Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 22 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 22

22

 

 

Aby fêtait sa sixième semaine d’existence. Elle avait déjà beaucoup changé. Thomas reprit le travail, et son absence à la maison fut rapidement ressentie. Pendant son congé de paternité, le charpentier se levait chaque fois que la petite se réveillait la nuit. Cela avait donné un solide coup de main à Émilie qui devait allaiter. Après le changement de couche, Thomas amenait Aby auprès de sa maman afin que celle-ci puisse donner à boire au bébé tout en restant allongée. Ils avaient établi une sorte de routine. Maintenant, il en allait tout autrement. Émilie tenait à ce que Thomas dorme convenablement, car il avait de grosses journées sur le chantier et se devait d’être en forme pour le retour à la demeure familiale le soir : elle avait besoin de lui à la maison !

— On va te descendre un matelas dans la cave, mon amour, proposa-t-elle. Comme ça, tu seras pas dérangé pendant la nuit et tu pourras avoir quelques heures de sommeil en ligne.

Étant donné son congé de maternité, Émilie retira Mégane du service de garde de l’école. Elle était en mesure d’aller la chercher à la fin des classes.

Elles marchaient ce jour-là toutes deux en direction de la maison. Le temps était grisâtre, et le fond de l’air, plutôt froid. Comme les jours précédents, Aby s’était endormie dans sa poussette pendant le trajet, emmitouflée sous une tonne de couvertures. Seul son visage était à découvert. Son bout du nez était bien chaud, preuve que l’enfant ne craignait aucune engelure.

— Hon, elle est trop mignonne, déclara Mégane qui ne cessait de jeter des coups d’œil vers sa sœur, replaçant constamment son sac à dos dont les bretelles glissaient sur ses épaules. Est-ce que je vais pouvoir la prendre quand on va arriver chez nous ?

Elles avaient parcouru la moitié du chemin du retour. Selon Émilie, Aby en avait encore pour une bonne heure à dormir. Ce qui serait parfait. Thomas allait pouvoir coucher la petite à son heure habituelle ce soir. Elle commence à avoir une certaine régularité.

— Est-ce que je vais pouvoir la prendre, maman ? répéta Mégane en s’agrippant à la poignée de la poussette.

— Maudit, veux-tu bien lâcher ça ? s’impatienta sa mère. Tu vas la réveiller. Je le sais que tu l’aimes et que tu l’as pas vue de la journée, mais prends ton mal en patience, OK ? Tu vas pouvoir la bercer quand elle va finir sa sieste.

— OK, se raisonna l’autre en faisant la moue.

Mégane, qui ne comprenait rien au manque de sommeil de ses parents, trouvait que sa mère était raide avec elle depuis quelque temps. Elle avait l’impression que tout ce qu’elle faisait lui tapait sur les nerfs.

Quelques minutes plus tard, elles débouchèrent enfin sur la rue des Mélèzes. Le parcours de l’école à la maison prenait un peu plus de temps qu’à l’habitude, car avec la poussette, le raccourci à travers le petit boisé n’était pas praticable en hiver. Les roues du chariot restaient coincées à chaque mouvement.

— Voilà, fit Émilie en stoppant la poussette dans le mince passage entre le côté de la maison et la grande haie touffue.

Elle bloqua les roulettes et s’assura ensuite du bien-être d’Aby. Elle dégagea son joli petit visage des nombreuses couvertures. Le bébé soupira d’aise.

— Tu la laisses encore faire dodo dehors, maman ? lui demanda Mégane. Il fait pas trop froid aujourd’hui ?

— Non, ma puce. C’est parfait. Le grand air, y a rien de mieux pour les bébés. À Montréal, toi aussi tu faisais tes siestes dehors. Parfois, je devais aller te réveiller tellement tu étais bien.

Mégane ricana.

— Viens, on va aller préparer le souper, suggéra la mère. Ça te tente de m’aider ?

— Hmm, j’aimerais ça rester avec Aby.

