitte à l'instant.

Maurice, cherchant. − Mon ami...

Madame Carbonel. − Ce jeune architecte qui vous a sauvé la vie avec un dévouement...

Maurice. − Jules ? ... Brave garçon !

Madame Carbonel. − Je ne sais s'il vous a fait la confidence d'un amour...

Maurice. − En effet... il m'a dit qu'il désirait se marier... mais il n'a pas nommé la personne...

Madame Carbonel. − Elle est charmante, je vous parlais d'elle ici, tout à l'heure...

Maurice. − Lucie ! Est−il possible ?

Madame Carbonel. − Entre nous, ces enfants s'aiment...

Maurice. − Ah ! Mademoiselle Lucie ? ...

Madame Carbonel. − M'a confié qu'elle serait heureuse d'accorder sa main à un aussi galant homme.

Carbonel, à part. − Très fort !

Madame Carbonel. − Du reste, le père et la mère ont depuis longtemps autorisé ses assiduités.

Maurice. − Je comprends...

 

Scène XIV 288

Madame Carbonel. − Mais, comme, en se prolongeant, elles pourraient devenir compromettantes... M. Jules a été mis en demeure de faire sa demande aujourd'hui même.

Maurice. − Mais ce sont des affaires de famille, et je ne vois pas en quoi...

Madame Carbonel. − Vous savez que M. Jules n'a pas de parents à Paris... et, pour faire cette demande, il a pensé à vous, son meilleur ami.

Maurice. − Moi ? permettez, c'est impossible !

Madame Carbonel. − Impossible, dites−vous ?

Carbonel. − Après le service qu'il vous a rendu...

Maurice. − Vous avez raison... refuser serait de l'ingratitude... (A part.) Allons, du courage, puisque c'est lui qu'elle aime... (Haut.) Comptez sur moi... je rentre dans le bal.

Madame Carbonel. − Inutile... voici cette bonne madame Pérugin...

Carbonel, à part. − Ah ! je suis bien aise de voir ça !

 

Scène XIV 289 Scène XV

Les Mêmes, Madame Pérugin

 

Madame Carbonel, à madame Pérugin. − Vous arrivez à propos, chère amie... Voici M. Maurice qui désire vous parler.

Madame Pérugin. − A moi ?

Maurice, avec émotion. − Oui, madame... j'ai vu ce soir mademoiselle Lucie pour la première fois... et l'impression qu'elle a produite sur moi... (se reprenant) comme sur tous ceux qui la connaissent... justifiera, je l'espère, la démarche que je fais auprès de vous...

Madame Pérugin, à part, désignant les Carbonel. − Devant eux ! ... c'est cruel !

Maurice. − J'ai l'honneur, madame, de vous demander la main de mademoiselle votre fille...

Madame Pérugin, lui tend la main. − Ah ! monsieur Maurice...

Maurice. − Pour mon ami M. Jules Priès.

Madame Pérugin, regardant madame Carbonel. − Ah !

Carbonel, à part. − Attrape !

Madame Carbonel. − Oui, chère bonne, c'est moi qui ai eu cette heureuse pensée...

Carbonel. − Oui, chère bonne madame, c'est nous.

Madame Pérugin, sèchement. − Merci !

Madame Carbonel. − Vous nous avez parlé du désir que vous aviez de voir se réaliser cette union... modeste mais sortable... et j'espère recevoir vos remerciements.

Elle salue et sort.

Carbonel. − Nous l'espérons !

Il salue et sort.

 

Scène XV 290 Scène XVI

Madame Pérugin, Maurice

 

Maurice, avec effort. − Quelle réponse dois−je porter à mon ami, madame ?

Madame Pérugin. − Mais vous paraissez souffrir ?

Maurice. − Oh ! ce n'est rien ! un peu de contrariété... la chaleur du bal.

Madame Pérugin, à part. − Il l'aime ! (Haut, lui montrant un siège, et s'asseyant sur le confident de droite.) Monsieur Maurice, je vais vous parler avec la plus entière franchise... Il est vrai qu'un moment, nous avons pensé à ce mariage... mais, s'il faut vous l'avouer, l'état d'architecte ne nous flattait que médiocrement... Vous comprenez... le plâtre... les maçons... Il nous semblait, à tort, peut−être, que Lucie, avec son esprit, ses grâces, son éducation, pouvait prétendre à devenir une femme du monde...

Maurice. − Et du meilleur monde !

Madame Pérugin. − Certainement, M. Jules Priès est un excellent jeune homme...mais ses goûts sont simples et bourgeois... il ferait un excellent mari pour Berthe...

Maurice. − Tiens... c'est une idée ! mais, au point où en sont les choses...

Madame Pérugin. − Oh ! personne n'est lié, ce mariage n'est encore qu'à l'état de projet... comme le vôtre, n'est−ce pas ?

Maurice. − Certainement !

Madame Pérugin. − Et puis... j'ai peut−être tort de vous dire cela... Lucie, qui acceptait d'abord cette union, je ne dirai pas avec plaisir, mais sans répugnance... vient de me déclarer tout à coup... tenez, après votre valse... qu'elle n'épouserait jamais M. Jules.

Maurice, avec joie. − Est−il possible ?

Madame Pérugin. − Oui, ses idées ont changé... Je ne sais, en vérité, à quelle cause attribuer ce revirement... mais ce qu'il y a de certain, c'est que, M. Pérugin ni moi, nous ne violenterons jamais les inclinations de notre enfant.

Elle se lève ainsi que Maurice.

Maurice. − Oh ! vous avez raison, madame ! (A part.) L'excellente femme ! (Haut.) Ainsi mademoiselle Lucie n'aime pas Jules ?

Madame Pérugin. − Oh ! du tout !

Maurice. − Oh ! madame ! je ne puis vous exprimer le plaisir que vous me faites...

 

Scène XVI 291

Madame Pérugin, jouant l'étonnement. − Comment ?

Maurice. − Oui... vous saurez tout, j'ai besoin de vous voir... de vous parler... mais ici... au milieu d'un bal... et dans la position où je me trouve avec la famille Carbonel... Madame, voulez−vous me permettre de me présenter demain chez vous ?

Madame Pérugin. − Demain... (Voyant entrer tout le monde.) Chut ! on vient !

 

Scène XVI 292 Scène XVII