Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 25 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 25

25

 

Avant de se mettre au lit, Thomas prit un comprimé pour l’aider à dormir. Il s’était rappelé qu’un flacon traînait dans la pharmacie. L’été dernier, Émilie avait eu recours à de la médication durant les semaines suivant la noyade de Juliette. Quand Thomas s’était vu dans le miroir de la salle de bain, cet après-midi, son reflet était celui d’un mort-vivant. Je dois me reposer un peu si je veux avoir des forces pour affronter les prochains jours. Seul au beau milieu du lit, l’insomniaque tourna la tête vers le cadran indiquant qu’il était en ce moment 2 h 38 du matin. Décidément, ces médicaments n’exerçaient aucune influence sur lui. En cinq jours, le charpentier devait avoir fermé l’œil une quinzaine d’heures au maximum. Pourtant, la journée, il tenait à peine sur ses pieds tant il était fatigué. Peut-être son corps l’obligeait-il à rester éveillé afin qu’il se maintienne en état d’alerte, songea Thomas. Quel genre de père serait capable de dormir à poings fermés alors que sa fille bien-aimée demeurait toujours introuvable ?

— Ça sert à rien, j’y arriverai pas, se plaignit-il à voix basse en s’asseyant, repoussant les couvertures.

Thomas alluma la lampe sur la table de chevet. Un léger mal de tête ne le quittait pas depuis deux jours. Il ouvrit le tiroir sur sa gauche et en sortit deux Tylenol qu’il fit passer avec une gorgée d’eau, sachant d’avance que cela ne réglerait en rien son problème. Le charpentier se mit alors à penser à Montréal. À Rosemont. À leur existence d’autrefois. Tout était si simple à cette époque. La vie suivait son cours. Un long fleuve tranquille où les pires événements qui pouvaient leur arriver lui paraissaient aujourd’hui si banals. Émilie avait raison. Depuis leur arrivée ici, une malédiction semblait s’être abattue sur eux. Il se souvint pourtant du bonheur qu’ils avaient éprouvé en franchissant la porte de leur nouvelle maison pour la première fois. Toutefois, au fil des mois, ce lieu était vite devenu le témoin des pires horreurs. D’abord, la mort de Juliette. Ensuite, la culpabilité d’Émilie qui l’avait fort probablement menée vers une dépression. L’enlèvement d’Aby. Quelque part, même le suicide de Christian était relié à ce qui s’était déroulé ici. Thomas se rappela à quel point Sandrine leur en voulait, à Émilie, à Mégane et à lui. Ils étaient d’ailleurs passés à un cheveu de déménager à cause d’elle.

— C’est ce qu’on aurait dû faire, râla-t-il en se massant les tempes. Aby serait encore avec nous si on était partis.

Son mal de crâne paraissait avoir empiré plutôt que de s’être estompé. Il lança alors un regard circulaire dans la pièce. Cette demeure était hantée. Pour Thomas, il n’y avait plus aucun doute là-dessus. Il posa ses pieds par terre et but une nouvelle rasade d’eau. Sans crier gare, l’image de Sandrine revint l’obséder. Depuis un jour ou deux, elle lui était complètement sortie de la tête. Qu’était-elle devenue ? Sandrine s’était exilée loin d’ici, supposément pour s’éloigner le plus possible de tout ce qui lui faisait penser à Juliette. Du moins, c’était la raison qu’elle avait donnée à Émilie la dernière fois que ces deux-là s’étaient vues. Thomas n’en revenait toujours pas qu’elle ait été si gentille avec Mégane ce jour-là. D’une grande douceur même, selon l’enfant.

