Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 11 sur 28

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Toute la rancune du monde

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11

 

Aujourd’hui était une journée pédagogique pour Juliette, la dernière de l’année. La fin des classes approchait pour vrai. Christian était à la maison avec elle. En matinée, ils étaient allés jouer au mini-golf derrière la chocolaterie La Cabosse d’Or. La petite avait gagné la partie haut la main. Elle ignorait bien sûr que son père avait tout fait pour rater ses coups.

— On va bientôt dîner, ma belle.

— Ké.

Dans une position improbable, affalée sur le canapé qui séparait la salle à manger du salon, l’enfant jouait à un jeu sur la tablette électronique de Christian.

Celui-ci terminait de préparer les bagels au saumon fumé. Avec une cuillère, il en était à parsemer de câpres les tranches de poisson. Le podiatre ne cessait de penser à Roxanne. Elle occupait chaque parcelle de son cerveau. Il s’ennuyait d’elle éperdument. À un point tel qu’il en souffrait physiquement, tel un junkie en manque de sa dose. Il avait beau lutter, se persuader encore et encore que fréquenter cette femme était une grave erreur : il savait qu’il lui serait désormais impossible qu’elle ne fasse pas partie de sa vie. Quitte à jouer cette double existence pour le restant de ses jours. Incapable de laisser Sandrine. Incapable de laisser Roxanne. Voilà où il en était à présent. Christian n’avait pas vu son amante depuis près de deux semaines. Ils s’étaient toutefois écrit chaque jour. Pour son travail, Roxanne avait dû se rendre à Rimouski. Elle était censée revenir hier et lui faire signe dès qu’elle serait de retour. Le podiatre n’arrêtait pas de consulter son cellulaire, dans l’expectative d’un message de sa part. Sandrine n’étant pas à la maison, il n’avait pas besoin d’être discret.

Christian mit la touche finale à la préparation du repas.

— C’est prêt, ma chouette, fit-il en déposant les assiettes sur la table à manger.

Depuis qu’ils avaient fait abattre les arbres derrière la maison, le soleil éblouissait de ses rayons leur vaste cuisine. Juliette vint à la course, sa blondeur rayonnant de mille feux dans la lumière naturelle.

— Merci, papa ! Ç’a l’air bon.

L’homme sourit à sa fille en prenant une bouchée de son bagel. Il n’avait vraiment pas d’appétit ce midi. Songeur, il écoutait vaguement Juliette lui parler de tout et de rien alors que ses propres pensées pointaient toutes vers Roxanne. Soudain, Juliette nomma Mégane. Christian réalisa que son amie n’était pas venue à la maison depuis un bon bout de temps. Il en fit la remarque à Juliette.

— Est-ce que tu aimerais la voir cet après-midi ? lui proposa-t-il. On pourrait l’inviter.

Sandrine ne serait pas à la maison avant dix-huit heures. C’était ce qu’elle avait mentionné à Christian ce matin. Si Mégane venait, elle serait partie bien avant le retour de l’agente immobilière.

— Oh oui ! En plus, je sais qu’elle n’est pas au service de garde. Elle me l’a dit hier. Elle est à la maison avec sa maman.

Son père lui dit qu’il contacterait la mère de Mégane après le dîner. Lorsqu’ils eurent terminé de manger, Juliette retourna à son jeu pendant que Christian s’occupait de la vaisselle. Il jeta à la poubelle la moitié de son bagel. Idem pour celui de sa fille. Ouin, il serait peut-être temps qu’on arrête de gaspiller inutilement comme ça, songea-t-il. Lors des premières visites de Mégane à la maison, celle-ci avait été fortement étonnée qu’il n’y ait pas de récipient pour le compost dans cette maison.

— Vous jetez vraiment vos cœurs de pomme dans les vidanges ordinaires ? avait-elle dit à la fin de la collation.

— Ben oui, avait réagi Sandrine, maussade. Moi, savoir que des vers blancs grouillent dans le fond de mon armoire, non merci.

Depuis, chaque fois que Christian mettait de la nourriture dans les déchets, il pensait à ça.

Tandis qu’il plaçait les assiettes bien rincées au lave-vaisselle, son cellulaire bipa sur le comptoir en quartz. Christian s’empressa d’aller consulter son téléphone. C’était bien Roxanne. Son cœur se mit à battre à un rythme fou dans sa poitrine.

Salut ! Je suis de retour. Trop hâte de te voir.

Leurs messages, habituellement neutres, étaient de moins en moins subtils depuis quelque temps. La semaine dernière, quand Roxanne était dans un hôtel de Rimouski, ils étaient même allés jusqu’à s’échanger des photos olé olé. Il s’empressa de lui répondre.

Je peux t’appeler ?

Oui.

Il s’éloigna et monta au second étage, où se trouvait la chambre des maîtres. Il s’assura au passage que Juliette était bien concentrée sur sa tablette. Il composa sans tarder le numéro de son amante et ferma la porte derrière lui. Ses battements cardiaques n’avaient pas ralenti. Il avait envie de Roxanne. Christian pouvait même sentir son odeur. Elle décrocha dès la première sonnerie.

— Salut, fit-elle.

— Salut, tu m’as tellement manqué. T’es revenue quand, finalement ?

Roxanne lui annonça qu’elle était rentrée au bercail la veille vers minuit. Elle avait dormi comme un loir. La route l’avait épuisée. La jeune femme était debout depuis une heure seulement. Christian fut vexé qu’elle ait autant tardé avant de lui écrire, mais ne lui fit aucunement part de cette réflexion. Il entrouvrit la porte de la pièce. Du coin de l’œil, il vit que Juliette était toujours en bas au salon.

— J’ai envie de te voir, Christian. J’ai envie de toi.

Il expliqua alors à Roxanne qu’il était à la maison avec sa fille. Elle lui demanda quand revenait sa femme.

— Pas avant six heures.

— T’as pas une petite gardienne sous la main ? hasarda la brunette. Juste pour une heure ou deux. Je t’en ferais voir de toutes les couleurs, je te jure. J’ai le goût de lécher chaque centimètre de ton corps.

Christian sentit poindre une érection dans son pantalon. Il comprit l’emprise qu’avait cette femme sur lui. Aussi folles et tordues les unes que les autres, une centaine d’idées parcouraient son esprit. Pendant une fraction de seconde, il songea même qu’il pourrait laisser Juliette dans la voiture, portières barrées, avec sa tablette électronique. Évidemment, le podiatre serait incapable d’une telle ignominie. Roxanne, qui semblait lire à distance dans les pensées de son amant, lui envoya une photo d’elle, nue sous une robe de chambre entrouverte. L’échancrure du vêtement laissait paraître le contour de ses seins. Elle aussi connaissait le pouvoir qu’elle exerçait sur Christian ; il en eut le vertige.

— Ah, Seigneur.

Roxanne tourna le fer dans la plaie.

T’es vraiment sûr de ne pas avoir de gardienne disponible ?

