Théâtre . 3
Scène XX
Les Mêmes, Le Marquis, Blanche, Lucie ; puis Dupaillon ; puis Un Domestique
Blanche, entrant avec tout le monde. − Charmante journée ! ... Ces ombrages sont d'une fraîcheur...
Gargaret, Blanche et Lucie. − Ah ! c'est bien vrai ! ... Ah ! c'est bien vrai !
Le Marquis, s'est rapproché de Muserolle et lui présente sa montre, bas. − Moins quatre ! ... Où sont vos preuves ?
Muserolle, bas. − Désolé, marquis... elles sont brûlées.
Le Marquis, bas. − C'est bien... Demain, à cinq heures, vous recevrez mes témoins.
Muserolle. − A cinq heures... mais je ne suis pas levé !
Le Marquis, remontant. − Charmante journée ! ... Ces ombrages sont d'une fraîcheur ! ...
Dupaillon, entrant vivement par la gauche et descendant près de Muserolle, à voix basse. − Monsieur, je vous croyais un galant homme... Demain, à cinq heures, vous recevrez mes témoins. (Haut, remontant.) Charmante journée ! ... Ces ombrages sont d'une fraîcheur !
Muserolle, à part. − Deux duels ! ah ! mais ma femme m'ennuie avec sa collection. (Bas à Blanche.) Je vais vous faire fourrer tous en police correctionnelle.
Blanche, bas. − Ah ! monsieur !
Un Domestique, annonçant. − Madame est servie.
Blanche, bas à Muserolle. − Le marquis se couche à huit heures et demie... Venez ce soir à neuf heures.
Muserolle, la regardant tendrement. − J'y serai... chère enfant... (A part, avec enthousiasme.) Elle est devenue superbe ! ...
Le marquis sort par le fond avec Blanche, à qui il donne le bras. Dupaillon les suit.
Gargaret, à Albert. − Albert, le bras à ma femme. (Albert offre son bras à Lucie et remonte avec elle. Gargaret s'adresse à Muserolle et lui montre Albert qui sort avec Lucie.) C'est un ami, celui−là ! Il a promis de me le dire... Ce n'est pas un lâcheur !
Scène XX 792 Acte III
Le cabinet de Gargaret. − Au fond, grand vitrage avec rideaux verts, une porte donnant sur les magasins. − Portes latérales, troisième plan. − A gauche deuxième plan, une cheminée, du même côté ; au premier plan, une armoire dans la boiserie. − A droite au deuxième plan, une autre porte ; du même côté, premier plan, une table recouverte d'un tapis vert, avec tout ce qu'il faut pour écrire. − Près de la table, au fond, une presse à copier les lettres.
Acte III 793 Scène première
Muserolle, Dominique
Au lever du rideau, Dominique est à la presse qui est au bout de la table.
Une voix, dans la coulisse. − Dominique ! Dominique !
Muserolle, assis à la table et écrivant. − Vous n'entendez donc pas ? on vous appelle.
Dominique. − Je passe le copie−lettres sous la presse.
Une voix, au−dehors. − Dominique ! Dominique !
Dominique. − Voilà ! voilà ! je ne peux pas être partout à la fois.
Il sort après avoir posé le copie−lettres sur la table.
Muserolle, seul, se levant et agitant sa lettre pour la faire sécher. − Ce n'est pas sec... Elle m'avait dit : "Je couche le marquis à huit heures et demie, venez à neuf..." Alors j'ai acheté un chapeau... chacun a son amour−propre... je me suis rendu au rendez−vous, et... je n'aime pas à compromettre les femmes... (Souriant.) Elle a été très gentille ! ... très gentille... Nous avons pris une tasse de thé... jusqu'à deux heures du matin... et nous avons causé... causé comme autrefois ! c'est vraiment une femme charmante... (Riant.) Pauvre marquis ! elle m'a fait promettre de ne as révéler le secret de notre mariage... Ca me va parfaitement... Il n'y a qu'un nuage dans cette soirée délicieuse : j'ai perdu mon couteau... J'y tiens... j'irai le chercher ce soir... je lui ai écrit un mot... badin, pour la prévenir de ma visite. (Lisant sa lettre.) "Ma grosse poularde... as−tu trouvé sur le tapis de ta chambre un couteau avec une scie, une lime et un tire−bouchon ? "
La voix du Marquis, au−dehors. − Dans le bureau ? Bien, j'y vais ! ...
Muserolle. − Le marquis ! Fichtre ! cachons ça ! (Il aperçoit le copie−lettres sur la table, l'ouvre vivement, y met sa lettre et s'assoit dessus ; à part.) Le voilà ! ... Il était temps !
Scène première 794 Scène II
Muserolle, Le Marquis ; puis Juliette
Le marquis paraît au fond ; il tient à la main l'ordre la Grande Pivoine jaune et s'avance en souriant vers Muserolle.
Muserolle, apercevant la décoration, à part. − Il va me décorer ! ... Il ne perd pas de temps !
Le Marquis, à Muserolle. − Je connais votre noble conduite... et je viens attacher à votre boutonnière cette distinction que vous avez si bien méritée !
Il attache la pivoine à la boutonnière de Muserolle.
Muserolle. Ah ! ... que de bontés !
Le Marquis. − C'est cinquante francs...
Muserolle. − Cinquante francs ! (A part.) Eh bien, je ne les regrette pas ! (Fouillant à sa poche.) Pardon... j'ai oublié mon porte−monnaie.
