Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 18 sur 28

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Toute la rancune du monde

Automne

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18

 

La cloche retentit. Le premier jour d’école était terminé. Mégane connaissait déjà la grande majorité de ses camarades. Seuls trois ou quatre nouveaux visages avaient fait leur apparition dans sa classe de deuxième année. Dont Roseline. Elle avait tout de suite plu à Mégane. Elle était nouvelle dans le quartier. La famille de Roseline avait déménagé dans le coin, car le père avait obtenu un poste dans la région.

La petite était très timide et fixait constamment le sol quand elle parlait. Exactement comme Mégane à son arrivée ici. Voilà pourquoi celle-ci l’avait prise sous son aile. Elle lui faisait penser à elle-même lorsqu’elle avait fait la connaissance de Juliette au printemps dernier. Juliette avait été si gentille avec elle. Dès le premier jour, les fillettes étaient devenues les meilleures amies du monde. À cette pensée, Mégane fut attristée. Comme chaque fois que ça lui arrivait, la petite tenta de se changer les idées.

— Est-ce que tu prends l’autobus ? demanda-t-elle à Roseline quand elle la vit enfiler son sac à dos plutôt que se diriger vers le local du service de garde.

— Ma mère vient me chercher étant donné que c’est mon premier jour. À partir de demain, je vais prendre l’autobus, par exemple.

— Moi aussi, ma mère vient me chercher aujourd’hui ! la relança Mégane.

Les deux enfants saluèrent leurs camarades encore affairés devant leur casier et prirent la direction de la sortie sur le côté de l’établissement. Roseline avait une boîte à lunch à l’effigie de la Reine des neiges. Mégane trouva cela un peu bébé, mais s’abstint bien évidemment de tout commentaire. Si elles devenaient de bonnes amies, elle lui dirait peut-être un jour que ce n’était plus de leur âge. À l’extérieur, tout près de la porte, une surveillante vérifiait les cartons accrochés aux sacs de chaque enfant. L’affichette précisait si l’élève était marcheur ou s’il prenait l’autobus.

— Maman ! s’écria Roseline en apercevant sa mère qui agitait la main de l’autre côté de la clôture.

Des yeux, Mégane chercha la sienne. Elle ne la trouva pas. Quand elle venait la chercher directement après les classes, Émilie se tenait habituellement au troisième poteau à partir de la gauche. Elle est jamais en retard, songea Mégane.

— OK, les amis, ceux qui prennent l’autobus, on passe par ici, s’il vous plaît, fit quelqu’un à droite de Mégane et Roseline.

Le personnel de soutien en avait plein les bras en ce moment. Ça bougeait de partout. Il en était toujours ainsi à chaque rentrée scolaire. Une certaine discipline s’instaurait normalement après deux ou trois jours. Mégane suivit Roseline, et elles se dirigèrent vers les voitures. Beaucoup d’enfants et de parents leur coupaient la route, trop excités qu’ils étaient de raconter leur journée. Mégane s’étira le cou. Habituellement, sa maman garait sa bicyclette près du bouleau au coin de la rue. Or, elle ne s’y trouvait pas. C’est vraiment bizarre, ça. Roseline la tira par le bras. Elle voulait la présenter à sa mère.

— C’est ma nouvelle amie. Elle s’appelle Mégane.

— Bonjour, Mégane.

Cette dernière émit un timide : « Bonjour » à l’intention de la dame. En son for intérieur, elle s’inquiétait du fait que sa maman n’était toujours pas là. Une telle situation ne s’était jamais produite avant. Mégane voyait déjà des autobus qui quittaient les lieux. Elle déglutit. Et si elle vient pas ? Je vais faire quoi, moi ?

◆

 

Les doigts crispés sur le volant, Sandrine observait l’enfant. Elle avait garé sa voiture en biais, juste en face de l’école. Mégane Cartier ne se trouvait qu’à une quinzaine de mètres d’elle. Si près. La petite se tenait devant la clôture délimitant le terrain de l’établissement. C’était la première fois que Sandrine la revoyait depuis l’incident à l’épicerie. La fois où, n’eût été la présence de Christian, elle n’aurait jamais appuyé sur les freins. Derrière les vitres fumées de son véhicule, la veuve passait inaperçue en ce moment.