Comme s’il était perdu en pleine mer, une bouée de sauvetage fut projetée devant lui. Il avait promis à Juliette qu’il téléphonerait à la mère de son amie pour l’inviter ici. Et si c’était le contraire ? S’il demandait plutôt à ce que ce soit Juliette qui leur rende visite ? Sandrine serait en colère en apprenant cela, mais il s’agissait là de la meilleure des solutions. Il trouverait une excuse à lui donner. Je pourrais lui faire croire que j’ai eu une urgence à la clinique. Ses neurones fonctionnant à plein régime, Christian pensa tout de suite à une histoire de dégât d’eau. Ce serait logique avec les récentes rénovations effectuées sur son lieu de travail. Un tuyau a lâché et ç’a endommagé une partie de notre matériel. Sandrine n’irait jamais vérifier ses dires.

J’ai peut-être un plan. Je t’appelle dans un instant.

◆

 

Émilie et Mégane avaient enfilé leur tablier. Sur celui de la petite, « Cuistot à l’œuvre » était inscrit en grosses lettres rouges. Sur le plan de travail, Émilie roulait la pâte alors que sa fille, grimpée sur un tabouret, saupoudrait de farine les futures galettes à l’avoine.

— Encore un peu, maman ?

— Oui, s’il te plaît. T’es bonne, ma chérie. Merci de m’aider. Cette recette ne nécessitait presque pas de sucre, et c’était une des favorites de l’enfant. De plus, puisque les galettes ne comportaient pas de noix, Mégane pouvait les apporter à l’école pour ses collations. Alors qu’elles avaient toutes deux les mains blanches, le téléphone fixe sonna. Émilie déposa son rouleau, s’essuya les doigts partiellement sur son tablier et alla décrocher à la quatrième sonnerie.

— Allô ?

— Bonjour, Émilie, ça va bien ?

Sur le coup, elle ne reconnut pas la voix. C’est seulement lorsque l’homme voulut savoir si Mégane désirait jouer avec Juliette qu’elle comprit qu’elle avait affaire à Christian. Au moins, ce n’était pas Sandrine. Dans son couple, il était le moins insupportable des deux.

— En fait, je viens d’avoir une urgence à la clinique, déclara le podiatre sans même attendre la réponse d’Émilie. J’en aurais pour une heure, une heure et demie, quelque chose dans le genre. Ce matin, Juliette voulait justement voir Mégane. J’avais prévu te lâcher un petit coup de fil pour inviter ta fille chez moi cet après-midi. Je ne sais pas si on pourrait s’organiser un petit quelque chose ?

— Dans le fond, tu suggères que Juliette vienne chez nous, c’est ça ? répondit un peu froidement Émilie.

Elle avait encore sur le cœur le comportement de Sandrine lors de la dernière visite de sa fille à leur domicile. Elle supposa alors que Mégane serait bien heureuse de recevoir son amie cet après-midi. Ici, au moins, cette chipie de Sandrine ne l’intimiderait pas. Mégane n’avait aucunement parlé de l’incident des bonbons au parc des Mésanges, craignant de se faire gronder pour le vol des friandises. Émilie ignorait donc que Sandrine avait piqué une nouvelle crise à sa fille.

— Oui, c’est ça, fit Christian dont la voix laissait transparaître une certaine nervosité. Mais elles pourraient venir chez moi après si ça leur tente. J’en aurai pas pour longtemps à la clinique.

— Euh… Attends un petit peu, je vais demander à Mégane.

Émilie était surprise par la proposition de Christian. Il devait vraiment être mal pris pour suggérer que sa fille vienne passer du temps chez eux. Quand elle fit part de l’invitation à Mégane, celle-ci sauta de joie.

— Dis-y qu’on va se baigner, lança la petite.

— OK.

Quand Émilie reprit le combiné, elle confirma à Christian que sa fille pouvait venir à la maison.

— Peut-être penser à lui apporter un maillot de bain.

— Vous avez maintenant une piscine ? s’étonna le podiatre qui n’avait rien vu de tel lors de sa première et unique visite presque un mois plus tôt.

Émilie perçut cette fois dans la voix de l’autre une grande anxiété.

— Oh, c’est une petite piscine démontable, spécifia-t-elle. En attendant d’en avoir une vraie. Thomas a patenté quelque chose avec des tuyaux noirs. Ça passe dans le filtreur pis ça chauffe l’eau. Les petites vont aimer ça. Si elles se baignent, inquiète-toi pas, je vais les surveiller.

— C’est gentil, rebondit Christian. Il y a pas un accès facile pour aller dans la piscine, j’imagine ?

— Il y a une échelle, c’est barré. Vraiment, y a pas de soucis, Christian. Je vais les avoir à l’œil.

Dans sa tête, Émilie l’injuriait. Ce couple ne faisait vraiment confiance à personne !

— OK, merci, conclut le podiatre. Je vais essayer d’y penser pour le maillot. T’es bien fine de me dépanner. Dans combien de temps on peut passer ?

— Quand vous voulez. On va avoir fini notre recette de galettes avant que vous arriviez.

Ils se dirent au revoir. En raccrochant, Émilie continuait à trouver la situation bien étrange. Elle était convaincue d’une chose : Sandrine n’était nullement au courant de cette visite. Elle en mettrait sa main au feu.

◆

Une vingtaine de minutes après l’échange téléphonique, Christian sonna à la porte du 22, rue des Mélèzes. Ce fut Mégane qui vint répondre. Depuis dix minutes, elle surveillait leur arrivée à la grande fenêtre du devant de la maison.

— Salut, toi, fit le podiatre en chatouillant le dessus de la tête de la petite qui venait d’ouvrir la porte.

Toujours vêtue de son tablier, Émilie les accueillit à son tour. Elle s’asséchait les mains avec un linge de table.

— Bonjour, Juliette, allô, Christian, dit-elle avec sourire. Ouin, d’la grande visite aujourd’hui.

Elle n’arrivait toujours pas à croire que l’homme qui se trouvait en face d’elle trompait sa femme. Émilie ne saurait comment l’expliquer mieux, mais pour elle, il n’avait pas la tête de l’emploi. Comme quoi l’habit ne fait pas le moine, songea-t-elle. Le podiatre lui tendit un petit sac.

— Il y a une couple de trucs là-dedans, annonça-t-il. Chapeau si elle joue dehors, crème solaire au cas où. Je l’ai déjà crémée, en passant.

— Est-ce qu’elle a un maillot ? se renseigna la femme. Il va faire très chaud cet après-midi.

Christian répondit que non. Il avait complètement oublié.

— Désolé, j’ai fait son sac rapidement. Elles vont trouver plein d’autres choses à faire, je suis sûr.