— Elle fait dodo. Qu’est-ce que tu vas faire à part la regarder dormir, hein ?

En réalité, Émilie craignait que Mégane réveille sa petite sœur. Elle en serait bien capable, ne serait-ce que pour la prendre dans ses bras.

— Allez, ma chouette ! Viens me donner un coup de main dans la cuisine.

— OK, d’abord, répondit la fillette.

Puis elles pénétrèrent dans la maison par la porte de côté.

Ni l’une ni l’autre n’avait remarqué la présence de la voiture au coin de la rue. La personne à l’intérieur avait une vue imprenable sur la demeure. La veille, à la même heure, elle s’y trouvait également.

Et le jour d’avant aussi.

◆

 

Thomas rentra du travail plus tôt qu’à l’habitude. Il avait fait des heures supplémentaires ce matin, et au lieu de se faire payer pour son temps, le charpentier avait demandé à son employeur l’autorisation de partir à l’avance en après-midi. Le patron avait bizarrement accepté, lui qui ne cessait de dire que l’ouvrage leur sortait par les oreilles et qu’il manquait d’employés. Thomas gara la voiture à l’extérieur. Après quoi, il passa par le garage. Celui-ci était si encombré qu’aucun véhicule ne pouvait s’y stationner. De là, une seconde porte donnait sur l’intérieur de la maison.

— Salut ! lança-t-il à la cantonade.

Il rangea ses bottes sales à côté de celles toutes propres de Mégane et Émilie.

— Salut ! firent les filles en chœur.

Thomas les rejoignit dans la cuisine. Devant la cuisinière, Émilie promenait une cuillère en bois dans un chaudron tandis que Mégane fouettait ce qui semblait être des œufs dans un énorme bol. L’enfant était installée à la table.

— Comment ça va, vous autres ? demanda l’homme en embrassant le front de sa fille avant d’enlacer sa blonde par derrière.

— Ça va bien, merci, dit Émilie.

— Hmm. Ça sent bien bon, la complimenta-t-il. C’est quoi ?

Émilie lui répondit qu’elles préparaient une moussaka. Mégane, comme toujours, lui était apparemment d’une aide indispensable. Elle s’occupait de mélanger les ingrédients pour la sauce béchamel.

— C’est le fun de te voir à la maison à cette heure-là, poursuivit la jeune femme. J’étais contente quand tu m’as appelée pour me dire que tu finissais plus de bonne heure.

— Ouep ! Je ferais ça tout le temps, cet horaire-là, si c’était juste de moi.

Puis Thomas balaya la pièce du regard.

— La petite est où ? voulut-il savoir.

Sa petite balançoire était à sa place, dans le coin à droite du garde-manger, mais aucun bébé ne l’occupait. Sans cesser de remuer son mélange, Émilie répliqua qu’Aby dormait paisiblement dans sa poussette, sur le côté de la maison.

— Tu dois avoir passé devant sans même la voir ! se moqua-t-elle en riant.

Sur le coup, le charpentier ne dit pas un mot, comme si on venait de lui raconter une blague dont il ne saisissait pas le sens. Il alla vérifier dans la chambre d’Aby.

— Je… Mais j’ai… balbutia-t-il en revenant dans la cuisine, l’air consterné.

— Ça va ? s’inquiéta sa blonde en voyant son visage soudainement inquiet.

— Est-ce que c’est une joke, Émilie ? Pour vrai, la petite est où ?

Mégane leva le nez de son bol. Son père avait un peu élevé la voix.

— Je te l’ai dit, elle dort dans sa poussette, sur le côté de la maison.

Thomas lui confirma qu’Aby n’était pas dans son chariot quand il était arrivé.

— Qu’est-ce que tu me racontes là, toi ? lâcha Émilie.

Thomas l’ignora et, à la course, prit alors la direction du garage.

— Ben voyons ! rebondit Émilie en éteignant la cuisinière. Tu me fais peur, là. T’as sûrement mal vu à cause des couvertes.

