Théâtre . 3
Scène I
Voyageurs, Une demoiselle assise au comptoir ; puis Tapiou et le Chef de Gare ; puis Ginginet
Au lever du rideau, les voyageurs consomment, les uns sont au buffet, les autres sont attablés.
Choeur
Garçons ! garçons ! l'heure s'avance :
Dépêchez−vous de nous servir ;
Et surtout faites diligence,
Car bientôt le train va partir !
Tous, criant. − Garçon ! garçon !
Le Chef de Gare, entrant, suivi de Tapiou. − Ne vous pressez pas, messieurs, vous avez encore un quart d'heure.
Tapiou, entrant de la porte gauche, au fond, en uniforme d'employé de chemin de fer, à part. − Me voilà installé ! ... On m'a fait endosser l'uniforme de mon prédécesseur... Il est trop court de manches ! Mais le chef de gare m'a dit que ça s'allongeait à l'air.
Le Chef de Gare, qui a causé avec des voyageurs, à Tapiou. − Ah ! vous voilà, vous !
Tapiou. − Oui, mon chef.
Le Chef de Gare. − Qu'est−ce qu'il y a de nouveau à Paris ?
Tapiou. − Est−ce par rapport à la politique ?
Le Chef de Gare. − Oui...
Tapiou. − Eh bien ! ne le répétez pas ; il est fortement question de percer la rue de Lisbonne et d'y planter des orangers... Il paraît que le Portugal n'est pas content, à cause des oranges.
Le chef de Gare. − Oui (A part.) On m'a expédié là une jolie brute ! (Haut.) Le train va partir... vous allez décrocher les deux derniers wagons... un wagon à bestiaux et un wagon de marchandises... Vous les laisserez sur la voie.
Il le quitte et remonte au fond.
Tapiou. − Oui, mon chef. (A part.) Les deux derniers wagons... un wagon de bestiaux et un wagon de marchandises... ça fait quatre wagons à décrocher... c'est raide pour un homme seul... Mais, j'arrive ; ne disons rien. (Sortant.) C'est égal, quatre wagons, c'est raide ! (Il sort par le fond, à droite.)
Scène I 537
Ginginet, entrant par le fond, à gauche, à la cantonade. − Tout de suite ! je reviens ! ne quittez pas votre wagon. (A la demoiselle de comptoir.) Pardon, mademoiselle, je voudrais trois petits pains... bien tendres.
La Demoiselle. − Très bien... Vous faut−il autre chose ?
Ginginet. − Non... pas pour le moment, nous avons nos petites provisions dans un panier. (A part.) Comme ça, on n'est pas écorché. (Haut.) Ah ! vous n'auriez pas une boîte de pâte de guimauve... ou de jujube ?
La Demoiselle. − Non, monsieur.
Ginginet. − C'est que nous avons dans notre wagon un vieux monsieur qui tousse à fendre la locomotive... c'est un homme très bien, du reste... Il m'a avoué qu'il était dans l'enregistrement, conservateur des hypothèques.
La Demoiselle. − Nous avons du sucre d'orge bien frais.
Ginginet. − A la guimauve ?
La Demoiselle. − Non, à l'absinthe.
Ginginet. − Diable ! C'est que l'absinthe... pour le rhume... Après ça... ça peut donner un coup de fouet... Mettez−en un... Pardon, quel prix ?
La Demoiselle. − Dix centimes.
Ginginet. − Mettez ! ... Ayez l'obligeance de m'envelopper ça. (A part, descendant sur le devant.) Je voudrais bien faire aussi un cadeau à la nourrice... elle est belle fille et provocante. Entre nous, elle m'a marché sur les pieds à plusieurs reprises ; alors, moi, j'ai riposté... Ma femme dormait, et nous nous sommes piétinés comme ça une partie de la nuit... C'est ennuyeux, parce qu'elle a de gros souliers... Mon Dieu ! je ne suis pas un don Juan, mais j'ai le sang gaulois... En chemin de fer surtout, j'ai le sang gaulois... J'ai envie de lui offrir deux oranges pour mettre sur sa commode. (Haut à la demoiselle de comptoir.) Mademoiselle, vous ajouterez deux oranges. (Se ravisant.) Combien les oranges ?
La Demoiselle. − Quarante centimes.
Ginginet. − Huit sous ! N'en mettez qu'une. (A part.) Je lui dirai que c'était la dernière.
Le Chef de Gare, s'approchant de Ginginet. − Monsieur arrive de Paris ?
Ginginet. − En ligne directe.
Le Chef de Gare. − Et que dit−on de nouveau ?
Ginginet. − Ah ! il y a des nouvelles. (Mystérieusement.) Il paraît qu'on ne percera pas la rue de Lisbonne.
Le Chef de Gare. − Pourquoi ?
Ginginet. − Je ne sais pas ; on ne nous dit rien !
Scène I 538
Le Chef de Gare, le quittant. − Pardon, monsieur.
Ginginet, le saluant. − Monsieur ! (A part.) C'est Colombe, ma bonne, qui m'inquiète, elle ne va pas mieux... Le conservateur des hypothèques a eu l'idée de la faire passer dans le wagon des dames... Je viens de la voir, elle m'a demandé du jambon ; dans sa position, je me suis énergiquement opposé !
La Demoiselle, qui a fini d'envelopper la commande de Ginginet. − Voici, monsieur.
Ginginet, s'approchant du comptoir. − Ah ! très bien ! ... Nous disons : six de pain, huit d'orange et deux de sucre d'orge, ça fait seize sous. (Lui donnant une pièce.) Veuillez me rendre.
La Demoiselle, lui rendant sa pièce. − C'est une pièce étrangère... ça ne passe pas.
Ginginet, l'examinant. − Tiens ! c'est vrai, qui est−ce qui m'a fourré ça ? ... Je vais la mettre de côté, ça sert pour la statue de Voltaire... En voici une autre. (La demoiselle lui rend sa monnaie. Saluant.) Serviteur, à une autre fois. Mademoiselle, j'ai bien l'honneur... (Il sort par la porte du fond, à gauche.)
Tapiou, entrant par la porte du fond à droite, une cloche à la main et sonnant. − En voiture, messieurs les voyageurs, en voiture !
Le Chef de Gare, à Tapiou. − Taisez−vous donc ! on ne sonne pas dans le buffet.
Choeur des voyageurs
Regagnons
Nos wagons,
Et mettons−nous en route.
C'est affreux, ce que coûte
Un temps d'arrêt
Au buffet !
Les voyageurs payent et sortent par le fond, droite et gauche. Tapiou les suit en agitant sa cloche.
Scène I 539 Scène II
Le Chef de Gare, La Demoiselle de comptoir ; puis Bernardon ; puis Le Chef du Buffet
Le Chef de Gare, à la demoiselle de comptoir. − La journée est finie, il ne passera plus de train avant demain matin six heures huit. (On entend partir le train.)
La Demoiselle. − Voilà le train qui part.
Le Chef de Gare. − Bonsoir, je vais faire mon bézigue au café des Arts. (Il va pour sortir au fond à droite.)
Bernardon, entrant vivement par la porte du fond à droite. − Ah ! monsieur le chef de gare, je vous trouve.
Le Chef de Gare. − Monsieur Bernardon... vous paraissez ému !
Bernardon. − Je vous en réponds... Arrêtez le train !
Le Chef de Gare. − Impossible, monsieur... il est parti.
Bernardon. − Nom d'un petit bonhomme !
Il s'assied près du guéridon, premier plan droite.
Le Chef de Gare. − Qu'avez−vous ?
Bernardon. − Je cours après mon caissier... qui m'emporte cent cinquante mille francs.
Le Chef de Gare. − Ah ! mon Dieu !
Bernardon, à la demoiselle. − Mademoiselle, faites−moi un verre d'eau sucrée... j'ai le gosier brûlant. (Au chef de gare.) Figurez−vous que le polisson... mon caissier... devait déposer cette somme dans la journée chez Marécat, mon banquier... (A la demoiselle.) Un peu de fleur d'oranger, je vous prie, ça calme... (Au chef de gare.) Précisément j'y dînais... chez Marécat... Au dessert, je lui parle de ce versement, il me répond qu'il n'a rien été déposé à mon compte.
Le Chef de Gare. − Sacrebleu !
Bernardon. − Ma digestion s'arrête... (A la demoiselle.) Vous y joindrez un verre de kirsch... ça précipite. (Au chef.) Je demande à voir les livres, nous descendons dans les bureaux... et en effet rien n'avait été déposé ! Mon sang se glace... (A la demoiselle.) Un peu de cognac, ça tonifie. (Au chef de gare.) Alors je me souviens que le soir même j'avais rencontré le polisson... mon caissier... à la gare... prêt à partir... Je me rappelle son air embarrassé, ses mensonges... plus de doute ! c'était une fugue ! Mais je savais quelle ligne il avait prise ; j'adressai un télégramme à tous les chefs de gare. Je fis chauffer une machine... service de l'administration, et je montai dessus... Eh bien ? l'avez−vous vu ? où est−il ?
Scène II 540
Le Chef de Gare. − J'ai bien reçu une dépêche : "Arrêtez caissier" ; mais vous avez oublié de me donner le signalement.
Bernardon, vivement. − Ah ! c'est vrai ! le trouble... l'émotion... Et vous dites que le train vient de partir ?
Le Chef de Gare. − A l'instant.
Bernardon. − Le polisson se dirige vers la frontière, mais j'y serai avant lui. (Se dirigeant vers la porte au fond, à droite.) Je remonte sur ma locomotive.
La Demoiselle, l'arrêtant. − Monsieur, et votre mélange ?
Bernardon. − Est−ce que j'ai le temps ? ... Buvez−le.
Il sort vivement, au fond à droite.
Le Chef de Gare, prenant le verre destiné à Bernardon et le buvant. − Tiens, ce n'est pas mauvais !
Le Chef du Buffet, veste et toque de cuisinier entrant par la porte de gauche, deuxième plan. − Tout le monde est parti ?
Le Chef de Gare. − Oui.
La Demoiselle, à part. − Ah ! c'est monsieur... le maître du buffet.
Le Chef du Buffet. − Je viens d'éteindre mes fourneaux. (A la demoiselle.) Vous pouvez fermer la caisse et vous retirer.
La Demoiselle. − Bien, monsieur.
Elle sort au premier plan, à droite.
Le Chef de Gare. − Venez−vous faire votre bézigue au café des Arts ?
Le Chef du Buffet. − Non, pas aujourd'hui... J'ai une soirée chez la marchande de tabac.
Il ôte sa veste et sa toque, il est habillé dessous.
Le Chef de Gare. − Ah ! mon gaillard ! On commence à jaser.
Le Chef du Buffet. − Il n'y a rien, parole d'honneur ! Cette jeune dame a quelques considérations pour moi, parce que je fume des cigares à deux sous.
Le Chef de Gare. − Après ça... ça ne me regarde pas. Adieu !
Il sort, au fond à droite.