Le Marquis, à part. − Comme les autres ! (Haut, lui reprenant la décoration.) Eh bien, mon ami, nous recauserons de cette affaire ; quant à notre petit différend... la marquise m'a tout expliqué.
Muserolle, étonné. − Ah ! ... elle a eu l'obligeance...
Le Marquis. − Ce que vous avez fait... je l'aurais fait moi−même...
Muserolle. − Ah ! marquis !
Le Marquis. − Il y a des circonstances où la délation, s'appuyant sur un dévouement sans bornes, devient de l'abnégation.
Muserolle, s'inclinant. − Ah ! marquis ! (A part.) Qu'est−ce qu'elle a pu lui dire ?
Le Marquis. − J'ai hâte d'arriver à mes affaires privées... J'épouse Blanche, vous êtes son témoin.
Muserolle. − Moi ?
Le Marquis. − C'est son voeu... Quant au cadeau que vous avez l'intention de, lui faire...
Muserolle. − Moi ?
Le Marquis. En qualité d'oncle...
Muserolle. − Comment ! Elle vous a dit... ?
Scène II 795
Le Marquis. − Soyez tranquille, je ne vous trahirai pas... je connais les motifs qui vous forcent à vous cacher... Quant au cadeau, nous ne voulons pas que vous fassiez des folies... vous donnerez simplement le bouquet de fleurs d'oranger...
Muserolle. − Ca va.
Le Marquis. − Avec un noeud de diamants...
Muserolle. − Ah ! mais
Le Marquis. − C'est son voeu.
Muserolle. − Va pour le noeud de diamants ! ... mais le jour du mariage... Pas avant ! ...
Juliette, paraît au fond. − Monsieur le marquis !
Le Marquis, à Juliette. − Qu'est−ce que c'est ?
Juliette. − C'est le valet de chambre de M. le marquis qui voudrait lui parler tout de suite... il dit que c'est urgent.
Le Marquis. − Urgent ? Une forte commande de guano, peut−être. (A Muserolle.) Vous permettez que je voie ?
Muserolle. − Faites donc, marquis, faites donc.
Le Marquis. − Je reviens.
Il sort par le fond, suivi de Juliette.
Scène II 796 Scène III
Muserolle ; puis Albert
Muserolle, seul. − Elle me fait passer pour son oncle... Ca me donne mes entrées... Elle est très forte ! mais le noeud de diamants est de trop... nous en causerons ce soir... A propos, et ma lettre que j'oublie...
Il la retire du copie−lettres.
Albert, du dehors. − J'y vais.
Muserolle, écoutant. − Allons ! encore quelqu'un ! Je l'enverrai tout à l'heure...
Il plie sa lettre en quatre et la met dans la poche de son gilet. Albert entre par la gauche ; il est nu−tête, porte des papiers à la main et une plume derrière l'oreille.
Albert, allant à la table, où il range des papiers, tout en chantonnant. − Tu tu tu tu...
Muserolle. − Ah ! ah ! vous voilà tout à fait installé chez M. Gargaret.
Albert, assis à la table. − Mon Dieu, oui... Tu tu tu tu...
Muserolle, s'asseyant à la table. − Comme commis de confiance ?
Albert, même jeu. − Comme commis de confiance. Tu tu tu tu.
Muserolle. − C'est très commode. (Chantonnant.) Tonton tontaine tonton ! Nourri, chauffé, logé... c'est très commode. (Chantonnant.) Tonton tontaine tonton !
Albert. − Commode ? Pourquoi ?
Muserolle. − Oh ! pour rien... (Chantonnant.)
Le cerf rentre dans la maison,
Tonton tontaine tonton !
Albert, se levant. − J'espère, monsieur, que vous ne me faites pas l'injure de supposer... ?
Il se rassied.
Muserolle, se levant. − Je ne suppose pas... Je suis sûr.
Albert. − Sûr... de quoi ?
Muserolle. − Vous faites la cour à madame Gargaret.
Scène III 797
Albert, jouant l'indignation. − Moi ? Par exemple ! Vous vous trompez, monsieur ; je n'éprouve pour madame Gargaret qu'un profond sentiment de respect... et pour son mari une affection dévouée qui doit faire tomber tous les soupçons.
Muserolle. − Ah ! je connais cet air−là ! ... on me l'a joué... Tenez, je ne veux pas vous prendre en traître... J'ai une mission.
Albert. − Laquelle ?
Muserolle, gaiement. − C'est de vous pincer.
Albert. − Ah ! ... Et après ?
Muserolle. − De prévenir Gargaret.
Albert. − Merci ! ... Seulement, vous ne me pincerez pas.
Muserolle. − Oh ! que si !
Albert. − Oh ! que non !
Muserolle. − Vous ne me connaissez pas ! Vous me trouverez partout, dans les armoires, dans les placards, dans les cheminées.
Albert, se moquant. − Et dans les tabatières ! (A part.) Comment me dépêtrer de ce crampon−là ? (Haut.) Je vous remercie toujours de me prévenir.
Muserolle. − Oh ! ça ne vous sauvera pas. L'amour, voyez−vous, c'est comme le musc... on ne le cache pas longtemps.
Albert. − Tiens ! ....
Muserolle. − Quoi ?
Albert. − Rien ! ... (A part.) C'est une idée !