Elvis fit son apparition dans le cadre de porte. Le border collie s’arrêta entre Mégane et Juliette. Il leur arrivait à la taille. Christian baissa les yeux vers la bête. Il l’avait complètement oublié, celui-là. Il repensa à ce que lui avait dit Sandrine à propos des morsures de chien l’autre jour. Cela avait d’ailleurs été l’argument choc de son épouse pour empêcher leur fille de venir ici.

— T’imagines s’il mordait Juliette ? Comment tu te sentirais après ? l’avait-elle sermonné.

Christian soupira. Mal à l’aise, il porta ses mains devant sa bouche, comme quelqu’un s’apprêtant à avouer un crime grave.

— Je m’excuse, commença-t-il, mais est-ce qu’il serait possible de l’attacher s’il vous plaît ? Ma femme a une peur bleue des chiens. Je sais qu’il n’est pas malin, mais s’il devait arriver la moindre petite chose, ce serait vraiment la catastrophe.

Tandis qu’il déblatérait tout ça, Christian se rendit compte à quel point il prenait des risques en amenant sa fille ici. Il songea à Sandrine. Elle allait être dans une colère noire en apprenant cela. Et tout ça pourquoi ? Pour aller faire l’amour avec une femme qui n’était pas la sienne.

— Il n’y a pas de problème, Christian, le rassura Émilie même si elle trouvait la demande absurde.

Elvis était aussi dangereux qu’un chaton de deux jours.

— Je vais l’attacher dehors, continua-t-elle. Dans ce temps-là, il reste dans sa niche. C’est ce que je fais quand je pars au travail.

Elle ne pouvait s’enlever de la tête l’article qu’elle avait lu quelques semaines plus tôt à propos des parents hélicoptères. Cet homme en était une extraordinaire démonstration.

— Bon, eh bien, merci beaucoup, dit le podiatre. Je devrais être revenu d’ici quinze heures, je dirais. Juju, écoute bien les consignes, d’accord ? Émilie, tu as toujours mon cellulaire, au cas ?

Dans sa tête, Christian se trouvait à des années-lumière du 22, rue des Mélèzes. Il était déjà sous la couette avec Roxanne. Il savait d’avance ce qu’il allait faire de ce corps.

— Oui. J’ai ça de noté quelque part, lui confirma Émilie. Prends ton temps. Y a pas de stress. On sort pas d’ici, de toute façon.

— Merci encore. Et elles viendront terminer l’après-midi chez moi si ça leur tente.

Émilie leva le pouce en l’air.

Christian se rendit rapidement à sa voiture. Excité comme jamais, il tourna la clé dans le contact. Il devait faire attention en conduisant, sans quoi il pourrait facilement recevoir une contravention pour excès de vitesse. Si Sandrine l’apprenait, le podiatre se voyait mal lui expliquer ce qu’il faisait sur l’autoroute 20, alors que la clinique ne se trouvait aucunement dans cette direction. Dans son téléphone, il avait effacé la photo de Roxanne complètement nue sous sa robe de chambre, mais l’image était bien incrustée dans sa mémoire et, telle la carotte devant les yeux de l’âne, elle était ce qu’il l’avait motivé à faire tout ça cet après-midi. Avant d’enclencher la transmission, il envoya un dernier message à Roxanne.

Je suis là dans 20 minutes.

Il fit le trajet en quinze.

◆

 

La chaleur était accablante. Le ciel était sans nuages. Sur le chantier, rien ne protégeait les ouvriers du soleil, car il n’y avait aucun arbre pour leur offrir de l’ombre. Cela faisait déjà un peu plus de trois semaines que Thomas avait débuté avec sa nouvelle équipe. Il s’y était plutôt bien intégré. La fête nationale de la Saint-Jean-Baptiste était dans une semaine, et ce long congé allait faire du bien à tout le monde. Afin de respecter la date de livraison des condominiums, Thomas et ses coéquipiers avaient dû mettre les bouchées doubles et faire beaucoup de temps supplémentaire. Ils en étaient à la phase trois du projet, soit un nouveau complexe collé directement sur le précédent.

— Les clous sont-tu restés en bas ? demanda Mathieu, cigarette vissée derrière l’oreille droite.

— Je pense que oui, répondit Thomas. Bouge pas, j’y vais. Peux-tu continuer à visser le plywood tout seul ? Tant qu’à être en bas, je vais aller couper les studs qui manquent. Ça va nous donner de l’avance pour tantôt.

— Cool, jeta Mathieu. Bonne idée, man. Tu me pitcherais-tu une nouvelle batterie de drill s’il te plaît ? La mienne est morte. Elle est juste en arrière de toi sur le chargeur.

Thomas prit la pile et la lança en direction du Beauceron qui, du haut de l’échafaud, l’attrapa facilement.

— Thanks. Peux-tu remettre elle sur la charge ?

— Oui.

Le charpentier détacha ensuite l’anneau de son harnais et descendit doucement de la poutre sur laquelle il se trouvait. Il sortit de l’habitation et se dirigea nonchalamment vers le banc de scie. Il en désactiva le bouton de sécurité et leva la tête vers le ciel. La journée était magnifique. Être dehors, voilà ce qu’aimait Thomas de son travail. Il ne se serait jamais vu cloîtré dans un bureau. Il pensa alors à Émilie et Mégane. Il les imaginait dans la piscine. Il était bien fier de son invention. Thomas avait relié deux tuyaux d’arrosage noirs au filtreur. Les rayons du soleil chauffaient les boyaux et l’eau qui circulait à l’intérieur. Il avait lu sur Internet que l’on pouvait ainsi gagner un degré à l’heure, et ce n’était pas loin de la vérité d’après ce qu’il avait lui-même constaté.

— Bon, je dois couper ça à trente-six pouces trois quarts.

Il était en train de prendre le ruban à mesurer accroché à sa ceinture lorsqu’il vit la voiture du podiatre passer lentement dans la rue. Ah ben, ah ben. C’est l’heure du changement d’huile, mon Christian. Comme la dernière fois, le père de Juliette gara sa voiture légèrement en retrait. À deux adresses du 6B. Afin que Christian ne le voie pas, Thomas recula et se rendit sur le côté de l’excavatrice. De là, Christian ne pouvait le remarquer. Ce dernier montait déjà les marches menant à l’appartement de son amante. Il avait encore le doigt sur la sonnette quand la jeune femme lui ouvrit la porte. En moins de temps qu’il n’en fallait pour cligner des yeux, le podiatre était à l’intérieur, comme s’il avait été aspiré par la propriétaire du 6B. La femme s’était jetée sur lui avec fougue.

— Ça va, Tom ? lui demanda une voix derrière lui.

Le charpentier sursauta. Il s’agissait de Robert, un collègue électricien à trois mois de sa retraite.

— Oui, oui, ça va, rigola Thomas. J’étais dans la lune.

Il devait en effet paraître bien étrange, planté là comme ça, à côté de la pelle mécanique. Il marcha à nouveau vers le banc de scie en se promettant de téléphoner à Émilie à sa pause. Elle va être crampée quand je vais lui conter ça.