Scène II 541 Scène III
Le Chef du Buffet, Tapiou
Le Chef du Buffet, seul. − Je voulais lui porter une boîte de pralines... mais ça la compromettrait.
Il prend une brosse à cheveux dans le tiroir et se bichonne devant la glace.
Tapiou, entrant du fond gauche, à part. − J'ai décroché les quatre wagons et je les ai poussés là, devant le buffet.
Le Chef du Buffet, l'apercevant, à part. − Qu'est−ce que c'est que cet homme−là ? (Haut.) Qui êtes−vous ?
Tapiou. − C'est moi qui suis le nouvel employé.
Le Chef, à part. − Ah ! très bien ! (Haut.) Je vais en soirée... vous pouvez aller vous coucher.
Tapiou. − Ousque ?
Le Chef. − Vous dites ?
Tapiou. − Me coucher... ousque ?
Le Chef. − Chez vous... Vous n'avez donc pas retenu de chambre ?
Tapiou. − Non... j'arrive... Oh ! pour une nuit... je dormirai ici...
Le Chef. − Oui... (Appelant.) Joseph ! (Un garçon de café vient l'aider à tout enlever ; à part.) Il est sans−gêne, serrons tout. (Il s'approche du buffet et enlève tous les comestibles qui y sont.) Je ne le connais pas, moi, cet homme−là.
Tapiou. − Qu'est−ce que vous faites ?
Le Chef. − Je vous fais de la place... vous serez plus à votre aise. (Posant un panier dans un coin, au premier plan droite ; à part.) Un panier de légumes crus, il n'y a pas de danger. (Haut, sortant avec toutes les provisions.) Avant de vous coucher, vous éteindrez la lampe, bonsoir.
Tapiou. − Bonne nuit.
Le chef du buffet sort au premier plan, droite derrière le comptoir.
Scène III 542 Scène IV
Tapiou ; puis Ginginet
Tapiou, seul. − Ouf ! j'ai décroché quatre wagons, j'ai les bras cassés ; couchons−nous. (Il ôte son habit. Voyant sur le guéridon, premier plan droite, la veste et la toque de cuisinier.) Tiens... un costume de cuisinier... Je l'ai porté jadis... et je ne puis le revoir sans émotion. (Il passe la veste.) On est beau là dedans ! ... (il met la toque) et là−dessous ! Je voudrais avoir autant de mille francs de rente que j'ai fasciné de femmes sous cet uniforme. (Il accroche sa tunique et son képi à une patère, au premier plan droite.) A ma connaissance, je n'ai jamais manqué une blanchisseuse... ce costume les grise... je vais dormir dedans... il m'ouvrira la porte des rêves ! ... Eteignons la lampe.
Il se dirige vers le comptoir.
Ginginet, entrant par le fond, à gauche ; il tient une bouteille vide à la main. − Pardon, mademoiselle... c'est encore moi qui viens vous déranger.
Tapiou, se retournant et à part. − Qu'est−ce qu'est que celui−là ?
Ginginet, regardant le comptoir. − Tiens... elle n'y est plus. (Apercevant Tapiou.) Ah ! un cuisinier. (A Tapiou.) Nos dames ont soif, et je vous demanderai un peu d'eau pour emplir ma bouteille.
Tapiou. − Oui... D'où sortez−vous ?
Ginginet. − De mon wagon, parbleu !
Tapiou, ahuri. − Et... et où allez−vous ?
Ginginet. − A Croupenbach, par le train qui va partir.
Tapiou. − Vous en êtes bien sûr ?
Ginginet. − Nous sommes là... dans les wagons qui sont sur la voie.
Tapiou, à part. − Sacrebleu ! je l'ai décroché avec les bestiaux ! ...
Ginginet, prenant une carafe et emplissant sa bouteille. − Vous permettez ? ...
Tapiou. − A votre service.
Ginginet, à part, secouant sa jambe. − La nounou m'a marché sur un cor... Je la crois très passionnée, cette femme−là. (Haut à Tapiou.) Partons−nous bientôt ?
Tapiou. − Dans la minute ! dans la minute !
Ginginet. − Alors, je me sauve ! Serviteur !
Scène IV 543
Il sort à gauche au fond par la porte qui conduit sur la voie.
Scène IV 544 Scène V
Tapiou ; puis Courtevoil ; puis Ginginet, Clémence, Jules, La Nourrice
Tapiou, seul. − Sapristi ! qu'est−ce que j'ai fait là ! J'ai décroché un wagon de voyageurs avec les vaches et les boeufs ! On va s'en apercevoir ! Si c'est comme ça que je commence ! ... (Prêtant l'oreille.) Je n'entends rien ! S'ils pouvaient se rendormir... on les raccrocherait demain matin au train de six heures huit. (On entend les mugissements d'un boeuf.) Un boeuf ! Tais−toi donc ! animal ! ... il va les réveiller ! (Le boeuf se tait.) Il se calme ! Je vais toujours éteindre la lampe, parce que la lumière... (Nouveau beuglement du boeuf.) Allons, bon.
La voix de Courtevoil, dans la coulisse. − Qu'est−ce que vous dites ? Insolent ! taisez−vous.
Tapiou. − En voilà un qui se dispute avec le boeuf.
Courtevoil, entrant du fond à gauche et à la cantonade. − Je te couperai les oreilles ! polisson ! (A Tapiou.) Donne−moi du feu, toi.
Tapiou, à part. − C'est le capitaine.
Courtevoil, à Tapiou. − Est−ce que tu ne m'entends pas, ratatouille ?
Tapiou, lui présentant une allumette enflammée. − Voilà ! voilà !
Courtevoil, allumant un cigare. − Combien d'arrêt ?
Tapiou. − Vingt−cinq minutes... on forme le train.
Courtevoil. − Trop long ! trop long ! ... Il faut que je sois à six heures au bout du pont. (A Tapiou.) As−tu servi ?
Tapiou. − Servi... quoi ?
Courtevoil. − As−tu été militaire ?
Tapiou. − Non !
Courtevoil. − Alors, fiche−moi la paix !
Tapiou, à part. − Il ne va pas être commode à amuser, celui−là !
Ginginet, entrant du fond à gauche, suivi de Clémence, de Jules et de la nourrice. − Puisqu'on ne part pas encore, venez vous chauffer, mesdames... il y a du feu... et ça ne coûte rien.
Tapiou, à part. − Encore des voyageurs ! ... Il paraît que j'en ai décroché pas mal.
Ginginet, à la nourrice. − Qu'est−ce que vous avez fait de votre enfant ?
Scène V 545
La Nourrice. − Il dormait, je l'ai laissé sur la banquette.
Jules. − En remontant, il faudra bien prendre garde de ne pas vous asseoir dessus... ça le réveillerait, ce pauvre petit.
Ginginet, à part. − Il est excellent, cet homme−là ! (Haut à Jules.) Approchez−vous du feu, monsieur le conservateur des hypothèques...
Jules, offrant une chaise à Clémence. − Les dames d'abord...
Clémence. − Il y a place pour tout le monde.
Jules, la faisant asseoir en lui baisant la main. − Je vous en prie.
Clémence, retirant sa main. − Mais, monsieur...
Jules est pris d'une quinte de toux.
Ginginet, à part. − Pauvre homme ! il n'ira pas loin.
Courtevoil, assis, à part. − En voilà un qui est embêtant avec sa coqueluche.
Ginginet. − Voulez−vous que j'aille chercher votre potion ?
Jules. − C'est inutile... c'est ma troisième crise... J'en ai cinq dans la nuit...
Ginginet. − Encore deux !
Jules. − Et après, je toussaille, mais ce n'est pas sérieux.
Clémence, à son mari, lui montrant Courtevoil qui fume à une table. − Peut−être que l'odeur du cigare...
Ginginet. − C'est juste. (Allant à Courtevoil et le saluant.)
Capitaine... nous avons ici un vieillard qui est souffrant.
Courtevoil. − Eh bien ? je ne suis pas médecin.
Ginginet. − Non, mais peut−être que la fumée de votre cigare...
Courtevoil. − J'endure bien son rhume... il peut bien avaler ma fumée.
Ginginet. − Oui, je n'insiste pas ! (A part.) Porc−épic !
Clémence, qui s'est levée, et s'adressant au capitaine d'une voix câline. − Et moi, capitaine, me refuserez−vous, si je vous prie d'éteindre votre cigare ?
Courtevoil, se levant. − Quand une femme commande, c'est comme si elle ordonnait... (Appelant.) Ratatouille !
Tapiou. − Capitaine !
Scène V 546
Courtevoil. − Un couteau.
Tapiou, le lui donnant. − Voilà. (A part.) Qu'est−ce qu'il va faire ? (Courtevoil coupe sur la table la partie du cigare allumée. A part.) Bien ! il a coupé la nappe.
Courtevoil, à Clémence, galamment. − Pour la beauté, on ne recule devant aucun sacrifice.
Clémence, le saluant. − Merci, capitaine.
Courtevoil, à part. − Bégueule ! (Il serre le reste de son cigare dans son étui en fer−blanc.)
Tapiou, à part. − Jusqu'à présent, cette petite soirée se passe très bien.
Jules, à Tapiou. − Monsieur le chef ! monsieur le chef ! combien devons−nous rester ici ?
Tapiou, passant entre Courtevoil et Ginginet. − Trente−cinq minutes d'arrêt.
Courtevoil. − Tu m'as dit vingt−cinq.
Tapiou. − Il y a dix minutes de cela.
Courtevoil. − Eh bien ?
Tapiou. − Dix et vingt−cinq font trente−cinq.
Courtevoil. − C'est juste.
Tapiou remonte près de la table au fond.
Ginginet, à Jules. − Comment vous trouvez−vous ?
Jules. − Bien faible.
Ginginet. − Si vous preniez quelque chose... un potage gras.
Jules. − Je préférerais un tapioca au lait d'amandes.
Ginginet, à Tapiou. − Vite, servez à M. le conservateur un tapioca au lait d'amandes.
Tapiou, descendant à la gauche de Ginginet. − C'est que... je ne sais pas s'il en reste... Je vais voir à la cuisine.
Jules. − Monsieur le chef ! monsieur le chef ! bien sucré... n'est−ce pas ?
Tapiou, à part. − S'ils pouvaient souper, ça me ferait gagner du temps.
Il disparaît par la porte à droite, derrière le comptoir.
Courtevoil. − C'est embêtant de croquer le marmot comme ça. (A Ginginet.) Jouez−vous au piquet, vous ! l'homme au gros ventre ?
Scène V 547
Ginginet, étonné. − C'est à moi que vous faites l'honneur ? ...
Courtevoil. − Oui.
Ginginet. − Je me permettrai d'abord de vous faire observer que je ne m'appelle pas l'homme au gros ventre.
Courtevoil. − Hein ?
Ginginet, à part. − Il me dit ça devant la nourrice. (Haut.) Quant à jouer le piquet... cela m'arrive quelquefois... le dimanche, en famille... mais jamais avec les personnes que je ne connais pas.
Clémence. − Mon ami !
Courtevoil, à part. − On dirait qu'il cherche une affaire.