Scène III 798 Scène IV
Les Mêmes, Gargaret
Gargaret, entrant par le fond avec une petite caisse à la main. − Bonjour, Muserolle. (A Albert.) Une caisse d'échantillons à expédier, grande vitesse.
Albert, prenant la caisse. − Bon.
Gargaret. − Le facteur n'est pas venu ?
Albert. − Non.
Gargaret. − J'attends une lettre de Chéradame, de Nantes... il m'écrit : "Envoyez−moi cinq cents kilos de bougies..." Je les envoie... alors, je lui écris : Envoyez−moi de l'argent... Il ne me répond plus... Est−il bête !
Albert. − Ce ne peut être qu'un retard.
Gargaret, à Muserolle. − Eh bien, toi, tu es rentré à une belle heure cette nuit...
Muserolle, embarrassé. − Hum ! oui... j'ai été voir les illuminations des magasins du Printemps... c'est superbe, c'est... (Il éternue.) Tiens, je me suis enrhumé !
Il remonte.
Albert à Gargaret. − J'ai dépouillé la correspondance... Tout le monde se plaint que ta bougie coule...
Gargaret. − Qu'est−ce que tu as répondu ?
Albert. − Que c'était un signe de bonne qualité... Il n'y a que les mauvaises bougies qui ne coulent pas.
Gargaret. − Très bien ! Voilà un ami ! Piocheur et désintéressé ! Il dépouille ma correspondance, il tient mes écritures... et qu'est−ce qu'il réclame pour son salaire ? ... Rien... Une poignée de main ! (Avec émotion.) Veux−tu de l'augmentation ?
Albert. − Oui ! Donne−moi les deux !
Gargaret. − Les voici ! Brave ami !
Ils se serrent les mains.
Muserolle, à part. − Je n'ai jamais été si bête que ça, moi !
Gargaret, à Albert. − Mais tu n'as pas affaire à un ingrat... Je rumine certain petit projet...
Scène IV 799 Scène V
Les Mêmes, Le Marquis
Le marquis entre par le fond. Il est tout bouleversé.
Le marquis, à Muserolle et à Gargaret. − Il faut que je vous parle... à l'instant, sans témoins...
Muserolle, à part. − Ah ! mon Dieu ! qu'est−ce qu'il a ?
Le marquis, à Albert. − Vous, vous n'en êtes pas !
Gargaret, à Albert. − Va faire partir la caisse.
Albert. − A l'instant. (Il prend la caisse et remonte au fond. A part, en regardant Muserolle.) Ah ! tu veux m'espionner, toi ! ...
Le marquis. − Mes amis...
Albert. − Je cours chez le pharmacien.
Il disparaît.
Scène V 800 Scène VI
Le Marquis, Muserolle, Gargaret
Gargaret, au marquis. − Voyous... Qu'est−ce qu'il y a ?
Le Marquis. − Eh bien, ça y est ! (A Muserolle.) Vous aviez raison... ma femme papillonne.
Muserolle. − Encore !
Le Marquis. − Comment, encore ?
Muserolle. − Non... Je veux dire... encore des soupçons !
Le Marquis. − Ah ! cette fois, je suis sûr de ce que j'avance...
Gargaret, à part. − Quelle famille, mon Dieu, quelle famille !
Le Marquis. − Vous êtes mes amis, mes parents... et je viens vous demander...
Muserolle. − De vous servir de témoins ?
Le Marquis. − Non ! Je ne veux pas me battre.
Gargaret, étonné. − Ah !
Le Marquis. − Je compte le tuer à coups de revolver... comme un chien...
Muserolle. − Mais c'est défendu...
Le Marquis. − Comme ambassadeur, je ne serai pas poursuivi... Je suis inviolable.
Gargaret. − Tiens, c'est commode.
Muserolle. − Et connaissez−vous le délinquant ?
Le Marquis. − Pas encore ; mais je compte sur vous pour m'aider à le découvrir... On ne se méfiera pas de vous... et, dès que vous apprendrez quelque chose, vous viendrez me le dire...
Muserolle. − C'est convenu.
Le Marquis. − Jurez−le−moi !
Gargaret, étendant la main. − Oh ! ça... nous le jurons !
Muserolle, étendant la main. − Voilà !
Scène VI 801
Le Marquis. − Maintenant, j'ai là quelque chose qui pourra vous mettre sur la voie... une pièce à conviction que la femme de chambre a trouvée dans le boudoir de ma femme. (Tirant un couteau de sa poche.) Voilà !
Muserolle, à part. − Mon couteau !
Gargaret, examinant le couteau de Muserolle. − Mais c'est...
Muserolle, vivement, rendant le couteau au marquis. − Ca, c'est un couteau espagnol.
Gargaret, à part. − Ah bah !
Muserolle. − Il faut chercher à l'étranger.
Le Marquis, examinant la lame. − Il y a une inscription sur la lame.
Muserolle, avec aplomb. − De l'espagnol.
Le Marquis, lisant. − "Dupont... à Paris, rue Vivienne..." Le nom du fabricant... Je cours chez le coutelier.
Il remonte.
Gargaret, à part. − Avec tout cela, il ne parle pas de la dot... (Haut.) Dites donc, marquis, et la dot ?
Le Marquis. − Je n'ai pas le temps.
Il sort vivement.
Muserolle, à part. − Il y a quatorze ans que j'ai acheté ce couteau−là, je suis bien tranquille.