Ressassant tous ces souvenirs, les yeux de Thomas s’ouvrirent soudainement bien grands. Au cours des derniers jours, il avait été si épuisé et tellement sollicité qu’il avait fini par écarter cette avenue. On l’a sortie bien trop vite de l’équation, Sandrine. Pour Thomas, dès le départ et dès les premières minutes suivant la disparition d’Aby, Sandrine Champagne était la coupable. Il n’en démordait pas : elle se vengeait, répétait-il à Dubois. Même si l’enquêteur avait demandé qu’on envoie quelqu’un chez elle pour vérifier – elle était apparemment blanche comme neige –, un doute venait de se faufiler à nouveau dans l’esprit de Thomas. Si Sandrine était véritablement bienveillante, comme elle l’avait laissé paraître la dernière fois, pourquoi n’avait-elle pas envoyé un message de soutien ? Un quelconque coup de fil ? Elle était forcément au courant pour Aby. Toute la province l’était. La première question que leur avait posée Dubois était si Émilie et lui connaissaient des gens qui pourraient leur en vouloir. Ils avaient tout de suite pensé à Sandrine. On a donc bien été cons, s’alarma-t-il en se levant soudainement. Il réalisa à présent que les forces de l’ordre n’étaient pas au courant à quel point cette femme pouvait être malade. Et manipulatrice. Thomas s’était laissé bêtement convaincre que Sandrine n’était mêlée en rien à cette histoire, mais en ce moment même, avec le recul, il était loin d’en être aussi certain. Il faut que je vérifie par moi-même.

Prestement, il quitta la pièce, direction salle de bain. Il s’aspergea le visage d’eau glaciale. Il retourna dans la chambre à coucher où il remit les vêtements qu’il portait la veille. Des yeux, il chercha son cellulaire. Sans succès, il alla voir à la cuisine. Il le trouva finalement dans les poches de son manteau. Il l’ouvrit et consulta ses notes. Le soir de la battue, il avait entendu Dubois donner l’adresse de Sandrine à un confrère de Saint-Michel-des-Saints. Il tomba tout de suite sur ce qu’il cherchait. L’instant d’après, il était dans sa voiture, armé de deux boissons énergisantes qu’il avait attrapées dans le réfrigérateur. Il tapa sur son téléphone : 1195, chemin Romuald. Le nom de la ville apparut avant même qu’il ne termine de rédiger sa destination.

— Presque trois heures de route, constata-t-il après avoir consulté l’application de navigation.

C’était parfait ainsi. Thomas serait chez Sandrine vers six heures du matin. Elle ne pouvait en aucun cas s’attendre à sa visite, et si elle avait quelque chose à cacher, il le saurait assez vite. Il chassa rapidement l’idée qu’elle avait peut-être assassiné Aby pour leur faire payer la mort de Juliette. Il faut que je m’enlève ça de la tête. Il se mit à regretter amèrement d’avoir perdu autant de temps ces derniers jours en s’égarant sur les fausses pistes imaginées par les autorités. Thomas ne cessait de se dire à quel point il avait été bête. Il aurait dû se rendre chez cette femme le soir même de la disparition d’Aby et vérifier de ses propres yeux. Il ne pouvait se l’expliquer, mais il avait l’impression qu’une quelconque force divine le forçait à aller là-bas, immédiatement, comme s’il détenait enfin la clé de l’énigme.

— Le temps presse, fit-il à voix basse.

Il tourna la clé dans le contact, mais hésita encore un bref moment avant d’enclencher la marche arrière. Émilie n’avait pas de cellulaire, et il n’osait téléphoner chez ses beaux-parents à une heure pareille pour les aviser de sa démarche. Démarche qui pouvait tout aussi bien s’avérer farfelue. Et eux aussi avaient besoin de dormir. J’appellerai Émilie demain matin quand je serai rendu là-bas. Pendant quelques secondes, il jongla avec l’idée d’envoyer un SMS à l’enquêteur Dubois. Fuck off. Thomas comprit qu’avertir Dubois risquait de faire avorter son plan. En apprenant cela, il enverrait sans doute des policiers chez Sandrine afin de s’assurer que le charpentier ne commettrait pas de bêtises. Il entendait déjà Dubois lui répéter que cette femme était innocente et qu’ils en avaient eu la preuve. Jusqu’ici, Dubois ne leur avait été d’aucune aide. Thomas avait perdu confiance en cet homme pour faire avancer l’enquête. Il embraya et quitta enfin son entrée, réalisant qu’en fait, il ne faisait plus confiance à personne.

