Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 8 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 8

8

 

 

La lumière était tamisée dans l’appartement. Réglée à bas volume, la musique de John Coltrane accompagnait le repas que partageaient Roxanne et sa sœur, Heidi. Depuis très longtemps, elles avaient l’habitude de souper ensemble au moins une fois par mois.

— Je suis contente d’être ici, avec toi, déclara Heidi en portant un nouveau morceau de brocoli à sa bouche. C’est beau, la déco que tu as faite, franchement. Bravo. Tes photos du Portugal sur le mur, c’est une super bonne idée. C’est tellement toi, ça.

— Merci. Moi aussi je suis contente que tu sois là, lui dit Roxanne.

Un plat de fondue séparait les deux femmes, assises l’une en face de l’autre. Ce soir, Roxanne était plus silencieuse qu’à l’habitude. Elle semblait soucieuse. Du moins, c’était l’impression qu’avait sa sœur.

— Tu vois toujours ton mec ? se risqua Heidi qui, connaissant Roxanne, se doutait bien que le problème provenait de là.

— Oui, on peut dire ça, répondit l’autre en buvant une gorgée de vin, histoire de se donner une contenance.

Sans jamais être vraiment entrée dans les détails, Heidi savait que sa jeune sœur fréquentait un homme marié. Et cela faisait déjà plusieurs mois. Loin d’elle l’idée de lui faire la leçon, mais Heidi savait que ce genre d’histoire se terminait rarement comme dans un conte de fées.

— On peut dire ça ? l’imita Heidi. Tu le vois encore, oui ou non ? Je pose la question, mais si t’as pas envie de parler de ça, tu m’arrêtes tout de suite.

— Non, ça va. En fait, il a pas l’air parti pour quitter sa femme.

Heidi laissa échapper un léger soupir qui passa inaperçu aux yeux de sa cadette.

— Je veux pas généraliser, mais c’est souvent le cas avec… bien… avec ces hommes-là.

Pour ne pas la brusquer, Heidi avait hésité à mettre systématiquement l’amant de Roxanne dans le même bateau que tous ces maris infidèles. Dans neuf cas sur dix, ils n’étaient là que pour passer un moment au lit.

— Récemment, il m’a avoué qu’il était mieux avec moi qu’avec elle, annonça Roxanne. Pas exactement dans ces mots-là, mais c’est ça que ça voulait dire. Ç’a l’air cliché, mais il y a vraiment une chimie entre lui et moi. On s’entend à merveille. Il est intelligent. Il est drôle. Pis il est tellement beau. Si tu le voyais ! Et le sexe avec lui est in-cro-ya-ble !

— Je veux pas connaître les détails ! ricana Heidi en agitant les mains devant elle.

— Non, mais pour vrai, c’est fou.

— Écoute, sœurette, je m’excuse, mais je suis pas sûre que ce soit une bonne idée, cette relation-là. À long terme, je veux dire. J’ai peur qu’il finisse par te faire du mal.

Remuant la tête de gauche à droite, Roxanne rejeta la déclaration de Heidi. Celle-ci ne comprenait rien.

— Il est pas comme les autres, Heidi. Ça aussi, ç’a l’air cliché, mais c’est vrai. Là, il est coincé avec sa femme et il sait pas comment s’en sortir. Il dit qu’il veut pas blesser sa fille. Le problème, c’est que je sens que je devrais intervenir, mais… J’ai aucune idée de ce que je dois faire, en fait, conclut-elle en levant les yeux au plafond.

De voir ainsi sa sœur tiraillée, Heidi en perdit tout appétit. Roxanne était en train de tomber amoureuse d’un vulgaire coureur de jupons. Mais comment lui faire entendre raison ? Il était écrit dans le ciel que cet homme ne laisserait jamais son épouse. Il fallait même être naïve pour croire le contraire.

— J’ai failli envoyer tous nos textos à sa femme hier, poursuivit Roxanne. Son numéro est pas dur à trouver : elle est courtière en immobilier. Christian m’avait demandé d’effacer tous nos messages au fur et à mesure, mais j’ai rien fait de ça, comme si inconsciemment je savais qu’un jour, ça allait nous être utile. Pour lui et moi, je veux dire.

— Seigneur.

Heidi soupira. Cette fois, elle ne se fit pas discrète. La situation était pire que ce qu’elle avait envisagé. Le visage de Roxanne s’éclaira soudainement. Elle s’étira le bras et attrapa son téléphone.

— C’est ce que je vais faire ! lança-t-elle. Je vais tout dire à sa femme. Ce soir. Crever l’abcès.

— Quoi ? Maintenant ? Mais t’es folle ou quoi ?