Elle suivit son chum, vite imitée par Mégane qui abandonna son fouet dans le bol. Sans prendre la peine de remettre ses bottes, Thomas sortit nu bas. La poussette était bel et bien là, mais pas la coquille.

— Hein ?

Ce fut le seul mot qui parvint à franchir les lèvres d’Émilie. Cette dernière dut s’appuyer contre le mur de brique. Elle était sur le point de défaillir. Elvis profita de la porte laissée entrouverte pour se faufiler à l’extérieur et rejoindre ses maîtres.

— Elle est où ? s’énerva cette fois Thomas. ABY EST OÙ ?

Émilie porta une main sur sa bouche, plongée dans un mutisme affligeant. Mégane, simplement vêtue d’un t-shirt, enfila ses bottillons et contourna sa mère pour aller rejoindre Thomas. Celui-ci se rendit à l’avant de la demeure, cherchant Aby partout, comme si elle avait été en mesure de se déplacer par elle-même. Émilie, enfin sortie de sa torpeur, partit vérifier à l’arrière.

— ABY ! cria-t-elle à s’en rompre les cordes vocales. ABY !

Désespéré, Thomas retourna près de la poussette et se mit à fouiller dans la haie en poussant les branches. Elvis allait parfois s’y cacher. Qu’est-ce que je fais là ? La coquille peut pas être tombée toute seule là-dedans ! Cela prenait absolument l’intervention d’un adulte pour déclencher le dispositif de sûreté. Émilie revint en courant par l’étroit chemin longeant la demeure. Essoufflée, elle se tourna vers Mégane.

— Est-ce qu’on a entré Aby dans la maison ? lui demanda-t-elle, les lèvres tremblotantes. Il me semble que non, hein ?

— Non, maman.

— Franchement, tu t’en rappellerais si tu l’avais rentrée en dedans ! s’insurgea Thomas en colère.

Émilie éclata en sanglots.

— Crisse, t’as pu toute ta tête, toi, l’accusa son chum.

Après quoi, Thomas se rendit à nouveau au bord de la rue où il lança son regard dans toutes les directions. À part une vieille dame qui promenait son chien au loin, il n’y avait personne. Thomas sentait son cœur battre jusque dans ses tympans. Ses jambes tremblaient et donnaient l’impression de ne plus pouvoir le supporter encore bien longtemps.

— Police, jeta-t-il. Il faut appeler la police.

Il prit alors les épaules d’Émilie et la força à capter son regard. Sa conjointe était aussi blanche que la neige qui tardait encore à fondre autour d’eux.

— Va voir tous les voisins, lui ordonna-t-il. Il faut alerter tout le monde.

Sous le choc, les joues ruisselantes de larmes, Émilie demeura immobile, persuadée qu’elle allait s’extirper de ce terrifiant cauchemar d’une seconde à l’autre. Je vais me réveiller. Rien de tout ça est vrai. Sa bouche qui tressautait sans qu’aucune syllabe n’en sorte avait quelque chose d’effrayant. Mégane, qui n’avait cessé de scander le nom de sa petite sœur, revint à l’instant de son troisième tour de la maison.

— Grouille ! s’affola Thomas en remuant sa blonde. Allez voir les voisins, vous deux ! On a pas une minute à perdre.