◆

 

Émilie rangeait des livres dans des boîtes de carton qu’elle prévoyait donner à un organisme qui venait en aide aux familles dans le besoin. Avant le déménagement, elle n’avait pas eu le temps de faire le tri dans tout ça. Même si elle ne les avait jamais relus, plusieurs romans suivaient Émilie depuis son adolescence. Il est temps que je me débarrasse de ça. Stephen King, Isaac Asimov, Richard Matheson, etc. Avec nostalgie, Émilie contemplait une dernière fois les couvertures de ces ouvrages qui l’avaient tant fait voyager plusieurs années auparavant. Elle se revoyait, à treize ou quatorze ans, délicieusement enfermée dans sa chambre à coucher en train de dévorer ces histoires pendant que tout le monde dormait dans la maison. Deux petites voix la sortirent de ses rêveries.

— Maman, on veut se baigner, annonça Mégane.

— Je sais, ma chouette, mais le papa de Juliette a oublié d’apporter son costume de bain.

— Je peux lui en prêter un. J’en ai plein.

Mégane disait ça comme s’il s’agissait de l’évidence même. Elle était un peu plus costaude que Juliette, mais certains maillots pourraient effectivement faire l’affaire.

— Allons voir ça, suggéra Émilie. Tu sais nager, Juliette ?

L’enfant répondit fièrement que oui. Eux aussi avaient une piscine. Émilie lui expliqua qu’elles allaient néanmoins devoir toutes deux porter un flotteur.

— Même si vous êtes bonnes et que je vais vous surveiller.

Moins d’une minute plus tard, Émilie dénicha un maillot qui conviendrait parfaitement à Juliette.

— Tiens, tu peux aller essayer ça dans la salle de bain, ma belle. Ça devrait te faire. Mégane ne le porte plus depuis longtemps. C’était le costume qu’elle mettait quand elle suivait ses cours de natation dans Rosemont.

Toute chétive, Juliette leva sa tête blonde vers Émilie. Elle voulut savoir ce qu’était Rosemont.

— C’est un quartier de Montréal, lui apprit-elle. Mégane est née là-bas. Un jour, on ira te montrer où on vivait si ça te tente.

Comme demandé, Juliette se rendit ensuite à la salle de bain.

— Tadam ! fit-elle en ressortant quelques minutes plus tard, tournant sur elle-même.

L’enfant était beaucoup moins timide qu’à son arrivée.

— Wow, il te va comme un gant, constata Émilie sans se rendre compte que ni Juliette ni Mégane ne saisissait le sens de cette expression. Les couleurs te vont super bien. Tu pourras le garder si tu veux.

Les fillettes voulurent savoir si Émilie allait venir se baigner avec elles.

— Pas tout de suite, non. Je vais travailler sur le terrain pendant que vous allez être dans la piscine. J’ai des semences de gazon à semer. Je vais peut-être vous rejoindre après. Allez m’attendre dehors. Je vais vous apporter les flotteurs et des serviettes.

Mégane et Juliette se prirent par la main et coururent vers l’extérieur.

◆

 

Sandrine était en compagnie d’un homme et d’une femme âgés d’une toute petite cinquantaine d’années. Pendant que son mari était dans le lit d’une autre femme, l’agente immobilière faisait visiter une maison unifamiliale à ce couple marié dont le fils unique étudiait à l’université de London, en Ontario. Ils en étaient probablement fiers, car ils n’étaient ici que depuis quinze minutes et à trois reprises déjà, le père avait parlé des études de son garçon. Sandrine n’appréciait pas la façon dont se comportait cet homme. Elle le trouvait légèrement condescendant. L’agente avait cru comprendre que la résidence où ils vivaient présentement était devenue trop grande pour eux. La demeure dans laquelle ils déambulaient en ce moment serait donc parfaite pour eux, selon Sandrine.

— Il y a même une chambre d’ami à l’étage qui pourrait servir à votre fils quand il viendra vous voir.

Le père de famille leva le menton.

— Après son université, il peut être appelé à travailler n’importe où sur le globe, répliqua-t-il. C’est donc pas un critère.

Sandrine détourna le regard pour qu’on ne voie pas qu’elle retenait un fou rire. Il vient d’en parler une quatrième fois.

Comme à son habitude quand elle avait fait le tour de la propriété avec les clients, Sandrine leur laissa un moment à eux.

— S’il y a quoi que ce soit, je serai dans la cuisine, leur dit-elle. Prenez votre temps.

— D’accord, merci, madame, répondit l’épouse.

Elle profiterait de ce moment pour consulter ses courriels. Sandrine songea à Christian et à Juliette. Ce matin, ils étaient censés aller jouer au mini-golf. Elle se demandait bien ce qu’ils faisaient présentement.

◆

 

Émilie était à genoux, les deux mains dans la terre. Elle travaillerait encore une quinzaine de minutes dans cette position, puis elle arrêterait. Cela ne devait pas être très bon pour l’embryon, supposa-t-elle. Mégane et Juliette s’amusaient dans la piscine. Au thermomètre, l’eau était montée jusqu’à 78 degrés Fahrenheit. Même si elle s’assurait toujours d’entendre leurs deux voix, Émilie se levait de temps en temps afin de voir la tête des deux fillettes. Elle ignorait à quoi elles jouaient présentement, mais elles riaient aux éclats. À tour de rôle, elles comptaient jusqu’à quinze. Parfois jusqu’à vingt-cinq. Alors que la femme mettait la main dans le sac de semences à gazon, le téléphone sans fil retentit. Émilie l’avait déposé sur la table de la terrasse, avec les serviettes de plage. Elle prit une guenille et s’essuya rapidement les doigts. Chaque fois que le téléphone sonne aujourd’hui, j’ai les mains occupées, remarqua-t-elle. En prenant le combiné, Émilie fut éclaboussée d’eau par les enfants.

— Vingt-quatre secondes ! cria Mégane. Tu m’as quasiment battue ! Câline.

Les petites étaient déchaînées. Afin de mieux entendre, Émilie s’éloigna quelque peu.

— Allô ?

— Salut babe.

C’était Thomas. Il devait être en pause. Un petit coup d’œil rapide à Juliette et Mégane. Tout allait bien de ce côté.

— Comment ça va, toi ? demanda-t-elle à son chum en ouvrant la porte-patio qu’elle laissa entrouverte afin d’entendre les fillettes.

Émilie mourait de soif. Elle en profiterait pour sortir un pichet d’eau pour les enfants.

◆

 

Mégane plongea la tête sous l’eau. Les filles avaient légèrement dégonflé leurs flotteurs afin de se faciliter la tâche. Le but du jeu était de retenir son souffle le plus longtemps possible. Jusqu’à maintenant, c’était Mégane qui menait. Vingt-cinq secondes. Une main agrippée au rebord de la piscine, Juliette comptait, tout en reprenant son souffle. Le coup d’avant, elle avait été à une seconde de fracasser le record de son amie. Quand Mégane sortit la tête de l’eau, elle fut déçue d’entendre sa copine lui dire qu’elle n’avait obtenu qu’un maigre dix-sept secondes.

