Toute la rancune du monde
Deux mois plus tard
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Émilie vivait dans la terreur. Une terreur qui l’habitait chaque fois qu’elle mettait le pied dehors. Elle pouvait croiser Sandrine et Christian à tout moment, et cette simple hypothèse l’effrayait au plus haut point. Mont-Saint-Hilaire ne lui avait jamais semblé aussi petit. Et que dire de cette histoire de poursuite criminelle qui planait au-dessus de sa tête ? Dans la lettre, on parlait de deux millions de dollars. En ce qui avait trait à la responsabilité civile, leur contrat d’assurance était loin de couvrir une pareille somme. Émilie se voyait déjà vendre la maison et perdre tous leurs acquis. Thomas et elle avaient contacté un avocat, qui s’était tout de suite montré rassurant. Il avait été clair sur ce point : il était impossible de démontrer une faute intentionnelle de la part d’Émilie. Et encore moins de la part de Mégane. Selon lui, cette poursuite ne tenait pas la route. N’empêche qu’il s’agissait là d’un énorme tracas qui se rajoutait à tout le reste. Même si la tragédie s’était produite deux mois plus tôt, Émilie revivait constamment, avec une précision chirurgicale, la scène de la noyade. Incapable de penser à autre chose, elle se rappelait chaque détail de chaque seconde. Son sommeil en était énormément affecté. La jeune femme se réveillait chaque heure de la nuit, et cela commençait à inquiéter Thomas. Émilie ne pouvait s’enlever de la tête les images de Juliette étendue sur la pelouse, décédée par son manque de vigilance. Son chum n’arrêtait pas de lui répéter que c’était un accident, qu’Émilie n’était entrée dans la maison que quelques secondes. La noyade aurait aussi bien pu se produire alors qu’elle se trouvait à l’extérieur.
— Mets-toi à ma place, Thomas ! le défiait-elle chaque fois qu’il tentait de la persuader qu’elle n’y était pour rien, que ce n’était pas sa faute. Comment tu te sentirais ? Et notre fille qui a tout vu ça, en plus.
Mégane avait d’ailleurs consulté un psychologue pour enfants pendant un certain temps. Heureusement pour elle, la petite ne vivait pas avec le même sentiment de culpabilité que sa mère. Certes, Mégane était encore aujourd’hui profondément attristée par la disparition de son amie, mais elle en parlait moins. Ses parents pouvaient dire que pour elle, la vie avait repris un certain sens.
— C’est un peu triste à dire, mais vous allez voir que très rapidement ce tragique accident deviendra un lointain souvenir pour elle, avait expliqué le psychologue aux parents de Mégane. Elle en parlera de moins en moins. Chez les petits, le temps n’a pas la même dimension que pour nous, les adultes.
Quelque part, Émilie enviait sa fille pour cela.
— Ah Seigneur ! Si au moins je pouvais en faire autant.
Émilie soupira en se traînant les pieds jusqu’à la cuisine. Elle ouvrit l’armoire et en sortit la bouilloire qu’elle remplit d’eau avant de la mettre sur la cuisinière. Une tisane lui ferait peut-être du bien. La jeune femme consulta l’horloge. Thomas ne serait pas de retour du travail avant deux bonnes heures. Mégane, quant à elle, n’était toujours pas revenue de sa promenade avec Elvis. Émilie était donc seule dans la maison. Elle avait demandé à sa fille de ne pas trop s’éloigner de la maison. De seulement faire le tour du bloc.