Heidi se leva brusquement. La chaise sur laquelle elle était assise tomba à la renverse tandis que Roxanne tapait déjà sur l’écran de son appareil. L’aînée se dépêcha de contourner la table afin de rejoindre sa sœur. Au passage, elle fit tomber le tabouret de l’îlot central.

— Donne-moi ça, ordonna-t-elle à Roxanne en lui retirant le cellulaire des mains. Ce soir, tu as bu. C’est pas le moment de faire des niaiseries. Tu le regretterais.

— Je l’aime, Heidi ! Tu peux pas comprendre ! se plaignit Roxanne dont les larmes se mirent à ruisseler sur ses joues. Je suis plus capable d’attendre. Je veux être avec lui tout le temps. Je ferais tout pour lui.

Sa voix cassa à ce moment précis.

— Viens là, s’avança Heidi.

Roxanne ne se fit pas prier. Elle se blottit contre sa sœur, comme lorsqu’elles étaient toutes petites.

— Tu dois me trouver tellement stupide.

— Pas du tout, ma belle. C’est tout à fait normal que t’aies de la peine. Pleure, ça va te faire du bien.

Heidi préférait la voir ainsi, contre son épaule, plutôt qu’au téléphone avec l’autre femme. Ouf. On vient d’éviter une catastrophe.

Roxanne réalisa alors ce qu’elle avait été sur le point de faire. Heidi avait raison. Si elle avait envoyé leur correspondance à l’épouse de Christian, elle aurait provoqué un cataclysme au sein de sa famille. Elle voulait le bonheur de Christian. Pas sa perte. Ils allaient devoir prendre leur décision ensemble.

— Je ne sais plus quoi faire, Heidi, renifla Roxanne. J’ai jamais ressenti ça avant.

La grande sœur passa une main dans les longs cheveux de sa cadette. Elle mourait d’envie de lui dire de quitter cet homme. De l’oublier pour de bon et que cela ne servait à rien de se tourmenter de la sorte. Il existait des tonnes de gars. Honnêtes, surtout. Pourquoi Roxanne s’acharnait-elle sur celui qui pouvait lui faire le plus de mal ?

— Si tu lui donnais un ultimatum ? suggéra Heidi, à court d’idées. Y as-tu pensé, à ça ? Au moins, t’aurais l’heure juste.

— Non, j’ai peur de le faire fuir en faisant ça. Je veux que ça vienne de lui.

Heidi avait envie de la secouer tel un prunier. Roxanne était belle comme tout. Depuis toujours, elle rêvait d’avoir des enfants. Ce Christian lui faisait miroiter l’impossible tandis qu’elle passait possiblement à côté de belles opportunités de rencontrer quelqu’un.

Doucement, elle prit la tête de Roxanne entre ses mains et l’embrassa sur le front.

— Je suis sûre que tu vas trouver une solution.

◆

 

Émilie avait préparé un pâté chinois pour le souper. Thomas en raffolait. Mégane, un peu moins. À moins qu’elle verse une montagne de ketchup dessus. Installés à la table ronde, ils formaient à trois un triangle parfait, chacun faisant face aux autres. Mégane demanda à ses parents la permission de manger debout. Sa mère dit tout simplement :

— Pourquoi pas ?

— En tout cas, c’est pas la maman de Juliette qui dirait oui à ça, rigola Mégane en inondant son repas de sauce tomate.

— OK, ma chérie, t’en as assez mis là, l’arrêta Thomas en retirant la bouteille des mains de sa fille.

— J’en reviens pas qu’il ait une maîtresse, fit Émilie. Il cache bien son jeu.

— Qui ça, maman ?

Émilie expliqua à sa fille qu’elle parlait de quelqu’un à son travail. L’enfant ne savait probablement pas ce que signifiait le mot maîtresse, mais Émilie ne voulait pas qu’elle sache qu’on parlait du père de Juliette.

— Le monsieur au travail de maman a deux blondes, inventa Thomas, sourire en coin.

Puis, s’adressant à Émilie :

— Je capotais quand je l’ai reconnu. Je sais pas comment il aurait réagi s’il m’avait vu.

— C’est mieux comme ça, je pense. Ça créerait tout un malaise.

Thomas abonda dans le même sens. Il se ferait discret si Christian revenait dans le condo d’en face.

— Pis l’autre qui se doute de rien, lâcha Émilie en faisant référence à Sandrine. Oh, mon Dieu ! Elle prendrait toute une débarque, cette femme-là.

Thomas répliqua qu’en effet, la chute de Sandrine serait terrible.

Et il n’aurait su mieux dire.

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