Tapiou, entrant avec une lanterne, à part. − Tout le monde est couché... les fourneaux sont éteints... Je n'ai rien trouvé qu'un vieux bonnet à poil dans lequel couche le chat.
Clémence. − Eh bien ! ce tapioca ?
Tapiou. − Il est sur le feu... on le prépare.
Courtevoil, appelant. − Ratatouille !
Tapiou. − Capitaine !
Courtevoil. − Qu'est−ce qu'il y a à voir dans ton pays ?
Tapiou. − S'il vous plaît ?
Courtevoil. − Y a−t−il des monuments... une caserne ? ...
Tapiou. − Non... nous n'avons pas de caserne pour le moment.
Courtevoil. − Alors, c'est une bicoque !
Tapiou, à part. − Tiens ! si je pouvais les promener... ça gagnerait du temps... (Haut.) Par exemple, il y a deux choses bien curieuses que tous les voyageurs visitent.
Tous. − Qu'est−ce que c'est ?
Tapiou, à part. − Ah ! oui, au fait ! (Haut.) Eh bien ! nous avons d'abord les remparts... on y jouit d'une vue ! ... quand le soleil se lève, et si vous voulez attendre jusqu'à six heures huit...
Courtevoil. − Allons donc ! imbécile !
Tapiou, à part. − Qu'est−ce que je pourrais bien inventer ? Ah ! (Haut.) Ensuite, nous avons le puits ! ...
Ginginet. − Quel puits ?
Scène V 548
Tapiou. − Le puits de M. L'Hérissard...
Jules. − Un puits historique ?
Courtevoil. − Un puits militaire ?
Tapiou. − Je ne sais pas s'il est historique ou militaire... mais il a un écho... Quand on crie dedans : Caroline ! ... il répond : Broum ! broum ! broum !
Ginginet. − Très curieux !
Tous. − Allons voir le puits !
Tapiou. − C'est que... il est minuit... et la porte de M. L'Hérissard doit être fermée... Si vous attendiez jusqu'à six heures huit...
Courtevoil. − Allons donc ! on la lui fera ouvrir, sa porte !
Ginginet. − Déranger un monsieur... que nous ne connaissons pas... J'inclinerai plutôt pour les remparts.
Courtevoil, passant devant Tapiou, à Ginginet. − Ah çà ! vous allez finir, vous !
Ginginet. − Quoi donc ?
Courtevoil. − Quand je parle d'aller voir le puits, vous proposez les remparts... Si c'est une affaire que vous cherchez...
Ginginet. − Moi ?
Jules, intervenant entre Ginginet et Courtevoil. − Voyons, messieurs... il y a moyen de s'entendre... Nous avons trente−cinq minutes... nous irons voir les deux !
Courtevoil. − Soit ! mais on commencera par le puits ! (A Tapiou). Marche devant !
Tapiou, à part. − Je vais les perdre... et je leur dirai qu'ils ont manqué le train...
Il allume une lanterne et éteint la lampe.
Choeur
Air du Champagne
Il faut voir le puits que l'on cite ;
Partons donc sans aucun retard,
Et courons tous faire visite
A ce bon M. L'Hérissard.
Tous sortent par la porte de droite au fond, conduisant à l'extérieur.
Scène V 549 Scène VI
Lucien, Jenny ; puis Tapiou
La scène est obscure. Lucien entre par le fond à gauche, et introduit Jenny, qui tient un peloton de laine qu'elle roule.
Lucien. − Par ici, mademoiselle ; M. votre oncle doit être au buffet ! ...
Jenny, en anglais
How ! dark it is !
Oh ! comme il fait noir !
Lucien. − Ne craignez rien... je vais éclairer... (Il allume une petite bougie−allumette qu'il tient à la main.)
Jenny, en anglais
Where are we ?
Où sommes−nous ?
Lucien. − Plaît−il ?
Jenny, répétant, en anglais
Where are we ?
Où sommes−nous ?
Lucien. − Elle parle trop vite. (La contemplant.) Me voici seul avec elle... en tête à tête... J'ai envie de lui dire des bêtises... Elle ne comprend pas... ainsi ! ... (A Jenny.) Savez−vous qu'en vous regardant, il me vient un tas de petites idées... prématurées.
Jenny, en anglais
What o'clock is it ?
Quelle heure est−il ?
Lucien. − Elle me demande l'heure. (A Jenny.) Minuit un quart... Demain soir, à pareille heure, nous serons mariés... Il faudra souhaiter le bonsoir à votre vieux crétin d'oncle et prendre en rougissant le bras du petit bonhomme que voilà... et alors... Laissez donc votre laine, c'est agaçant... Et alors... je vous parlerai le langage universel... Connaissez−vous le langage universel ?
Scène VI 550
Jenny, en anglais
It is time to go.
Il est temps de s'en aller.
Lucien. − Trop vite ! ... Vous verrez comme je suis gentil. (Il se brûle.) Ah ! prelotte ! (Il allume une autre bougie qu'il plante sur sa boîte.) Vous ne pouvez pas me juger comme ça... en costume de voyage... et une allumette à la main... Tenez, depuis que je vous connais, j'ai une turlutaine, c'est d'embrasser vos cheveux... là... derrière le cou... Il y a une petite mèche follette... qui est très gamine... et qui me dit beaucoup.
Il passe derrière Jenny.
Jenny, en anglais
Aoh... I am hungry.
J'ai faim.
Lucien. − Elle me parle de la Hongrie... C'est arrangé... pour la Hongrie... Comme elle s'occupe de... (Revenant à elle.) Décidément, c'est très gênant. (Il pose sa lumière sur la table, à gauche ; à part.) Jenny ! (Haut.) J'embrasserai aussi vos mains.
Jenny, lui donnant un coup sur la main. − Aoh !
Lucien, surpris. − Aoh ! ... Vos bras !
Jenny, même jeu. − Aoh !
Lucien, même jeu. − Aoh ! Vos yeux !
Jenny, même jeu. − Aoh !
Lucien, retirant sa main. − Ah ! non. Et ces baisers... vous me les rendrez, n'est−ce pas ?
Jenny, en anglais
Has any accident happened ?
Est−il arrivé un accident ?
Lucien. − Trop vite ! (Tendrement.) Vous me les rendrez avec les intérêts à cent pour cent...
Jenny, impatientée
What do you say ?
Que dites−vous ?
Lucien. − Ah ! tu m'embêtes avec ton anglais ! Si tu crois que ça m'amuse de dire des mots d'amour à une petite grue qui ne comprend pas...
Scène VI 551
Jenny, souriant
Oh ! yes.
Oh ! oui.
Lucien. − Mais laissez donc votre laine ! C'est énervant ! Depuis que nous sommes partis, elle a passé son temps à confectionner des pelotons de laine... et à carotter du papier à tout le monde... (A Jenny.) C'est un vilain tic que vous avez là pour une demoiselle à marier.
Jenny
When shall we arrive ?
Quand arriverons−nous ?
Lucien, exaspéré. − Ah ! baragouine tant que tu voudras ; mais je te préviens que ça ne peut pas durer comme ça. Tu apprendras le français en vingt−cinq leçons ! Ou, sinon, je me dérangerai... je te ferai des farces... je te ferai les quatre cent dix−neuf coups.
Jenny
What do you say ?
Que ditez−vous ?
Lucien. − Que je suis bête ! Elle ne comprend pas... Ayons recours à une pantomime douce et animée... (L'appelant d'une voix douce.) Petite ! ... cocotte ! ... cocotte ! ... Come here ? ... (Jenny s'approche ; il l'embrasse tout à coup.)
Jenny, se reculant et en anglais
Shocking ! I will call my uncle ! ... shocking !
Je vais appeler mon oncle !
Lucien. − Je suis lancé ! ... soufflons les bougies. (Il souffle son allumette. La scène devient obscure. Lucien cherche à rejoindre Jenny qui se dérobe dans l'obscurité.)
Tapiou, entrant, à part. − Impossible de les perdre ; ils me suivent à la piste.
Lucien, le saisissant et l'embrassant dans l'obscurité. − Ah ! je te tiens ! ... My dear ! ... my dear !
Tapiou, stupéfait, à part. − Encore un morceau du train qui me caresse en anglais !
Scène VI 552 Scène VII
Les Mêmes, Courtevoil, Ginginet ; puis Clémence
Courtevoil paraît. Il tient la lanterne. La scène s'éclaire.
Lucien, apercevant Tapiou. − Tiens ! un pâtissier... (Il le repousse.)
Courtevoil. − Cré mille millions de tonnerres !
Ginginet, qui est entré avec lui. − Calmez−vous, capitaine.
Courtevoil. − Il me le payera, ce L'Hérissard ! Nous frappons à sa porte... poliment !
Ginginet. − Un peu fort ! ...
Courtevoil. − Fort, mais poliment... La force n'est pas de l'impolitesse...
Ginginet. − Une fenêtre s'ouvre : "Qu'est−ce que vous demandez ? "
Courtevoil. − Nous voulons voir le puits ! ...
Ginginet. − Il disparaît...
Courtevoil. − J'ai cru que c'était pour venir nous ouvrir... mais le vieux carcasson nous renverse sur la tête un pot d'eau fraîche.
Ginginet. − Fraîche... Vous êtes modeste, capitaine...
Courtevoil. − Mais ça ne se passera pas comme ça ! ... Prenez la lanterne... j'ai besoin d'écrire une note. (Il donne la lanterne à Ginginet, tire son calepin et écrit : ) "Au retour, gifler L'Hérissard ! "
Ginginet, à part. − La nourrice m'a donné son adresse... (Donnant la lanterne à Courtevoil.) Prenez la lanterne... J'ai aussi besoin d'écrire une note.
Courtevoil. − Pour gifler L'Hérissard ?
Ginginet. − Oui ! ...
Courtevoil. − Il y aura de l'écho dans son puits.
Ginginet, à part, écrivant. − "Mademoiselle Potin, nourrice, tous les deux ans, à Bischwiller." (Il déchire la feuille de son carnet et la met dans sa poche.)
Clémence, entrant du fond, à part. − J'ai quitté le bras de ce vieux monsieur... il devenait d'une audace...
Scène VII 553
Ginginet. − Ah ! ma femme ! ... Eh bien ? ... et le conservateur des hypothèques ? ... qu'en as−tu fait ?
Clémence. − Je ne suis pas chargée de le garder.
Ginginet. − Ah ! Clémence, tu es cruelle pour un vieillard ! le laisser seul... dans la rue... exposé au brouillard... Je suis fâché de te le dire... mais ce n'est pas là la mission de la femme !
Clémence. − Mais si tu savais...
Ginginet. − Je sais qu'il souffre, et c'est assez ! Nous allons le faire tambouriner.
Scène VII 554 Scène VIII
Les Mêmes, Jules, La Nourrice ; puis Le Chef du Buffet
Jules, entrant, appuyé sur le bras de la nourrice, du fond à droite. − Me voici ! grâce à la nourrice qui a bien voulu m'offrir son bras. (Caressant le menton de la nourrice.) Merci, ma mignonne ! ... (Il l'embrasse.)
