Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 17 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 17

17

 

 

Les deux semaines qui suivirent la séparation de Sandrine et Christian furent extrêmement difficiles pour le podiatre. D’abord, Sandrine refusait de lui parler. Ce qu’il pouvait très bien comprendre. Il fallut que Christian essaie de la joindre une bonne douzaine de fois avant qu’elle daigne répondre à son cellulaire. Quand elle finit par décrocher son téléphone, elle n’y alla pas par quatre chemins.

— De quel droit t’oses encore m’appeler, Christian Soulanges ? La seule chose qui nous reliait n’existe plus parce que tu l’as tuée. Si j’étais toi, je me tirerais une balle dans la tête tellement j’aurais honte de moi.

Christian n’eut même pas le temps de placer un mot que son ex avait déjà raccroché. Anéanti, il demeura plus d’une minute immobile, l’appareil collé contre son oreille. Il devait absolument récupérer, entre autres, quelques vêtements, son ordinateur, des documents pour le travail. Devant le refus catégorique de Sandrine de coopérer, il dut penser à un plan B. Il attendit donc quelques heures et passa devant la maison. Quand il vit que la voiture de Sandrine ne se trouvait pas dans l’entrée, il se précipita vers la porte d’entrée. Il devait faire vite. Or, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il constata que la serrure avait été changée ! C’est pas vrai. Christian fit le tour de la demeure. Les verrous à l’arrière avaient subi le même sort.

— Elle a pas fait ça ! s’énerva-t-il.

En courant, il regagna son véhicule, pétrifié à l’idée de tomber nez à nez avec Sandrine. Il savait qu’elle n’avait toujours pas recommencé à travailler. Elle pouvait être n’importe où et revenir à tout moment.

Christian décida donc d’aller se refaire une petite garde-robe aux Promenades Saint-Bruno. Plutôt qu’affronter Sandrine, il commanda aussi un nouveau portable. Tout bien considéré, il finit par se convaincre que la plupart des documents dont il avait besoin dans son ancien ordinateur étaient aussi dans celui de son bureau à la clinique. Il créait toujours des copies. Au condo, Roxanne lui avait également libéré un espace pour qu’il puisse s’installer aisément. Depuis son arrivée chez elle, la jeune femme faisait tout pour l’accommoder, lui répétant à tout vent qu’il avait fait le bon choix. Je mérite tellement pas ça, ne cessait de se dire Christian, qui sentait toujours l’odeur de la honte s’accrocher à lui. Roxanne le croyait solide. Elle était encore convaincue qu’il avait quitté Sandrine pour elle, alors qu’il en allait tout autrement. C’était Sandrine qui l’avait jeté à la rue.

— Je vais m’en sortir, marmonna-t-il dans sa voiture alors qu’il patientait à un feu de circulation, comme si le fait de prononcer ces paroles à voix haute allait lui donner raison. C’est une crisse de mauvaise passe, mais je vais m’en tirer.

Il se massa le front, sentant venir la migraine.

Deux minutes plus tard, il gara son auto dans le stationnement souterrain de la clinique. Il prit ensuite l’escalier jusqu’au troisième étage, évitant comme toujours l’ascenseur. Un patient avait rendez-vous avec lui dans un peu plus d’un quart d’heure. Christian avait récemment décidé de se lancer corps et âme dans son travail. Il avait augmenté ses heures de disponibilité. C’était, selon lui, la meilleure façon de ne pas broyer du noir. Ainsi occupé, il pouvait penser à autre chose qu’à la triste tournure qu’avait prise sa vie.

Dès qu’il franchit les grandes portes vitrées, il comprit immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond. Le regard que lui lança Marie, la secrétaire, parlait pour elle. Une assistante, visiblement mal à l’aise aussi, s’empressa de disparaître dès qu’il mit les pieds à la réception. Sans leur adresser le moindre salut, Christian se dirigea vers son bureau. Il avait la désagréable impression qu’on parlait de lui juste avant qu’il n’arrive. L’instant suivant, on toqua à sa porte fermée.

— Oui ? jeta Christian alors qu’il venait tout juste de sortir le dossier dont il avait besoin.

Marie fit alors son apparition, s’excusant déjà de l’importuner. La majorité des collègues et employés ne savaient plus quelle attitude adopter avec cet homme qui venait de perdre sa fille unique. C’était encore pire depuis qu’ils avaient appris qu’il vivait une séparation.