Émilie s’activa enfin, ignorant qu’elle était toujours pieds nus. Thomas, quant à lui, retourna à l’intérieur où il s’empressa de contacter la ligne d’urgence. Le téléphone collé sur l’oreille, il vérifiait chaque pièce et chaque recoin de la maison, s’attendant à y trouver son bébé. C’est pas en train de nous arriver. C’est pas en train de se passer. Quand on décrocha, Thomas arriva à peine à parler tant il était à bout de nerfs. Il dut s’y prendre à cinq reprises avant que la répartitrice au bout du fil comprenne les mots : « Ma fille de six semaines a disparu. »

◆

 

Sandrine devait faire extrêmement attention afin de respecter les limites de vitesse. En sueur, elle ne réalisa qu’à cet instant qu’elle portait encore sa perruque blonde. Elle rabaissa sa capuche et se débarrassa de son postiche en le rangeant en boule dans le coffre à gants. Un coup d’œil au rétroviseur lui confirma que Juliette dormait toujours. Rapidement, Sandrine s’étira le bras et enleva toutes les couvertures dont l’enfant était recouverte. Elle doit crever de chaleur là-dessous. Puis elle baissa légèrement la vitre côté conducteur afin de faire entrer un peu d’air frais. Elle n’avait même pas pris la peine de fixer la coquille de la petite avec la ceinture de sécurité. Elle s’était promis de le faire uniquement au moment où elle jugerait s’être suffisamment éloignée de leur maison. C’est tellement dangereux, ce que je fais là. Quand j’aurai traversé le tunnel, je m’arrêterai et je prendrai deux minutes pour l’attacher. Stressée comme elle l’était, elle n’avait pas voulu perdre de temps là-dessus tout à l’heure. Sur le côté de la maison, elle s’était exécutée très rapidement, abandonnant la poussette sur place. L’opération n’avait pas pris plus de vingt secondes, selon elle.

— Je suis convaincue que personne m’a vue, s’encouragea-t-elle en massant le volant de ses mains moites.

Les voisins en face de chez Thomas et Émilie étaient de jeunes trentenaires, et leur fenêtre de salon donnait exactement sur l’endroit où la poussette de Juliette se trouvait. Le jour, la maison du couple demeurait inoccupée. Tous deux travaillaient. Sandrine avait vérifié. Infiniment discrète, au cours des deux dernières semaines, elle avait donc épié les allées et venues d’Émilie. Le soir venu, elle retournait dans sa nouvelle propriété de Saint-Michel-des-Saints. Elle n’avait pris une pause que samedi et dimanche derniers, car Thomas et Mégane étaient avec Émilie la fin de semaine. Valait mieux prendre le nouveau-né au moment où elle n’était qu’avec sa mère. Sandrine avait longtemps cru qu’elle aurait à prendre Juliette par la force. D’ailleurs, un marteau traînait sous son siège de voiture depuis un bon bout de temps déjà.

Pendant ses observations quotidiennes, la veuve avait rapidement constaté qu’Émilie faisait souvent une marche avec la petite vers dix heures le matin. La jeune maman s’arrêtait chaque fois au parc des Trembles où elle s’asseyait sur un banc en sirotant une boisson chaude. Elle y restait une quinzaine de minutes et ne sortait jamais l’enfant de sa poussette. Cela devait concorder avec l’une des siestes du bébé, avait supposé Sandrine. Pour dormir, les nourrissons s’habituent très vite à une routine bien établie. Souvent, Sandrine s’était imaginée arriver par-derrière et frapper le crâne d’Émilie avec violence. Elle n’aurait eu qu’à prendre la fuite avec le bébé ensuite. Seules les quelques maisons en périphérie dudit parc l’avaient empêché de commettre l’acte. C’était trop risqué. Ainsi, ses plans avaient récemment changé du tout au tout.

Depuis le début de la semaine, au retour de l’école de Mégane, Sandrine avait remarqué que cette imprudente de mère laissait le nouveau-né terminer son somme de l’après-midi à l’extérieur. La veuve, qui ne pouvait rester trop longtemps au même endroit par peur d’être vue, faisait alors des tours de voiture et repassait devant la maison de temps en temps. Elle avait calculé que Juliette restait dehors, bien à l’abri le long de la haie de cèdres, entre trente et quarante minutes.

Toutes ces images se bousculaient dans la tête de Sandrine. Au volant de son auto, avec son trésor endormi à l’arrière, elle fixait la ligne blanche devant elle.