Ginginet, à part. − Il est excellent, cet homme.
Lucien, tendant la main à Jenny, bas. − Est−ce que vous me boudez toujours ?
Jenny, en anglais.
Don't speak to me.
Je vous défends de me parler !
Ginginet. − Qu'est−ce qu'elle dit ?
Jules, à part. − Je ne sais pas... (Haut.) Mademoiselle demande si l'on part.
Clémence et tous. − Au fait, partons−nous ?
Courtevoil. − Les trente−cinq minutes sont écoulées...
Tapiou, à part. − Je ne peux pas leur dire que le train est parti... (Montrant Lucien et Jenny.) Les Anglais n'ont pas bougé d'ici ! (Haut.) On a reçu une dépêche... il y a un retard...
Tous. − Un retard !
Tapiou. − Oh ! un tout petit retard... deux cent cinquante−sept petites minutes.
Tous. − Oh !
Ginginet. − Mais puisque notre train est là ! ...
Tapiou. − Oui... mais on attend celui de Bordeaux...
Lucien. − Comment ! le train de Bordeaux... pour aller à Strasbourg !
Courtevoil. − Laissons−le parler...
Tapiou. − L'aiguilleur s'est trompé... c'est un nouveau... au lieu de tourner sur Angoulême... il a dirigé sa manivelle sur Dijon... et maintenant il faut revenir...
Lucien. − Comment ! Dijon !
Scène VIII 555
Courtevoil. − Il le sait mieux que vous, puisqu'il est de la boutique.
Ginginet. − Cependant la géographie...
Courtevoil. − Avec les chemins de fer, il n'y a plus de géographie... Taisez−vous...
Ginginet, froissé. − Taisez−vous ! Tenez, monsieur, cessons nos relations, j'aime mieux ça.
Courtevoil, à Ginginet. − Après ça, si vous n'êtes pas content...
Ginginet. − Si... je suis content... mais ne nous parlons plus ! ... (Aux autres.) Deux cent cinquante−sept minutes d'arrêt. Qu'est−ce que nous allons faire ?
Courtevoil. − Je propose d'aller revoir le puits.
Ginginet. − Oh ! non ! ... Je ne suis pas encore sec !
Jules. − Si nous soupions...
Tous. − Oui ! oui !
Tapiou, à part. − Sapristi ! il n'y a rien !
Lucien. − Voilà la carte...
Ginginet, à Tapiou. − Ecrivez...
Jules. − Potage à la queue de castor en sautoir.
Clémence. − Vous en avez ?
Tapiou. − Hum ! hum ! C'est ici la renommée.
Jules. − Qu'est−ce que vous diriez d'une effarouchée de pintade à la sauce tomate ?
Clémence. − Vous en avez ?
Tapiou, écrivant. − Hum ! hum ! C'est ici la renommée.
Lucien. − Et pour dessert, je propose un plum−pudding.
Jenny.
Oh ! yes ! Oh ! I love plum−pudding. At my school, I made it, with bread, suet, Corinth raisins and rhum... You set fire to it, and moisten it all the time. Oh ! it is so good !
Oh ! oui. J'adore le plum−pudding. A la pension, c'était moi qui le faisais avec de la mie de pain, du gras de boeuf, du raisin de Corinthe et du rhum. On met le feu, et on arrose, on arrose ! (Se léchant les doigts.) Et c'est très bon !
Ginginet. − Qu'est−ce qu'elle dit ! (A Tapiou.) Vous avez entendu ? Vous en avez ?
Scène VIII 556
Tapiou. − Hum ! hum ! C'est ici la renommée.
Ginginet. − Ecrivez ! ...
Jules. − Il n'y a pas besoin d'écrire... commandez, dépêchez−vous !
Tapiou, à part. − Et tout le monde qui est couché... (Ouvrant une armoire dans le buffet.) Une armoire ! ... Si je pouvais trouver...
Ginginet. − Eh bien ?
Tapiou. − Voilà ! (Se penchant dans l'armoire et criant.) Potage à la queue de castor en sautoir... soigné !
Ginginet. − Ca communique avec la cuisine...
Tapiou, criant. − Effarouchée de pintade sauce tomate !
Ginginet. − Soigné !
Tapiou. − Plum−pudding ! (Il crie trois ou quatre des mots anglais prononcés par Jenny.) A présent, vous êtes sur le feu.
Courtevoil, prenant le panier de légumes crus. − Moi, j'ai mon affaire...
Tapiou. − Qu'est−ce qu'il fait là ?
Courtevoil. − Ratatouille ! ... Un couteau... un saladier...
Tapiou, les apportant. − Voilà, capitaine !
Courtevoil, se mettant à couper les légumes au−dessus du saladier. − Des carottes... des panais... des oignons... des pommes de terre... des poireaux...
Ginginet, qui le regarde. − Vous allez manger ça ? ...
Courtevoil. − C'est une salade... la salade du soixante−troisième.
Ginginet. − Mais c'est cru !
Courtevoil. − Est−ce qu'on fait cuire la salade... imbécile ?
Ginginet, froissé. − Capitaine ! ... Non, c'est ma faute... nous ne devons plus nous parler... (Il le quitte.)
Lucien. − Mettons toujours le couvert. (Il est aidé par les femmes.)
Courtevoil. − De l'huile ! du vinaigre !
Tapiou, lui donnant l'huilier. − Voilà !
Courtevoil. − Et du poivre rouge... de Cayenne.
Scène VIII 557
Tapiou. − Il n'y en a pas.
Courtevoil. − Très bien ! j'ai mon affaire. (Il tire une cartouche de sa poche et la déchire avec les dents.) Déchirez... ouche...
Ginginet, apercevant Courtevoil. − Comment ! une cartouche !
Courtevoil. − Puisqu'il n'y a pas de poivre... un coup de poudre ! (Il verse la poudre dans le saladier. On entend tomber la balle.)
Ginginet. − Ah ! la balle !
Courtevoil. − C'est la fève ! cornichon !
Ginginet, exaspéré. − Capitaine... (Se calmant.) Non, c'est ma faute ! Il a raison, nous ne devons plus nous parler.
Il le quitte. Courtevoil retourne à sa salade.
Jules, à Clémence, bas. − Vous perdez votre mantelet ; permettez−moi de le rattacher.
Il lui embrasse le cou.
Clémence, poussant un cri. − Ah !
Ginginet, se retournant. − Quoi ?
Jules, se met à tousser effroyablement. − Rien... C'est ma quatrième crise...
Ginginet. − Pauvre homme ! ... attendez ! ... un peu de sucre d'orge... L'absinthe, ça vous donnera un coup de fouet.
Il met de force le sucre d'orge dans la bouche de Jules.
Jules. Ah ? sacrebleu !
Tous. − Quoi ?
Jules. − Je l'ai avalé de travers. (Il fait des efforts de toux, on le fait asseoir.)
Courtevoil. − Un poireau ! c'est souverain. (Il le lui met dans le dos.)
Ginginet. − Ah ! mon Dieu ! ... il va passer... Du vinaigre ! de l'huile ! (A Tapiou.) Frottons−lui les tempes ! (Tapiou et Ginginet frottent les tempes de Jules, les mouvements qu'ils font décrochent sa perruque. Il paraît avec ses cheveux noirs.) Hein ? ... un déguisement !
Clémence, à part. − Lui !
Jules, à part, se levant. − Fichue perruque ! ...
Ginginet, à Jules. − A qui ai−je l'honneur ? ...
Scène VIII 558
Jules, à part. − Il ne me reconnaît pas. (Le prenant à part, mystérieusement.) Etes−vous homme à garder un secret d'Etat ?
Ginginet. − Dame ! ...
Du geste il éloigne tout le monde.
Jules. − Je suis chargé d'une mission secrète et diplomatique.
Ginginet. − Ah !
Jules. − Vous n'avez rien vu... rien entendu...
Ginginet. − Rien !
Jules. − Chut ! ... (Saluant Clémence.) Madame !
Il disparaît.
Ginginet, se tournant vers sa femme. − Qui se serait douté que ce conservateur des hypothèques ? ...
Clémence. − Je l'ai deviné... quand il m'a embrassée.
Ginginet. − Comment !
Clémence. − C'est le jeune homme de la société générale.
Ginginet. − Lui ! le drôle ! le polisson !
Courtevoil, mangeant sa salade. − Pas tant de bruit quand on mange.
Lucien, à Ginginet. − Calmez−vous... il est parti... il ne reviendra plus ! ...
Ginginet. − Je l'espère bien.
Lucien. − Tenez... mettons−nous à table... (Tous se mettent à table.) Garçon ! ... servez−nous ! ...
Tapiou, à part. − Voilà le moment critique. (Il leur apporte deux carafes d'eau ; à part.) C'est toujours ça ! ...
Lucien. − Voyons ! garçon ! dépêchons−nous, sapristi ! ...
Tous. − Garçon ! garçon !
Tapiou. − Tout de suite ! tout de suite ! (A part.) Mais qu'est−ce que je vais leur servir ? ...
Il sort par le deuxième plan droite.
Lucien. − Voyons ! soyons gais ! ...
Prenant une carafe et chantant.
Scène VIII 559
Vive le vin !
Vive ce jus divin !
Courtevoil, chantant. − Soldats, voilà Catin !
Jenny chante en anglais.
Tous. − Bravo !
Tapiou, entrant ; il porte un grand plat sur lequel est un bonnet à poil entouré de persil ; très haut. − Queue de castor en sautoir ! (A part.) Le bonnet à poil... J'ai prié le chat d'aller coucher ailleurs... (Très haut, en posant le plat sur la table.) Castor en sautoir.
Tous. − Bravo ! bravo !
Ginginet. − ça a très bonne mine ! ... C'est moi qui vais découper.
Tapiou, à part. − C'est le moment d'aller se coucher. (Il sort. Tous reprennent en choeur l'air anglais.)
Le Chef du Buffet, entrant. − Hein ? qu'est−ce que c'est que ça ? (Il se précipite sur le plat, que Ginginet et Lucien retiennent, criant.) Au voleur ! au voleur !
Scène VIII 560 Acte IV
Le théâtre représente une chambre d'hôtel garni. Au fond sont trois lits ; celui de gauche est fermé par des rideaux mobiles. Une canne à pêche est posée près du lit de droite ; un parapluie se trouve près du lit du milieu. Trois chaises.
Acte IV 561 Scène première
Ginginet, Jules
Au lever du rideau, tous les deux sont couchés. Ginginet occupe le lit du milieu, et Jules celui de droite. Le troisième lit, placé à gauche, est complètement caché par les rideaux formant alcôve. Jules est entassé sous ses draps et ne laisse pas voir sa tête ; la scène est dans une demi−obscurité. On entend sonner cinq heures à l'horloge de la paroisse.