— Je peux te déranger un petit moment ? demanda la femme en refermant derrière elle.

Le podiatre était déjà inquiet. Il connaissait Marie depuis longtemps. Elle semblait terriblement gênée en ce moment.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— T’es au courant ? s’engagea la secrétaire.

— Au courant de quoi ? commença-t-il à s’impatienter. Peux-tu en venir droit au but s’il te plaît, Marie ?

— Le post de Sandrine sur Facebook. Tu l’as lu ?

Le cœur du podiatre bondit dans sa poitrine.

— Non, que… Quel post ?

Marie lui apprit que Sandrine avait rédigé un long message sur le réseau social, souhaitant, pour reprendre ses mots, dire la vérité. Les mains de Christian se mirent à trembler. Il savait d’avance ce qu’allait lui raconter sa secrétaire.

— Je suis vraiment désolée que ce soit moi qui t’annonce ça, se défendit Marie, mais je pense que t’es mieux de l’apprendre maintenant avant que tout le monde le sache. Sandrine a écrit quelque chose qui te concerne en fin d’avant-midi, aujourd’hui… Pour être sûre qu’on le lise, elle a… tagué la plupart des gens qui travaillent à la clinique, dont moi, et plein d’autre monde.

Le visage de Christian se vida de tout son sang. Il écouta la suite, mais rapidement, tout ce que lui relata Marie devint brumeux. Le podiatre eut l’impression de se retrouver dans une autre dimension. Il ne perçut que quelques bribes. Sandrine avait donc exposé leur histoire sur Facebook. Ou plutôt son histoire à lui. Elle avait apparemment pris soin de rendre sa publication publique, apprit-il, ce qui faisait en sorte que n’importe qui pouvait tomber là-dessus.

— Sandrine explique que t’as une maîtresse, poursuivit Marie à voix basse. Pis que t’étais au lit avec elle quand ta fille s’est… a eu son accident. C’est terrible ce qu’elle dit, Christian. Je m’en fous, c’est pas de mes affaires, mais…

— OK, ça suffit ! la stoppa Christian, au bord du gouffre. J’ai pas besoin d’en savoir plus.

Le podiatre fut pris d’une nausée.

— Il y a sûrement moyen de faire bloquer ça, renchérit la femme qui, étonnamment, désirait encore aider Christian malgré les horribles choses qu’elle venait d’apprendre à son sujet. J’ai déjà signalé la publication à Facebook en expliquant que cette histoire était d’ordre privé. Sandrine peut pas régler ses comptes comme ça. C’est probablement illégal.

Christian ferma les yeux. La tête se mit à lui tourner. La migraine était maintenant bien installée. De peine et de misère, il se releva de sa chaise, comme ivre, et posa une main sur son bureau afin de ne pas perdre l’équilibre.

— Marie, annule mon rendez-vous avec monsieur Bergeron. Demande à Marc-André ou à quelqu’un d’autre de le référer ailleurs. Cancelle aussi le suivant. Je suis pas en mesure de faire de la consultation.

— OK. Mais, Christian, si je peux faire quelque chose, n’importe quoi, s’il te plaît, dis-le-moi. Promis ?

Sans répondre, celui-ci passa devant elle et ouvrit la porte.

— Peu importe ce que t’as fait ce jour-là, on va pas te juger, ici, OK ? Ça regarde que toi.

Le podiatre marchait déjà dans le corridor menant à la sortie. Tout le monde sait maintenant l’abominable monstre que je suis. Il croisa Nancy, accompagnant un patient vers le local 101. Puis Marc-André.

— Salut, Christian, fit ce dernier d’une voix qui contrastait avec son ton habituel. Comment ça va ?

Christian fixa le sol, inapte à affronter leur jugement. Il descendit l’escalier menant au garage souterrain. Dans le stationnement, il chercha sa voiture, alors qu’il se garait au même endroit depuis toujours. Lorsqu’il la retrouva enfin, il s’y réfugia. L’envie de vomir ne l’avait toujours pas quitté. Rangé quelque part sur lui, son cellulaire bipa. Christian se tâta le corps et sortit l’appareil du fond de sa poche. Il s’aperçut qu’il avait reçu bon nombre de messages vocaux, dont un de sa mère.