Scène VI 802 Scène VII
Gargaret, Muserolle
Gargaret. − Est−il possible ? Toi ! Ma tante !
Muserolle. − Mon ami, ne va pas te figurer des choses... Il n'y a rien...
Gargaret. − S'il n'y a rien, il faut le dire au marquis.
Muserolle. − Garde−t−en bien !
Gargaret. − Alors il y a quelque chose... et, s'il y a quelque chose il faut encore le dire au marquis... Nous l'avons juré.
Muserolle. − Oh ! ces serments−là...
Gargaret. − Mon ami, je suis très carré, moi... Quand ta femme t'a... bon ! je te l'ai dit... et, maintenant qu'il s'agit de l'honneur de ma famille, je me tairais ?
Muserolle. − D'abord, je ne sais pas de quoi tu te mêles ! ... Blanche n'est pas la femme du marquis.
Gargaret. − Comment ! Ils ne sont pas mariés ?
Muserolle. − Non !
Gargaret. − Quelle famille ! mon Dieu, quelle famille ! Mais comment sais−tu qu'elle n'est pas sa femme ?
Muserolle, s'oubliant. − Parbleu ! c'est la mienne !
Gargaret. − La tienne ?
Muserolle. − Ma foi, tant pis ! ça m'a échappé ! ...
Gargaret, stupéfait. − Celle qui était dans le restaurant... avec un notaire ?
Muserolle. − La même...
Gargaret. − Quelle famille ! quelle famille ! ... Alors pourquoi ne la reprends−tu pas ?
Muserolle. − Ah ! bigre, non ! Le marquis... et puis elle est casée...
Gargaret. − Alors promets−moi de ne plus la revoir... Tu comprends, la tante de ma femme... aux yeux du monde... Du reste, je te surveillerai...
Muserolle, à part. − Attends ! je vais t'occuper ! (Haut.) Tu ferais bien mieux de surveiller ton cousin.
Scène VII 803
Gargaret. − Albert ! ... C'est un honnête jeune homme...
Muserolle. − Il fait la cour à ta femme.
Gargaret. − Allons donc !
Muserolle. − Enfin surveille−les, cache−toi... et tu verras.
Scène VII 804 Scène VIII
Les Mêmes, Albert
Albert, entrant par la droite avec des papiers à la main, à Gargaret. − Des factures à signer.
Gargaret. − Très bien... passe−moi (Il prend les papiers, va s'asseoir à la table et signe. A Albert.) Le facteur n'est pas arrivé ?
Albert. − Non.
Gargaret. − J'attends toujours la lettre de Chéradame, de Nantes.
Muserolle, à part. − Il faut absolument que j'aille prévenir Blanche des soupçons du marquis.
Il remonte pour prendre son chapeau et son pardessus.
Albert, à part, tirant un petit flacon de sa poche. − Voilà mon idée... C'est du musc... Avec ça, on sent un homme à quinze pas.
Muserolle, revenant près de Gargaret avec son chapeau et son pardessus. − Adieu, je sors.
Gargaret. − Où vas−tu ?
Muserolle. − Je vais chez mon marchand de bois... vendre des planches... Tu comprends, quand on exploite une forêt...
Il met ses gants.
Albert, qui a suivi Muserolle et aspergeant sa redingote par−derrière. − V'lan, v'lan ! ... Comme ça s'il rôde dans mes environs je le sentirai...
Muserolle. − Brr ! il ne fait pas chaud ce matin...
Il met son pardessus.
Albert, aspergeant le pardessus, à part. − V'lan... sur celui−là aussi ! ...
Muserolle, cherchant à boutonner son pardessus. − Allons, bien ! ... Allons, bien ! ...
Gargaret. − Quoi ?
Muserolle. − Il manque un bouton... Après ça, je peux m'en passer.
Il retire son pardessus.
Scène VIII 805
Gargaret, le lui prenant des mains. − Donne... je le ferai recoudre par la bonne... Mâtin ! comme tu sens le musc !
Albert. − Hum !
Il remonte.
Muserolle. − Je ne sens rien... je suis enrhumé. (Bas à Gargaret.) Ca doit être le petit.
Gargaret, bas. − Au fait... ça ne sentait rien tout à l'heure...
Muserolle, bas. − Il se parfume... donc il est criminel... La vertu ne se parfume pas.
Gargaret. − C'est vrai ! ... Moi, jamais... (Par réflexion.) Si, un peu de pommade le dimanche.
Albert, à part, passant à droite. − Qu'est−ce qu'ils ont à chuchoter ?
Muserolle, bas. − Enfin, tu sais ce que je t'ai dit.... Cache−toi... et tu verras. (Haut.) Je vais m'occuper de Blanche... (se reprenant) de mes planches.
Il sort par le fond.
Scène VIII 806 Scène IX
Gargaret, Albert ; puis Lucie
Gargaret, regardant Albert qui s'est approché de la table et consulte des papiers, à part. − Je ne puis croire qu'avec cette figure honnête et cet air piocheur... Ordinairement l'homme qui pioche ne pense pas à mal... Cependant ce que vient de me dire Muserolle... qui s'y connaît...
Lucie, entrant et apercevant son mari. − Ah ! ... (A Gargaret.) Vous êtes en affaires, je me retire.
Gargaret, à part. − Ma femme ! (Haut.) Du tout ! ... J'allais sortir. (Il remonte ; à part.) Je vais leur tendre un piège infernal.