Caressant son ventre légèrement rebondi, Émilie s’approcha de la grande fenêtre de devant et porta son regard au loin. Elle avait entendu dire que Christian était toujours avec Sandrine. Au verger, une collègue d’Émilie avait une cousine qui travaillait pour la même agence immobilière que Sandrine. Cette dernière n’avait pas encore repris le travail. Elle avait apparemment une mine épouvantable. De ce qu’Émilie comprenait, l’histoire de Christian, celle de la prétendue urgence à la clinique, avait tenu la route. Du moins, c’était la version qui était venue aux oreilles de ladite cousine. Sandrine ne savait donc toujours rien à propos de la relation adultère de son mari. Émilie et Thomas, qui étaient parmi les seuls à connaître la vérité sur l’absence momentanée de Christian ce jour-là, s’étaient promis d’emporter ce secret dans leur tombe. Depuis la noyade, toutefois, le charpentier n’avait jamais revu Christian chez son amante. Peut-être était-ce fini entre eux, supposait-il.
Émilie sursauta en entendant la porte d’entrée claquer.
— Je suis revenue, maman ! cria la petite en entrant dans la maison.
Émilie fut soulagée d’entendre la voix de sa fille. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais chaque fois que Mégane sortait de la demeure, elle devait se faire violence pour ne pas l’accompagner dans ses moindres déplacements. Pour la première fois depuis qu’elle était mère, Émilie craignait pour la sécurité de son enfant. Autrefois, elle jugeait ce genre de parent, mais les choses avaient bien changé. Qu’arriverait-il si la petite devait tomber nez à nez avec Sandrine ? Celle-ci tenterait-elle encore de lui faire du mal, comme la fois qu’elle l’avait étranglée ? Lorsque Émilie avait fait part de ses réflexions à Thomas, un soir, ce dernier avait voulu se montrer rassurant.
— Elle était en état de choc. Comme nous tous, d’ailleurs. Elle s’en prendrait jamais à notre fille maintenant. Si elle avait voulu lui faire du mal, elle se serait déjà essayée.
Cela n’avait aucunement apaisé Émilie.
Au contraire, pour une raison qu’elle ne pouvait s’expliquer, cela n’avait fait qu’accroître sa peur.
◆
Les fenêtres étaient ouvertes. Sandrine perçut d’abord le bruit d’un moteur qui fut aussitôt coupé. Suivirent des claquements de portes de voiture. Le son provenait de très près. Quelqu’un venait donc de se garer dans l’entrée. Sandrine déposa son verre de vin et quitta son fauteuil pour vérifier de qui il s’agissait.
— Non, non, non !
Elle s’écarta pour ne pas être vue de l’extérieur. Christian, qui venait de quitter son bureau à l’étage, arriva au pas de course. Sa femme le dévisagea.
— Qu’est-ce que tes parents viennent faire ici ? demanda-t-elle à son mari d’un air vénéneux. Ils ont pas d’affaire chez nous.
On sonnait déjà à la porte.
Avant d’aller répondre, à voix basse, Christian déclara à Sandrine qu’ils avaient besoin d’aide. Il fallait faire le ménage dans les jouets, dans la chambre de Juliette. Ni lui ni elle n’en avaient le courage.
— Avoue-le, fit-il en évitant le regard de sa femme. On fait rien, on végète, on attend. Mais on attend quoi, Sandrine ? C’est malsain. Y a encore des toutous de Juliette qui traînent un peu partout dans la maison. On s’en sortira jamais. C’est pas une façon de vivre son deuil, ça.
Sandrine avait perdu son père et sa mère plusieurs années auparavant et elle n’adressait plus la parole à sa sœur depuis fort longtemps. Les parents de Christian constituaient donc la seule famille qui leur restait, selon lui.
— Comment oses-tu venir me parler de vivre mon deuil, alors que c’est toi qui as amené notre petite fille là-bas ? riposta Sandrine avec rage, les yeux cernés comme jamais tandis qu’elle appuyait son index contre le torse de Christian. Si j’étais restée ici ce jour-là à ta place, rien de tout ça serait arrivé. C’est ta faute !