— Ç’a été un vrai jeu d’enfant, se félicita-t-elle encore une fois à voix basse. J’en reviens pas. J’ai réussi.

L’aiguille de vitesse frôlait à présent les cent vingt-cinq kilomètres à l’heure. Sandrine leva instantanément le pied.

— Merde ! Je dois faire attention à ça, se morigéna-t-elle.

Non seulement ce n’était pas le moment d’avoir un accident, mais elle devait également éviter à tout prix de se faire contrôler par la police. Je dois rester concentrée sur ma conduite. Pour la centième fois peut-être, elle s’assura du niveau de l’essence. La voiture en avait plus qu’assez pour retourner à Saint-Michel-des-Saints. Ce matin, Sandrine avait fait le plein à Montréal. Encore une fois, elle avait pris soin de payer avec de l’argent comptant. Les transactions par cartes bancaires laissent des traces. Personne ne devait savoir qu’elle était sortie de chez elle aujourd’hui. Pour les mêmes raisons, elle avait laissé son cellulaire à la maison. Elle ne devait prendre aucun risque. Afin qu’on ne puisse identifier sa voiture, l’idée d’en louer une lui avait également effleuré l’esprit, mais elle supposa que, tout comme les portables, ces véhicules locatifs étaient munis d’un système de géolocalisation. Le plus sûr avait donc été de prendre sa propre auto. Au cours des dernières semaines et des derniers mois, Sandrine avait dû penser à tout. Si elle n’était pas assez prudente, on pourrait très bientôt savoir, et en quelques clics seulement, où elle se trouvait au moment de l’enlèvement. Ce dernier mot l’horripilait. C’était incontestablement de cette façon dont on allait présenter l’événement dans les divers bulletins de nouvelles. Sandrine ne kidnappait pas un enfant. Non, elle ne faisait que se rendre justice. Cette famille maudite lui avait volé sa fille. Et elle reprenait ce qui lui revenait de droit.

— Tout va très bien, articula-t-elle pour elle-même.

Souvent, Sandrine repensait à l’arrogance d’Émilie la dernière fois où elles s’étaient vues en face de l’école. En arrivant sur les lieux avec sa ridicule bicyclette, Émilie l’avait traitée comme un déchet. Et elle ne l’avait même pas remerciée de s’être occupée de sa fille pendant que madame l’artiste peignait ses horribles toiles.

Tandis que Sandrine sortait du pont-tunnel, un petit gazouillis émergea de la banquette arrière. Sandrine posa son regard sur le rétroviseur. Juliette avait les yeux ouverts.

— Hon, mon bébé.

Les yeux de Sandrine se voilèrent. Il s’agissait ici de leur tout premier contact. L’enfant n’avait jamais entendu le son de sa voix avant cet instant bien précis.

— Allô, mon amour, fit-elle de sa voix la plus douce, sans quitter le bébé des yeux. T’es tellement belle. Je suis…

Un puissant klaxon fit soudainement sursauter Sandrine qui en lâcha presque le volant. Juste derrière elle, un poids lourd la suivait de si près qu’elle avait l’impression qu’il allait les engloutir.

— Il est fou, lui !

Elle constata alors qu’elle roulait bien en deçà de la vitesse minimum.

— Pauvre nouille ! s’invectiva-t-elle.

Il lui fallait absolument éviter d’attirer l’attention sur elles. Sandrine accéléra alors la cadence.

— On va bientôt s’arrêter deux petites minutes, Juju, le temps de fixer ton siège bien comme il faut.

Sandrine s’essuya le coin des yeux. Elle aurait tant aimé prendre l’enfant, la bercer et lui parler pendant des heures, mais ce n’était malheureusement pas possible pour le moment. Elle se répéta qu’elles auraient amplement le temps de faire connaissance au cours des prochaines semaines.

La nouvelle vie de Juliette venait de prendre son envol.