« J’ai essayé de t’appeler, disait-elle. Sandrine a inventé une histoire te concernant. Est-ce que tu le savais ? Elle est complètement folle ! Il faut que tu fasses quelque chose pour l’arrêter. »

Michèle avait joint une copie d’écran du long texte de Sandrine. Christian ne put s’empêcher d’y jeter un rapide coup d’œil. La publication débutait ainsi : « C’est avec le cœur gros que je vous partage ma souffrance aujourd’hui. » Chaque mot qui suivit fut comme des coups de poignard. Christian cessa sa lecture en plein milieu. Et sa mère qui croyait sans aucun doute qu’il s’agissait d’une histoire inventée de toutes pièces. Non, maman, tout ce qu’elle dit est vrai. Il se revit encore une fois, dans le chambranle de la porte chez Émilie, dire un rapide au revoir à Juliette, ignorant qu’il la voyait pour la dernière fois, trop pressé qu’il était d’aller retrouver le lit de Roxanne.

Christian tourna enfin la clé dans le contact et quitta le stationnement souterrain, ignorant complètement quelle direction prendre.

◆

 

Sandrine effaça sa publication du réseau social. Elle se doutait bien que ce genre d’attaque personnelle n’était pas permise sur Facebook. C’était peut-être même illégal. Il en allait de l’intégrité de Christian, après tout. Avant d’avoir des ennuis, Sandrine retira son long texte d’Internet. Mais tout ça était bien calculé. Elle avait prévu son coup, car elle n’avait laissé son commentaire en ligne que deux heures, ce qui était suffisant pour que la nouvelle se propage et produise les dégâts espérés. À voir les commentaires qu’avait générés son message dès les premières minutes, nul doute qu’il s’était déjà rendu aux oreilles de Christian. Tu t’en sauveras pas de même. C’est pas vrai que je vais te laisser vivre ta vie comme si de rien n’était. Elle aurait payé très cher pour voir le visage de Christian au moment où celui-ci apprenait que tout le monde, à présent, savait qui il était vraiment. Après avoir fait disparaître sa missive de Facebook, Sandrine s’étendit dans le lit de Juliette où elle plongea dans un sommeil sans rêves. Elle aimait bien se recueillir là. Elle pouvait encore, croyait-elle, y sentir la douce odeur sucrée de sa fille. De toute façon, il était hors de question pour elle de dormir dans le lit qu’elle avait partagé avec Christian. Ce fut un son de klaxon dans la rue qui la réveilla. Elle fit le saut en voyant l’heure.

— Ouff, lâcha-t-elle en s’étirant. J’aurais pu rester couchée tout l’après-midi, moi.

Pieds nus, Sandrine descendit l’escalier en bâillant. Le rez-de-chaussée était inondé d’une lumière éblouissante. J’ai besoin d’un café. Elle peinait à garder les yeux ouverts, comme si toutes les nuits blanches des derniers mois exigeaient d’être rattrapées. Depuis qu’elle avait un plan, elle était parvenue à retrouver une certaine qualité de sommeil. La preuve : elle arrivait même à faire des siestes le jour. Ses nuits étaient également beaucoup moins hachurées qu’auparavant. Un poids énorme avait quitté ses épaules. Sandrine n’était plus que simplement une mère éplorée, non : elle avait maintenant un but auquel s’accrocher, et elle savait qu’une fois qu’elle l’aurait atteint, sa vie prendrait un tout autre sens.

En regardant le café couler, elle repensa à ce que le voisin de derrière lui avait raconté. Il paraissait que Christian avait tenté d’entrer dans la maison un peu plus tôt cette semaine. Ce lâche s’était apparemment enfui en courant quand il avait compris qu’elle avait changé les serrures.

— Ça aussi, j’aurais payé cher pour y voir la face, fit-elle dans un murmure avant d’ouvrir la porte du réfrigérateur.

Une fois sa tasse remplie, elle y ajouta un peu de lait d’amande, puis remonta au deuxième étage, en direction de son bureau. Elle s’installa devant son ordinateur et reprit ses recherches exactement là où elle les avait laissées avant sa sieste. Elle rafraîchit la page Internet au cas où de nouvelles offres apparaîtraient. À l’écran défilaient des images de chalets et autres maisons éloignées. Sandrine avait toujours ses accès d’agente l’avisant avant le public des nouvelles demeures mises en vente.

