Toute la rancune du monde
Chapitre 9
9
Sandrine stationna sa voiture dans la rue devant l’école de Juliette. Son dernier rendez-vous avait été annulé. C’était la deuxième fois que ce couple se décommandait à la dernière minute. L’homme et la femme devaient avoir sensiblement le même âge que Sandrine. Ils n’avaient pas d’enfant et prétendaient manquer de temps. Pff. Qu’est-ce que vous feriez à ma place ? Sandrine leur avait fait visiter au moins cinq maisons au cours du dernier mois, mais ce n’était jamais assez bien pour madame. Trop petit. Pas suffisamment de rangement. Manque de clarté. Tout à l’heure au téléphone, Sandrine avait subtilement conseillé à la femme de se trouver une autre courtière. Elle détestait qu’on lui fasse perdre son temps.
Sandrine sortit de son auto et marcha vers l’établissement scolaire. Ce faisant, elle donna deux ou trois petites tapes sur son pantalon afin d’en effacer les plis. Juliette allait sauter de joie en voyant sa mère arriver à une heure aussi hâtive. L’enfant disait tout le temps qu’elle détestait le service de garde. Au début de la scolarité de leur fille, Sandrine et Christian avaient bien donné la chance à quelques nounous de s’occuper de la petite à la maison après les classes, mais aucune ne faisait l’affaire. La dernière qu’ils avaient employée – une dame frôlant la soixantaine – avait même dit à Sandrine que leurs exigences étaient beaucoup trop élevées. Que ce n’était pas d’une gardienne dont ils avaient besoin, mais bien d’un caporal. Mal prise, Sandrine s’était finalement tournée vers le service de garde. Au moins, ici, il y a des témoins s’il arrive quelque chose, s’était-elle dit pour se convaincre. Le couple s’était promis de venir chercher Juliette le plus tôt possible, chaque jour. Ce qui finalement n’arrivait presque jamais.
— Bonjour, fit une voix derrière elle, la tirant de ses pensées.
En se retournant, Sandrine aperçut Evelyne, l’enseignante de Juliette, qui rangeait du matériel à l’arrière de sa voiture. Elle s’apprêtait à quitter son lieu de travail. Sandrine se dit qu’elle aussi aimerait bien finir à quinze heures trente tous les jours.
— Bonjour, Evelyne, vous allez bien ? demanda-t-elle.
— Oui, merci. Avez-vous vu mon message dans l’agenda de Juliette hier ?
Sandrine répondit que non. La veille, c’était Christian qui était venu chercher la petite. Il avait apparemment encore oublié de vérifier l’agenda. Son mari semblait tellement perdu ces derniers temps. Elle allait à nouveau être dans l’obligation de lui rappeler à quel point il devait rester rigoureux en ce qui concernait les notes et commentaires laissés dans le carnet de leur fille.
— Je suis vraiment désolée. Mon mari ne m’a rien dit. C’était à quel propos ?
La professeure, souriante, ferma son coffre et s’approcha de Sandrine. Dans la cour, non loin d’elles, des enfants lançaient un ballon dans un panier de basketball. Les retentissants rebonds contre le sol agaçaient déjà Sandrine. Son léger mal de tête y était sans doute pour quelque chose.
— Je mentionnais simplement que Juliette avait fait de grands progrès dernièrement. C’est plus du tout la même petite fille qu’avant. Je suis vraiment contente.
— Ah bon ?
— Comme vous le savez, bien sûr, elle s’est fait une petite amie : l’adorable Mégane. J’ai cru comprendre que Juliette et elle se voyaient en dehors de l’école ?
Sandrine opina de la tête. Sans pouvoir mettre le doigt dessus, elle sentait déjà qu’elle n’aimerait pas la suite de cette conversation.
— Mégane est très douée comme élève, poursuivit la femme. Elle apprend vite. Et le fait que Juliette soit jumelée avec elle, sur le même pupitre, a un impact très positif sur votre fille. On dirait que ça la motive. Forcément, ça déteint sur elle. Elle s’applique beaucoup plus qu’avant et…
— Je travaille beaucoup avec elle à la maison, la coupa Sandrine, refusant de donner tout le mérite à Mégane. Je lui fais pratiquer ses mots-étiquettes trois ou quatre soirs par semaine. Je lui ai aussi acheté des livres adaptés à son âge. Contente de voir que ça porte fruit !