Ginginet, qui s'est retourné plusieurs fois dans son lit, se réveillant tout à coup et se donnant une claque sur la joue. − Diables de cousins ! ils vous sifflent dans les oreilles... (Il se recouche, et après un temps se donne une nouvelle claque sur la joue.) Impossible de dormir ! (Il cherche à attraper un cousin avec la main.) Non ! je l'ai manqué ! Sapristi ! j'ai faim... Il s'est trouvé que le castor était un bonnet à poil... impossible de le découper... le maître de l'établissement nous a indiqué cet hôtel... (Il cherche à prendre un cousin.) Je l'ai encore manqué ! ... Il était minuit, et comme le train ne passe qu'à six heures huit... je me suis dit : Couchons−nous ! (Indiquant le lit fermé par les rideaux.) Ma femme est là... Dors−tu, ma bonne amie ? ... Elle dort. Quant à ma nièce, elle est dans le cabinet à côté... J'aurais voulu la garder près de nous... mais le troisième lit était déjà occupé par une vieille Anglaise... (Montrant le lit de droite.) La voilà ! ... Quand nous sommes entrés, elle ronflait comme un canon... C'est vilain, une vieille Anglaise qui ronfle. (Riant.) J'aimerais mieux la nourrice... elle est boulotte et sans prétentions. (Bâillant.) Ah ! j'ai envie de dormir. (Se recouchant, s'endormant.) Colombe ! ... prends garde au globe !
Jules, se donnant une forte claque sur la joue. − Les gredins ne me laisseront donc pas dormir ! (Il se met sur ses genoux, prend son mouchoir et l'agite violemment pour chasser les cousins. Regardant dans la chambre.) Tiens ! les autres lits sont habités... Qui diable m'a−t−on fourré là pendant que je dormais ?
Ginginet, rêvant. − Colombe ! prends garde au globe !
Jules. − Hein ! ... papa Ginginet... en bonnet de coton... un chapeau... sa femme est dans l'autre lit... ils sont venus coucher dans ma chambre... Voilà ce que j'appelle être veinard... (Les rideaux du lit remuent.) Les rideaux s'agitent... elle ne dort pas ! (S'adressant au lit et à voix basse.) Madame ! n'ayez pas peur ! ... C'est moi ! ... Madame, est−ce que vous dormez ? Comment lui faire savoir que je suis près d'elle, sans réveiller Ménélas ? ... (Faisant un mouvement.) Je vais descendre. (Se ravisant.) Non... elle me prendrait pour un revenant... et elle pousserait des cris ! ... Voyons donc ! Tiens ! une gaule ! (Il prend la canne à pêche placée près de son lit.) Voilà mon affaire... Si je pouvais entr'ouvrir tout doucement les rideaux... (Il se met à genoux sur son lit et cherche à faire passer le bout de la gaule par−dessus le lit de Ginginet, mais l'hameçon de la ligne se prend dans le bonnet de coton du mari.) Eh ! bien ! ... je suis accroché ! ... Ah ! nom d'une flûte ! ... c'est une ligne... ça a mordu... le bonnet de coton a mordu ! Si je pouvais me décrocher doucement...
Il tire, et le bonnet de coton vient avec la ligne.
Ginginet, se réveillant. − Entrez ! (L'apercevant.) Hein ! vous ! ... la vieille Anglaise !
Jules, à part. − Il m'a vu !
Scène première 562
Ginginet, sautant du lit. − Ah çà ! monsieur, vous me poursuivrez donc partout ! ... venir jusque dans ma chambre pour pêcher à la ligne !
Jules. − Je ne pouvais pas dormir à cause des cousins... et alors...
Ginginet. − C'est bien, monsieur, sortez !
Jules. − Ah ! permettez ! J'étais ici avant vous... pourquoi êtes−vous venu me trouver ?
Ginginet. − Moi ? ... On vous avait annoncé comme une vieille Anglaise.
Jules. − Allons donc !
Ginginet. − Probablement pour nous faire prendre les deux autres lits, à ma femme et à moi...
Jules, sautant du lit. − Ah ! Madame est ici ?
Ginginet. − Oui, monsieur.
Jules. − Je n'ose pas vous prier de me présenter ? ...
Ginginet, furieux. − Pas de plaisanterie, monsieur ! Je vous enjoins d'avoir à quitter cette chambre sur−le−champ...
Jules. − Ah ! permettez !
Ginginet. − Vous n'avez pas la prétention, je pense, de vous installer dans mon sanctuaire ? Sortez, ou je crie, j'appelle... Où est le commissaire de police ?
Jules. − Voyons... ne vous fâchez pas... (A terre, en caleçon.) Je suis un homme bien élevé, monsieur... Je sais ce qu'on doit aux dames... et si je puis trouver à me loger ailleurs... (Saluant l'alcôve.) Madame, veuillez agréer...
Ginginet. − Ne regardez pas ! (A Jules.) Serviteur, monsieur, serviteur !
Jules sort par le premier plan droite.
Scène première 563 Scène II
Ginginet, Courtevoil
Ginginet, courant vivement à l'alcôve. − Vite ! ma bonne amie, lève−toi ! Eh bien ! tu ne m'entends pas !
Il ouvre les rideaux.
Courtevoil, couché dans le lit à gauche, et rêvant. − Raplapla !
Ginginet, l'apercevant. − Hein ! le capitaine ! dans le lit de ma femme... et elle ? ... Où est−elle ? (Il regarde sous le lit.) Personne ! (Secouant Courtevoil.) Capitaine ! capitaine !
Courtevoil, ouvrant un oeil. − Tu m'embêtes !
Il se retourne de l'autre côté et dort.
Ginginet, refermant les rideaux. − Il y a quelque chose là−dessous... Car, mettre sa femme dans un lit et y retrouver un capitaine... ce n'est pas naturel... Je vais voir... m'informer... elle est peut−être par là ! ... Clémence ! Clémence ! (Il sort par la porte du premier plan, à gauche.)
Scène II 564 Scène III
Courtevoil, Jules
Jules, rentrant du premier plan, à droite. − Pardon, monsieur... c'est encore moi... Tiens ! ... il est parti... (S'adressant à l'alcôve.) Madame, excusez−moi ; mais toutes les chambres sont occupées... et il fait très froid dans ce corridor. (Courtevoil ronfle fortement derrière les rideaux.) Mâtin ! elle a un bon creux ! (Apercevant le bras de Courtevoil qui pend en dehors des rideaux.) Oh ! sa main, sa jolie petite menotte ! ... (Il se met à genoux et embrasse la main. Examinant le bras de Courtevoil.) Ah ! sapristi ! ... elle est tatouée ! ... Qu'est−ce que ça représente ? Une grenade qui éclate au milieu d'un coeur ! (Remuant le bras.) Et de l'autre côté !
Courtevoil, dans les rideaux. − On ne va donc pas me laisser dormir, nom... d'un chien ! ...
Jules. − Oh ! le capitaine !
Il regagne vivement son lit et s'y blottit.
Courtevoil, ouvrant ses rideaux et se mettant sur son séant. − J'ai le cauchemar... Tout à l'heure j'ai rêvé que mon chien me léchait la main...
Jules, à part. − Merci !
Courtevoil. − Il fait trop chaud dans ce lit−là... La plume... les oreillers... Je vais faire un tour. (Il saute en bas de son lit et se promène.) Après ça, je n'avais pas le choix... l'auberge était pleine... Quand j'ai demandé un lit, on m'a dit : Il n'y en a plus... J'ai répondu : Quand il n'y en a plus, il y en a encore... Je suis monté, j'ai poussé une porte... (Montrant le lit aux rideaux.) Ce lit−là était vacant... je m'y suis concentré... Mais c'est trop chaud ! ... ce qu'il faut à l'homme pour dormir... c'est une planche, avec des trous pour laisser passer l'air !
Jules, à part. − Comme pour les bouteilles !
Courtevoil, apercevant le lit de Ginginet. − Tiens, en voilà un qui est vacant. (Le palpant.) Il est plus dur que l'autre ; je vais permuter...
Il se met dans le lit de Ginginet.
Jules, à part. − Est−ce qu'il va essayer tous les lits de la maison ?
Scène III 565 Scène IV
Les Mêmes, Clémence
Clémence, entrant par le premier plan, à gauche ; elle est habillée et tient un flacon d'éther à la main. − Jenny va mieux...
Jules, à part. − Elle !
Clémence. − Elle s'est trouvée indisposée au milieu de la nuit... Je lui ai fait respirer de l'éther... Ca n'a rien été... Je n'ai pas prévenu mon mari... A quoi bon l'inquiéter ? (Courtevoil ronfle.) Oh ! comme il dort ! Allons ! couchons−nous ! (Elle se dirige vers l'alcôve.)
Jules. − Madame... un mot...
Clémence, effrayée. − Vous, ici ? ... (Réveillant Courtevoil.) Monsieur Ginginet ! monsieur Ginginet !
Courtevoil. − Est−ce que ça ne va pas finir ?
Clémence, poussant un cri. − Ah ! le capitaine !
Elle se sauve derrière les rideaux, qu'elle referme.
Scène IV 566 Scène V
Les Mêmes, Ginginet
Ginginet, entrant du premier plan, à droite. − Je ne sais pas où est passée ma femme !
Clémence, derrière les rideaux. − Je suis là, mon ami...
Ginginet, ouvrant les rideaux de l'alcôve. − Comment ! ... et tout à l'heure c'était le capitaine... Madame, m'expliquerez−vous ? ... (Il la fait sortir des rideaux.)
Jules. − Pas de scène, monsieur Ginginet ! Madame est innocente !
Ginginet. − Comment ! vous êtes revenu, vous ?
Jules. − Oui... assez à temps pour disculper Madame !
Ginginet. − Rentrez dans vos draps ! (A sa femme.) Ne regarde pas ! (Ouvrant son parapluie pour cacher Jules aux regards de Clémence.) Viens... tu ne peux pas rester ici... Tu vas aller coucher chez Jenny... Ne regarde pas.
Il l'accompagne jusqu'à la porte avec son parapluie ouvert. Clémence sort à droite, premier plan.
Scène V 567 Scène VI
Ginginet, Jules, Courtevoil ; puis La Bonne
Ginginet, fermant son parapluie et à Jules. − Maintenant, monsieur, nous sommes seuls... vous allez m'expliquer. Hein ! qu'est−ce ? ... (Regardant son lit.) Qui s'est fourré dans mon lit ? ... (Courant à Courtevoil et le secouant sans le reconnaître.) Monsieur ! ... monsieur !
Courtevoil, se réveillant. − Mais mille millions...
Ginginet. − Encore lui !
Courtevoil, se levant. − Sacrebleu ! il faut que ça finisse !
Ginginet. − Quoi ?
Courtevoil. − J'ai mon affaire !
Il tire un pistolet de la poche de son caleçon.
Ginginet et Jules. − Un pistolet !
Courtevoil. − Ecoutez−moi bien... Je vais dormir... et le premier qui me réveille, foi de Courtevoil ! je lui casse la margoulette.
Ginginet et Jules. − Comment ?
Courtevoil. − Allez, maintenant !
Il se couche, son pistolet à la main.