◆

 

Thomas et Émilie étaient assis à leur table de cuisine. Mégane se trouvait à présent chez ses grands-parents, loin de tout ce tumulte. Un policier faisait face au couple. Il posait des dizaines de questions et prenait des notes. L’homme se nommait François Dubois. Il devait sensiblement être du même âge que Thomas et Émilie, soit début trentaine. Secrètement, Thomas aurait préféré un homme plus âgé, donc plus expérimenté, pour prendre en charge la disparition de leur bébé. Sans demander l’accord à qui que ce soit, le charpentier fumait cigarette sur cigarette. Seulement douze heures plus tôt, cette attitude aurait révolté Émilie, mais pour une raison bien évidente, c’était ce soir le cadet de ses soucis. Dubois venait de leur confirmer qu’une équipe fouillait le périmètre au peigne fin. Quatre de ses coéquipiers faisaient également la tournée de tous les voisins. Même ceux à l’autre bout de la rue. Peut-être que l’un d’entre eux avait vu quelque chose.

— J’en reviens pas encore que t’ailles laissé la petite toute seule dehors, s’emporta à nouveau Thomas en lançant un regard mauvais à Émilie.

— On a toujours fait ça, Thomas ! se défendit l’autre pour la millième fois. Je… En ville, Mégane faisait ses siestes d’après-midi à l’extérieur. C’est… C’est injuste que tu m’accuses comme ça, j’ai…

Sa phrase mourut, prisonnière dans sa gorge. Une heure plus tôt, on avait donné à Émilie un léger sédatif. Ses idées s’entremêlaient et elle avait à présent un peu de difficulté à se concentrer. L’enquêteur profita de ce moment pour ramener la discussion sur ce qui allait se passer au cours des prochaines minutes et heures à venir.

— Je le sais, que c’est pas facile, j’ose même pas m’imaginer ce que ça doit être, mais présentement mon équipe interroge tout le voisinage pour vérifier si certains d’entre eux ont des caméras de surveillance. C’est de plus en plus fréquent et ça peut vraiment nous aider. Surtout qu’on sait qu’Aby a disparu entre 15 h 15 et 16 h, soit entre le retour de l’école et celui de Thomas.

Émilie intervint en levant un doigt devant elle.

— Je me souviens être allée la voir vers 15 h 30, dit-elle. Juste avant que Mégane et moi commencions à préparer le souper. Je voulais m’assurer qu’elle dormait toujours. Ce qui était le cas.

— OK, vous m’aviez pas dit ça, nota Dubois. Excellent, c’est encore plus précis si on doit visionner des enregistrements.

Thomas prit la parole.

— Êtes-vous allés voir chez Sandrine Soulanges ? répéta-t-il en écrasant son mégot dans une soucoupe servant de cendrier improvisé.

Il mentionnait ce nom pour la troisième fois. Dubois répondit qu’il avait effectivement transmis cette information à un collègue, mais qu’il n’avait toujours pas eu de retour de sa part.

— Vous m’avez dit que sa fille de six ans est décédée chez vous ? les relança le policier. Dites-moi s’en donc un peu plus sur cette dame.

Émilie lui relata les grandes lignes de ce fatidique après-midi, ainsi que le suicide de Christian.

— Cette femme-là a foncé sur Émilie et Mégane dans le stationnement de l’épicerie, s’énerva Thomas. Elle a passé à ça de leur rouler dessus.

Le charpentier mima un mince espace entre son pouce et son index.

— Ça veut pas absolument dire que c’est elle, non plus ! réagit vertement Émilie. Ça fait des mois que Sandrine a disparu de la carte. On l’a jamais revue pis elle doit même pas savoir que j’ai accouché. Il faut pas que la police mette son énergie juste sur cette hypothèse-là.

Thomas se tut. Sa blonde avait raison. Sandrine s’était complètement volatilisée depuis l’automne dernier, et la dernière fois qu’elle s’était entretenue avec Émilie, elle avait paru beaucoup moins instable mentalement. Les autorités devaient multiplier chacune des avenues possibles plutôt que de mettre tous leurs œufs dans le même panier, comme tentait de le faire Thomas. Toujours était-il que Sandrine demeurait la seule personne que Thomas pouvait imaginer voler un bébé.