◆

 

Sandrine venait de passer une nuit épouvantable. L’enfant avait pleuré sans interruption, et elle n’était parvenue à la consoler qu’après plusieurs heures de petits soins. Sans doute des coliques. Sandrine était passée à un doigt d’amener la petite dans la maison. Juliette y aurait été beaucoup plus à l’aise que dans cette maudite cabane. Sandrine n’était plus capable d’habiter ici. Tout était si restreint et incommodant. Elle ne cessait de se heurter la tête à gauche et à droite, et dès qu’elle mettait une bûche dans le foyer, la chaleur devenait tout de suite insupportable. Il était temps que cette mascarade cesse. Son plan avait fonctionné, et elle devait arrêter de vivre dans la peur. La police ne la soupçonnait plus aucunement. Elle en avait d’ailleurs eu la preuve avec le discours de Thomas, la veille, à la télévision. C’était décidé : ce serait leur dernier matin ici.

— À partir d’aujourd’hui, on va vivre chez nous, conclut-elle en regardant Juliette qui dormait enfin paisiblement dans sa petite bassinette. Fini le shack. On va former une vraie famille, ma Juju. Dans une vraie demeure. Le pire est passé.

Sandrine s’approcha de la bouilloire qui, pleine d’eau, patientait sur le poêle à bois. Elle avait besoin de caféine. Sa montre lui confirma qu’il était 6 h 22. Elle aurait pu rester couchée sur l’antique divan-lit et essayer de dormir, mais les vieux ressorts du matelas la torturaient plus qu’autre chose. Courbaturée, elle versa l’eau bouillante dans une tasse et y ajouta une cuillère de café soluble. Elle approcha ses lèvres de ce breuvage infect et, sans faire de bruit, s’adossa au mur qui donnait vers l’est. Le refuge était plongé dans le noir. Coup d’œil à travers la vitre sale. Le soleil n’allait pas tarder à se lever.

En temps normal, dans sa vie d’avant, se retrouver dans cette étrange habitation perdue au beau milieu des bois aurait effrayé Sandrine, mais les choses avaient bien changé. Elle avait aujourd’hui une enfant à sauver, et Juliette lui avait insufflé le courage nécessaire. Même l’enfer n’aurait pas empêché Sandrine d’atteindre son but. Celle-ci se mit alors à rêvasser aux endroits où elle aimerait emménager avec Juliette éventuellement. À la fin du printemps, si tout va bien, on quittera cette ville. L’actuelle demeure n’était que transitoire. Hier, Sandrine avait vu une magnifique résidence à vendre au nord de Québec. Elle ressemblait énormément à celle qu’elle avait à Mont-Saint-Hilaire. Deux étages, un sous-sol fini. Le tout dans une condition exemplaire. Sandrine s’y voyait très bien y élever Juliette.

Alors qu’elle s’égarait dans ses pensées, l’espace fut éclairé d’une vive lumière. Posé sur l’unique comptoir de la cabane, appuyé contre le mur, le cellulaire de Sandrine venait de s’activer. Celle-ci fut si surprise qu’elle faillit en échapper sa tasse. Elle abandonna sa boisson et s’approcha sans tarder de son téléphone. C’est qui, ça ? Elle crut un instant qu’il s’agissait d’un automobiliste perdu qui, réalisant qu’il se trouvait dans un cul-de-sac, se servait de son entrée pour rebrousser chemin. Or, non. La voiture s’immobilisa. La seconde suivante, une silhouette méconnaissable en sortit.

Le cœur de Sandrine s’affola. Elle avait de la visite.