Jules, bas à Ginginet. − C'est votre faute aussi... vous le secouez !
Ginginet. − Je le secoue... Pourquoi prend−il mon lit ?
Jules. − Pas si haut !
Ginginet. − C'est juste ! (Très bas.) Pourquoi prend−il mon lit ?
La Bonne, entrant avec un paquet d'habits et des bottines, très haut. − V'là vos habits !
Ginginet et Jules, la faisant taire. − Chut !
La Bonne. − Quoi ?
Jules. − Parle tout bas.
Scène VI 568
Ginginet. − Ote tes sabots.
La Bonne, bas, montrant Courtevoil. − Est−ce que l'autre est malade ?
Jules. − Oui ; ôte tes sabots !
Elle ôte ses sabots. Ginginet et Jules en prennent chacun un. La Bonne dépose les habits sur une chaise.
Ginginet. − Sans bruit ! sans bruit !
La Bonne, bas. − Il faut vous dépêcher de vous habiller, l'omnibus va venir vous prendre dans un quart d'heure.
Jules. − Très bien ; va−t'en ! marche sur tes pointes...
La Bonne. − Et mes sabots !
Ginginet. − Plus tard... quand nous partirons... Elle ferait un tapage dans le corridor !
La Bonne sort sur la pointe des pieds.
Jules. − Maintenant, habillons−nous...
Ginginet. − Sans bruit ! (Poussant un grand cri.) Ah ! saprelotte !
Jules, effrayé. − Taisez−vous donc ! Etes−vous bête de crier comme ça ?
Ginginet. − Si vous saviez ce qui m'arrive...
Jules. − Quoi ? Dites−le tout bas !
Ginginet. − Ma sacoche est restée sous le traversin... et il dort dessus.
Jules. − Eh bien ?
Ginginet. − Il y a dedans la dot de Jenny... cent cinquante mille francs ! ...
Jules, s'oubliant et poussant un cri. − Saprelotte !
Ginginet, se baissant vivement. − Taisez−vous donc !
Jules. − Ca m'a échappé...
Ginginet. − Vous comprenez que je n'ai pas envie de perdre cette somme.
Jules. − Comme tuteur... ce serait d'une mauvaise gestion... Eh bien ! tâchez de rattraper votre affaire... moi, je vais faire un tour dans le couloir.
Ginginet. − Vous m'abandonnez !
Scène VI 569
Jules. − Dame ! (Courtevoil ronfle.) Attendez ! J'ai un moyen... Quand un homme ronfle et qu'on ronfle avec lui... jamais il ne se réveille... Il s'agit de prendre la note.
Ginginet. − Et ma sacoche...
Jules, se mettant à ronfler à l'unisson avec Courtevoil. − Allez ! Il n'y a pas de danger.
Tous deux s'approchent du lit avec précaution.
Ginginet, fourrant sa main sous le traversin avec précaution. − Vous êtes bien sûr ?
Jules, à Ginginet. − Ronflez aussi !
Tous les trois se mettent à ronfler.
Ginginet, amène le portefeuille et crie. − Je le tiens ! ...
Jules. − Sapristi ! vous allez nous faire fusiller.
Ginginet, très bas. − Je le tiens ! ...
Jules. − Habillons−nous et filons.
Il essaye de mettre ses bottines.
Ginginet, s'habillant. − Je vous prie de croire... que je n'ai pas envie de rester ici...
Jules. − Mais ce n'est pas à moi, ces bottines−là !
Ginginet. − On s'est trompé... Appelez la bonne.
Jules, à demi−voix. − La Bonne !
Ginginet. − Plus bas...
Jules, tout bas. − La Bonne ! ... Mais elle ne viendra pas... Je vais aller la chercher. (A Ginginet, avant de sortir.) Ne partez pas sans moi...
Ginginet. − Soyez tranquille ! (A part.) S'il croit que je tiens à l'attacher à ma personne.
Jules, de la porte. − A quelle station descendez−vous ?
Ginginet. − Je ne sais pas !
Jules. − C'est justement là que j'ai affaire.
Il sort à droite et ferme la porte très fort. Ginginet se baisse très effrayé.
Scène VI 570 Scène VII
Ginginet, Courtevoil, endormi
Ginginet, s'habillant. − Ah çà ! est−ce qu'il va s'accrocher à nous jusqu'à la Saint−Sylvestre ? ... Evidemment, c'est pour ma femme... il l'a embrassée... dans le buffet... Si je pouvais lui faire manquer le train ! (Trouvant un pantalon sur une chaise.) Son pantalon ! si j'y faisais un petit accroc... (Il tire dessus et le déchire.) Ce n'est pas assez, il faut qu'on ne puisse pas le raccommoder avant le départ du train... élargissons... (Il tire de nouveau sur le pantalon, qui se déchire en deux.) Ah ! saprelotte ! j'ai trop tiré... Il va s'en apercevoir. (Examinant le pantalon et poussant un cri.) Ah ! mon Dieu ! c'est le mien ! (Il regarde Courtevoil avec effroi, et répète tout bas.) C'est le mien ! ... je me suis trompé... Comment faire ? Bah ! je vais prendre le sien... et lui laisser celui−là ! ...
Courtevoil, rêvant. − Formez les faisceaux !
Ginginet, se sauve derrière les rideaux, et passe le pantalon. − Il est un peu juste... il n'a aucune ampleur, ce garçon−là... et ça veut plaire... Maintenant... mon habit... (Tout en s'habillant.) Tiens ! je me rappelle que j'ai laissé aussi mon mouchoir sous le traversin... C'est ennuyeux, parce que ça décomplète la douzaine... (S'approchant du lit.) Voyons donc, si je pouvais...
Courtevoil, rêvant. − Sentinelle, prenez garde à vous !
Ginginet. − Non, je n'ose pas ! Ah ! bah ! pour un mouchoir.
Scène VII 571 Scène VIII
Les Mêmes, Jules
Jules, entrant, toujours en caleçon, avec des bottines à la main. − J'ai retrouvé mes bottines... On m'avait donné celles d'une dame.
Ginginet. − Je vais devant pour faire préparer votre café.
Jules. − Ah ! c'est gentil.
Ginginet. − L'aimez−vous fort ?
Jules. − Oui... avec beaucoup de crème.
Ginginet. − Très bien... ne vous pressez pas... vous avez le temps. (A part.) En voilà un qui va manquer le train.
Il sort.
Scène VIII 572 Scène IX
Jules, Courtevoil
Jules, seul. − Vite ! mon pantalon ! (Il passe une jambe du pantalon qui est sur la chaise.) J'ai bien juste le temps... Eh bien, et l'autre ? Je suis pourtant venu avec deux jambes. (Trouvant l'autre morceau.) Voici la suite ! ... Eh bien ! ils ont une manière de brosser les pantalons dans ce pays−ci !
On entend la cloche du chemin de fer.
La Bonne, entrant en criant. − Messieurs, on part !
Courtevoil, se réveillant au bruit. − Sacrebleu ! (Il tire un coup de pistolet en l'air.)
Jules, se sauvant avec une jambe de pantalon ! − Ah ! au secours !
La Bonne, se sauvant en même temps de l'autre côté en poussant un grand cri. − Ah ! ...
Courtevoil, s'agitant sur son lit. − Aux armes ! aux armes !
Scène IX 573 Acte V
Intérieur du cabinet du chef de gare à Croupenbach. − Portes latérales. − Porte au fond ouvrant sur la voie. Table ; sur le bureau, à gauche, appareil de télégraphe électrique. Guichet dans la porte du deuxième plan à droite. Chaises.
Acte V 574 Scène première
Colombe, Le Chef de gare
Colombe, est assise sur sa malle, elle tient un grand parapluie rouge et pleure. − Hi ! hi ! hi ! hi !
Le Chef de gare, à droite, assis à la table. − Comment ! vous pleurez encore ?
Colombe. − J'ai perdu mon maître, hi ! hi ! hi ! hi !
Le Chef de gare, à part. − Voilà dix heures qu'elle sanglote... assise sur sa malle ; impossible de la faire bouger de là. (Haut.) Voyons, ma fille, consolez−vous... Il se retrouvera, votre maître.
Colombe. − Pourquoi qu'il n'est pas descendu à Croupenbach avec moi ?
Le Chef de gare. − Ca, je n'y comprends rien... Vous me dites qu'il est parti hier soir de Paris avec vous.
Colombe. − Et Madame... et Mademoiselle... Seulement, comme j'étais incommodée... pour avoir fini le melon, ils m'ont fourrée dans le wagon des dames ; mais à la première station, toutes les dames ont passé dans le wagon des hommes... et je suis restée seule avec mon indisposition. Hi ! hi !
Le Chef de gare, la faisant lever. − Allons, ne pleurez pas ! Tenez ! allez faire un tour, ça vous calmera.
Il passe au fond et place la malle au fond, côté gauche.
Colombe. − Non, je ne m'en irai que quand vous m'aurez rendu mon maître. Hi ! hi !
Le Chef de gare, à part. − Elle est insupportable. (On entend la sonnerie du télégraphe électrique.) Voilà une dépêche... Probablement des nouvelles.
Colombe. − De mes bourgeois... Ousqu'ils sont ?
Le Chef de gare, avec indifférence. − Bien ! un accident... Le train de six heures huit vient de dérailler à deux kilomètres d'ici.
Colombe. − Ils ont débraillé ! ah ! (Elle geint.)
Le Chef de gare, à son télégraphe. − Attendez donc ! attendez donc ! Nous allons savoir s'il y a quelqu'un de cassé. Personne n'est blessé...
Colombe. − Dites donc... Vous ne pourriez pas me faire venir mon globe par votre mécanique ?
Le Chef de gare. − Quel globe ?
Colombe. − Une cloche pour mettre sur la pendule ; je l'ai oubliée à Paris.
Le Chef de gare. − Où ça ? (Colombe baisse les yeux et ne répond pas.) Dans quel endroit ?
Scène première 575
Colombe, baissant les yeux. − Je ne peux pas le dire.
Scène première 576 Scène II
Colombe, Le Chef de gare, Ginginet
Ginginet entre par le fond avec une ombrelle rose ; il est ruisselant d'eau.
Ginginet, se secouant.− Quel temps ! ça tombe à verse !
Colombe, l'apercevant et se jetant dans ses bras. − Ah ! mon maître ! mon bon maître !
Ginginet. − Colombe ! (Cherchant à se dégager de son étreinte.) Fiche−moi donc la paix ! Voyons ! ... ce sont des bêtises, ça !
Colombe. − Je vous ai cru mort ! (Pleurant.) Je me disais : Quel malheur ! une si bonne place !
Ginginet, ému. − Brave fille ! cours bien vite au−devant de ces dames... avec ton parapluie... Elles se sont mises à l'abri dans la cabane du cantonnier.
Colombe. − Tout de suite ! Je vas embrasser Madame !
Elle ouvre son grand parapluie rouge et veut sortir par le fond ; mais la porte est trop petite pour laisser passer le parapluie ouvert.