— Hmm, intéressant, ça, marmonna-t-elle. En Ontario…

Le regard de Sandrine bifurqua vers son cellulaire. Celui-ci était sur la charge, tout près de la souris. Un point lumineux lui indiquait qu’elle avait reçu un appel. Elle débrancha son téléphone et tapa son code de sécurité. Sur l’arrière-plan, Juliette apparut dans toute sa beauté. Une photo prise dans le Vieux-Montréal moins d’un mois avant sa disparition. Sandrine se rappelait que cette petite garce de Mégane Cartier avait demandé si elle pouvait venir avec eux cette journée-là. Elle lui avait répondu qu’elle n’avait qu’à demander à ses propres parents si elle voulait faire des sorties, pas à eux. À l’écran, le numéro de Christian était affiché. Ce dernier avait apparemment tenté de la joindre. Hon, le ti- pit doit être fâché par ma publication. Il avait même osé laisser un message vocal. Amusée, elle porta l’appareil à son oreille. Au bout du fil, celui qu’elle avait déjà aimé était larmoyant comme une fillette. Sandrine fut d’abord surprise de l’entendre s’excuser.

« J’espère que tu me pardonneras un jour, disait-il. Juliette était tout pour moi. En fait, vous étiez tout pour… »

Christian avait stoppé sa phrase en plein milieu, réalisant sans doute au dernier moment qu’il ne pouvait prétendre que Sandrine était tout pour lui, alors qu’il la trompait sans vergogne.

« Je veux que tu te souviennes de moi autrement, Sandrine, reprit-il d’une très petite voix qu’il avait visiblement du mal à contrôler. J’ai commis une faute grave et… je… je m’en excuse. Pardonne-moi. Ç’a aurait jamais dû se passer comme ça. »

Il avait raccroché après cette dernière phrase. Satisfaite, Sandrine déposa son cellulaire sur le bureau. Elle n’effaça pas le message, sachant d’avance qu’elle allait sûrement le réécouter plusieurs fois. Contente de voir que tu souffres, et pour ce qui est de te pardonner, oublie ça, ça n’arrivera jamais. Le connaissant, Sandrine se doutait bien que Christian devait être complètement démoli qu’elle ait dévoilé la vérité au grand jour. Tant mieux. Elle était encore très fière de son coup. Et quand on va avoir signé les papiers de divorce, je vais te saigner, tu croiras pas à ça. Sandrine avait déjà contacté un avocat. Le meilleur, supposément. Elle entamerait les procédures de séparation dès la semaine prochaine. Elle devinait bien que Christian s’était jeté dans les bras de cette Roxanne. Quand je vais en avoir fini avec toi, mon sale, t’auras même plus une cenne pour lui payer un café. Sandrine était prête à le lessiver jusqu’au dernier sou. Et Dieu sait qu’elle avait besoin d’argent pour son projet. D’ici quelques mois, Sandrine allait devoir disparaître des radars, et pour ça, il lui fallait les moyens d’y parvenir.

◆

 

Roxanne revint du travail un peu avant dix-sept heures. Elle avait remarqué la voiture de Christian dans le stationnement extérieur. Ce matin, il l’avait pourtant prévenue qu’il ne rentrerait qu’en milieu de soirée. Il lui avait même dit de ne pas l’attendre pour souper. Cette remarque avait surpris Roxanne, car elle ne mangeait jamais avant vingt heures le soir. Il fallait croire que son chum était encore réglé sur l’horaire de sa fille. Tandis qu’elle ouvrait la porte, elle ne se rendit pas compte que de l’autre côté de la rue, un travailleur de la construction l’observait avec attention. Un homme qui en savait beaucoup sur elle et Christian.

— Allô, fit-elle en entrant chez elle. T’es revenu plus tôt finalement ?

Elle se rappela que Christian n’était pas dans son assiette ce matin. Il semblait avoir le moral à plat. Peut-être avait-il préféré revenir se reposer ici, se dit-elle.

— Christian, t’es là ?

Les souliers du podiatre étaient rangés sur le petit tapis conçu à cet effet. Le condo était silencieux. Roxanne déposa son sac à main et avança vers le salon. Christian n’y était pas. Elle se rendit ensuite dans la chambre à coucher. Nulle trace de lui là non plus. Il est peut-être à la salle de bain, supposa-t-elle en prenant cette direction. La porte était fermée. La jeune femme y donna deux petits coups.

— Coucou, je suis là ! lança-t-elle depuis le corridor. Juste pour pas que tu fasses le saut quand tu sortiras.