Albert, se levant. − Tu nous quittes ?
Gargaret. − Oui, mes enfants, je suis obligé d'aller à la Bourse... Les suifs m'inquiètent... (Tirant sa montre.) Il est une heure... Je ne reviendrai qu'à quatre heures un quart, c'est−à−dire dans trois heures un quart... Je vous confie la maison... (A part.) C'est infernal, ce que je fais là ! (A Lucie.) Adieu, ma bichette. (Il l'embrasse.) Ah ! j'ai bien confiance en toi, va ! ... Adieu, ma bichette. (Il l'embrasse de nouveau ; à part en sortant.) C'est infernal !
Il disparaît par le fond en emportant le paletot de Muserolle.
Lucie, remontant jusqu'au fond. − Adieu, mon ami.
Scène IX 807 Scène X
Albert, Lucie ; puis Gargaret
Albert, éclatant. − Non, c'est impossible... la position n'est pas tenable !
Lucie. − Qu'avez−vous donc ?
Albert. − Je ne puis assister plus longtemps au développement de vos effusions, conjugales ! ... "Bonjour, ma bichette ! ... Adieu, ma bichette ! ..." Et il vous embrasse ! et il vous rembrasse ! et moi, je suis là !
Lucie. − Ah ! monsieur Albert ! ... je ne vous ai promis que l'amitié !
Albert. − Eh ! l'amitié... Vous n'avez donc pas lu ma lettre ?
Lucie. − Laquelle ?
Albert. − Celle que j'ai placée dans le copie−lettres... Notre nouvelle cachette depuis que je fais seul la correspondance.
Lucie. − Non... Je ne l'ai pas vue.
Albert. − Elle ne lit même pas mes lettres ! ... (Tirant une lettre du copie−lettres.) Tenez... la voilà !
Lucie. − Donnez−la−moi...
Albert, la froissant sans la regarder et la mettant dans sa poche. − Non ! c'est inutile ! ... A quoi bon ? Une lettre que j'avais soignée... où j'avais répandu des torrents de passion... Ah ! si c'est ainsi que vous comprenez l'amitié ! ...
Lucie. − Mais je vous assure que je vous aime bien...
Albert. − Oui, d'une façon tranquille, calme, nonchalante, gnangnan. (Avec exaltation.) Mais mon amitié, à moi... c'est une amitié ardente, brûlante, corrosive !
Lucie. − Ah ! vous me faites peur !
Albert. − Et si vous me repoussez... moi aussi, je monterai sur les tours Notre−Dame, et je me ferai sauter la cervelle.
Lucie, vivement.− Non, Albert ! je vous le défends !
Albert. − Alors accordez−moi une faveur...
Lucie. − Laquelle ?
Scène X 808
Albert. − Laissez−moi vous embrasser... C'est bien peu de chose.
Lucie. − Oh ! non ! ... Si on venait ! ...
Albert. − On ne viendra pas ! ...
Il va voir à gauche.
Gargaret, entrant par la droite avec précaution ; il tient toujours sur son bras le paletot de Muserolle. A part. − Ils sont ensemble ! C'est infernal, ce que je fais là.
Il se dirige à pas de loup vers l'armoire et s'y cache.
Albert, revenant à Lucie. − Personne !
Lucie, se penchant vers lui. − Vite, dépêchez−vous ! ...
Albert s'approche pour l'embrasser et s'arrête, humant l'air.
Albert, à part. − Ca sent le musc ! Muserolle est ici !
Lucie. − Eh bien ?
Albert, prêchant. − Eh bien, comme je vous le disais tout à l'heure, madame, la fidélité est le plus beau diamant de la femme ! Le foyer domestique, la famille ! ... Il n'y a que ça de vrai ! ...
Lucie, à part, très étonnée. − Qu'est−ce qu'il me dit là ?
Albert, à part. − Ah ! tu m'écoutes. (Haut, continuant.) Aimez votre mari, madame, aimez−le toujours... Son noble coeur est digne du vôtre, car c'est l'âme la plus noble, l'esprit le plus élevé, l'intelligence la plus vaste.
On entend des sanglots qui partent de l'armoire.
Lucie. − Ecoutez... on pleure dans l'armoire... (L'armoire s'ouvre et on aperçoit Gargaret pleurant à chaudes lames.) Mon mari !
Albert. − Gargaret !
Gargaret, sur le seuil de l'armoire et pleurant à chaudes lames. − Imbécile de Muserolle ! J'ai douté de vous ! ... Albert, dans mes bras !
Il quitte l'armoire dans laquelle est resté le paletot ; la porte se referme.
Albert. − Comment ! tu as entendu ?
Gargaret. − Tout ! (Pleurant.) "Son noble coeur digne du vôtre, l'âme la plus noble... l'intelligence la plus vaste..." (A Lucie.) Ecoutez−le, madame, écoutez−le toujours...
Lucie. − Oui, mon ami...
Scène X 809
Gargaret. − Et l'on voulait le ternir ! lui, le plus fidèle, le meilleur des amis ! ... Mais tu n'as pas affaire à un ingrat... (Tirant un papier de sa poche.) Tiens, prends ce papier...
Albert. − Qu'est−ce que c'est ?
Gargaret. − Un acte d'association. (Avec émotion.) Albert... veux−tu devenir mon associé ?