Ginginet, la voyant. − Ferme donc ton parapluie, grande bécasse. (Colombe ferme son parapluie et sort.) Il n'y avait qu'une ombrelle... je l'ai prise... (Haut.) Monsieur le chef de gare, pouvez−vous me dire si ma voiture...
On entend la sonnerie du télégraphe.
Le Chef de gare. − Pardon... une dépêche... (Allant au télégraphe.) Arrêtez caissier... C'est la dixième que je reçois aujourd'hui.
Ginginet, à part. − Mon Dieu ! que ce pantalon me serre.
Scène II 577 Scène III
Clémence, Jenny, Lucien, Ginginet, Le Chef de gare, Colombe
Clémence. − Enfin, nous voici arrivés !
Lucien. − Quelle pluie ! quelle boue !
Jenny
I am not wet, I have my water−proof.
Moi, je ne suis pas mouillée, j'ai mon water−proof.
Le Chef de gare, à Ginginet. − Vos billets, s'il vous plaît ?
Ginginet, se fouillant. − Ah ! c'est juste... Eh bien ? eh bien ?
Tous. − Quoi ?
Ginginet. − Je ne les ai pas, ils sont restés dans l'autre pantalon.
Lucien. − Pourquoi aussi... changez−vous de pantalon ?
Le Chef de gare, à Ginginet. − Désolé, mais je suis obligé de vous en redemander le prix.
Clémence. − Comment, payer deux fois ?
Ginginet. − Mais c'est une énormité ! quand je vous jure...
Le Chef de gare, indiquant une pancarte. − Voyez le règlement.
Ginginet. − C'est bien malin ! le règlement, c'est vous qui le faites, le règlement.
Il paye le chef de gare.
Jenny, en anglais
I want some tea.
Je veux du thé.
Ginginet, à Jenny. − Tu as retrouvé les billets ?
Lucien. − Non, Mademoiselle voudrait prendre le thé.
Scène III 578
Ginginet. − Ah ! elle est insupportable ! Dès qu'elle ouvre l'oeil, c'est pour demander du thé ! Colombe !
Colombe, venant près de Ginginet. − Monsieur ! ...
Ginginet. − Tu vas aller à l'hôtel en face et tu nous commanderas un fort fricandeau à l'oseille et un bondon pas trop fait.
Colombe. − Oui, monsieur.
Lucien. − Et le thé ?
Ginginet, à Colombe. − Tu diras aussi qu'on lui prépare sa tisane, et tu enverras quelqu'un à la maison... (se reprenant) au château, chercher la voiture.
Le Chef de gare. − En attendant, si ces dames veulent passer dans le salon d'attente... pour se sécher... je vais faire allumer du feu.
Clémence. − Volontiers !
Lucien. − Moi, je vais m'occuper de nos bagages.
Le Chef de gare, à Lucien. − La salle des bagages est ici.
Il indique la porte à gauche. Ginginet, Clémence, Jenny et le chef de gare entrent à droite et Lucien à gauche.
Scène III 579 Scène IV
Colombe, Tapiou ; puis Le Chef de gare
Colombe, seule. − Il m'a dit un fricandeau à l'oseille et un bondon pas trop fait... Pas trop fait, ou pas trop frais ? ...
Tapiou, entrant, costume de paysan. − Pardon, monsieur le chef de gare, pourriez−vous me dire quand part le train pour Paris ?
Colombe. − Vous ! ... Ah ! ... (Elle met la main sur son coeur.)
Tapiou, à part. − La petite femme de chambre. (Il met aussi la main sur son coeur.)
Colombe. − Comment que vous voilà ici ?
Tapiou. − C'est la destinée ! On m'a flanqué ce matin à la porte du chemin de fer.
Colombe, se rapprochant avec intérêt. − Ah ! vous êtes dans le malheur ?
Tapiou. − J'ai décroché intempestivement des wagons qui contenaient un boeuf et des voyageurs... Pour les voyageurs on n'a trop rien dit, mais le boeuf, on ne l'a pas digéré. Le propriétaire a dit : "C'est pas tout ça, mon boeuf a manqué le marché... donnez−moi huit cents francs."
Colombe. − Ca devait être une belle bête !
Tapiou. − Pas mal... mais il y a mieux. (Galamment.) Sans aller chercher bien loin.
Colombe, minaudant. − Ah ! moqueur !
Tapiou. − Et vous, mam'zelle ! êtes−vous remise de votre indisposition ?
Colombe, baissant les yeux et un peu confuse. − Merci... ça va mieux.
Tapiou. − Je ne sais pas d'où que vous souffriez, mais ça me correspondait là au coeur.
Colombe. − Vous avez donc quelque chose pour moi, monsieur Tapiou ?
Tapiou. − Ah ! vous le savez bien.
Colombe. − Non !
Tapiou. − Si ! un amoureux, c'est comme un homme qui est pochard... ça ne peut pas se cacher. (Lui prenant la taille.) Vous m'inspirez de la mélancolie.
Colombe, elle passe devant lui. − Non... laissez−moi !
Scène IV 580
Tapiou. − Puisque vous n'avez plus votre globe.
Colombe, s'éloignant. − Faut que j'aille commander le déjeuner des bourgeois.
Tapiou. − Vous me plantez là...
Colombe. − C'est à l'auberge en face... Monsieur Tapiou, vous m'avez fait à Paris la politesse d'un verre de vin, si j'étais susceptible de vous le rendre...
Tapiou. − Vous ?
Colombe, avec coquetterie. − Vous avez peut−être peur de vous trouver en mauvaise compagnie ?
Tapiou. − Oh ! non ! quoique je ne sois point habitué à me laisser régaler par les femmes, j'accepte parce que j'ai soif et que je n'ai pas le sou... mais à une condition...
Colombe. − Laquelle ?
Tapiou. − Vous me laisserez vous dérober un baiser...
Colombe. − Ah ! quand vous avez une idée, vous autres hommes ! on peut dire que vous êtes sciant. (Tendant la joue.) Allons ! dépêchez−vous !
Tapiou l'embrasse. Le Chef de gare paraît au fond.
Le Chef de gare. − Eh bien, qu'est−ce que vous faites là ?
Colombe, à part. − Oh ! compromise !
Le Chef de gare. − Est−ce qu'on s'embrasse dans les salles d'attente ?
Tapiou. − Je demande l'heure du train de Paris.
Le Chef de gare. − Allons, sortez.
Il pousse Tapiou et Colombe vers la porte de sortie.
Tapiou. − Ne poussez pas ! ne poussez pas ! Poussez−moi, si vous voulez, mais, elle ! ne la poussez pas... elle ! ...
Il sort avec Colombe, par le deuxième plan, à gauche.
Scène IV 581 Scène V
Le Chef de gare, Bernardon, Jules, avec un pantalon rouge d'uniforme garni de cuir par le bas
Bernardon, entrant par le fond, à la cantonade. − Mais viens donc, tu ne marches pas !
Jules, entrant. − Si vous croyez que c'est amusant de voyager dans une locomotive avec un pantalon de cavalerie... je suis éreinté. (Il s'assoit.)
Bernardon. − Ah ! monsieur le chef de gare !
Le Chef de gare. − Monsieur Bernardon.
Bernardon. − L'avez−vous arrêté... mon caissier ? Un petit avec des yeux bleus et des moustaches blondes.
Le Chef de gare. − Attendez donc, des moustaches blondes... je crois que j'ai ça dans la salle des bagages.
Bernardon. − Soyons prudents... Pourrai−je le voir sans être vu ? ...
Le Chef de gare. − Très facilement ; mon guichet donne dans le magasin : (Il désigne un petit guichet placé dans la porte de droite.) Le voilà.
Bernardon, l'arrêtant. − C'est lui ! mais nous n'avons pas le droit de l'arrêter sans être assisté de l'autorité... Je cours chez le maire pour qu'il vienne me prêter main−forte. (Au chef de gare.) Vous, vous me répondez du prisonnier sur votre place. (A Jules.) Toi, attends−moi. (Il sort vivement par la porte du fond.)
Le Chef de gare. − Sur ma place ! Je vais recommander aux employés de faire bonne garde.
Il sort au fond.
Scène V 582 Scène VI
Jules, Ginginet ; puis Clémence
Jules, se levant. − Il faut pourtant que je trouve à changer de pantalon, je ne peux pas papillonner plus longtemps dans cette tenue... il n'y en avait pas d'autre là−bas... je l'ai acheté à un fripier, il n'avait que ça ou des culottes courtes.
Ginginet, entrant par la gauche, à la cantonade. − Oui, du thé... c'est convenu... Est−elle ratissante avec son thé ! ...
Jules. − Tiens ! mon pantalon !
Ginginet. − Vous ici ! m'expliquerez−vous, monsieur, les poursuites que vous exercez depuis deux jours contre ma famille ?
Jules. − Volontiers.
Clémence, entrant de la gauche. − Mon ami ! (Elle s'arrête en voyant Jules.) Lui !
Jules, à part. − Elle ! (Haut.) Je vais m'expliquer devant madame. (A Clémence.) Veuillez approcher, madame.
Clémence, à part. − Quel singulier pantalon !
Jules, avec chaleur à Clémence. − Eh bien ! oui... je l'avoue... la première fois que je vous ai vue, madame, je me suis senti ému, troublé, subjugué, embrasé... Tant de grâces... tant de charmes !
Ginginet. − Mais, monsieur !
Jules. − Je m'explique : je puis le dire avec orgueil, mes aspirations étaient chastes et pures... Je vous croyais demoiselle.
Ginginet et Clémence. − Hein !
Jules. − Je prenais monsieur pour votre papa ; on peut s'y tromper.
Ginginet. − Oui, ça m'est déjà arrivé.
Jules, à Clémence. − Je comptais lui demander votre main ; mais maintenant... maintenant que la vérité s'est fait jour... Madame n'est pas libre.
Ginginet. − Eh bien ?
Jules, lui prenant la main. − Rassurez−vous, Ginginet... je suis un honnête homme ; je ne trempe pas dans l'adultère, moi !
Scène VI 583
Ginginet, lui serrant énergiquement la main. − Bien !
Jules. − Je ne suis pas de ceux qui foulent aux pieds le foyer de la famille.
Ginginet, de même. − Bien !
Jules. − J'ai une mère, des soeurs, deux tantes, trois cousines, et un oncle qui est professeur de grec.
Ginginet. − Bien !
Jules, s'attendrissant. − Et jamais un mot d'amour ne sortira de mes lèvres.
Il envoie un baiser à Clémence.
Ginginet, à Clémence. − Allons, c'est un honnête homme.
Clémence, froidement. − Certainement.
Jules, jouant l'émotion. − J'en souffrirai, j'en mourrai peut−être !
Ginginet, ému. − Non !
Jules. − Si !
Ginginet, à part. − Pauvre garçon !
Jules, pleurant. − Mais j'en mourrai du moins avec la satisfaction du devoir accompli !
Ginginet, le fortifiant. − Voyons ! du courage, sacrebleu ! Tout n'est pas perdu, et qui sait ? ... plus tard...