Dans le mille. Chaque fois que Sandrine lui remettait sous le nez son irresponsabilité, elle détruisait Christian davantage. Comme s’il y avait encore quelque chose à détruire en lui. Chaque parcelle qui le constituait avait été réduite à néant cette journée-là. Quand il avait rejoint Sandrine à l’hôpital après la noyade, elle lui avait sauté à la gorge, prête à le tuer. Il avait encaissé sans rien dire, acceptant son sort, esquivant à peine les coups. Il le méritait. En criant, Sandrine lui avait répété au moins dix fois qu’il n’existait aucune urgence podiatrique suffisamment importante pour qu’il eût dû abandonner leur fille là-bas ! Christian s’était tu, pleurant toutes les larmes de son corps. Sandrine lui avait bien fait comprendre cet après-midi-là que c’était fini entre eux, qu’elle ne pourrait plus jamais supporter sa présence. Or, deux mois plus tard, ils étaient toujours ensemble, sous le même toit, unis par la même douleur. Le climat qui régnait dans la maison était toxique. Alors que Christian pourrait aisément reprendre contact avec Roxanne, sa conscience lui dictait de ne pas le faire. Il avait drastiquement coupé les ponts avec son amante tout de suite après le drame. Christian avait bien évidemment expliqué à Roxanne ce qui s’était produit pendant qu’il se trouvait chez elle, mais, aujourd’hui, le simple fait que celle-ci soit la seule à savoir ce qu’il faisait au moment de la noyade le terrifiait. Il avait fini par se convaincre que, pour toujours, il associerait son ancienne amante à la perte de sa fille. Le rôle de Christian était à la maison, auprès de Sandrine. Il devait la soutenir du mieux qu’il le pouvait dans cette terrible épreuve.
Trois petits coups contre la porte d’entrée ramenèrent Christian à la réalité. Il écarta doucement Sandrine de son chemin.
— Désolé, fit-il. J’ai pas eu le temps de t’en parler. Mes parents tenaient à venir nous voir.
Puis il alla ouvrir la porte à Maurice et Michèle.
— Mon fils, fit sa mère en l’étreignant. Oh, mon doux ! Comme on était contents d’avoir de tes nouvelles hier. C’est pas bon de vous isoler comme ça.
Tout en gardant les mains sur les épaules de Christian, elle planta ses yeux humides dans les siens.
— Tu tiens le coup ? lui demanda-t-elle.
— Moyen, avoua-t-il en faisant signe à son père d’entrer. Viens, Maurice. Reste pas dehors.
Christian appelait toujours son père par son prénom. D’aussi loin qu’il se rappelait, jamais le podiatre n’avait appelé Maurice « papa ». Sur sa droite, Michèle vit alors Sandrine, presque cachée derrière le rideau.
— Ah, Sandrine, ma belle. Comment ça se passe, toi ? s’informa-t-elle, le regard toujours embué. Tu tiens le coup, toi aussi ?
— D’après toi ? Franchement.
Michèle se tourna vers Christian. De la tête, son fils lui fit signe de ne pas s’en faire et d’ignorer l’attitude de Sandrine.
Pour la grand-mère de Juliette, revenir ici était chavirant. C’était sa première visite dans la maison depuis le décès de l’enfant. Michèle se revoyait encore, assise sur ce divan en train d’écouter sa belle Juliette lui présenter ses nouvelles Barbie. La grand-mère avait d’ailleurs, ce jour-là, rencontré celle qui allait par accident tuer sa petite-fille. Du revers de sa manche, elle essuya rapidement une larme qui roulait le long de sa joue.
Maurice, derrière sa femme, ne savait comment se contenir. Ses yeux étaient bouffis. A- t- il pleuré en se rendant ici ? se demanda Sandrine en l’observant depuis sa position. De ses beaux-parents, il était celui qu’elle détestait le moins. Peut-être était-ce parce qu’il parlait peu, mais probablement plus parce qu’il se mêlait de ses affaires. Contrairement à son épouse, il n’avait jamais essayé de s’immiscer dans la vie privée de Christian et Sandrine. Celle-ci décida alors d’ignorer les nouveaux venus et, d’une démarche féline, prit la direction de l’escalier menant à l’étage. Au passage, elle attrapa du bout des doigts son verre de vin abandonné sur la table basse. Elle irait s’allonger, laissant ses beaux-parents dorloter leur Christian tant adoré. Sandrine n’avait pas besoin d’eux.