◆

Avec le plus de discrétion possible, Thomas ferma la portière de sa voiture. Tout en douceur, il lui donna un coup de hanche afin de faire éteindre la lumière du plafonnier qui était demeurée allumée. Il ne voulait absolument pas faire de bruit. Il contempla alors la résidence devant lui et reconnut tout de suite le véhicule de Sandrine au bout de l’allée. Pas de doute, il était au bon endroit. Pourquoi t’as voulu t’isoler autant que ça ? La campagne, ça te ressemble pas du tout. Il fit quelques pas en direction du nouveau repaire de celle qui avait perdu sa fille et son mari. Bref, la maison d’une femme qui avait toutes les raisons du monde de leur en vouloir. Au loin, le soleil sortait péniblement de sa retraite. Plutôt que de se diriger vers les marches menant à l’entrée, Thomas décida de se rendre à l’arrière. Il ne voulait pas signaler sa présence. Du moins, pas tout de suite. Il voulait d’abord voir l’intérieur de la maison avant de sonner l’alarme.

Derrière, le charpentier trouva une seconde porte. Elle était vitrée, mais un rideau voilait ce qui se passait de l’autre côté. Il y avait une fenêtre à droite, mais elle était trop haute pour qu’il puisse y jeter un œil. Il vit alors un cabanon au fond de la cour. Quelque chose qui ressemblait à une échelle y était appuyé. En s’y rendant, Thomas avait l’impression que ses pas étaient extrêmement bruyants avec la glace qui cédait sous son poids. Il constata dès lors qu’il y avait beaucoup plus de neige ici que dans sa région. Il attrapa le vieil escabeau en bois, qui avait connu des jours meilleurs et, malgré la pénombre, remarqua un chemin qui zigzaguait vers la dense forêt. Des traces de bottes démontraient que Sandrine utilisait souvent ce sentier. Encore une fois, il s’imaginait mal cette femme-là faisant des marches en nature. Ce n’était pas son genre du tout. Ce nouveau détail tracassa Thomas. Ce dernier revint vers la maison avec son antiquité entre les mains. Il mit l’escabeau droit et le positionna contre le bas du châssis. Il testa rapidement les barreaux. Ils avaient l’air fiables. Ce n’était pas le temps de tomber et de se blesser. Confiant, Thomas grimpa alors jusqu’en haut. Par chance, cette fenêtre-ci n’avait pas de rideaux. Il colla ses mains de chaque côté de son visage et put voir en dedans. Une faible lumière dans le salon lui prouva que cet espace était inoccupé. De son angle de vue, il aperçut un bout de la cuisine et un escalier sur la droite. Elle dort peut-être en haut ? En tout cas, si Aby se trouvait ici, rien ne laissait présager la présence d’un enfant entre ces murs. Sans se décourager, il se déplaça vers la gauche. Il y avait une lucarne de ce côté, et elle donnait sur l’étage. Une chance qu’il y a pas de voisin proche pour me voir. Une minute plus tard, la pointe des pieds sur le dernier barreau, Thomas eut une vue imprenable sur le second niveau. De son poste, il remarqua deux pièces dont une était faiblement éclairée de l’intérieur. En réfléchissant à ce qu’il avait entraperçu au rez-de-chaussée, Thomas comprit que cette demeure, sauf erreur, ne comportait que deux chambres à coucher, et elles se trouvaient juste devant lui. Ici non plus, rien ne pouvait lui faire croire qu’un enfant habitait ici. Je fais peut-être fausse route complètement, se désola-t-il. Au moment où il s’apprêtait à descendre, il faillit avoir une attaque. Il ne l’avait pas remarqué sur le coup, parce que l’objet était plongé dans l’ombre, mais un biberon était posé sur la table du corridor, juste à côté d’une plante.

— Tabarnac ! jura-t-il entre ses dents. Je le savais. Ostie, je l’savais.

En vitesse, Thomas redescendit sur la terre ferme. L’échelle branla et cogna contre la maison. Il savait maintenant que sa fille était ici.