— Quoi ? s’étonna Mégane. Merde. OK, à toi maintenant !

— Là, je te jure que je vais te battre, la brava Juliette.

— Quand tu vas être arrivée à quinze, je vais te taper sur l’épaule pour que tu saches à combien t’es rendue.

Juliette leva le pouce en l’air et, malgré qu’elle soit encore un peu essoufflée, prit une grande respiration avant de disparaître à son tour.

— Un, deux, trois, commença Mégane.

Comme prévu, à quinze secondes, Mégane toucha son amie pour l’aviser du temps écoulé. Juliette commençait à s’agiter. On voyait bien qu’elle luttait pour poursuivre le défi, mais elle avait promis à Mégane qu’elle battrait son record. De grosses bulles d’air remontaient à la surface. L’enfant vidait ses dernières réserves d’oxygène.

— Vingt ! hurla Mégane, sûre que sa copine allait y arriver. Encore cinq secondes. Tu vas l’avoir !

Juliette semblait vouloir émerger quand Mégane, tout excitée, mit ses deux mains sur les épaules de la petite.

— Vingt et un, vingt-deux, tu y es presque !

Dans le fond de la cour, Elvis se leva prestement et se mit à tourner autour de lui-même. Il en était toujours ainsi quand il sentait poindre un orage au loin.

◆

 

La cuisine était sombre, surtout à cette heure du jour. Les fenêtres étaient drôlement disposées à cet endroit, si bien que le soleil peinait à y laisser sa trace. Dehors, Elvis se mit à japper. Sûrement un écureuil. Le chien n’arrivait pas à les sentir, et Dieu sait qu’il y en avait par ici. Tandis qu’Émilie versait de l’eau dans un pichet, Thomas ricanait au bout du fil.

— Devine qui c’est qui est en train de tromper sa femme en ce moment ? lui demanda-t-il.

Émilie prit quelques secondes avant de saisir.

— Non ! Christian ? fit-elle lorsqu’elle comprit enfin. Mais… Tu me niaises ? Sa fille est présentement ici.

Thomas fut surpris d’entendre ça.

— Christian m’a laissé sa fille, lui apprit Émilie. Méchant crosseur. Il m’a dit qu’y avait une urgence à sa clinique.

— Ouin, eh bien, ç’a avait l’air d’en être une, urgence, à la vitesse qu’elle y a sauté dessus ! ajouta Thomas qui trouvait la situation bien divertissante.

Ricanements.

— Et moi qui voulais bien faire en… commença Émilie.

Un cri de terreur la fit taire.

— Maman ! s’égosilla alors Mégane de l’extérieur. Maman ! Mamaaaaaaaan ! ! !

Le combiné toujours collé à son oreille, Émilie prit la direction de la porte-patio. À l’autre bout, Thomas s’inquiéta.

— Est-ce que c’est Mégane que j’entends ? demanda-t-il. Tout va bien, chérie ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Ah mon Dieu, non ! NON ! hurla Émilie en laissant tomber le téléphone.

Ce fut les dernières paroles qu’entendit Thomas.

◆

 

Paniqué, Thomas tenta d’appeler à la maison. Rien à faire, la ligne était occupée depuis une minute.

— Ça va, man ? l’interrogea Mathieu, qui fumait sa deuxième cigarette de la pause.

Le Beauceron était assis sur une caisse de lait tournée à l’envers, et ses deux pieds reposaient sur sa glacière Molson Dry.

— Je pense qu’y est arrivé de quoi chez nous, fit Thomas sans le regarder. J’essaie de rejoindre ma blonde.

Ses doigts tremblaient sur le clavier de son téléphone. Le cri qu’avait lâché Émilie avait glacé le sang du charpentier. Sa blonde n’était pas du genre à s’énerver pour un rien. Et le fait qu’elle ne l’avait toujours pas rappelé pour le rassurer ne présageait rien de bon. Thomas eut alors une idée. Il fouilla dans le répertoire de son cellulaire. Quelques jours après le déménagement, il y avait ajouté le numéro de Guy, leur voisin immédiat. Guy était retraité et passait le plus clair de son temps chez lui. Thomas le sélectionna et appuya sur la touche « Appeler ». Le voisin décrocha dès la première sonnerie. Thomas se présenta d’abord et s’excusa du dérangement. Puis il fit tout de suite part de son souci à Guy.

— Émilie a lâché le téléphone, pis j’entendais un enfant qui criait en arrière. Là, j’essaie d’appeler, pis ça sonne tout le temps engagé. Je veux juste être sûr que tout est correct.

Il demanda alors à Guy de bien vouloir aller jeter un œil chez lui, précisant qu’il se trouvait présentement à Sainte-Julie, à vingt minutes de la maison.

— OK, je vais aller voir.

Aux sons qu’il entendait, Thomas devina que l’homme était en train d’enfiler ses souliers.

— Peux-tu s’il te plaît amener le téléphone avec toi, Guy ? J’ai vraiment un mauvais feeling.

— Pas de trouble, mais ça se peut que ça griche. Je sais pas jusqu’où je peux me rendre avec mon appareil. Mais tu t’en fais sûrement pour rien, jeune homme.

— Je sais, mais…

Thomas entendit un bruit de porte qu’on ouvre.

Au bout du fil, Thomas percevait la respiration haletante de son voisin. Une grande haie séparait les deux maisons. Guy n’avait donc pas le choix de passer par en avant.

— T’es rendu où ? s’impatienta Thomas.

Le hurlement d’Émilie tournait en boucle dans sa tête. Faites qu’il soit rien arrivé ! Faites qu’il soit rien arrivé !

— Là, je suis rendu dans ton entrée.

La communication s’embrouillait un peu.

— J’entends la voix de ta femme, poursuivit Guy. J’arrive en arrière, là. Je… Ostie de tabarnac. Ah non, câlisse.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, Guy ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Thomas sentit ses jambes fléchir. Sur le chantier, solidaires, plusieurs collègues s’étaient massés autour de lui. Mathieu venait d’annoncer aux autres qu’il s’était possiblement passé quelque chose de grave chez Thomas. Tous l’interrogeaient du regard. La panique du charpentier était contagieuse. Pardessus la voix de Guy, Thomas entendit alors Émilie crier : « Appelez le 911 ! ! ! Vite ! 911 ! » Le voisin grommela quelque chose. La qualité du son était très mauvaise, et, pendant quelques secondes, tout devint vite cacophonie. Émilie ne cessait de s’époumoner.

— Thomas, viens-t’en, fit le voisin. Ça presse.

— Est-ce que ma fille est correcte ?

— Oui. C’est à l’autre p’tite fille qu’y est arrivé de quoi.

Dépêche-toi.

— Qu’est-ce qu’elle a ? Réponds-moi. Guy ?