— Elle boit de plus en plus, fit remarquer Christian à sa mère.
Il avait presque chuchoté, mais Sandrine était suffisamment proche pour entendre. Elle s’arrêta net, le pied droit sur la première marche. Elle fit volte-face et, menaçante, revint d’un pas rapide. Michèle recula vers son mari. Sa belle-fille pouvait parfois se montrer si effrayante. Sandrine déposa sa coupe.
— Qu’est-ce que ça peut bien te câlisser que je boive de plus en plus, Christian Soulanges ? lui cracha-t-elle à la figure. Toi, tu files le parfait bonheur, c’est ça ?
— Excuse-moi, je voulais pas te vexer, mais c’est pas une façon de s’en sortir, Sandrine. Tu dépéris à vue d’œil. Tu sors pas de la maison. Regarde-toi, tu…
Une violente gifle stoppa le laïus du podiatre. S’il avait porté ses lunettes, elles se seraient envolées sur-le-champ. À ses côtés, Christian vit ses parents se braquer, mais ni Maurice ni Michèle n’osèrent intervenir.
— Toi, t’as pas à me dire ce que je dois faire ! lâcha Sandrine à bout de nerfs.
— Mais… commença Christian en se massant la joue. Qu’est-ce qui te prend ?
Sandrine observa son mari, comme si elle réalisait tout à coup la gravité du geste qu’elle venait de commettre. Son regard se posa ensuite sur ses beaux-parents, interloqués. Mais qu’est-ce qu’ils viennent foutre ici, eux autres ? Ils ont pas le droit de venir comme ça chez moi pis faire semblant d’être tristes.
— C’était ma fille, pas la vôtre, décréta-t-elle enfin, les dents serrées, prenant déjà la direction de la sortie.
Avant d’ouvrir la porte avec autorité, Sandrine attrapa son trousseau sur le porte-clés mural.
— Je reviens dans deux heures, annonça-t-elle. À mon retour, je veux que vous soyez partis. J’ai pas à partager mon chagrin avec qui que ce soit. Rentrez-vous bien ça dans la tête.
Les poings de Maurice se crispèrent. Toujours collée contre lui, sa femme pleurait maintenant sans retenue. Ce que venait de dire Sandrine était ignoble.
— Écoute-moi bien, toi là, grogna le beau-père. Que ça te plaise ou non, Juliette était notre petite-fille. C’était pas TON objet et…
— Qu’est-ce qu’il faut pas entendre ? l’interrompit Sandrine, qui avait déjà un pied dehors.
— J’ai pas fini, se choqua Maurice, le visage rouge.
— Moi, oui. Dans deux heures, je veux plus voir un chat chez nous.
Christian s’approcha de son père et murmura un : « Laisse tomber, Maurice. »
Sandrine plongea dans sa voiture et disparut hors de leur vue.
◆
Christian appuya sur le bouton « On » de la cafetière. Le liquide brun et chaud se mit à couler tout doucement en un faible filet noir, aussi sombre que lui.
— T’as pas à endurer ça, Christian, lui fit comprendre sa mère derrière lui tandis qu’il en était à ranger le pot de café dans l’armoire du haut.
— Elle a raison, rajouta Maurice. Ça s’arrange pas, vos affaires.
— Tu sais que tu peux toujours revenir à la maison si jamais t’as besoin d’un endroit pour vivre. Le temps que les choses se placent, renchérit la dame.
Honteux, Christian préféra garder le silence. De quoi avait-il l’air ? Sandrine l’avait giflé devant ses parents, et il était demeuré là sans rien faire. Il n’avait même pas tenté de se défendre. Cette pensée le fit plonger davantage dans l’obscurité.