Aucune réponse.

— Christian ? Ça va ?

Silence.

Elle sonda la poignée. Verrouillée de l’intérieur. Roxanne commença à s’inquiéter plus sérieusement quand elle appela Christian une deuxième et troisième fois et qu’elle n’obtint aucun retour. Christian avait-il eu un malaise ? Gisait-il sur le sol, inconscient ? Pourquoi est-ce qu’il a barré la porte s’il était seul ? Elle se dépêcha de se rendre à la cuisine. Elle fouilla dans un tiroir et en sortit un cure-dent. À la hâte, elle revint sur ses pas et cogna à nouveau contre la porte.

— Christian ? Je vais entrer, OK ?

La jeune femme inséra le cure-dent dans l’orifice central de la poignée et celle-ci tourna enfin.

— Quoi  ?

Christian ne s’y trouvait pas. C’est ce qu’elle crut les premières secondes suivant son irruption dans la pièce. Elle s’aperçut alors que le miroir au-dessus du lavabo était fracassé.

— Qu’est-ce qui s’est passé ici ? fit-elle à voix basse, de plus en plus inquiète.

Elle vit que le rideau de douche était tiré. Elle ne s’en était pas rendu compte jusqu’ici. Pourtant, elle n’entendait pas l’eau couler. Avec un très mauvais pressentiment, elle déplaça la toile de sa main gauche.

Le cri de terreur qui sortit de la bouche de Roxanne fut si puissant que le propriétaire d’en haut l’entendit.

◆

 

Thomas était au deuxième étage de l’immeuble en construction quand il vit – à travers le carreau qui allait bientôt accueillir une fenêtre – une ambulance se garer devant l’appartement du 6B. Une voiture de police fit son apparition dans la seconde suivante.

— As-tu vu ça ? lança-t-il à Mathieu.

— Ben oui, toé, fit le Beauceron en rangeant son ruban à mesurer.

Les deux hommes s’approchèrent du trou dans le mur. Ils furent vite imités par d’autres travailleurs.

— Quand la police est là aussi, c’est rare que c’est bon signe, fit remarquer un collègue.

— Peut-être un cas de violence conjugale ? suggéra quelqu’un d’autre.

Une idée se faufila alors dans le cerveau de Thomas. Il s’imagina Sandrine assassinant l’amante de son mari après être entrée par effraction. Ou tuant sauvagement Christian de ses propres mains. Elle en serait bien capable, maintenant qu’elle était au courant qu’il s’était trouvé dans le lit d’une autre femme le jour du drame.

— Je vais aller en fumer une, déclara Mathieu en se dirigeant vers l’escalier de fortune. Je vais essayer de savoir ce qui se passe là.

— Je te suis, s’empressa de rajouter Thomas. Moi aussi, je suis curieux.

Une fois à l’extérieur, les deux confrères traversèrent la rue en direction du condo. Thomas reconnut un homme qu’il avait vu souvent. L’individu d’une cinquantaine d’années était le voisin du dessus de l’appartement du 6B. Il venait tout juste de mettre fin à une discussion avec le policier et semblait être au courant de la situation. Thomas s’approcha, et Mathieu demeura à l’écart derrière lui, allumant sa cigarette qui entoura son visage de volutes grisâtres.

— Excusez-moi, monsieur.

Le voisin se retourna vers Thomas.

— Je travaille en face, se présenta-t-il en pointant du pouce le chantier. Je connais le gars qui habite ici depuis pas longtemps. Savez-vous ce qui se passe au juste ?

L’homme expliqua qu’il avait entendu Roxanne hurler.

— J’ai tout de suite compris que quelque chose allait pas, l’informa-t-il. Je suis descendu en courant. C’est son chum. Il s’est suicidé.

— Quoi ?

Sans trop entrer dans les détails, il expliqua à Thomas que le nouveau conjoint de sa voisine s’était enlevé la vie dans la baignoire. Il s’était ouvert les veines. Le charpentier posa une main devant sa bouche. Il ne s’attendait pas du tout à cela. Christian devait donc se sentir extrêmement coupable.

— Shit.

À court de mots, Thomas remercia l’homme pour ces informations. Il eut soudainement une pensée pour Juliette. Une image bien étrange se dessina dans sa tête. Thomas n’était pas croyant, mais si cette histoire de paradis était vraie, la petite avait enfin retrouvé son papa.