◆

 

Sandrine, qui venait tout juste d’arriver à la maison, se cacha derrière un conifère. En l’apercevant, malgré la noirceur toujours présente, elle reconnut immédiatement le manteau à carreaux et l’homme qui le portait : Thomas Cartier. Comment il a fait pour savoir où j’habite ? Elle avait pourtant pris toutes les précautions nécessaires pour demeurer introuvable. Pour la police, son adresse était évidemment répertoriée, mais pour n’importe quel quidam, il était presque impossible de retrouver sa trace. Ignorant le froid glacial qui transperçait ses vêtements, elle s’imagina tous les scénarios auxquels elle pourrait faire face au cours des prochaines minutes. Calme-toi. Il n’est pas au courant pour la cabane, sinon il aurait tout de suite pris la direction des bois. Voyant qu’elle n’était pas à la maison, Thomas allait peut-être s’en aller, souhaita-t-elle de tout son cœur.

Or, une part d’elle-même savait que cela ne se passerait pas ainsi. Si Thomas se trouvait ici aujourd’hui, surtout à une heure aussi matinale et si loin de chez lui, cela suggérait qu’il était au courant de quelque chose qui échappait à Sandrine. Qu’est-ce qui t’amène chez moi ? Elle vit alors le charpentier descendre de son escabeau. Il sembla soudainement énervé. Thomas s’approcha de la porte de derrière. Impuissante – que pouvait-elle bien faire de plus ? –, elle regarda Thomas briser la fenêtre avant d’y passer une main.

◆

 

De son coude, Thomas fracassa la vitre de la porte de derrière. Il n’en résulta qu’un son étouffé. Son manteau le protégea des éclats. Thomas passa sa main à l’intérieur et s’égratigna le poignet au passage. Il ne se rendit même pas compte qu’il saignait légèrement. Dès qu’il posa pied dans la maison, il sut qu’il était seul ici. Pourtant, son char est là. Sur ses gardes, il avança tout de même avec précaution, déjà à la recherche d’un quelconque objet avec lequel il pourrait se défendre. Il savait de quoi cette femme était capable. Dans la cuisine, il fouilla le premier tiroir qu’il trouva et mit la main sur un tournevis. Il marcha vers le salon, puis vers une petite salle d’eau. Personne. En courant, il monta à l’étage. Il repéra la plante qu’il avait aperçue et localisa le biberon. Il le prit entre ses doigts. Il avait envie de hurler de rage. Tous les sens en alerte, il sonda les deux pièces. Aucune des deux chambres ne laissait déceler qu’Aby pouvait habiter ici, mais la petite bouteille avec le fond de lait démontrait bien qu’un bébé était venu dans cette maison. Son bébé. Thomas le sentait. L’enfant à qui on avait donné à boire était Aby. À travers la lucarne, juste à côté, il vit que le jour se levait. Alors qu’il était sur le point de redescendre au rez-de-chaussée, il aperçut une fumée au loin, semblable à celle d’un feu de camp, se faufilant à travers la cime des arbres. Thomas se rappela le chemin derrière le cabanon. Celui-ci s’enfonçait justement dans la forêt et il y avait vu des traces de pas. Est-ce qu’elle se cache dans le bois ? Il s’imagina alors Sandrine et Aby dans une tente d’infortune, terrées dans la nature, loin des regards suspects. Le cœur battant jusque dans ses tempes, Thomas dévala l’escalier et courut vers la sortie en laissant la porte arrière grande ouverte. Le soleil éclairait désormais l’horizon. Thomas tenta de se repérer. Je vois plus la boucane. La hauteur des arbres l’empêchait de la localiser. À la hâte, il retrouva le sentier qu’il avait remarqué tout à l’heure. Il avait bien vu ! Plusieurs traces de bottes avaient aplati la neige. On était donc passé à cet endroit plusieurs fois. La tête baissée, Thomas se mit à suivre les pas. Au bout d’une minute ou deux, il pensa alors à l’enquêteur Dubois. Il serait peut-être sage de le contacter pour lui annoncer qu’il venait de trouver un biberon chez Sandrine Champagne. À tâtons, il chercha son cellulaire. Calvaire ! Il l’avait laissé dans son véhicule, sur le support articulé. Il hésita un instant à rebrousser chemin afin de le récupérer, mais il se ravisa. Il ne fallait pas perdre une seule seconde. Thomas déboucha ensuite sur un nouveau chemin, plus large, celui-là. Il avait le choix entre aller à gauche ou à droite. Si le charpentier se fiait à son sens de l’orientation, la fumée qu’il avait aperçue de la maison provenait de la droite. Est-ce qu’il hallucinait ou pouvait-il justement en déceler l’odeur en ce moment ? Il avait gardé le tournevis avec lui. Il le passait d’une main à l’autre. Jusqu’ici, il avait vu pas moins d’une dizaine de pancartes « Propriété privée ». Elles semblaient récentes. Décidément, la personne qui les avait accrochées ne voulait pas que l’on se balade dans le coin. Le message était clair. Pour Thomas, il était de plus en plus évident que Sandrine avait kidnappé Aby. Et dire qu’ils étaient passés à côté de cette évidence.