Albert. − Mais je ne sais si je dois...
Gargaret. − Je t'en prie... Ma femme t'en prie aussi... (A Lucie.) N'est−ce pas que tu veux bien qu'il soit mon associé ?
Lucie, baissant, les yeux. − Mais... comme tu voudras, mon ami.
Albert. − Allons, puisque vous l'exigez... j'accepte...
Il prend le papier.
Lucie. − Je vous laisse. (A part.) Mais comment a−t−il pu deviner que mon mari était dans l'armoire ?
Elle sort.
Gargaret, à Albert. − Ah ! avant de porter l'acte chez mon notaire... tu le reverras au point de vue de l'orthographe... J'étais pressé... Ainsi, à commandite, faut−il deux t ? ...
Albert. − Mon Dieu... ça dépend... quand on est pressé... on en met deux...
Gargaret. − Très bien... J'étais pressé... A bientôt !
Albert. − A bientôt !
Il disparaît par le fond.
Scène X 810 Scène XI
Gargaret, Muserolle ; puis Juliette
Gargaret, seul. − Il est bon que, dans une maison d'une certaine importance, un des associés connaisse à fond l'orthographe.
Muserolle, entre très effaré par le fond ; il est débraillé, sa redingote est déchirée dans le dos. − Au secours ! cache−moi !
Gargaret. − Muserolle !
Muserolle. − Quelle scène ! Ah ! mon ami... Enfin, je crois que je l'ai dépisté !
Gargaret. − Mais qu'y a−t−il ?
Muserolle, apercevant sa redingote déchirée. − Oh ! dans quel état ! (Il sonne.) Permets−moi de changer...
Juliette ; entrant. − Monsieur ?
Muserolle. − Donne−moi un autre vêtement. (Juliette sort. A Gargaret.) Mon ami, je viens d'échapper à la mort... J'étais allé chez Blanche...
Gargaret. − Encore ! ...
Muserolle. − Pour lui faire mes adieux... Sois tranquille, je n'y retournerai plus ! ... J'étais là depuis cinq minutes... lorsque nous entendons tout à coup la voix du marquis qui rentrait. C'est un tigre, cet homme−là ! ... Blanche m'indique du doigt l'escalier de service... je m'y précipite tête baissée... mais ! comme j'ai de grosses chaussures, j'aurais dû les ôter... Le marquis entend mes pas... il se met à ma poursuite en criant : "Arrêtez, monsieur ! arrêtez, si vous n'êtes pas un lâche ! ..." Naturellement je redouble de vitesse... mais tout à coup... pif ! paf ! pan ! ... des coups de revolver plein l'escalier ! ... Il est cousu de revolvers, ce vieux trappeur ! J'entends les balles qui me sifflent aux oreilles... je me baisse, mon pied glisse, je tombe, et crac ! ma redingote se fend... et le revolver marchait toujours... pif ! paf ! pan ! ... (D'un ton héroïque.) Je me relève, la peur me donne du courage, je repars, je vole, je franchis les corridors, j'enfile la rue, je renverse les passants, j'écrase un chien, je reçois un coup de parapluie, j'arrive ici... et me voilà !
Gargaret. − Quel drame !
Juliette, revenant avec un vêtement. − L'habit de Monsieur.
Muserolle, le prenant. − Merci. (Juliette sort. Otant sa redingote et remettant l'habit.) Dis−moi... je ne suis pas blessé ?
Gargaret. − Je ne vois pas...
Scène XI 811
Muserolle. − Tâte−moi bien... parce que les balles... on en est criblé... et on ne s'en aperçoit que le lendemain.
Gargaret. − A qui le dis−tu ? J'en ai reçu deux dans ma devanture de boutique, et je ne m'en suis aperçu que huit jours après... Mais penses−tu que le marquis t'ait reconnu dans cette course insensée ?
Muserolle. − Non ! ... Je suis tranquille maintenant : il est évident que s'il m'avait reconnu, il serait déjà ici...
La voix du marquis, au−dehors. − Le coquin ! le brigand ! je le tuerai ! .
Gargaret, il va à la table à droite. − Mais c'est lui !
Muserolle, écoutant. − Oui. (Apercevant la redingote qu'il vient d'ôter.) Oh ! ma redingote ! ... il la reconnaîtrait ! (Il. jette vivement la redingote sous la table.) Maintenant, du calme... Jouons aux dominos... As−tu un jeu de dominos ?
Gargaret. − Non.
Muserolle. − Quelle baraque !
Scène XI 812 Scène XII
Les Mêmes, Le Marquis, Albert
Le marquis entre avec Albert, il tient un revolver à la main.
Le Marquis, entrant avec Albert. − Je le trouverai ! Je le tuerai et je le mangerai !
Albert..., cherchant à le calmer. − Voyons ; marquis !
Le Marquis. − J'écume, je grince, j'étrangle. (A Gargaret.) Où est−il ?
Gargaret et Muserolle. − Qui ça ?
Le Marquis. − Des passants m'ont dit qu'il s'était sauvé dans cette rue.
Gargaret et Muserolle. − Mais qui ?
Le Marquis. − Un gandin qui roucoulait auprès de ma femme !
Muserolle, à part. − Un gandin ! Il ne m'a pas reconnu !
Le Marquis, à Muserolle. − Un pleutre, un drôle ! il a honteusement dégringolé les escaliers... sous le feu de mon revolver... laissant après lui une infecte odeur de musc.