— Oui, bien sûr, rétorqua l’enseignante, légèrement surprise par le ton cassant de la mère de Juliette. En tout cas, on peut dire que ce n’est pas la même petite fille qu’en début d’année.
— Pourquoi vous dites ça ?
La professeure leva un sourcil. Encore cette impression que cette femme était sur la défensive, alors que les nouvelles étaient très bonnes.
— Eh bien… On sait que Juliette est une enfant plutôt réservée, se permit la femme. Et comme tous les élèves apprécient Mégane, votre fille, en étant son amie, se mêle beaucoup plus facilement aux autres. Bref, c’est vraiment le fun, ce qui se passe. C’est ce que je voulais dire.
De toute évidence, la mère de Juliette ne semblait pas du tout du même avis. L’enseignante en était à se demander si elle avait dit quelque chose de travers. Sandrine lança alors un regard assassin aux enfants qui ne cessaient de faire rebondir ce maudit ballon tout près d’elle. Puis elle revint vers la professeure.
— Est-ce que Juliette fait des crises ici, à l’école ?
— Des crises ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Sandrine secoua la tête, comprenant qu’elle s’apprêtait à dépasser les bornes.
— Non, laissez tomber, dit-elle alors. Oubliez ce que je viens de dire.
En fait, Sandrine aurait voulu savoir si sa fille agissait à l’école comme elle agissait à la maison. Depuis quelque temps, par exemple, Juliette ne voulait plus porter ses jolies robes. Elle voulait adopter le même style vestimentaire que Mégane. C’est-à-dire un banal t-shirt et pantalon.
— C’est les garçons qui s’habillent comme ça ! réagissait Sandrine.
Mère et fille se querellaient presque chaque matin à ce propos. Par ailleurs, Juliette se plaignait constamment de ce que ses parents mettaient dans sa boîte à lunch. Ça aussi, c’était nouveau.
— Je veux des desserts, moi avec ! scandait la petite. Comme Mégane.
Et Juliette harcelait ses parents pour avoir de la poutine depuis qu’elle avait vu son amie en manger l’autre fois. Voilà la vraie influence qu’avait cet enfant sur sa fille ! En plus, depuis que Christian avait eu la brillante idée de monter aux barricades et de laisser leur fille fréquenter Mégane, cette dernière se pointait toujours le bout du nez à la maison. Et ses parents, en parfaits irresponsables, la laissaient venir seule, sans surveillance. Chaque fois, Juliette suppliait ses parents pour que son amie reste à souper avec eux à la maison, ce qui générait de nouvelles disputes avec sa mère. Celle-ci dut se faire violence pour ne rien mentionner de tout ça à l’enseignante. Elle se contenta plutôt de la remercier pour ses commentaires positifs sur sa fille.
— Bon, eh bien, je dois maintenant aller chercher Juliette, déclara-t-elle en tapotant sa jolie montre. Bonne fin de journée.
— Merci. Vous aussi.
La professeure ouvrit la portière de sa voiture et s’installa derrière le volant. Elle demeura immobile un bref instant, regardant s’éloigner Sandrine à travers son pare-brise. Un certain malaise s’empara d’elle lorsqu’elle comprit finalement ce qui se passait : la mère de Juliette, pour une raison qu’elle ignorait, détestait Mégane Cartier. Ça sautait aux yeux maintenant qu’elle avait mis le doigt dessus.
Sandrine signa le registre. Juliette était supposément dans le gymnase. Quelqu’un venait de l’aviser que sa mère était arrivée. En face d’elle, au bureau d’accueil du service de garde, la surveillante pianotait sur son téléphone. Comme d’habitude. Ça sert à quoi de faire des plaintes si aucune mesure est prise ? fulmina Sandrine qui avait rapporté ce grave écart de conduite plus d’une fois à la direction. Selon elle, l’usage du cellulaire devrait être strictement interdit entre ces murs.
— Salut, maman ! fit Juliette, une minute plus tard, en parcourant le long corridor chargé de casiers scolaires.
— Allô, ma puce. Ça va ? Es-tu contente que je sois venue plus vite ?