L’homme avait déjà raccroché.

◆

Guy était en train de donner l’adresse de ses voisins au répartiteur du 911. Il se rapprocha de son propre domicile afin d’améliorer la communication. Il dut répéter l’information au moins trois fois tant il était secoué. Il bégayait. Ce petit corps inerte étendu sur la pelouse l’avait plongé dans l’horreur.

— Est-ce que quelqu’un tente présentement une réanimation ? voulut savoir l’homme au bout du fil.

Guy répondit que oui. Sa voisine faisait le bouche-à-bouche à l’enfant noyée en ce moment même.

— Elle a l’air de connaître ça, continua-t-il. Elle pompe sa poitrine aussi.

— C’est bien. Tant que les ambulanciers ne sont pas arrivés, elle doit absolument continuer de lui donner de l’oxygène. Vous avez bien compris ce que j’ai dit, monsieur ? C’est très important, ce que je suis en train de vous expliquer là.

— Oui.

Le répartiteur lui confirma qu’une ambulance était déjà en route. Il demanda ensuite à Guy de demeurer en ligne avec lui le temps que les secours arrivent.

◆

 

Acharnée, Émilie poursuivait la réanimation cardiorespiratoire. Elle allait ramener Juliette à la vie. Elle le savait. Elle le sentait au fond de ses tripes. La fillette n’était pas restée longtemps sous l’eau. Combien de fois Émilie avait-elle entendu ce genre d’histoire ? À la suite d’une noyade, un enfant demeurait souvent inconscient un bref instant avant de recracher le surplus d’eau. Il suffisait de ne pas la lâcher. Tout se jouait dans un délai d’environ deux minutes, avait-elle déjà entendu dire. La jeune femme mettait de plus en plus de pression sur la petite poitrine de Juliette. Un, deux, trois, quatre… Derrière elle, comme si elle se trouvait dans une autre dimension, elle entendait Mégane qui pleurait. Qui s’excusait. Qui regrettait.

— Reste avec nous, Juliette. Reste avec nous. Tu entends ma voix ? répétait inlassablement Émilie.

Elle recolla sa bouche à celle de la victime et lui fournit de l’oxygène. Elle perçut à peine la voix de son voisin qui disait que les ambulanciers venaient d’arriver sur les lieux. Ce ne fut que lorsqu’une main se posa sur son épaule qu’elle saisit que les premiers répondants allaient prendre le relais.

— On va s’en occuper, madame.

Émilie se laissa choir sur les fesses, exténuée. Elle ignorait totalement combien de temps elle avait tenté de réanimer Juliette. Deux minutes ? Quinze minutes ? Émilie vit alors deux ambulanciers – un homme et une femme – se pencher au-dessus de l’enfant dont les lèvres venaient de virer au bleu. La seconde suivante, ce fut au tour des policiers d’envahir la cour arrière. Ils s’adressaient à Guy, qui pointa Émilie du doigt. Celle-ci ne reconnut son voisin qu’à cet instant précis. Quand il avait surgi dans son champ de vision, elle l’avait sommé de contacter les urgences sans même savoir à qui elle s’adressait.

Les ambulanciers faisaient tout leur possible pour ramener la fillette à la vie.

Mégane vint enfin se blottir contre sa mère.

— Juliette va pas mourir, hein, maman ?

Le visage d’Émilie se crispa. Elle ne répondit rien. Elle n’en avait plus la force. Inconsolables, mère et fille pleuraient, cherchant de l’espoir et du réconfort dans les bras l’une de l’autre.

◆

 

Quand Thomas tourna le coin de la rue et qu’il vit ambulance et voitures de police, la panique qui l’assaillait grimpa d’un nouvel échelon. Si tant d’effectifs avaient été déployés, il ne s’agissait donc pas d’un petit accident, comme il l’avait souhaité tout le long du trajet. Dans sa poitrine, son cœur battait à un rythme alarmant. Il le sentait jusque dans ses tempes. Thomas gara son véhicule n’importe comment devant chez lui et courut vers l’arrière. Il aperçut d’abord Émilie et Mégane, assises sur la pelouse. Sa blonde semblait bercer leur fille comme si elle voulait l’endormir. Les traits d’Émilie étaient déformés par le chagrin. Ce fut alors qu’il vit Juliette, les cheveux détrempés, couchée sur le dos. Un homme et une femme s’occupaient d’elle. Un masque recouvrait la majeure partie du visage de l’enfant. Un policier s’approcha du charpentier, mais se ravisa au dernier moment. Sans doute pour laisser le temps à Thomas d’aller voir sa conjointe. Interdit, il était incapable de quitter Juliette des yeux. Morte. Il le savait. Thomas le voyait dans le regard des ambulanciers.

— Émilie, fit-il d’une voix si basse qu’il se demanda si la phrase avait réellement franchi ses lèvres. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Lui aussi pleurait. Thomas avait à présent de la difficulté à respirer. Mégane quitta les bras de sa mère et alla à la rencontre de son père.

— C’est de ma faute, déclara-t-elle. On jouait à un jeu… pis… pis je voulais qu’elle batte mon record. Je… Je… l’ai empêchée de remonter.

Sans même s’en apercevoir, Thomas serra sa fille si fort qu’en temps normal, il lui aurait fait mal. C’est pas en train de se passer. Je suis en plein cauchemar, tentait de le raisonner son esprit. Du coin de l’œil, il vit l’ambulancier faire signe à sa partenaire que c’était terminé. Qu’il n’y avait plus rien à faire pour Juliette. Ils cessèrent alors toutes manipulations. Sa collègue féminine semblait aussi bouleversée que s’il s’agissait de son propre enfant.

Thomas s’effondra pour de bon.

◆

 

Le couple descendit l’escalier. Sandrine abandonna son téléphone et le rangea dans son sac à main.

— Et puis ? La maison vous plaît ?

Complètement effacée derrière son mari, l’épouse laissa son homme répondre. Oui, la maison leur plaisait. Elle avait certes besoin de travaux ici et là, mais la demeure avait peut-être du potentiel. Sandrine avait envie de répliquer que s’ils désiraient une résidence qui ne nécessitait aucune rénovation, ils allaient devoir augmenter leur budget. Le cellulaire de l’agente sonna. Elle s’excusa auprès de ses clients et consulta l’écran. « Numéro confidentiel. » Elle ignora l’appel et remit l’appareil à sa place.

— Si jamais vous voulez comparer avec une autre maison dans le même genre, mais légèrement plus dispendieuse, j’aurais peut-être quelque chose qui pourrait vous intéresser, leur expliqua Sandrine. C’est à quelques rues d’ici. Les propriétaires actuels ont fait de gros travaux dernièrement. Pour vrai, le prix est très raisonnable et…

À nouveau, son téléphone tinta. Encore une fois ce numéro confidentiel.

— Excusez-moi, c’est peut-être une urgence. Je vais prendre l’appel. Ce sera pas long.