— Ça va aller, toussota Christian en leur jetant un petit regard oblique. Merci d’être là.
Il ne remarqua même pas la main de son père sur son épaule. Depuis le terrible accident, le podiatre vivait avec le sentiment d’être à l’extérieur de lui-même. Comme s’il avait quitté son propre corps pour ne devenir qu’un simple observateur. Il n’existait pas de mot pour décrire comment il se sentait. Christian croyait toutefois au karma. Il avait vu en la perte de Juliette la réponse à ses propres actes. Et Sandrine qui croit dur comme fer que j’étais à la clinique cet après- midi- là.
Christian sortit trois tasses qu’il déposa sur le comptoir.
— Je me répète, mais merci encore d’être venus aujourd’hui, dit-il à ses parents. Votre présence me fait du bien. Si on peut faire un ménage dans les jouets, ce serait vraiment un bon début. On touchera pas à la chambre de Juliette pour tout de suite. J’en serais pas capable… et Sandrine non plus.
Michèle attrapa la balle au bond.
— En parlant d’elle, se permit-elle, cherchant du regard l’approbation de son mari. T’es pas obligé de rester avec Sandrine. Et va pas penser que je dis ça parce que ça n’a jamais été l’amour fou entre elle et moi, c’est juste que…
— T’es pas sérieuse, là, maman ? l’arrêta-t-il dans son élan. T’es en train de me suggérer de laisser ma femme alors qu’on vient juste de perdre notre fille unique ? C’est ça que tu me proposes ?
Plus Christian parlait, plus son ton grimpait. Devant lui, sa mère se décomposait.
— C’est pas exactement ce que je voulais dire, argumenta la dame, mais sache que quoi que tu fasses, ton père et moi, on te jugera pas.
— C’est vrai, confirma Maurice. On va toujours être là pour toi.
Le visage de Christian se déforma. Il détourna la tête pour que ses parents ne le voient pas pleurer. Trop tard, ils étaient déjà tout contre lui. Michèle entoura tendrement son fils de ses bras. Maurice vint se joindre à eux.
— J’ai honte, renifla Christian d’une voix saccadée. Tellement honte.
— Dis pas ça.
Ses parents répétèrent qu’ils étaient là. Qu’ils le seraient toujours. Chez Maurice, le barrage céda enfin. Il se mit à pleurer, lui aussi. Père, mère et fils s’enlacèrent. Le podiatre n’osa regarder ses parents dans les yeux. S’ils savaient ce que je suis réellement.
Ils formèrent ainsi un noyau tortueux pendant ce qui sembla à Christian une éternité.
◆
Sandrine gara (très mal) sa voiture dans le stationnement de la halte routière. De son véhicule, elle avait déjà repéré un banc libre sur lequel elle pourrait aller s’échouer. Elle avait laissé deux heures à ses beaux-parents. Elle n’allait pas leur céder une minute de plus. Pour patienter, cet endroit serait l’idéal. Elle claqua la portière plus fortement qu’elle ne l’aurait voulu, ce qui attira l’attention de quelques badauds, dont un groupe éparpillé sur la pelouse juste en face. Sandrine crut qu’il s’agissait de la même bande qui, l’autre fois, jouait au aki tout près de leur table de pique-nique quand Émilie, Thomas et Mégane étaient venus les importuner. Perdue dans ses souvenirs, Sandrine vacilla vers la gauche. Elle n’aurait pas dû prendre la voiture dans cet état. Elle ignora les rires de ces jeunes fumeurs d’herbe qui l’observaient encore et marcha jusqu’au banc libre, un peu plus loin. Elle posa alors son regard sur la rivière Richelieu, cherchant un peu de réconfort dans celle-ci. Elle n’y trouva que quelques plaisanciers y naviguant, insouciants de la chance qu’ils avaient. Certains plongeaient dans l’eau. D’autres se laissaient tirer par les yachts, confortablement assis dans des tubes d’air. Sandrine les entendait rire. Il était inconcevable pour elle de voir que des gens peuvent s’amuser ainsi tandis qu’elle souffrait le martyre.