Clémence, vivement. − Quoi... plus tard ?
Ginginet. − Non ! ... ce n'est pas cela que je voulais dire... L'émotion... (Prenant la main de Jules.) Jules, laissez−moi vous appeler Jules ! Jules, vous êtes un galant homme... et croyez que si ça dépendait de moi... Mais vous lutterez... vous combattrez, vous... (Changeant d'idée et de ton.) N'avez−vous pas trouvé mes billets de chemin de fer dans mon pantalon ?
Jules. − Je ne me serais pas permis de fouiller dans vos poches.
Ginginet, à part. − Très délicat ! trop délicat ! ... (Haut à sa femme.) Maintenant, Clémence, tu peux lui donner la main, c'est un frère !
Jules, tendant la main à Clémence. − Oh ! oui.
Clémence. − Inutile ! je ne puis qu'applaudir à ces sentiments... inattendus, et si jamais monsieur venait à les oublier, je saurais les lui rappeler.
Ginginet, à part. − Ah ! sceptique !
Jules, à part. − Comment ! elle a pris au sérieux... Est−elle bête !
Scène VI 584
Colombe, entrant. − Monsieur, le fricandeau est prêt.
Ginginet. − Très bien ! Où est ma nièce ? (Allant à la porte de gauche.) Jenny ! Jenny ! (Il sort un instant, Clémence remonte causer avec Colombe.)
Jules, à part, tirant son carnet de sa poche. − Détrompons−la bien vite ! (Ecrivant.) "Ne croyez pas un mot de ce que je viens de dire, c'était pour détourner les soupçons de votre mari. Je vous aime toujours."
Jenny, entrant, à Ginginet
What, uncle ?
Quoi, mon oncle !
Ginginet. − Le fricandeau est prêt... Ah ! elle ne comprend pas ; parlons−lui anglais. (A Jenny.) Beefsteak, rosbeef, macaroni.
Jenny, sautant de joie et passant à l'extrême droite. − Oh ! yes ! macaroni !
Jules, à part, montrant le billet. − Comment le lui faire parvenir ? (Agitant son billet pour le faire voir à madame Ginginet.) Madame ! madame !
Mouvement du mari, Jules cache le billet derrière son dos.
Jenny, s'en emparant
Oh ! thank you.
Oh ! merci !
Jules. − Mademoiselle !
Jenny, en anglais
You are a very kind gentleman, and I am much obliged to you.
Vous êtes un gentleman bien complaisant, et je vous suis très reconnaissante. (Elle enroule sa laine autour du billet.)
Jules, à part. − Après ça, personne n'ira le chercher là !
Scène VI 585 Scène VII
Les Mêmes, Bernardon
Bernardon, entrant vivement du fond. − Le maire est absent ! (A Ginginet.) Monsieur, vous êtes conseiller municipal ?
Ginginet. − Oui, monsieur.
Bernardon. − Je vous requiers de me prêter main−forte pour appréhender un caissier infidèle.
Tous. − Comment ?
Ginginet. − Où est−il ?
Lucien paraît à droite.
Bernardon, le désignant. − Le voilà !
Tous. − Monsieur Lucien !
Bernardon, le prenant au collet. − Misérable ! qu'as−tu fait de mes cent cinquante mille francs ?
Lucien. − Oh ! mais ne touchez pas ! ... Je les ai déposés chez votre banquier !
Bernardon. − C'est faux ! Si vous les avez déposés, vous devez avoir un reçu ? ...
Lucien. − Certainement.
Ginginet. − Montrez−le (A Bernardon.) On va vous le montrer.
Lucien, tirant son portefeuille. − Il est là, dans mon porte−feuille. (Le feuilletant dans tous les sens.) Eh bien ! eh bien !
Tous. − Quoi ?
Lucien. − Je ne le trouve pas.
Bernardon. − Parbleu !
Lucien, se fouillant. − C'est qu'il n'y a pas à dire, pendant le voyage je n'ai tiré aucun papier de ma poche.
Jenny
Shall we soon take tea ?
Va−t−on bientôt prendre le thé !
Scène VII 586
Lucien, l'apercevant et poussant un cri. − Ah !
Tous. − Quoi donc ?
Lucien. − Miss Jenny ! Je le lui ai donné pour sa laine. (A Jenny.) Paper ! paper !
Jenny
What ?
Quoi !
Ginginet, passant à Jenny. − Oui, je me souviens... à la gare de Paris ; je vais lui expliquer... (A Jenny.) Piper shall to be, or not to be, petite cruche.
Jenny
But what ?
Mais quoi ?
Ginginet. − Ah ! son sac à ouvrage ?
Il l'arrache des mains de Jenny.
Jenny, voulant le reprendre
This bag is mine.
Ce sac est à moi.
Ginginet. − Blaguis mine tant que tu voudras. Il s'agit de l'honneur d'un homme, sacrebleu !
Clémence emmène Jenny à l'extrême gauche.
Lucien. − Vite le peloton de laine.
Ginginet, renversant le sac sur la table. − Il y en a cinq.
Lucien. − Lequel ?
Ginginet. − Il faut les éventrer tous les cinq.
Lucien. − Chacun le sien... ça ira plus vite.
Chacun des personnages, excepté Jenny, prend un peloton et se met à le dévider.
Jules, à part. − Sapristi ! il va trouver mon billet ! Si je tombe dessus... je le mange !
Jenny, furieuse, cherchant à reprendre ses pelotons.
Scène VII 587
I want my wool... give me back my wool !
Je veux ma laine, rendez−moi ma laine !
Ginginet. − Toi, fiche−nous la paix ; il s'agit de l'honneur...
Tous se mettent à dévider les pelotons.
Lucien, qui a dévidé son peloton, montrant un papier. − Ah ! le voilà ! (Lisant.) "Messieurs, l'homme éminent que je viens représenter et dont nous pleurons l'absence..."
Bernardon. − Hein ? mon discours !
Jules. − Ah ! saprelotte !
Bernardon, à Jules. − M'expliquerez−vous, monsieur ?
Clémence qui a dévidé. − Ah ! le voilà !
Jules, bas à Clémence. − Mangez−le !
Clémence, lisant. − "Mademoiselle Potin, nourrice, tous les deux ans, à Bischwiller."
Ginginet. − Nom d'une bobinette ! l'adresse de la nourrice !
Clémence. − Et de votre écriture, monsieur !
Jules, à Clémence. − C'est infâme !
Clémence. − Monsieur, je vous donne ma parole d'honnête femme que vous ne le porterez pas en paradis...
Jules, à part. − Oh ! peu importe l'endroit, pourvu qu'il le porte.
Ginginet, finissant son peloton. − Voilà le reçu ! je l'ai !
Lucien. − Enfin !
Ginginet, lisant. − "Ne croyez pas un mot de ce que je viens de dire..."
Jules à part. − V'lan ! ça y est !
Ginginet, continuant à lire. − "C'était pour détourner les soupçons de votre mari. Je vous aime toujours."
Clémence, à Jules. − Monsieur, vous m'avez perdue ! ...
Jules, bas à Clémence. − Etes−vous femme à fuir en Amérique ?
Ginginet, après s'être recueilli. − Mais ce n'est pas un reçu, ça !
Jules, étonné. − Ah bah !
Scène VII 588
Ginginet, à Jules. − Eh bien ! et vous ? votre peloton ?
Jules. − Voilà ! voilà ! (A part.) Au fait, il n'y a plus de danger ! (Trouvant un papier et lisant.) "Reçu de M. Lucien Faillard..."
Lucien, avec joie. − Le reçu ! le reçu ! (Il danse de joie et embrasse Ginginet.) Non ! pas vous ! Mademoiselle !
Il embrasse Jenny, qui se débat.
Jules, dansant aussi. − Quel bonheur ! le reçu ! le reçu !
Il embrasse Clémence.
Ginginet. − Mais, monsieur...
Jules. − C'est comme frère...
Bernardon, examinant le reçu. − Le voilà bien ! ... Qu'est−ce que me chantait donc Marécat ? ... (Lisant.) "Reçu de M. Lucien Faillard la somme de cent cinquante mille francs, pour être versés au compte de M. Ginginet." (Parlé.) Comment ! Ginginet ?
Ginginet, prenant le reçu. − A mon nom !
Lucien. − Ah ! j'y suis ! comme au chemin de fer... pour mon bordereau. (A Ginginet.) Votre bête de nom ne me sort pas de la tête.
Ginginet, à Bernardon. − Rassurez−vous, je ne serai pas moins scrupuleux que M. Lucien... je pourrais garder cette somme, qui m'est légitimement acquise, puisqu'elle a été versée en mon nom.
Bernardon. − Ah ! permettez.
Ginginet. − Pas de discussions ! je ne les aime pas. Raplapla ! l'honneur et la position que j'occupe dans ce département me dictent mon devoir... Une plume !
Lucien et tous. − Que va−t−il faire ?
Bernardon, lui donnant une plume. − Voici !
Ginginet, écrivant,. − Passé à l'ordre de M. Bernardon et je signe d'une main ferme !
Tous. − Ah ! très bien !
Jules. − Ce n'est pas un voleur.
Scène VII 589 Scène VIII
Les Mêmes, Colombe
Colombe, entrant. − Monsieur, votre voiture vient d'arriver.
Lucien et Jenny remontent et passent à droite.
Jules, à Ginginet. − Je ne vous verrai donc plus qu'à Paris.
Ginginet, à part. − Pauvre garçon ! il est excellent, ce jeune homme. (Bas à Clémence.) Dis donc, j'ai envie de l'inviter à la noce... Qu'est−ce que tu en penses ?
Clémence, hésitant un peu. − Dame ! ce jeune homme paraît appartenir à une bonne famille...
Ginginet. − Et puis il a du coeur... c'est un frère ! (A Jules.) Vous venez avec nous... je vous emmène.
Jules. − Ah ! diable ! c'est que j'ai une affaire qui me rappelle... Quelle date sommes−nous ?
Ginginet. − Le 10 mai.
Jules. − Il faudra que je sois sans faute à Paris... le 12 octobre.
Ginginet, à part. − Cinq mois ! Je suis fâché de l'avoir invité. (Haut.) Lucien, offrez votre bas à Jenny.
Lucien. − Volontiers. (Tirant son Guide et lisant à la dérobée.) "Pour monter en voiture avec une dame." (En anglais.) Will you allow me, madam, to offer you my arm, and take you to your postchaise ?
Jenny, tirant aussi un Guide de sa poche et lisant en français, à part. − "Pour monter en voiture avec un monsieur." (A Lucien, en français.) Je vous rends mille grâces, et je suis votre humble servante.
Ginginet, l'embrassant avec effusion. − Enfin, j'ai fini par lui apprendre le français ; nous nous comprendrons, je pourrai lui faire recoudre mes boutons. En voiture ! en voiture !
Choeur
Sans retard et sans nul murmure,
Partons tous ainsi que l'éclair ;
Mais, pour cette fois, en voiture,
Et non pas en chemin de fer.
RIDEAU
Scène VIII 590 Le choix d'un gendre