Ce n’était pas du tout pour Mégane que Sandrine se retrouvait sur ces lieux. Le fait était qu’en début d’après-midi, elle avait appris, par le plus grand des hasards, qu’aujourd’hui aurait été le premier jour d’école pour Juliette. Ça avait été plus fort qu’elle. Quoique chavirée par ce rappel, Sandrine avait voulu savoir à quoi aurait ressemblé ce premier jour de classe pour sa fille adorée. Avait-on mis des guirlandes sur les portes ? Des banderoles de bienvenue ? Elle voulait vivre la frénésie qui entourait cette journée si spéciale dans le cœur d’un enfant. Son enfant. Comme d’habitude, cette médiocre organisation scolaire n’avait rien préparé de tel. Ça aurait pu être un vulgaire mercredi de décembre que cela n’aurait rien changé. Dire que Christian tenait mordicus à ce que leur fille fréquente cet endroit.

— Belle école de losers, maugréa Sandrine entre ses dents depuis l’habitacle.

Elle laissa ses yeux se balader sur cette foule agitée avant de les ramener sur Mégane, comme aimantés. Elle se mit à la fixer intensément. L’enfant portait des vêtements grotesques et avait sur la tête un chapeau que Sandrine n’aurait même pas osé donner à une friperie. Puis, soudainement, quelque chose dérangea gravement la veuve. Une petite fille, aussi blonde que sa Juliette, tirait à présent le bras de celle qui avait tué sa fille. Elles semblaient amies.

— T’es qui, toi ?

Sandrine ne l’avait jamais vue auparavant. Elle aurait été incapable de mettre des mots sur pareille émotion, mais elle sentit une espèce de jalousie à l’égard de cette nouvelle venue. Ça aurait dû être à Juliette de se tenir à la place de cette blondinette insipide.

— Tu l’as remplacée vite, ma fille, pesta Sandrine d’une voix éteinte.

Les uns à la suite des autres, les autobus bondés commencèrent alors à quitter l’établissement en empruntant diverses directions dans le voisinage. L’endroit se vidait peu à peu de sa faune. La respiration de Sandrine s’accéléra quand elle vit que la blondinette, accompagnée par celle qui devait être sa mère, désertait à son tour le terrain de l’école, abandonnant Mégane qui se retrouva seule. La petite semblait légèrement désemparée. Elle regardait partout autour d’elle. À son tour, Sandrine scruta les environs à la recherche d’Émilie ou de Thomas. Sur son banc d’auto, elle se dévissa presque le cou. Les parents de Mégane ne figuraient pas parmi les deux ou trois adultes encore présents.

Tout à l’heure, en se rendant ici, Sandrine avait chassé de son esprit cette pensée qui lui rappelait que venir à l’école aujourd’hui n’était pas sain du tout.

Et voilà que Mégane Cartier était là. Toute seule. Si ça ce n’est pas un signe.

◆

 

Émilie était en train de travailler sur sa dernière toile. Elle avait installé son matériel devant la fenêtre du salon. Elle peignait un paysage bucolique à partir d’une photo qu’elle avait prise à la montagne cet été. Absorbée, elle avait complètement oublié l’heure qu’il était. Son médecin avait récemment changé sa médication, et elle était devenue soudainement très lunatique. La jeune femme prenait des antidépresseurs depuis quelques années, et ceux qu’elle s’était fait prescrire à l’époque n’étaient pas recommandés pendant la grossesse. En fin de semaine dernière, pour la première fois, Émilie s’était rendu compte à quel point elle était distraite. Elle avait mis le poulet à griller sans allumer le four. La volaille avait patienté une bonne heure et quart avant que Thomas ne réalise ce qui se passait. Émilie s’était confondue en excuses, et ce soir-là, ils avaient fait livrer… du poulet.

— C’est pas grave, babe, lui avait répété Thomas. C’est des affaires qui arrivent.

Depuis, Émilie constatait qu’elle accumulait ce genre de moments d’inattention, et cela commençait à l’inquiéter quelque peu. Encore ce matin, elle avait oublié de mettre le lunch dans le sac de Mégane. Sur l’heure du dîner, l’école avait contacté Émilie qui, in extremis, s’était rendue sur place afin de corriger la situation. Elle avait répété au moins dix fois au personnel qu’elle était désolée.

— Je dors pas beaucoup à cause de la grossesse, avait-elle inventé en parlant avec la secrétaire à l’accueil. J’en perds des bouts !

La veille, Émilie avait même songé à cesser complètement la prise d’antidépresseurs, mais n’en avait pas eu le courage. Elle avait déjà tenté l’expérience l’an dernier, mais les crises de panique avaient vite refait leur apparition. Selon son médecin de famille, elle allait probablement devoir prendre ces pilules à vie.