— Hein ?
Elle remarqua alors que parmi ces gens qui sautaient dans la rivière se trouvaient des enfants. Il y en avait même un sans veste de flottaison. Huit ou neuf ans. Pas plus. L’image choqua immédiatement Sandrine.
— Bravo ! s’exclamait la mère du garçon en applaudissant.
— Youhou ! cria un autre.
L’écho de leurs voix se rendait jusqu’à la rive. La seconde suivante, le petit grimpait à l’échelle du bateau, prêt à recommencer, alors que le cours d’eau grouillait de motomarines qui filaient à vive allure dans tous les sens. C’est extrêmement dangereux de nager là. De sa place, Sandrine voyait clairement que les parents de l’enfant faisaient la fête. En maillots de bain, ils tenaient une bouteille de bière entre leurs mains. Deux autres adultes, s’embrassant à pleine bouche, étaient également à bord de l’embarcation. Il leur arrive jamais rien, à ce monde-là. Dégoûtée, Sandrine détourna les yeux et se mit à observer les gens autour d’elle. En ce samedi ensoleillé, la halte était bondée de monde. Beaucoup de petites familles. De grandes couvertures étendues sur la pelouse. De jolies assiettes parfaitement disposées entre les convives. Tous ces sourires devinrent vite insupportables pour Sandrine. Pourquoi avoir décidé de venir ici ? se questionna-t-elle.
— Je vais devenir folle.
Elle avait parlé à voix basse. Elle brûlait d’envie de s’en prendre physiquement à quelqu’un. De faire du mal. Sandrine aurait dû s’isoler et trouver un endroit calme en attendant que ses beaux-parents quittent sa demeure. Elle avait cru à tort que la vue sur la montagne et la rivière la calmerait. Au contraire, elle en voulait maintenant à la planète entière. Dans sa poitrine, elle sentit alors ses battements cardiaques s’accélérer. Ah non ! Pas ça. Elle eut vite du mal à respirer. Depuis la mort de Juliette, elle était souvent en proie à des crises de panique. Son médecin lui avait d’ailleurs prescrit des médicaments, mais ceux-ci ne semblaient d’aucune aide. Elle avait justement pris rendez-vous avec lui et devait le rencontrer la semaine prochaine. La jeune femme se leva prestement et se dirigea vers son auto avant d’être le centre d’attraction de toute la halte. Elle tremblait de toutes parts. Arrivée à bon port, elle ouvrit la portière et s’engouffra dans sa voiture. Elle abaissa le siège afin de s’allonger. Les vitres étant teintées, elle éprouva tout de suite un sentiment de protection. Son pouls s’affolait toujours, mais, d’expérience, elle savait qu’en demeurant ainsi, sans bouger, le moment de panique passerait plus vite.
Une dizaine de minutes suffirent à Sandrine pour retrouver à peu près ses esprits. Bizarrement, elle eut l’impression que cette crise l’avait dégrisée d’un coup. Elle se redressa, et un bruit sur sa droite attira son attention. Un couple avec un bébé – visiblement sur leur départ – s’affairait à déverrouiller les portières du véhicule voisin. L’homme tenait dans ses bras ce qui semblait être une fillette, puisque celle-ci était vêtue en rose.
— Fais attention de pas la réveiller en la déposant à l’intérieur, fit sa conjointe juste derrière lui.
— Oui, oui, Caro.
Malgré les vitres remontées, Sandrine entendait très bien ce qu’ils disaient.
— Si elle se réveille, c’pas grave, elle va se rendormir en chemin, poursuivit le chum de la fille. Tu capotes trop avec ça.
— Fais quand même attention, c’est important. C’est le moment de son long dodo, ça.