— Oh ! lâcha-t-il soudainement.

À une centaine de mètres devant lui se tenait une toute petite cabane en bois. La cheminée crachait de la fumée. Il y avait donc quelqu’un là-dedans. Thomas sprinta vers ce qui s’apparentait à un camp de chasse. Et si c’était de parfaits inconnus qui se trouvaient là-dedans ? songea-t-il. Je m’en fous ! Advenant le cas où il se serait trompé, il leur expliquerait la situation. Une trentaine de secondes plus tard, Thomas monta les deux marches du refuge. Celles-ci craquèrent. S’il avait voulu passer inaperçu, c’était raté. Thomas plaqua son visage contre la vitre sale. L’intérieur était parfaitement dissimulé par un rideau opaque. Il testa la poignée qui, comme il s’y attendait, était verrouillée. Il cogna de toutes ses forces.

— Ouvre-moi tout de suite ! s’écria-t-il.

Les nerfs en boule, il donna un premier coup d’épaule.

— Je compte jusqu’à trois ! Un, deux…

Thomas recula et asséna un violent coup de pied.

— Trois !

La porte céda du premier coup. Il courut à l’intérieur et ce qu’il y trouva lui coupa le souffle.

◆

 

Émilie se réveilla en sursaut, tirée du sommeil par un horrible cauchemar. Elle mit quelques secondes à remettre ses idées en place et constata avec effroi que la réalité était encore pire.

— Je suis en train de devenir folle, murmura-t-elle entre ses dents.

Elle repensa immédiatement à l’intervention de Thomas, hier, à la télévision. Est-ce que ça allait donner quelque chose ? Émilie ne pouvait désormais s’accrocher qu’à ce faible espoir. Seigneur, aidez-nous à retrouver Aby. Je vous en supplie. Elle s’efforça ensuite de refermer les yeux, sachant d’avance qu’elle ne se rendormirait pas. La jeune femme n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait bien être. Il n’y avait pas de cadran dans la pièce, et elle ne portait pas sa montre. Elle supposa qu’il devait être encore très tôt puisque la lumière du soleil qu’elle percevait entre les deux rideaux de la chambre d’amis était encore très faible. Cherchant un peu de réconfort, elle se blottit contre Mégane avec qui elle partageait le lit depuis qu’elle avait décidé de venir temporairement habiter chez ses parents. La seule fille qu’il me reste. Elle ne put retenir ses larmes plus longtemps. Pour ne pas la réveiller, Émilie s’éloigna subitement de Mégane. L’enfant avait suffisamment vu sa mère pleurer au cours des derniers jours. Émilie songea à nouveau à Thomas. Avait-il réussi à fermer l’œil, lui ? se demanda-t-elle. Elle se promit de l’appeler tout à l’heure. Il serait peut-être temps qu’on retourne à la maison, Mégane et moi. Thomas n’a pas à vivre ça tout seul. À quoi j’ai pensé en venant ici ? Il doit me détester maintenant.