Au moment où Émilie songea à prendre une pause, le téléphone sonna. Oh, ça doit être Thomas, ça. Quand elle était à la maison et qu’elle ne travaillait pas au verger, il avait pris l’habitude de la contacter pendant sa pause de l’après-midi. Elle déposa son pinceau et s’essuya les doigts sur son tablier.

— Allô ? dit-elle après avoir décroché.

C’était bien son chum au bout du fil.

— Salut, beauté. Et pis, comment s’est passée la première journée d’école de la petite ?

Le cœur d’Émilie bondit dans sa poitrine.

— Shit ! jeta-t-elle en réalisant sa bévue. Il est quelle heure là ?

Angoissée, elle tournoya sur elle-même à la recherche de sa montre. Elle l’avait retirée pour peindre. Sans lâcher le téléphone, elle s’approcha de la cuisinière.

— Chérie, ça va ? voulut savoir Thomas. Qu’est-ce qui se passe ?

— Je te rappelle tantôt.

— T’es-tu corre…

Sans donner d’explications, Émilie raccrocha. Merde ! Qu’est-ce qui arrive à mon cerveau ? C’est pas possible ! Elle était trop honteuse d’avouer à Thomas qu’elle avait oublié d’aller chercher leur fille. Si Émilie ne travaillait qu’à temps partiel, c’était justement pour donner l’occasion à Mégane ainsi qu’à la famille d’avoir une belle qualité de vie. S’il fallait qu’elle se mette à faillir à cette simple tâche, ce serait la catastrophe. La jeune femme fonça vers la sortie sans prendre le temps de verrouiller la porte et enfourcha son vélo dans la seconde suivante. Elle ne songea même pas au fait qu’elle était enceinte et qu’elle devait faire attention aux efforts physiques. En route, elle ne cessait de se traiter de tous les noms. Est-ce que j’aurais dû prévenir l’école que je m’en venais ? se demanda-t-elle en comprenant qu’il était dorénavant trop tard pour rebrousser chemin. Aussi bien poursuivre sur sa lancée. Une trentaine de secondes plus tard, elle sprintait déjà à travers un petit boisé. Un raccourci qu’elle avait découvert au printemps dernier. En sueur, la jeune femme n’arrivait pas à s’enlever l’image de Mégane de la tête. Elle la voyait patienter toute seule. La petite devait vraiment se demander ce qui se passait. Vingt minutes s’étaient quand même écoulées depuis la fin des classes. La frayeur grimpa d’un niveau quand Émilie se rendit compte que personne de l’école ne l’avait appelée ; en temps normal, en voyant qu’un parent était en retard, la secrétaire passait un coup de fil, non ? Émilie aurait été prévenue si Mégane s’était trouvée finalement au service de garde. Où est-ce que t’es allée, ma chérie ? La vision d’Émilie s’embrouilla. Du revers de sa manche, elle s’assécha les yeux. Visiblement, sa fille n’avait pas décidé de se rendre à pied à la maison, car, si tel avait été le cas, elle serait arrivée au moment où sa mère peignait encore sa toile.

Émilie redoubla d’efforts, pédalant comme une forcenée. À ce rythme, elle serait à l’école dans moins de deux minutes maintenant.

◆

 

Sandrine fit encore quelques pas vers Mégane. Quand cette dernière la reconnut, elle devint blanche comme un drap. Mais, souriante, Sandrine l’amadoua sans difficulté.

— Est-ce que t’es correcte, ma grande ? fit-elle de sa voix la plus douce en arrivant à sa hauteur. Ta maman ou ton papa ne sont pas là ?

Mégane comprit rapidement qu’en plein jour, cette femme ne pouvait pas s’en prendre à elle. Surtout qu’elle n’était pas en voiture : elle n’allait pas lui foncer dessus comme la dernière fois ! De plus, il y avait encore des gens qui allaient et venaient. L’enfant se laissa donc facilement approcher.

— Ma maman était supposée être là, répliqua Mégane.

Puis, de fil en aiguille, Sandrine la rassura, lui révélant qu’elle pouvait demeurer avec elle le temps que sa mère passe la prendre.

— Seulement si tu veux, renchérit Sandrine.

Son sourire était chaleureux.

— D’accord.

Mégane fut très surprise par ce changement d’attitude de la part de la maman de Juliette. Pour le moins que l’on puisse dire, les deux dernières fois qu’elle avait eu en face d’elle cette folle à lier – c’était les mots de son père –, les choses s’étaient très mal passées.