Juliette répondit par la positive, mais pas avec l’engouement auquel s’attendait sa mère.
— Passé une belle journée à l’école ? lui demanda Sandrine en s’abaissant pour être à la hauteur de l’enfant.
— Oui, mais j’aime pas le service de garde. Mégane est chanceuse, sa mère vient toujours la chercher après l’école.
Sandrine leva les yeux en l’air. Elle répliqua à Juliette que la maman de Mégane ne travaillait pas. Voilà la raison pour laquelle elle pouvait passer la prendre si tôt.
— C’est pas vrai. Elle travaille dans des cuisines. Elle nous a même amené de p’tits muffins tantôt quand elle est venue chercher Mégane. Ils étaient hyper bons.
— Pardon ?
Au ton de sa mère, Juliette réalisa qu’elle aurait dû taire cette information.
— De quel droit elle fait ça, elle ? grommela si faiblement Sandrine que sa fille ne perçut que la moitié de sa phrase. Pour qui elle se prend ?
— Quoi, maman ?
— Rien. Prends tes affaires. Viens, on s’en va.
Elle attrapa la main de Juliette et la tira vers l’extérieur. En marchant très vite, elles contournèrent l’école par le côté pour se rendre au stationnement situé à l’avant.
— On va passer par ici, ordonna Sandrine à sa fille. Y a des maudits fatigants qui jouent au ballon là-bas.
Une fois qu’elles se retrouvèrent dans la voiture, chacune à leur place, elle expliqua à Juliette qu’en aucun cas elle ne devait accepter quoi que ce soit de la mère de Mégane.
— Jamais. Tu m’as bien compris, Juliette Soulanges ?
— Mais maman…
— Y a pas de « mais maman ». Là, elle vient probablement de gâcher ton souper, cette niaiseuse-là.
Juliette prit la défense d’Émilie en répétant au moins deux fois que la maman de Mégane n’était pas niaiseuse. Puis elle s’énerva.
— C’est toi qui es fatigante ! cria la petite de toutes ses forces alors que ses joues s’empourprèrent. Tu m’empêches tout le temps de faire toute !
Sandrine somma sa fille de se calmer immédiatement. Dans leur famille, cette attitude n’était pas acceptée.
Quelques secondes s’écoulèrent, durant lesquelles mère et fille se jaugèrent dans le rétroviseur.
— Je m’excuse, Juju. T’as raison. J’aurais pas dû dire que sa maman est nounoune, c’est pas gentil. Et va surtout pas répéter à ton amie que j’ai dit ça à propos de sa mère, OK ? Mais si tu trouves que je suis fatigante des fois, comme tu dis, c’est parce que je veux faire quelqu’un de bien avec toi. C’est normal qu’il y ait des règlements dans la vie. Chez Mégane, y a pas l’air d’en avoir, de règlements. C’est ça, le problème. Quand elle va grandir, elle va penser que tout lui est dû. Tu comprends ?
Manifestement, Juliette ne saisissait pas ce que sa mère tentait de lui expliquer.
— Tu me remercieras quand tu seras adulte, conclut Sandrine en mettant le contact. Là, on va se dépêcher. On va profiter du fait qu’on a un peu d’avance pour que tu puisses pratiquer tes exercices de piano avant le souper.
Juliette se renfrogna. Elle détestait le piano et avait envie de le hurler sur tous les toits, mais elle garda le silence. Répliquer ne servirait à rien. Sa mère avait toujours le dernier mot.
◆
En voiture, moins de trois minutes leur suffirent pour rejoindre la maison. Quand Sandrine aperçut la Corolla stationnée devant chez elle, elle sentit une vive colère l’envahir.
— Qu’est-ce qu’ils font là, eux autres ? clama-t-elle sans se soucier de la présence de sa fille. C’est pas vrai !
Sur la banquette arrière, Juliette colla son visage contre la vitre afin de voir de qui parlait sa mère. Lorsqu’elle vit les visiteurs sortir de leur véhicule, aussi lentement que leur permettaient leurs articulations, elle explosa de joie.
— Grand-maman, grand-papa ! lança-t-elle. Oh, ça fait tellement longtemps ! Vite, maman, dépêche-toi !
— Voyons, calme-toi, Juju.