Sandrine décrocha et changea de pièce.

— Oui, bonjour, fit-elle en disparaissant dans le salon du rez-de-chaussée. Oui, c’est bien moi.

L’homme et la femme patientaient dans la cuisine. Le mari expliquait à son épouse que si jamais ils décidaient d’emménager ici, ils allaient devoir changer leurs mobiliers de salon et de cuisine.

— Ça rentrera jamais ici, confirma-t-il. C’est bien trop petit.

Ce fut alors que, de l’autre pièce, la voix de l’agente immobilière s’éleva d’un cran. Elle parut soudainement hystérique.

— Elle est où présentement ? Qu’est-ce qui se passe au juste ? Où est son père ? Je comprends rien de ce que vous me dites !

Le couple entendit alors Sandrine sangloter. La femme s’apprêtait à aller voir si tout allait bien quand son mari la stoppa en mettant une main sur son épaule.

— Ça nous regarde pas.

L’agente apparut dans la cuisine l’instant d’après. Elle avait l’air en état de choc.

— On va devoir remettre… notre rencontre… à plus tard, les informa-t-elle.

Visiblement, elle mettait beaucoup d’efforts pour garder son sang-froid. L’homme fit signe qu’il comprenait.

— Est-ce que tout va bien, madame ? s’informa l’épouse.

— Aucune idée, jeta Sandrine en s’asséchant les yeux. C’était la police. Ils ont rien voulu me dire. Excusez-moi, mais il va vraiment falloir partir. Oh, mon Dieu…

◆

 

Christian se laissa tomber sur le dos. Il reprenait tout doucement son souffle. À ses côtés, dans le lit, Roxanne le regardait, les yeux brillants de contemplation. Les cheveux de la jeune femme étaient en bataille.

— Deux fois en ligne comme ça, j’ai jamais vu ça, fit-elle. Une chance que je suis pas partie deux mois. Tu m’enfermerais bien dans une cage pour faire de moi ton esclave sexuelle !

— Ha, ha ! Je suis sûre que c’est ton rêve, ça, lui fit remarquer Christian en s’adossant au mur contre deux oreillers.

Sous le mince drap beige, son érection était toujours visible. Encore une fois, Roxanne avait refusé qu’il mette un condom, et à nouveau, le podiatre s’était – trop facilement – laissé convaincre. Christian croisa ses bras et son regard tomba sur sa montre.

— Hein ? Il est pas déjà trois heures ? s’alarma-t-il.

Roxanne sortit du lit et marcha vers la salle de bain, enjambant ses vêtements éparpillés à gauche et à droite.

— Le temps passe vite quand on s’amuse, se permit-elle en ricanant. Tu devrais le savoir.

Christian quitta la literie à son tour.

— J’avais dit à la mère de l’amie de ma fille que je serais revenu avant trois heures. J’ai vraiment pas vu le temps passer ! Je vais devoir partir.

— Avant que tu partes, je tiens à te donner quelque chose, dit Roxanne à voix haute. Je t’ai ramené un truc de Rimouski.

Elle avait visité une distillerie pendant son séjour, et le gin qu’elle y avait goûté était exceptionnel. Elle savait qu’il plairait à Christian. La jeune femme lui en avait acheté une bouteille afin de montrer qu’elle pensait à lui pendant qu’elle était là-bas. Si Sandrine lui posait des questions, il n’aurait qu’à dire qu’il avait acheté ça à la SAQ.

Dans la chambre à coucher, le podiatre venait d’enfiler son pantalon.

— T’as-tu vu mon cellulaire ? demanda-t-il à Roxanne.

— Je crois que tu l’as laissé sur la tablette près de l’entrée, l’avisa-t-elle de l’autre pièce. Là où je mets mes clés.

Christian prit cette direction tout en passant son bras gauche dans la manche de sa chemise. Effectivement, son téléphone se trouvait là. Il fut pris de vertige quand il s’aperçut qu’il avait quatre appels manquants, dont deux provenaient d’un numéro confidentiel. De la chambre, il n’avait pas entendu sonner son appareil. Qu’est-ce qui m’a pris ? J’aurais dû le garder près de moi. Il était si excité en arrivant ici qu’il avait négligé ce détail d’une importance capitale. Surtout qu’il avait dit à Émilie qu’il demeurait joignable en tout temps. Son cœur bondit quand il vit que Sandrine avait également tenté de le joindre. Sauf exception, elle ne l’appelait jamais pendant le jour. Il accéda sans plus tarder à sa messagerie.

Quand Roxanne vint le retrouver dans le corridor de l’entrée, ce fut un tout autre homme qui apparut à ses yeux. Le visage de Christian était à présent si blême qu’il donna l’impression à Roxanne qu’il allait s’évanouir. La bouche ouverte, il tenait toujours son cellulaire contre son oreille.

Elle comprit dès lors que quelque chose de grave venait de se produire.

◆

Avec grande délicatesse, le corps de Juliette fut recouvert d’un drap blanc. Tout venait d’être mis sur pause.

— S’il vous plaît, on ne touche plus à rien, somma une voix autoritaire. On va maintenant attendre le médecin légiste.

Quelques minutes plus tôt, un agent avait demandé à Thomas de faire entrer Elvis dans la propriété. Face à tous ces intrus sur son territoire, l’animal ne faisait qu’aboyer. Le charpentier l’avait donc enfermé dans la buanderie. Dans la cour arrière régnait à présent un silence troublant. À quelques mètres de la défunte, sous l’énorme érable, Thomas serrait Émilie contre lui. Sa blonde tremblait si fort qu’il avait de la difficulté à maintenir ses bras autour d’elle. On aurait dit qu’elle sortait d’une eau glaciale en plein mois de janvier. Elle balbutiait des choses incompréhensibles. La jeune femme était en plein choc traumatique, et un intervenant avait fortement suggéré à Thomas de l’emmener à l’hôpital dès qu’il en aurait l’occasion.

Mégane se trouvait en ce moment tout près de ses parents et, pour la deuxième ou troisième fois, elle racontait son histoire à une policière. Celle-ci devait absolument tout savoir sur ce qui avait entraîné la mort de Juliette Soulanges. Thomas entendit alors un cri strident provenant de la rue. Il bougea la tête dans cette direction. Sans la voir et sans même reconnaître la voix, il comprit immédiatement qu’il s’agissait de Sandrine. Son rythme cardiaque s’affola. Il savait que les autorités lui avaient parlé. Comment allait-il faire face à cette femme qui venait de perdre sa fille unique ? Il avait envie de fuir. De courir et de ne jamais se retourner.

— C’est elle ? demanda Émilie en levant les yeux vers Thomas. C’est Sandrine ?

— Je pense que oui.

— Je veux pas la voir. Je suis pas capable.