— Tu as aimé ta première journée d’école, Mégane ? demanda Sandrine maintenant que la petite ne semblait plus sur ses gardes.

— Hmm, hmm.

Un passant aurait pu croire que ces deux-là étaient une mère et sa fille en train de bavarder de choses et d’autres.

— Je tiens à m’excuser, finit par jeter Sandrine.

L’enfant tourna la tête vers elle. Depuis le début de cet étrange entretien, la petite entendait encore sa mère la supplier de se sauver advenant que cette femme tente de l’approcher. Or, Sandrine n’avait jamais été aussi gentille qu’en ce moment, plus encore qu’à l’époque où Juliette était en vie. Mégane ne comprenait plus rien.

— Je m’excuse pour l’autre fois, à l’épicerie, continua la femme. Et aussi pour l’autre jour chez toi quand… bien, t’sais…

Sandrine fut incapable de prononcer la phrase : « Quand je t’ai serré le cou un peu trop fort. »

— Moi aussi, je m’excuse, rajouta Mégane, le regard triste, croyant que c’était la chose à faire en ce moment. Je m’excuse pour la mort de Juliette.

Elle renifla.

Les poings de Sandrine se crispèrent sans que la petite ne s’en rende compte.

— Aujourd’hui, j’arrive à comprendre que c’était un accident, prétendit la mère de Juliette, un sanglot dans la voix. Je sais bien que tu voulais pas que ça arrive.

Proférer de telles inepties demandait énormément de sang-froid à Sandrine. Ce soudain discours était contre nature, mais elle n’avait pas le choix. Elle devait maintenant démontrer à tout prix à cette famille qu’elle était aussi inoffensive qu’un chaton. Pour parvenir à ses fins, Sandrine avait d’ailleurs prévu de téléphoner aux parents de Mégane afin de leur demander pardon. Ne trouvant pas la force, elle n’avait cessé de repousser cet appel. Tomber ainsi aujourd’hui sur la petite l’avait donc obligée à se lancer dans son projet de supposée réconciliation.

Ce fut Sandrine qui entendit la voix d’Émilie en premier. Celle-ci arrivait sur leur droite.

— Mégane ! cria-t-elle en reconnaissant Sandrine.

De loin, Émilie avait cru qu’il s’agissait de l’une des surveillantes de la cour de récréation. Mais quand elle avait réalisé qu’il s’agissait plutôt de Sandrine, son cœur s’était affolé.

La veuve se mit immédiatement debout, levant les deux paumes devant elle, signifiant qu’elle ne cherchait pas les problèmes. La seconde suivante, Émilie les avait rejointes.

— Qu’est-ce que tu fais ici, toi ? jeta Émilie, à bout de souffle, en pointant l’établissement scolaire.

Elle fut tout de suite embarrassée par le choix de ses mots. Ils signifiaient : « Qu’est-ce que tu fais devant l’école, alors que tu n’as même plus d’enfant ? » Même en confrontant Sandrine, il y avait toujours en Émilie cet immuable sentiment de culpabilité.

— Je passais par hasard et j’ai vu que ta fille attendait toute seule, mentit Sandrine. Je lui ai demandé si elle était correcte et si elle voulait que je reste avec elle le temps que tu arrives. C’est tout. Pas vrai, Mégane ?

La petite opina de la tête. L’enfant savait dès le départ que sa mère ne serait pas contente de la situation. Avant qu’Émilie ne puisse ajouter un mot, Sandrine poursuivit sa tirade.

— On a eu le temps de jaser un peu, elle et moi. Elle m’a dit que c’est une autre petite fille que tu vas avoir, fit-elle en pointant le ventre d’Émilie. Je suis contente pour vous autres. Sincèrement.

Émilie ne savait plus comment se comporter devant cette femme inégale dont les yeux brillaient. On aurait dit qu’un clone de Sandrine se tenait devant elle tellement son ton contrastait avec celui de leur dernière rencontre, dans le stationnement de l’épicerie.

— Je l’ai fait avec ta fille et je tiens à te le dire à toi aussi, rajouta Sandrine d’un débit trop rapide. Je suis vraiment, mais vraiment désolée pour mon horrible comportement des derniers mois. J’étais profondément malade. Je… Je sais pas ce qui m’a pris.

Les yeux de Sandrine se voilèrent. Elle semblait sur le point de pleurer.

Émilie tomba des nues. Pourquoi ces excuses ? Et pourquoi aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est en train de se passer ?