— Ah, mon Dieu ! lâcha-t-il, appuyant ses coudes contre la table.

Il ravala un sanglot. Les solides épaules du charpentier montaient et descendaient au rythme de sa respiration qu’il essayait de contrôler. Émilie posa une main sur son dos. Il portait toujours ses vêtements de travail.

La sonnerie du cellulaire de Dubois retentit, brisant le silence embarrassant. Celui-ci s’empressa de répondre. Il écouta attentivement la personne au bout du fil, puis il consulta ses notes.

— Soulanges, fit-il. Sandrine Soulanges. Avec un « s » à la fin.

Thomas releva la tête, le regard empreint d’espoir. Ils l’ont attrapée ?

Quelques secondes passèrent durant lesquelles l’enquêteur laissa la place à son interlocuteur. Émilie était impatiente de savoir de quoi ils parlaient. Dubois éloigna l’appareil de son oreille et s’adressa au couple.

— Vous êtes certains que Soulanges est bien son nom de famille ? Mon collègue me confirme qu’elle ne figure dans aucune banque de données.

Thomas se laissa tomber contre le dos de sa chaise.

— Shit ! réagit-il en réalisant qu’il venait probablement de perdre de précieuses minutes. Le nom de famille de son mari était Soulanges, tout comme Juliette, mais Sandrine a sans doute gardé le sien, comme la plupart des femmes d’aujourd’hui. J’ai aucune ostie d’idée de son nom à elle. Elle me l’a déjà dit, je pense, mais je m’en souviens plus du tout.

— Moi non plus, se désola Émilie. Mais il doit bien y avoir un moyen de le trouver, non ?

L’enquêteur retourna à son cellulaire.

— Les parents de la petite me confirment qu’elle était mariée à un certain Christian Soulanges, dit-il. Cet homme-là est décédé l’an passé.

Thomas agita les mains devant Dubois, voulant attirer son attention.

— Oui ? fit ce dernier.

— Elle était courtière en immobilier dans la région, lui apprit le charpentier, qui immédiatement se trouva stupide de ne pas l’avoir mentionné plus tôt.

Sans doute l’énervement.

— C’est vrai ! renchérit Émilie.

Dubois griffonna l’information sur un bout de papier tout en la transmettant à son coéquipier.

— Savez-vous pour quelle agence ? demanda-t-il au couple.

Tous deux firent non de la tête. Thomas lança Internet sur son portable en tapant les mots « agente » et « Sandrine », mais cela ne donna aucun résultat. C’était quoi, donc, son maudit nom de famille ? Il en était maintenant convaincu : elle le lui avait donné lors de leur premier échange téléphonique. Le jour où Sandrine l’avait contacté afin que leurs filles puissent passer un moment ensemble.

— Vous m’avez dit qu’elle a déménagé ? rajouta le policier, le cellulaire à présent coincé entre son épaule et sa joue gauche. Savez-vous où elle est rendue ?

— Non, jeta Thomas en regardant sa blonde, qui répondit la même chose.

— La dernière fois que je lui ai parlé, elle m’a dit qu’elle voulait s’éloigner d’ici, rajouta Émilie. Mais je suis pas certaine que ce soit une bonne idée qu’on se concentre uniquement sur Sandrine. On est loin d’être sûrs qu’elle est mêlée à ça. Il faudrait explorer toutes les pistes…

— C’est justement ce qu’on fait, madame, se permit l’enquêteur. On fait tout en notre pouvoir pour retrouver Aby. Il faut nous faire confiance.

Désespérée, Émilie prit la main de Thomas. Ils se sentaient si impuissants. Tous deux fixaient maintenant ce policier. Celui-ci finit par mettre un terme à sa conversation téléphonique. Il se tourna ensuite vers le couple.