Albert, à part, regardant Muserolle. − Tiens ! ... Est−ce que ce serait ? ...
Le Marquis. − Je me suis élancé à sa poursuite en lui criant... (S'arrêtant tout à coup et flairant.) Ah ! sapristi... la même odeur... le musc ! (Il s'est approché de l'armoire, guidé par l'odeur.) Il est là ! Sortez, monsieur, si vous n'êtes pas un lâche ! (Ouvrant l'armoire.) Mais sortez donc ! (Regardant.) Rien... Un paletot qui sent le musc.
Gargaret, vivement. − C'est à moi ! ... Depuis mon mariage, je me musque un peu... par−ci, par là...
Le Marquis. − Pouah ! ... c'est dégoûtant. (Il rejette le paletot et vient s'asseoir près de la table.) Ma femme m'a dit que c'était son coiffeur... mais un coiffeur ne se sauve pas... et d'ailleurs... (S'arrêtant tout à coup et flairant.) Ah ! sapristi ! ... Sentez−vous le musc ? (Indiquant la table.) Il est là−dessous ! (S'adressant à la table.) Sortez, monsieur, si vous n'êtes pas un lâche ! (Donnant des coups de pied sous la table.) Sortiras−tu ? ... Non ? ... Attends ! (Il tire sous la table plusieurs coups de revolver qui ratent.) Je n'ai plus de cartouches !
Muserolle, à part. − Il en a criblé l'escalier...
Le Marquis, prenant les pincettes. − Ah ! les pincettes. (Il les prend et en donne des coups sous la table.) Tiens ! tiens ! (Soulevant le tapis et amenant la redingote avec les pincettes,) Il a oublié sa redingote ! ... Il y a donc une trappe là−dessous ?
Scène XII 813
Gargaret. − Non, je vais vous expliquer.
Le Marquis. − Taisez−vous !
Muserolle, à part. − Il est enragé ! ...
Le Marquis, fouillant dans les poches de la redingote. − Voyons si je trouverai quelque indice.
Muserolle , à part. − Saprelotte ! ... Mon portefeuille ! ... (Se râlant.) Non, je l'ai.
Le Marquis, trouvant un papier. − Ah ! une facture de chapelier. (Lisant.) "Vendu à monsieur..." pas de nom... "un chapeau avec les initiales E. M."
Muserolle, cachant son chapeau derrière son dos. − Sapristi !
Albert, à part. − Edmond Muserolle.
Le Marquis. − E. M... Qui ça peut−il être ? (Le marquis décoiffe successivement Gargaret et Albert pour vérifier les initiales au fond de leur chapeau ; il arrive à Muserolle, qui s'assoit sur le sien et le regarde en souriant.) Je cours chez le chapelier.
Il sort.
Gargaret, le suivant. − Eh bien, et la dot, marquis ?
Il disparaît.
Scène XII 814 Scène XIII
Albert, Muserolle
Muserolle, se levant vivement. − Il est parti ! (Prenant son chapeau et en arrachant rapidement la coiffe. A part.) Faisons disparaître ces initiales...
Albert, le regardant faire. − Oui... c'est prudent, ce que vous faites là.
Muserolle. − Quoi ?
Albert. − Ah ! je vous tiens à mon tour ! L'homme au musc, c'est vous, l'homme au chapeau, c'est vous !
Muserolle. − Chut ! ... malheureux !
Albert. − Ah ! vous m'accusiez de faire la cour à madame Gargaret... tandis que vous jaunissiez les cheveux blancs de cet excellent marquis ! ... Eh bien, moi aussi, j'ai une mission... C'est de vous pincer et de le dire !
Muserolle. − Vous ? (Fouillant à sa poche.) Attendez ! ... Je vous en défie bien !
Albert. − Pourquoi ?
Muserolle, tirant une lettre de la poche de son gilet. − Ecoutez ça. (Lisant.) "Ma chère Lucie... Non, l'amitié ne suffit plus..."
Albert, bondissant. − Ma lettre !
Muserolle, continuant. − "Elle doit faire place à un sentiment plus vif..."
Albert. − Où avez−vous trouvé ce billet ?
Muserolle. − Dans ce copie−lettres...Un hasard... dont je me sers...
Albert, à part, fouillant à sa poche. − Mais quelle est donc celle que j'ai retirée ? (Défripant un papier et le lisant.) "Ma grosse poularde..."
Muserolle, bondissant. − Hein ! Ma lettre !
Albert, continuant. − "As−tu trouvé sur le tapis de ta chambre un couteau ? " C'est égal, réclamer un couteau à une femme qu'on aime, je trouve ça petit.
Muserolle. − Monsieur, ce n'est pas à cause du couteau, c'est à cause de la scie et du tire−bouchon. Ma lettre, monsieur, rendez−moi cette lettre !
Albert. − Ah ! permettez... Donnant, donnant... Rendez−moi d'abord la mienne.
Scène XIII 815
Muserolle. − Non... ensemble... (Lui tendant sa lettre.) Voici votre petite incongruité...
Albert, même jeu. − Et voici la vôtre ! ...
Scène XIII 816 Scène XIV
Les Mêmes, Gargaret, puis Lucie
Gargaret, qui est entré sans bruit, prend la lettre que tient Albert.
Albert. − Oh !
Muserolle, à part. − Oh !
Gargaret. − La lettre de Chéradame... Ah ! le facteur est arrivé.