— J’en reviens pas.

Il regagna l’immeuble en construction au moment où les ambulanciers sortaient du véhicule la civière qui allait accueillir le corps sans vie de Christian Soulanges. Cette scène ressemblait péniblement à celle qui s’était jouée dans la cour arrière du charpentier au début de l’été.

Une fois sur le chantier, Thomas prit son téléphone et appela Émilie pour lui annoncer la nouvelle.

◆

 

Sandrine ouvrit la porte de sa demeure. Un homme en uniforme et au physique quelconque se tenait devant elle. À son air, il n’était pas là par gaieté de cœur. Il se présenta et lui annonça qu’il avait une mauvaise nouvelle.

— Qu’est-ce qui se passe ? dit Sandrine.

L’autre toussota dans son poing avant de révéler la raison de sa venue. Il se mit à parler d’une voix calme. Ce fut ainsi que Sandrine apprit la mort de celui qui aujourd’hui encore, du moins aux yeux de la loi, était considéré comme son mari. Christian s’était enlevé la vie cet après-midi.

— J’ai cru comprendre que vous vous étiez récemment séparés, fit-il remarquer. Ça doit quand même faire tout un choc. Je suis sincèrement désolé pour vous.

Sandrine resta de marbre et ne dit rien, fixant l’homme de ses iris noirs. À deux reprises au moins, l’homme lui demanda si elle avait besoin d’assistance. Elle finit par faire non de la tête, que ça allait être correct. Pendant un instant, elle fit tout de même mine d’être un peu ébranlée par la nouvelle afin de démontrer une certaine normalité de sa part. Chacun de leur côté de la porte, Sandrine et le policier échangèrent encore quelques mots. Une fois l’entretien terminé, Sandrine ferma derrière elle.

— Christian est mort.

Étonnamment, elle ne ressentait rien. Pas même une seule once de tristesse.

— Il s’est suicidé.

Elle se dirigea vers la cuisine. Une certaine nervosité s’empara alors d’elle.

— Merde.

Quelque part au tréfonds de son âme, elle craignait qu’on ne l’accuse d’être responsable du décès de Christian. Après tout, il avait mis fin à ses jours quelques heures à peine après qu’elle avait publié des détails de sa vie privée sur Internet. C’est certain que les forces de l’ordre vont faire un lien avec mon post. Plus Sandrine y pensait et plus le message que Christian lui avait laissé sur son cellulaire cet après-midi était révélateur de ce qu’il s’apprêtait à faire. Il s’est peut-être tué quelques minutes seulement après m’avoir téléphoné, songea-t-elle.

Elle mit la main sur la bouteille de vin qu’elle avait ouverte en début de soirée et s’en versa un verre.

— Si on m’accuse à cause de ma publication, je dirai que j’ai agi sous l’influence de la colère, se convainquit-elle en tirant un tabouret de sous l’îlot. La police comprendra. Je leur dirai que j’avais aucune intention qu’il meure.

Même seule, Sandrine avait toujours eu tendance à s’exprimer à voix haute pour résoudre ses problèmes. C’était comme si elle conversait avec quelqu’un et que cette autre personne la relançait.

— De toute façon, ils vont bien voir que j’ai agi de bonne foi en retirant rapidement mon post, poursuivit-elle.

À nouveau, elle fut surprise que la mort de Christian ne l’attriste aucunement. Pas une seule seconde elle eut pitié pour lui, pour ce qu’il avait dû ressentir avant de commettre son acte. Pas une seule pensée non plus pour ses beaux-parents qui devaient en ce moment même être dévastés. Christian aurait pu être un parfait inconnu que Sandrine aurait eu la même réaction. Même si elle avait partagé la vie de cet homme pendant près de dix ans, elle comprit à cet instant précis qu’elle avait définitivement rayé Christian de la carte.

Sandrine comprendrait plus tard, en parlant à son avocat, que cette nouvelle était en fait une bénédiction des dieux. Puisque Christian et elle n’avaient toujours pas signé les papiers de divorce, techniquement, ils formaient encore un couple à part entière. Aux yeux de la justice, en tout cas. Ainsi, contrairement à ce qu’elle avait cru au départ, Sandrine n’aurait même pas à se battre pour mettre la main sur l’argent du podiatre.

La vie, comme la mort, faisait parfois bien les choses.

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