— On va attendre que mon collègue me rappelle. Là, le soleil est sur le point de se coucher pour de bon, indiqua-t-il en pointant au-dessus de l’évier la fenêtre par laquelle on pouvait voir le ciel s’obscurcir tout doucement. On va profiter de la clarté pour rejoindre la nouvelle battue, si vous le voulez bien.

— Pourquoi vous déclenchez pas tout de suite une alerte Amber ? se plaignit Émilie. Je comprends pas !

Calmement, le policier lui expliqua une fois de plus qu’il leur manquait encore quelques éléments.

— Il ne peut pas y avoir d’alerte Amber tant qu’il n’y a pas de suspect confirmé, enchaîna-t-il. Les prochaines heures vont être cruciales. Dans la plupart des cas, c’est là que tout se joue. Écoutez, on va la retrouver, Aby. OK ? En attendant, voilà ce qu’on va faire.

L’homme exposa jusque dans les moindres détails la suite des choses, comme s’il récitait un texte appris par cœur et qu’il avait vécu ce genre de scène des centaines de fois.

Thomas ne put entendre la suite. C’était trop pour lui. Il eut à peine le temps de se rendre à la toilette pour régurgiter le contenu de son estomac. Pour la première fois depuis le début de cette histoire, il hurla comme un damné.

◆

 

Ils étaient près d’une vingtaine d’individus regroupés aux abords du boisé, non loin de la maison de la petite Aby. Dans ce genre de situation, les gens pouvaient se montrer d’une solidarité remarquable. La plupart provenaient du voisinage. Il était dix-sept heures quarante-cinq, et les autorités avaient planifié une battue avant qu’il ne fasse nuit noire. Au mois de mars, le soleil se couchait encore très tôt. Tandis que Dubois indiquait à la troupe comment ils allaient devoir s’organiser, son portable sonna.

— Pardonnez-moi, fit l’enquêteur avant de sortir l’appareil de sa poche.

Il demanda alors à un collègue de poursuivre les directives à sa place. Dubois se mit en retrait. De loin, Thomas l’entendit dire : « OK. J’envoie quelqu’un là-bas. » Une dizaine de secondes plus tard, après avoir raccroché, le policier revint sur ses pas et s’approcha des parents d’Aby.

— Le nom de la femme est Sandrine Champagne, leur apprit l’homme de loi. Elle habite bien loin d’ici maintenant. À Saint-Michel-des-Saints, plus précisément.

Dubois avait noté l’adresse sur un bout de papier qu’il agitait devant lui pendant qu’il parlait.

— C’est la SQ qui est le corps policier là-bas, ajouta-t-il. Étant donné que c’est la seule piste qu’on a, je vais les contacter pour qu’ils envoient quelqu’un lui rendre visite.

Thomas opina du bonnet, s’accrochant comme jamais à l’espoir que cette histoire prenne fin le plus vite possible afin qu’il puisse à nouveau serrer Aby contre lui. Émilie prit la main de son chum. Dans un murmure, elle se mit à psalmodier une prière, elle qui pourtant n’était aucunement pratiquante.

— Il faut garder espoir, conclut l’enquêteur. OK ?

À nouveau, il s’éloigna d’eux pour passer son appel au moment où les bénévoles s’enfonçaient dans le boisé, judicieusement éparpillés afin qu’aucun indice ne leur échappe.

— Il faut dépêcher un patrouilleur au 1195, chemin Romuald, à Saint-Michel-des-Saints, déclara Dubois après avoir fait le résumé de la situation à son interlocuteur. Oui, exact. S’il vous plaît, revenez-moi dès que possible. Merci.

Thomas, qui avait abandonné Émilie pour se rapprocher subtilement de l’enquêteur, n’avait rien manqué de la conversation. À la hâte, en tournant le dos au policier, il nota l’adresse de Sandrine dans son cellulaire.

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