Quand Juliette n’était encore qu’un nourrisson, Sandrine aussi était très pointilleuse sur ce point. Christian l’était également. Pour eux, les siestes de la petite étaient cruciales. Sauf en de très rares occasions, Juliette n’en ratait jamais une. Ils avaient tout fait pour lui bâtir une saine hygiène de sommeil et ils avaient réussi. Comme pour tout le reste. Sandrine cessa de fixer les jeunes parents et laissa son esprit s’égarer. De jolis moments passés avec sa fille refirent surface. Elle s’y abandonna. Un sentiment d’apaisement s’empara d’elle. Des images toutes simples. Le premier film que Juliette avait vu au cinéma, à trois ans. La façon dont elle parvenait à tourner sur elle-même rapidement lorsqu’elle faisait du patin (elle en était très fière !). Ou la fois qu’elle avait peint la cabane à oiseaux toute seule. Elle avait mis de la peinture partout dans le garage ! Il y avait tellement de souvenirs qu’ils finirent par s’entremêler dans la tête de Sandrine, toutes époques confondues. Soudainement, l’image de la piscine apparut. Vite suivie par celle de Mégane Cartier. Une vive colère envahit aussitôt Sandrine. Comment osait-elle venir violer ses pensées ! s’insurgea-t-elle mentalement. Si Juliette s’était transformée en souvenir, c’était justement par sa faute à elle. Furieuse, elle redressa son siège.
— Tu devrais même plus avoir le droit de vivre, toi, râla Sandrine dans un murmure, les deux mains serrant le volant fermement.
Et que dire de la mère de Mégane ? Elle n’était pas mieux, celle-là. Loin de là. Elle avait laissé sa fille tuer la sienne, et ni Christian ni personne ne faisait rien ! Même son avocat, concernant la poursuite qu’elle avait intentée contre Émilie Préfontaine, lui avait finalement dit de lâcher l’affaire. Si au moins elle avait pu les ruiner, elle et son gars de construction qui lui servait de chum. Cela n’aurait pas ramené Juliette, mais une certaine justice aurait été rendue.
— Ils ont décidé de rejeter votre demande, lui avait dit au téléphone l’homme de loi la semaine dernière. Puisqu’il ne s’agit pas d’une faute intentionnelle, ni de la part de la petite ni du côté de la mère, aucun juge ne va vous donner raison là-dessus. C’était un pur accident, madame.
— Sa job de mère était de surveiller des enfants dans une piscine, avait grondé Sandrine. Si elle avait été là, sa chienne de fille aurait pas noyé Juliette !
L’avocat s’était confondu en excuses, ébranlé par les mots durs de son interlocutrice. Puis il avait raccroché.
Émilie pouvait donc non seulement poursuivre sa vie comme avant, sans aucune conséquence, mais pouvait en plus compter sur l’avenir qui s’annonçait radieux pour eux. Cette monstrueuse famille allait accueillir un nouvel enfant. Une erreur s’était assurément produite dans la nature, concluait Sandrine chaque jour. Elle ne méritait pas ce qui lui arrivait, et Émilie encore moins. C’était comme si les rôles avaient été inversés. Le mot « injuste » n’était pas suffisamment puissant pour décrire ce que ressentait Sandrine. Elle éprouvait souvent ce sentiment, mais jamais aussi violemment qu’aujourd’hui. Pour dire la vérité, cette aversion envers Mégane et sa famille n’avait fait que s’accroître depuis la mort de Juliette.
— Arghh !
En frappant le volant de ses deux mains, elle hurla de rage à s’en perforer les tympans. Si bien que le couple à côté se tourna vers sa voiture.
Sandrine tourna la clé dans le contact et quitta la halte dans un effrayant vrombissement de moteur. Elle ne se rendit même pas compte des gestes désapprobateurs des nombreux pique-niqueurs la sommant de ralentir. Autrefois, elle aurait été la première à s’insurger d’une telle conduite.
Aujourd’hui, elle se trouvait de l’autre côté.
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