Sans même un regard pour ses beaux-parents, Sandrine gara son auto dans l’entrée. Juliette, quant à elle, défit sa boucle de ceinture en vitesse, impatiente d’aller à la rencontre de ses grands-parents. De toute évidence, Sandrine ne partageait pas le même enthousiasme que sa fille.
— Salut, ma grande, fit la mère de Christian en étreignant sa petite-fille. Mon doux Seigneur qu’on s’est ennuyés de toi !
— Allô ! lança Sandrine en les rejoignant après avoir jeté un bref coup d’œil à sa montre. C’était prévu que vous passiez ? Christian m’a rien dit.
Ce fut le grand-père qui répondit.
— Michèle avait un rendez-vous à Saint-Jean, dit-il en pointant sa femme du pouce. Et comme vous étiez sur notre chemin de retour, on prenait une chance. On a téléphoné à Christian et il nous a dit que vous seriez à la maison environ vers quatre heures moins quart. Il nous a expliqué que t’avais eu une annulation de dernière minute et que tu étais déjà partie chercher Juliette à l’école.
Sandrine répliqua que son mari ne l’avait aucunement prévenue.
— Ça faisait longtemps que vous attendiez dans l’auto ? voulut savoir Juliette qui, cette fois, alla se coller contre son grand-père.
— Non, ça faisait même pas dix minutes, l’informa ce dernier. Est-ce qu’on a le temps d’entrer quelques minutes ?
Sandrine, qui ne se gêna pas pour afficher son embarras, expliqua qu’il n’était pas idéal d’arriver ainsi à l’improviste. Surtout un jour de semaine.
— Juliette doit pratiquer ses leçons de piano et elle a aussi de petits devoirs à faire avant le souper, énuméra-t-elle. Mais vous pouvez entrer un petit peu. Ça va être correct.
— Inquiète-toi pas, la rassura sa belle-mère, on te dérangera pas longtemps.
Le ton était acrimonieux. Michèle Soulanges savait très bien ce que l’épouse de son fils pensait de Maurice et elle. La chimie n’avait jamais passé entre eux, et c’était cent fois pire depuis la venue au monde de Juliette. Sandrine devait avoir le contrôle sur tout. Ça leur prenait presque une autorisation s’ils voulaient voir Juliette, avait-elle déjà fait remarquer à son mari. C’était justement ce dernier qui l’avait convaincue de cette visite improvisée cet après-midi : « Je suis pas sûre que c’est une bonne idée, Maurice. Elle va encore nous faire sentir qu’on n’est pas les bienvenus. » Et c’était exactement ce qui se passait en ce moment.
— Vous nous dérangez pas, voyons, la rassura Sandrine sans conviction.
La grand-mère allait riposter qu’elle avait plutôt l’impression du contraire quand Maurice intervint, voulant à tout prix éviter un conflit.
— On n’avait pas vu la petite depuis presque deux mois, déclara-t-il. On s’ennuyait, nous autres.
Juliette prit la main de l’homme, ajoutant au passage qu’eux aussi lui avaient manqué. Le groupe se dirigea vers la porte d’entrée.
— Est-ce que je peux débarrer la serrure, maman ?
— Une autre fois, ma puce, l’avisa sa mère en insérant la clé dans le barillet. On est pressées, là.
Michèle leva les yeux au ciel. Une fois à l’intérieur, Sandrine avisa les parents de Christian que celui-ci ne serait pas à la maison avant une bonne trentaine de minutes.
— Je ne sais pas si vous allez avoir le temps de le voir ? dit-elle en sortant une bouteille d’eau fraîche du réfrigérateur. En plus, il doit passer chez le traiteur après le travail.
La grand-mère rumina. Voilà une autre pique qui laissait supposer que sa belle-fille ne voulait guère les avoir entre les pattes longtemps.
— On va l’attendre, notre fils, lui répondit la dame en déposant son sac à main à côté de ses souliers. Y en a pas de problème.
Elle passa ensuite une main dans ses courts cheveux blancs, coiffés à la garçonne.
— Il est donc ben beau, ton sac d’école, toi, prononça-t-elle en se penchant vers Juliette.
— Merci ! fit celle-ci. C’est Cendrillon qui est dessinée dessus.
— Wow. Est-ce que tu sais que ta cousine Éloïse adore Cendrillon, elle aussi ?