Il n’en fallut pas plus pour faire ressurgir le torrent de larmes.

◆

 

— Aby ? s’enquit Thomas.

Bien que l’endroit fût sombre, coupé de la lumière extérieure, l’homme reconnut immédiatement sa fille. Cette dernière dormait dans une toute petite bassinette. La seule lumière ici émanait des flammes du poêle à combustion.

— Aby… t’es vivante, fit-il d’une voix chevrotante. Mon… mon amour. Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?

Thomas s’avança vers elle. Il devait prendre sa fille dans ses bras. Il entendit alors un craquement derrière lui. Avant même qu’il ne fasse volte-face, il sentit une étrange chaleur envahir son dos. Il lâcha son tournevis qui tomba dans un bruit mat. Une étrange fatigue s’empara de lui. Il se retourna beaucoup plus lentement qu’il ne l’aurait souhaité et vit avec horreur Sandrine qui tenait entre ses mains un long couteau de cuisine. Elle replongea à nouveau la lame dans le corps de Thomas. Au thorax, cette fois. Elle fit la manœuvre à de multiples reprises. La pièce se mit à tanguer autour du père d’Aby.

— Tu viendras pas me voler ma fille ! martela l’acharnée dont les yeux étaient fous de rage. Tu me prendras pas Juliette !

Sa solide carrure n’était à présent d’aucune aide à Thomas. Il tentait maladroitement de stopper les coups de Sandrine, mais la violence de l’assaut était inouïe ; elle lui taillada soit les bras, soit le visage. Retenu par son manteau étanche, le sang coulait à flots le long de son torse, fuyant son corps à vive allure. Le cœur était atteint. Le charpentier tomba sur les genoux. Au rythme de sa respiration difficile, ses épaules tressautaient, comme si elles étaient manipulées par un quelconque marionnettiste. Il leva la tête vers son assaillante et, dans un ultime recours, ouvrit la bouche. Il n’en sortit qu’un borborygme incompréhensible. Devant la femme horrifiée, Thomas chuta la face la première.

◆

 

Assise face au cadavre, adossée à la porte, Sandrine demeura dans cette position pendant de longues minutes.

— J’avais pas le choix, psalmodia-t-elle à voix basse en se balançant d’avant en arrière. J’avais vraiment pas le choix.

Tout près, Juliette dormait toujours, inconsciente que son géniteur venait d’être assassiné à ses côtés. La scène s’était déroulée si rapidement qu’elle n’avait en aucun cas troublé le sommeil de l’enfant. Une bombe aurait tout aussi bien pu tomber sur le toit du refuge que la petite serait demeurée dans les bras de Morphée. Avec la nuit qu’elle venait de traverser, Juliette ne se réveillerait probablement pas avant une heure ou deux, songea Sandrine. Peut-être même trois. La petite avait besoin de récupérer. Il était donc temps d’agir si Sandrine voulait faire disparaître Thomas.

La femme se leva en vacillant. Les doigts tremblants et recouverts de sang, elle consulta son cellulaire. L’image ne lui renvoya que le véhicule de Thomas garé dans son entrée. Fort heureusement, personne n’était encore venu prêter main-forte au charpentier. Mais Émilie doit bien savoir qu’il est venu chez moi ! La police va donc pas tarder à débarquer. Elle s’activa dès lors.

— J’ai rien à perdre, râla-t-elle. Je vais jouer le tout pour le tout.

Le plus ardu fut de traîner Thomas jusque chez elle. Heureusement qu’il y avait de la neige pour faire glisser son chargement. Elle avait enroulé Thomas dans les draps épais du divan-lit dans lesquels elle dormait au refuge. Cela lui permit de le tirer plus facilement et, ainsi enveloppé, le sang ne se répandit pas sur le sentier.

— Enfin, j’y suis, soupira-t-elle, à bout de forces.

