Toute la rancune du monde
Chapitre 2
2
Lundi 16 mai, le matin. Madame Evelyne était assise à son bureau. La classe était déserte. L’enseignante de première année arrivait toujours une bonne demi-heure avant l’arrivée des enfants. Pendant un bref instant, elle contempla tous ces pupitres libres. Il ne restait plus qu’un mois avant la fin des classes et, dès l’automne prochain, de nouveaux petits visages allaient apparaître à leur tour. Ainsi était faite la vie. La femme adorait son travail et elle était reconnue pour être très attachée à ses élèves. Très attachante aussi. Chaque année, le dernier jour de classe était difficile pour elle. Il n’était pas rare qu’elle aille jusqu’à verser une larme. Surtout lorsque les petits lui apportaient des cadeaux personnalisés qu’ils avaient eux-mêmes confectionnés à la maison pour la remercier d’avoir été leur professeure.
La femme fit bouger sa chaise à roulettes vers la droite. Elle mit la main dans son sac et en extirpa son ordinateur portable. Elle se connecta ensuite au portail de l’école. Un nouveau message apparaissait dans sa boîte de réception. Il devait être récent puisque l’enseignante avait consulté le site avant son départ de la maison. Elle vit le nom de l’expéditrice et laissa échapper un profond soupir. Encore elle. Elle se fit la réflexion que les professeurs d’autrefois avaient eu la chance d’évoluer dans un univers sans Internet. Elle cliqua sur l’icône.
Bonjour Madame Evelyne,
J’espère que vous allez bien. Juliette m’a révélé qu’elle avait eu droit à un jus sucré
et à une tablette de chocolat en classe jeudi dernier. (Désolée du délai, elle ne m’a
avoué cela qu’hier.) J’ai cru comprendre qu’ils étaient trois enfants à avoir été ainsi
récompensés pour leurs efforts dans une discipline quelconque : super, ça ! Par
contre, et je ne veux surtout pas vous offenser, mais Christian et moi ne sommes
pas certains que donner de telles friandises à un enfant dans le but de le féliciter
soit la bonne façon de faire. Ça crée de drôles de liens dans leurs têtes (de
nombreuses études le démontrent clairement d’ailleurs). Mais ce n’est pas si grave.
Si c’est très occasionnel, il n’y a pas de problème ! On désirait simplement faire un
petit rappel.
Sur ce, merci pour votre magnifique travail ! Juliette vous adore ! Bonne journée et
bonne semaine !
Sandrine Champagne
— Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il faut pas entendre ? marmonna Evelyne, découragée. Merci pour la leçon de vie.
L’enseignante était sur le point de répondre poliment à la mère de Juliette lorsqu’on frappa trois petits coups à la porte ouverte de la classe. Elle sursauta légèrement. Un homme et une petite fille qu’elle n’avait jamais vus se tenaient dans le chambranle. Le déclic se fit dans l’esprit de la professeure : la nouvelle élève. Tout sourire, elle se leva et alla à leur rencontre.
— Bonjour, tu dois être Mégane, c’est ça ? s’informa-t-elle en se penchant pour être à la hauteur de l’enfant. Moi, je suis madame Evelyne.
— Allô, répondit Mégane, le regard un brin fuyant.
Elle se mordillait la lèvre, signe de nervosité chez elle.
— C’est pas facile pour elle ce matin, fit Thomas à voix basse.
— C’est normal, ajouta la professeure. Le contraire aurait été étonnant. Dans la vie, il y a des petits moments plus difficiles que d’autres, mais on finit toujours par les surmonter.
La femme poursuivit en disant à Thomas qu’ils avaient bien fait d’arriver un peu d’avance. Ça laisserait le temps à l’enfant d’apprivoiser son nouvel environnement.
— Viens, Mégane, je vais te montrer où sera ta place. T’es chanceuse, c’est juste à côté de la fenêtre.
La petite constata qu’il y avait deux chaises devant le large pupitre que lui désignait sa nouvelle professeure. À son ancienne école, les places étaient individuelles.
— Tu seras jumelée à Juliette, lui apprit madame Evelyne. Elle est gentille comme tout, tu vas voir ! Et tu sais quoi ?
— Non, répondit timidement Mégane d’une voix à peine audible.
— Je note les anniversaires de naissance de mes élèves dans un calepin, et toi et Juliette, vous êtes nées à deux jours d’intervalle.
— Wow, c’est donc ben l’fun, ça ! intervint exagérément Thomas.
Mégane ne savait pas trop comment réagir.
— C’est drôle des fois, le hasard, compléta l’enseignante.
Ce n’était pas une coïncidence si elle avait choisi de mettre les deux enfants ensemble. Juliette n’avait pas beaucoup d’amis. En réalité, elle n’en avait aucun. Elle était pourtant une très gentille petite fille. Pour une raison inconnue, elle était quelque peu ignorée par ses pairs, et le cœur de l’enseignante se brisait quand elle voyait l’enfant, pendant la récréation, jouer seule avec son ballon.
— Tu peux mettre ton sac juste ici, ma belle Mégane.
— OK.
— Vous arrivez de Montréal, de ce que j’ai pu comprendre ?
— Exact, on est vraiment nouveaux dans le quartier. On a déménagé jeudi dernier. Notre maison est tout près. Quand elle sera habituée et un peu plus grande, Mégane pourra venir à l’école en vélo ou à pied. Ça va lui prendre moins de dix minutes.
— Génial !
Les adultes discutèrent encore quelques minutes. La professeure expliqua rapidement les matières que les élèves allaient étudier cette semaine, de même que l’horaire de la journée. Thomas fut étonné de l’heure hâtive du dîner.
La première cloche retentit.
— Bon, eh bien, je vais y aller, moi, dit Thomas. Tu vas être correcte, ma belle ?
Mégane fit signe que oui. Son père lui rappela qu’il passerait la prendre tout de suite après les cours.
— Passe une belle première journée, Mégane. À tout à l’heure.
L’enfant alla enlacer son père et le serra très fort. Il sentit son petit cœur battre contre sa poitrine.
— Ça va bien se passer, tu vas voir, Mégane.
La petite songea alors à sa maman qui, tout comme elle, commençait un nouveau travail. Cette réflexion lui donna du courage. Elle retourna ensuite prendre place à son pupitre en attendant ses nouveaux camarades. On entendait à présent le brouhaha des élèves qui entraient dans le bâtiment. Thomas remercia encore une fois l’enseignante et sortit de la classe. Dans le couloir, il dut péniblement se frayer un chemin à travers la nuée d’enfants pour rejoindre la sortie.
Une minute plus tard, il était à l’extérieur. Thomas se retourna une dernière fois vers l’école. Au cours des prochaines années, Mégane bâtirait ses rêves ici, songea-t-il. Le cœur léger, le menuisier reprit doucement sa marche vers la maison. Il se surprit à siffler un air qui lui revenait en boucle. Tout comme Émilie quelques jours plus tôt, Thomas ressentit une bouffée de bonheur. Il avait le sentiment que leur « vrai » nouveau départ se faisait aujourd’hui même. À cet instant précis.
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