La petite fit signe que non. Naturellement. Juliette ne fréquentait que très rarement ses cousins et cousines qui avaient pourtant sensiblement le même âge qu’elle.
— Excusez-moi, mais là, il faut que j’aille à la toilette, annonça grand-père Maurice une fois débarrassé de ses chaussures.
— En vieillissant, c’est effrayant comment j’ai pu de retenue là-dessus.
Puis il s’éclipsa au bout du couloir.
— Tu veux voir mes nouvelles Barbie, grand-maman ?
— Avec plaisir, ma belle.
Cela ne faisait même pas deux minutes qu’ils étaient entrés qu’on sonna à la porte. Sandrine quitta la cuisine pour aller ouvrir, laissant sa belle-mère au salon avec Juliette. L’agente immobilière jura mentalement en apercevant Mégane sur le palier, à travers la fenêtre. Pas encore elle. Le vélo de la fillette était couché en plein milieu de l’entrée. Si Christian ne faisait pas attention en revenant du travail, il pourrait aisément rouler dessus et ainsi endommager sa voiture. À bout de nerfs, Sandrine sentit ses poings se crisper. D’abord les beaux-parents, ensuite, ça. Depuis quelque temps, Mégane débarquait ici tous les jours. Ça se fait pas, ça. Ses parents la laissent vraiment faire ce qu’elle veut ! Tout ceci était terriblement envahissant.
— C’est sûr qu’elle vient toujours ici, lui avait fait remarquer Christian. Tu veux pas que Juliette aille chez Mégane.
— C’est pas une raison d’envoyer sa fille à tout bout de champ chez nous, avait riposté Sandrine. Ils vivent sur quelle planète, eux autres ? Je suis pas une gardienne, moi là. Pis en plus, elle pense rien qu’à manger, cette enfant-là. Ça va finir par déteindre sur Juju.
Sandrine se força à revenir au présent et, sans le moindre sourire, ouvrit la porte à Mégane.
— Est-ce que Juliette est là ? demanda immédiatement l’enfant.
Aucun bonjour de sa part. Zéro politesse, remarqua tout de suite Sandrine.
— Juliette a présentement de la visite, articula cette dernière sans ménagement. Vous vous verrez une autre fois. Et il faudrait que tu prennes des petites pauses de Juju, de temps en temps. Tu peux pas venir comme ça à chaque jour, OK ? Et la prochaine fois, ton vélo, mets-le le long de la clôture comme je te l’ai déjà dit, au lieu de le laisser traîner dans le chemin comme ça… s’il te plaît.
La seconde suivante, ayant reconnu la voix de son amie, Juliette se pointa le bout du nez dans le portique.
— Allô, Mégane.
— Allô.
— Et aussi, rajouta Sandrine en levant un doigt, tu diras à ta mère d’arrêter de donner des gâteaux à ma fille. J’ai vraiment pas apprécié tantôt. Je vais m’occuper moi-même de son alimentation.
Du salon, la grand-maman de Juliette avait tout entendu. Pauvre tite fille. Voir si on parle de même à un enfant. En marchant sur des œufs, elle s’approcha à son tour de la porte avec l’intention de calmer le jeu. Aux dernières nouvelles, Juliette n’avait jamais vraiment eu d’amies avec qui jouer, et cela les avait toujours attristés, Maurice et elle. Si Sandrine les traitait toutes de la sorte, la dame comprenait mieux aujourd’hui pourquoi sa petite-fille avait tant de difficulté à se faire des copines.
— Bonjour, toi, fit-elle en voyant Mégane. Je suis Michèle, la grand-maman de Juliette. Ça va bien ?
— Oui, fit l’enfant qui semblait hésiter entre partir ou bien rester.
Son regard était fuyant. Visiblement, la maman de Juliette l’intimidait. La grand-mère s’adressa ensuite à Sandrine en posant une main sur son épaule. Elle lui signifia que si les enfants voulaient jouer ensemble, elle n’y voyait aucun inconvénient. Qu’elle pourrait même les surveiller.
— Je veux dire, empêche-les pas de se voir à cause de nous. De toute façon, Maurice et moi, on va attendre de voir Christian et on va partir pas longtemps après. Si elles veulent en profiter…
— Excuse-moi, Michèle, mais je suis capable de gérer ça toute seule, OK ?