— Voilà, c’est dit, conclut Sandrine en s’essuyant le coin de l’œil. Comme je te dis, c’est un hasard que je sois tombée sur ta fille. De toute façon, j’étais pour vous téléphoner afin de m’excuser, alors aussi bien de le faire tout de suite, en personne.

Émilie sortit enfin de son mutisme.

— Je comprends très bien que ç’a dû être des moments extrêmement difficiles, répondit-elle.

— T’as pas idée.

Mégane se blottit contre sa mère.

— Toutes mes sympathies pour Christian, lança Émilie avec, espérait-elle, le plus de sincérité possible.

Elle n’était pas encore totalement à l’aise d’entretenir une conversation avec son ennemie jurée.

— Ah, t’es au courant pour Christian ?

— Oui.

Émilie n’avoua pas à Sandrine que Thomas avait probablement appris le drame avant elle.

— Ta grossesse se porte bien, à ce que je vois ? constata l’autre, comme si elle voulait éviter de parler de Christian.

— Oui.

Par réflexe, comme chaque fois qu’on parlait de son enfant à naître, Émilie caressa son ventre qui avait pris un peu de volume ces derniers jours. Elle était encore au stade où quelqu’un pourrait simplement croire qu’elle avait légèrement pris du poids.

— T’es suivie où ? s’informa Sandrine, l’air intéressé. À Saint-Hyacinthe ou à Longueuil ?

Émilie n’en revenait toujours pas. Quelle mouche avait piqué Sandrine ? Prenait-elle des médicaments, elle aussi ? Elle était si calme et posée. Rien à voir avec l’hystérique d’autrefois.

— Mes suivis de grossesse sont à Saint-Hyacinthe.

— Hon, c’est un bon endroit, ça. C’est là que j’ai accouché, moi aussi.

— Ah bon.

— T’es dû pour quand, donc ? Janvier ? Février ?

— Février.

Sandrine compta sur ses doigts.

— Il te reste donc cinq mois. Tu dois avoir hâte.

Émilie sentit la moiteur envahir ses mains. Un léger frisson lui parcourut l’échine. Il était temps de mettre un terme à cet étrange entretien. La conversation prenait une tournure qu’elle ne désirait pas emprunter.

— Bon, on doit y aller, nous autres, fit-elle remarquer en jetant un œil à son poignet dépourvu de montre. On doit souper tôt ce soir.

Émilie s’aperçut alors qu’elle portait toujours son tablier de peinture. En quittant la maison, elle était si stressée qu’elle avait oublié de le retirer. Une partie d’elle-même lui soufflait que Sandrine était présentement en train de la juger pour ça. Elle sait ce que je faisais à la maison et connaît maintenant la raison de mon retard. Cette impression d’être une mauvaise mère aux yeux de cette femme ne la quitterait donc jamais.

— Au fait, j’ai mis ma maison à vendre, lui apprit Sandrine. Trop de souvenirs, j’imagine. Je veux m’éloigner d’ici. De tout ça.

Elle fit pivoter ses mains autour d’elle, pointant au passage l’ancienne école de Juliette.

— Ah oui ? s’étonna Émilie, tout à coup intéressée.

Thomas et elle en étaient encore à réfléchir à l’option de déménager. Justement à cause de Sandrine. Voilà qui réglerait le problème. Elle veut partir loin d’ici, en plus. Thomas allait être content d’apprendre ça.

— Je te souhaite la meilleure des chances, Sandrine, fit Émilie en s’éloignant. Au revoir. Viens, ma puce.

Mégane attrapa la main de sa mère. Toutes deux prirent la direction de la maison. Émilie marchait à côté de son vélo.

— Au revoir, répondit Sandrine après un certain moment.

Elle était euphorique à cause de ce qu’elle venait d’apprendre. Émilie allait avoir une fille. Une fille ! Depuis le début, Sandrine avait pu le sentir jusque dans ses tripes. Si c’est pas un signe du destin, ça, c’est quoi ? Perdue dans ses pensées, elle se dirigea doucement vers sa voiture.

Fixant le pare-brise, elle patienta quelques minutes avant de mettre le contact. Au loin, Émilie et Mégane n’étaient plus que deux points noirs. Pour la première fois depuis plusieurs mois, Sandrine afficha ce qui s’apparentait à un sourire. Elle tourna enfin la clé dans le contact.

Et tu m’as même pas remercié d’avoir veillé sur ta fille. Comment oses-tu encore porter un enfant ?

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