En pleine crise de panique et sans avertissement, elle prit la main de Mégane et, presque à la course, se dirigea vers la maison. Quelques secondes plus tard, elles disparaissaient derrière la porte-patio. La policière qui, encore deux secondes plus tôt, s’entretenait avec Mégane, voulut se montrer rassurante auprès de Thomas.

— Mes collègues vont s’en occuper, monsieur, déclara-t-elle. C’est leur travail. Ils vont parler à la mère.

— OK, merci, fit Thomas à voix basse, reconnaissant.

Il avait en ce moment envie de vomir. Il sentait une boule dans le creux de son estomac. Tout ceci était trop intense pour lui.

Nouveau hurlement de la part de Sandrine à l’avant.

— Laissez-moi voir ma fille ! vociféra-t-elle.

Cette phrase, brisée par l’émotion, resterait gravée à jamais dans l’esprit de Thomas. L’instant suivant, la mère de Juliette apparut enfin. Des feuilles de cèdre fouettaient encore son visage quand elle déboula dans la cour arrière.

— Ah, Seigneur ! laissa échapper Thomas dans un murmure, les jambes flageolantes.

La policière à ses côtés posa une main sur son épaule.

Sandrine s’approcha du drap blanc qui dissimulait son enfant. Sous l’œil de Thomas, toujours en retrait, elle retira la couverture.

— Mon bébé ! Non ! ! ! Mon bébé ! ! !

Couchée sur sa fille, elle la serrait dans ses bras. À nouveau, Thomas détourna le regard et ne put retenir ses larmes. Toujours cette impression d’être en plein cauchemar et qu’il allait se réveiller d’une minute à l’autre.

Un peu comme si elle avait senti sa présence, la mère de Juliette se retourna et aperçut Thomas sous l’érable, accompagné d’une inconnue en uniforme. Même s’ils se trouvaient à quelques mètres de distance l’un de l’autre, Thomas eut le réflexe de reculer. Aucun mot ne sortait de sa bouche ; ses yeux remplis de larmes parlaient pour lui.

— C’est un terrible… accident, Sandrine, hoqueta une voix tremblotante derrière le charpentier. Une… une catastrophe… épouvantable.

C’était Émilie. Jamais Thomas n’aurait cru qu’elle pût trouver le courage de parler à Sandrine. Mégane se tenait près d’Émilie. Elle cachait son visage en pleurs dans le pantalon de sa mère.

— Qu’est-ce que ma fille faisait ici ? souffla Sandrine. Où est Christian ?

— Je… il… commença Thomas avant de se taire.

Il n’était pas pour dire à cette femme que son mari se trouvait encore possiblement dans le lit d’une autre.

Affligée, Sandrine se redressa péniblement. Elle se mit à fixer le sol, comme si elle y cherchait une quelconque explication.

— Je m’excuse, renifla Mégane à son tour, le corps parcouru de convulsions.

Derrière elle, Émilie posa ses mains sur sa fille et lui massa rigoureusement les épaules. Thomas vint se joindre à elles. Sandrine fuyait toujours leurs regards. Elle fit alors quelques pas en direction de la petite famille. L’air était irrespirable. Même les intervenants, pourtant formés pour intervenir dans de telles situations, ne savaient où poser les yeux. Sandrine regardait toujours ses pieds s’enfonçant dans la pelouse. Son comportement était des plus étranges.

— J’ai pas fait exprès, poursuivit Mégane en essuyant ses yeux.

— On le sait, la rassura son père qui s’agenouilla face à elle. Et…

Avant même qu’il ne finisse sa phrase, il fut bousculé sur le côté. Il atterrit violemment au sol, sur un de ses coudes. À la vitesse de l’éclair, Sandrine se rua sur Mégane. Elle essaya de l’étrangler. Dans l’assaut, Émilie fut poussée contre un arbre où elle se cogna la tête. Tout se joua en l’espace d’une seconde.

— HÉ, wô ! Stop ! cria Thomas en se relevant. Stop !

Il s’élança vers Sandrine qui secouait Mégane comme un prunier.

— T’as retenu ma fille en dessous de l’eau ! grommela Sandrine dans un rictus d’épouvante. On me l’a dit.

La démence. Voilà ce qu’exprimait le regard de Sandrine Champagne. Les pieds de Mégane touchaient à peine le sol. L’enfant cherchait désespérément de l’aide, les yeux tournés vers le ciel. De ses petites mains, elle essayait de donner des tapes sur le visage de la mère de Juliette.

— Lâche-la ! Lâche-la ! répéta Thomas en s’agrippant à Sandrine par derrière.

Il fut vite assisté par les policiers, de même qu’un ambulancier.

— Madame ! ARRÊTEZ ! martela une voix dans le tumulte.

Sandrine était d’une force redoutable. À quatre hommes, ils purent enfin lui faire lâcher prise. Mégane retomba sur ses pattes et porta une main à sa gorge. Elle râlait et avait du mal à inspirer.

— Mégane, ma puce, viens ici, dit Émilie en écartant farouchement sa fille de ce chaos. On va aller dans la maison.

Puis elles reprirent la direction de la porte-patio. Émilie boitait légèrement.

— C’était un accident ! rappela Thomas à Sandrine. T’as pas à t’en prendre à elle comme ça, voyons ! T’aurais pu la tuer.

— Elle a tué ma fille, répliqua l’autre avant d’éclater en sanglots à nouveau. Elle… elle a tué… mon bébé.

La phrase glaça le sang de Thomas. Il se tut. Il comprenait qu’il ne servait à rien de raisonner cette femme pour l’instant.

— S’il vous plaît, madame, suivez-nous.

Docile, Sandrine obéit et longea la haie jusqu’à la rue où se trouvaient deux auto-patrouilles. Elle n’était même plus l’ombre d’elle-même. De loin, Thomas les suivit. De nombreux voisins épiaient la scène à partir de leur terrain. On expliqua alors à la mère éplorée qu’on allait la transporter à l’hôpital.

— On vient de parler à votre mari. Il va vous rejoindre là-bas, OK ? expliqua-t-on à Sandrine. Votre fille sera transférée auprès de vous dès que le médecin légiste sera passé ici. Et quelqu’un va s’occuper de ramener votre voiture à votre domicile. Ça vous va ?

Méconnaissable, Sandrine écoutait, l’air totalement absent. On aurait pu lui dire n’importe quoi. Plus rien n’avait d’importance maintenant.

Thomas observait la scène, déchiré entre l’envie de serrer cette femme dans ses bras et le désir de l’étrangler à son tour. Ce qu’elle venait de faire à Mégane relevait de la folie. Elle est en état de choc, elle aussi, se répétait-il. Ils l’étaient tous.

Deux minutes plus tard, la plupart des intervenants avaient déserté le 22, rue des Mélèzes. Thomas se retourna et, de ses yeux embués, dévisagea longuement sa maison. Leur havre de paix, comme la surnommait Émilie depuis leur déménagement, venait d’être souillé pour toujours.

Rien ne serait plus jamais comme avant.

Jamais.

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