Sans attendre, Sandrine demanda à Juliette de dire au revoir à son amie et elle referma la porte avec plus de force qu’elle ne l’aurait souhaité.
Puis elle fit face à la grand-mère.
— Juliette doit pratiquer ses leçons de piano, lui expliqua Sandrine. Elle a aussi des devoirs. Je sais pas si tu le sais, mais la journée est pas finie et nos semaines sont hyper chargées. On n’est pas encore à la retraite, nous.
— Mon Dieu, excuse-moi, rebondit la dame. Je voulais juste me montrer aimable. C’est pas nécessaire de me répondre sur ce ton-là.
— Quel ton ? Je vois pas de quoi tu parles.
Maurice choisit ce moment pour revenir de la salle de bain. Il sentit dès lors de l’électricité entre les deux femmes.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’informa-t-il.
— Demande à ta bru, annonça froidement son épouse. Oh !
Quelle surprise ! J’me sens comme de trop, ici !
— C’est pas ça ! réagit Sandrine qui, de toute évidence, faisait son possible pour ne pas perdre son sang-froid. C’est juste qu’on a plein de trucs à faire. Quand une visite est planifiée, c’est pas pire, on peut s’organiser, mais là, en vous pointant comme ça à brûle-pourpoint…
Sandrine ne termina pas sa phrase. Elle vit dans leurs yeux qu’elle était allée trop loin. Lorsque Christian était présent, elle faisait preuve d’une certaine retenue, mais ce n’était pas le cas aujourd’hui. Pour ne pas perdre la face, elle se tourna vers sa fille.
— Viens, Juju. On va aller faire tes exercices de piano en attendant papa. Excusez-nous.
— Mais maman…
— Y a pas de « mais maman ». Allez, viens.
Elles disparurent ensuite dans la pièce du fond. Médusés, les grands-parents se retrouvèrent seuls.
— Ben voyons, qu’est-ce qui se passe, là ? s’inquiéta le beau-père.
— C’est pire que pire avec Sandrine. Je veux qu’on s’en aille. C’était pas une bonne idée de venir à l’improviste. Je te l’avais dit. Surtout quand notre fils est pas là pour la voir agir.
La dame glissait déjà ses pieds dans ses souliers, impatiente de quitter les lieux.
— Quoi ? Mais on va attendre de voir Christian. Il va arriver dans une vingtaine de minutes.
Le vieil homme paraissait réellement dépassé par la situation.
— Je suis pu capable de la sentir, Maurice. M’entends-tu ? Elle est méchante. Hypocrite en plus. T’aurais dû voir comment elle s’adressait à la petite amie de Juliette. C’était affreux.
Des notes de piano résonnaient déjà dans l’air.
— Quelle amie ?
— Je te raconterai ça dans l’auto. Bye, Juliette ! cria-t-elle assez fort pour que l’enfant l’entende. On s’en va.
Trente secondes plus tard, l’enfant vint à leur rencontre, accompagnée de sa mère.
— Vous vous en allez déjà ? se plaignit leur petite-fille. On s’est presque pas vus.
Juliette paraissait vraiment attristée par leur départ.
— Qu’est-ce que vous faites ? Vous attendez pas Christian ? s’étonna Sandrine.
La grand-mère dut se tourner la langue sept fois pour ne pas répliquer. Maudite hypocrite ! T’es ben contente qu’on s’en aille. Ça se voit dans ta face.
Sentant bouillir sa femme, Maurice prit les devants, encore une fois.
— Non, on l’attendra pas, finalement. Il faut qu’on y aille. Tu passeras le bonjour à Christian.
Il alla ensuite serrer Juliette dans ses bras, vite imité par sa femme.
— Bye, mon cœur. On t’aime.
— Bye, je vous aime aussi, les relança l’enfant. J’aurais aimé ça vous voir plus.
Sans même un regard pour leur belle-fille, le vieux couple franchit la porte par laquelle il était entré à peine dix minutes plus tôt.
◆
Quand Christian revint chez lui, à l’heure prévue, il fut surpris de constater que ses parents avaient déjà déserté les lieux. Sandrine prétendit qu’ils avaient l’air pressés.