Albert, très effrayé − Non ! ... c'est ton acte d'association... (Bas.) Plein de fautes d'orthographe !
Gargaret, lui rendant sa lettre, bas. − Cache ça ! cache ça !
Il lui serre la main.
Muserolle, à part. − Comment ! Il la lui rend !
Lucie, entrant par le fond. − Voici mon oncle.
Tous font un mouvement d'épouvante.
Scène XIV 817 Scène XV
Les Mêmes, Le Marquis
Le Marquis, entrant, sa figure est souriante. − Ah ! je suis plus calme... C'était bien le coiffeur qui était chez moi...
Tous. − Ah !
Le Marquis. − Blanche m'a donné le fer à papillotes... Le voici... (Il le montre.) Et puis le musc ! Il n'y a que les coiffeurs (regardant Gargaret) et les imbéciles qui se mettent du musc.
Gargaret. − Pardon, marquis... Puisque vous êtes de bonne humeur, si nous parlions un peu de la dot ?
Le Marquis. − On l'apporte derrière moi... Cent quatre−vingt−cinq mille francs.
Gargaret. − Comment, cent quatre−vingt−cinq ? ... Cent quatre−vingt−dix.
Le Marquis. − Cent quatre−vingt−cinq.
Gargaret. − Cent quatre−vingt−dix.
Albert, bas à Lucie. − Oh ! il vous marchande !
Gargaret. − Tenez, j'ai là mon copie−lettres qui fait foi... (Il va le chercher.) Je vous ai écrit : "En réponse à votre honorée j'accepte la dot de cent quatre−vingt−dix mille francs."
Le Marquis. − C'est impossible !
Gargaret, feuilletant le registre. − Nous allons bien voir. (Lisant.) "Nous vous expédions par petite vitesse." Ce n'est pas ça ! ... (Lisant.) "Ma chère Lucie..." Tiens ! une lettre à ma femme ; c'est d'Albert.
Albert, effrayé. − Oui, je me suis amusé. (Bas à Muserolle.) Sapristi ! ... Vous l'avez donc mise sous presse ?
Muserolle, bas. − Non ! je me suis assis dessus... et je l'aurai imprimée avec mon... poids.
Gargaret, lisant d'une voix terrible. − "Ma chère Lucie... Non, l'amitié ne suffit plus... Elle doit faire place à un sentiment plus vif.. Laissez tomber un regard d'amour sur l'homme qui vous a consacré sa vie."
Muserolle, à part. − Eh bien, s'il se tire de là !
Gargaret, continuant. − "Son noble coeur est digne du vôtre..." (Très attendri) "Son noble coeur..." (serrant la main d'Albert.) Merci ! Ah ! Albert ! (Il l'embrasse, sanglotant) Il lui donne des conseils jusque dans le copie−lettres ! Ecoutez−le, madame, écoutez−le toujours.
Il fait passer Albert près de Lucie, après avoir donné le copie−lettres au marquis.
Scène XV 818
Muserolle, à part. − Non ! il est à mettre au Jardin des Plantes ! ...
Le Marquis, qui depuis un moment est occupé à feuilleter le registre, assis près de la table, se levant. − Qu'est−ce que c'est que ça ? (Lisant) "Ma grosse poularde..."
Muserolle, bondissant, à part. − Nom d'un canon !
Albert, à part. − Il a imprimé les deux !
Le Marquis, lisant. − "As−tu trouvé sur le tapis de ta chambre un couteau avec une scie, une lime et un tire−bouchon ? " (S'arrêtant.) L'homme au couteau ! ... Enfin, je le tiens ! ...
Muserolle, à part. − Je suis perdu !
Gargaret, à part. − Nous allons assister à un carnage.
Le Marquis, lisant. − "J'irai te le réclamer ce soir à neuf heures... Quant au marquis, c'est un singe."
Muserolle. − Un songe ! Voyez, il y a un point sur l'o.
Le Marquis, se calmant. − C'est juste... (Lisant.) "Un songe dont nous respecterons le sommeil" (S'arrêtant.) Avec singe, ça n'aurait pas de sens.
Albert. − Evidemment.
Le Marquis, lisant. − "J'ai été bien heureux après une si longue absence de te serrer contre mon coeur..." (S'arrêtant, furieux.) Où est mon revolver ?
Gargaret, bas à Muserolle. − A ta place, je filerais.
Muserolle, bas. − Je crois que je n'ai pas signé...
Le Marquis, lisant. − "Je n'oublierai jamais cette belle soirée de printemps...
Signé : MUSEROLLE."
Muserolle, à part, terrifié. − J'ai signé !
Gargaret, à part. − Il va le tuer !
Le Marquis. − Muserolle, mon oncle ! ... (S'attendrissant et lui ouvrant les bras.) Mon bon oncle !
Ils s'embrassent.
Gargaret, à part. − Son oncle à présent ! ... Jamais je ne pourrai me débrouiller dans cette famille−là !
Le Marquis. − Et moi qui soupçonnais mon oncle !
Gargaret. − Je soupçonnais bien mon cousin !
Le Marquis. − Ah ! je suis bien heureux !
Scène XV 819
Gargaret. − Moi aussi.
Muserolle, à part. − Ils sont heureux... Décidément, on ne doit pas le dire.
RIDEAU
Scène XV 820 Vingt−neuf degrés à l'ombre