Derrière sa maison, Sandrine s’écroula au sol, au pied de son colis. L’adrénaline qui jusqu’ici quintuplait ses forces l’abandonna d’un seul coup. Elle s’octroya quelques secondes de répit afin de reprendre son souffle, se félicitant encore une fois d’avoir acquis une maison aussi éloignée de tout voisin encombrant. Sandrine en profita pour réfléchir à la prochaine étape. Elle songea d’abord à brûler la Hyundai de Thomas, mais elle redoutait évidemment qu’autant de fumée attire l’attention. Réfléchis. La police pouvait arriver d’une minute à l’autre : il était plus que temps de faire disparaître la voiture. Sandrine leva la tête vers le ciel. Il faisait dorénavant plein jour. Elle se rappela que non loin de chez elle, à environ cinq minutes d’auto, se trouvait un étang accessible à partir de la route. À la mi- mars, la glace doit être rendue mince, espéra-t-elle. Le chemin pour s’y rendre était déblayé, car la ville utilisait cette allée pour se débarrasser de la neige lors des tempêtes hivernales. À cette heure-ci, il y avait fort à parier que Sandrine n’y croiserait âme qui vive. Fiévreuse, elle sortit de sa poche son cellulaire et consulta la caméra du refuge. Les petits bras en l’air, Juliette dormait toujours. Avec un peu de chance, si tout se passait bien, Sandrine serait de retour avant même le réveil de l’enfant.

— OK, fin de la pause, s’ordonna-t-elle en se remettant sur ses pieds.

Elle n’en revenait toujours pas du sang-froid dont elle faisait preuve. Elle avait tué un homme de ses propres mains. Pense pas à ça. Pour que son idée fonctionne, elle avait besoin des clés du véhicule de Thomas. Elle se pencha et déroula alors les couvertures. Elle tomba nez à nez avec le visage du macchabée.

— Mon Dieu.

Les lèvres de Thomas étaient déjà bleues. Méconnaissable, le charpentier semblait la fixer de ses yeux vides, l’air de l’implorer. Sandrine sut dès cet instant que pour le restant de sa vie, l’image qu’elle garderait de cet individu serait celle-ci et non celle de cet être enjoué qui, lors de leur première rencontre, avait tout fait pour paraître sympathique. Elle eut un haut-le-cœur en fouillant le manteau du défunt. De repoussantes odeurs en émanaient. Au moment du trépas, les intestins de l’homme s’étaient fort probablement vidés. Sandrine trouva ce qu’elle cherchait dans la poche de droite. Elle prit le portefeuille de Thomas par la même occasion. L’instant suivant, elle traîna son chargement jusqu’à l’arrière du véhicule de Thomas. Elle en ouvrit le coffre arrière. Non sans difficulté, elle souleva le corps et le fourra à l’intérieur.

— Arghh, râla Sandrine en laissant tomber le corps dans la valise.

Lorsqu’elle prit place derrière le volant, elle trouva le téléphone de Thomas accroché à un support au-dessus du tableau de bord. En s’en emparant, l’écran d’accueil s’éveilla, dévoilant une image qui, aux yeux de n’importe qui d’autre que Sandrine, aurait été attendrissante. Cette dernière vit Mégane tenant sa petite sœur entre ses bras. La photo avait été prise dans le salon de leur taudis, remarqua-t-elle. Le bébé ne devait avoir qu’un jour ou deux, car elle avait énormément changé depuis. Le sourire de Mégane fendait l’écran. Insensible, Sandrine éteignit l’appareil et le jeta sur le banc du côté passager. Elle se promit de le lancer dans l’étendue d’eau le moment venu. Elle observa les clés. Il n’y en avait que quatre sur le trousseau de Thomas. Sandrine inséra celle à l’effigie de Hyundai dans le contact. Le moteur ronronna aussitôt. Elle sortit enfin de son allée en pensant déjà à ce qu’elle dirait à la police si celle-ci venait la questionner. Thomas Cartier n’est jamais venu chez moi. Qu’est-ce que vous inventez là ?

Sandrine prit la direction de l’endroit où, l’espérait-elle, ce cauchemar prendrait fin une bonne fois pour toutes.

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