— Ta mère avait pas l’air dans son assiette, relata-t-elle en l’accueillant. Elle était super susceptible. Je pense que je l’ai froissée quand je lui ai dit que Juju devait s’exercer au piano. Ils sont partis à ce moment-là. Moi, je pensais qu’ils seraient venus dans la pièce pour la voir jouer, mais non.
Christian l’écoutait tandis qu’il déposait des boîtes de carton sur la table de cuisine.
— Ils s’attendaient peut-être à un autre genre d’accueil, mais t’sais, c’est la semaine, on a notre routine, nous, compléta Sandrine.
— Ça m’étonne de leur part, fit son mari. Surtout qu’on s’était pas vus depuis un bon bout de temps. Je les appellerai cette semaine. T’aurais dû me prévenir de leur départ, par contre. J’étais certain qu’ils souperaient avec nous. J’ai ramassé plein de trucs chez le traiteur.
— Désolée.
— Juliette est où ? demanda-t-il.
— Elle écoute la télé en bas. Je lui ai dit qu’exceptionnellement on ferait ses devoirs ce soir, juste avant d’aller dans le bain. De toute façon, j’ai jeté un œil à ses cahiers. Ça lui prendra même pas cinq minutes. Je t’offre à boire ?
C’est à cet instant seulement que Christian s’aperçut que sa femme avait un verre de vin entre les mains. Et ce n’était pas son premier. Posée sur le comptoir, à gauche du frigo, la bouteille de rouge était déjà bien entamée. Le podiatre déclina l’offre, préférant aller rejoindre Juliette au sous-sol pendant que Sandrine mettait la table. En descendant l’escalier, il se rendit compte que pour la première fois depuis qu’ils vivaient ensemble, il avait omis d’embrasser Sandrine à son arrivée. Et il n’eut même pas l’impression qu’elle l’avait remarqué.
◆
Mégane était au lit depuis une trentaine de minutes. Thomas sortait de la douche et venait d’enfiler un t-shirt trop grand et un bas de pyjama confortable. Il trouva Émilie au salon. Il l’avait trouvée soucieuse lorsqu’il était revenu du travail tout à l’heure. Présentement assise en indien sur le divan, elle semblait passionnée par ce qu’elle lisait sur son ordinateur portable. Elle termina de manger une banane dont elle déposa la pelure sur la table à ses côtés. Sur le plancher à côté d’elle, Elvis dormait. À un rythme régulier, l’animal émettait un faible ronflement. En entendant son chum approcher, Émilie leva le nez de sa lecture. Le charpentier se laissa choir à ses côtés. Pour la troisième journée consécutive, Thomas avait fait des heures supplémentaires et il se rendait compte que cela l’affectait un peu plus qu’auparavant. S’il s’écoutait, il irait directement au lit.
— T’as déjà entendu parler des parents hélicoptères ? lui demanda sa blonde.
À la façon dont Thomas la regardait, la réponse était non.
— Des quoi ? réagit-il en s’adossant au bras du divan pour faire face à Émilie.
Depuis qu’elle avait appris qu’elle était de nouveau enceinte, la femme passait ses soirées à lire sur ce sujet. Il en avait été de même pendant sa première grossesse.
— Je suis sur le site de Naître et grandir et je viens de lire un article là-dessus. J’avais déjà entendu parler du terme, mais je savais pas ce que ça signifiait.
— Et ?
Elle expliqua alors à Thomas qu’un parent hélicoptère était ainsi désigné à cause de sa façon de littéralement voler au-dessus de son enfant pour le surprotéger, lui évitant par exemple le moindre danger ou l’empêchant de vivre des émotions difficiles.
— Mais ça nuit beaucoup au développement de l’enfant, lui apprit Émilie. Et ça mine sa confiance en lui aussi.
— C’est clair, ricana Thomas pour qui c’était l’évidence même.
— Oui. Et en agissant comme ça, le parent laisse croire au jeune que le monde extérieur est dangereux. C’est vraiment néfaste pour le petit.
Elle poursuivit en racontant que si l’enfant ne subit aucun échec dans son quotidien, la moindre épreuve devient une montagne pour lui.
— C’est super intéressant comme article.
— En tout cas, les parents de Juliette sont clairement comme ça, lâcha Thomas.
— Évidemment. C’était à eux autres que je pensais aussi en lisant ça. Sandrine et Christian sont des parents hélicoptères. Sandrine est la pire. Hier, Mégane m’a dit que c’était sa mère qui mettait les souliers à Juliette et qui lui attachait. À six ans, t’imagines.
— Ben, juste à la façon qu’elle a capoté l’autre jour à cause du pneu dehors, lui rappela Thomas. C’était démesuré, son affaire.
— Et tu te souviens qu’elle avait peur qu’Elvis attaque sa fille ?
Thomas lui confia que ce qui le choquait le plus dans tout ça était que Sandrine les regardait de haut, comme si elle se croyait supérieure à eux.
— Et elle le pense sincèrement, rajouta Émilie. Dans sa tête, c’est sûr qu’elle est meilleure que nous autres. C’est vrai que c’est choquant. T’as raison.
— En crisse, oui.
— À propos, je voulais te dire ça. Ç’a l’air que Mégane s’est fait revirer de bord par Sandrine cet après-midi. Pis pas à peu près. Elle m’a dit qu’elle lui avait claqué la porte au nez.
Thomas fronça les sourcils.
— Pardon ?
Il pouvait endurer cette femme antipathique, mais celle-ci devait à tout prix rester polie avec sa fille. Il commença à s’agiter sur le divan.
— C’est Mégane qui t’a conté ça ? s’informa-t-il.
Émilie opina du chef.
— Pourquoi tu m’as pas dit ça plus tôt ?
Il se souvint de l’air soucieux de sa blonde à son retour du chantier.
— Je voulais pas évoquer le sujet devant Mégane. Elle était vraiment triste quand elle est revenue de là-bas. Ça paraissait qu’elle se forçait pour pas pleurer.
Thomas lui demanda ce qui s’était passé exactement.
— Il paraît qu’elle lui a parlé bête et qu’elle lui a quasiment crié dessus. Sandrine était pas contente parce que la petite avait laissé son bicycle dans l’entrée. Elle lui a aussi demandé de prendre une pause de sa fille. Qu’elle venait la voir trop souvent. Pis ç’a l’air qu’elle lui a dit de me dire d’arrêter de donner des gâteaux à Juliette. En fait, c’était un muffin aux pommes, nuança Sandrine comme pour excuser son geste. C’était super santé !
— T’as pas à te sentir mal, Émilie, voyons donc, grimaça Thomas. Elle est malade, cette femme-là. On dit pas toutes ces affaires-là à un enfant de six ans. Non, mais j’en reviens pas !
Thomas se leva prestement et fit quelques allers-retours entre la bibliothèque et le divan. Il aurait aimé avoir cette Sandrine devant lui pour lui dire ses quatre vérités.
— Pis elle sait même pas qu’elle est cocufiée à tour de bras, en plus ! s’emporta-t-il. J’ai encore vu son prince charmant aller se tremper le pinceau cette semaine dans le condo d’en face. Ça se frenche dans le cadre de porte. Crisse. Pis ça vient nous faire la morale.
Émilie le pria de baisser le ton, qu’il allait réveiller Mégane. Thomas était rarement en colère. Tel un lion en cage, il tournait en rond dans le salon avec l’envie de démolir quelque chose. Émilie changea de position sur le divan. Thomas s’arrêta devant elle.
— J’aimerais ça, s’il te plaît, que Mégane n’aille plus là toute seule, OK ? demanda-t-il à Émilie. J’ai pu confiance en cette femme-là.
— Je suis d’accord. Je suis à la même place que toi, Thomas.
— J’ai rien que le goût d’aller lui avouer que son mari la trompe.
— Ça nous regarde pas, ça, chéri. On va se mêler de nos affaires. Pensons aux filles.
Le charpentier ne dérougissait pas.
— Eh bien, j’vais te dire de quoi, moi là, Émilie. Si Sandrine veut que notre fille prenne une pause de Juliette, go for it ! Mégane va en prendre, une pause. Pis une crisse de longue à part ça. Y a toujours ben des limites. On va y dire d’arrêter d’aller chez son amie à partir de demain. On n’a pas besoin d’eux autres. Y a plein d’autres enfants qui peuvent jouer avec Mégane.
La guerre venait d’être déclarée.
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