Toute la rancune du monde
Chapitre 7
7
Thomas avait repris le travail depuis une semaine. Finies les vacances. Tel que promis, sons patron l’avait transféré dans un chantier sur la Rive-Sud. Précisément à Sainte-Julie. Thomas connaissait la ville de nom, mais n’y avait jamais mis les pieds auparavant. Au réveil, à partir de la maison, cela ne lui prenait que trente petites minutes pour s’y rendre. En ville, autrefois, avec les problèmes de circulation, chaque matin était un véritable casse-tête. Le secteur dans lequel il œuvrait à présent était principalement constitué de condominiums. Dans sa nouvelle équipe, Thomas s’était vite lié d’amitié avec Mathieu, un Beauceron de trente-cinq ans, séparé et père de deux jeunes enfants avec autant de mères différentes. À l’entendre parler, on pouvait supposer qu’il travaillait uniquement dans le but de payer les pensions alimentaires qu’il versait à ses ex-conjointes.
Aujourd’hui, le temps était nuageux et plutôt frisquet. Thomas remit son coton ouaté à l’effigie du syndicat.
— Vraiment pas chaud à matin, jeta-t-il à son collègue Mathieu.
— Non, monsieur !
Les caprices du mois de mai. Il avait plu la nuit précédente, et l’air était chargé d’humidité.
— Quand on aura fini la rampe, le boss veut qu’on aille au 33A, au bout d’la rue, annonça Mathieu à Thomas. Il veut qu’on installe les moulures au deuxième étage. Les peintres sont supposés passer demain.
— OK, pas de trouble, répondit l’autre, les deux pieds dans la boue, avant de se pencher à nouveau sur le banc de scie.
Mis à part Mathieu, il y avait peu de confrères qui s’adressaient à Thomas. Celui-ci avait vite compris que, comme sur tous les chantiers, il y avait des cliques. Il était le petit nouveau et il allait devoir faire sa place. De toute façon, le menuisier n’était pas du genre à se faire des tonnes d’amis sur son lieu de travail. Un ou deux camarades avec qui rigoler : voilà tout ce qu’il demandait.
— Voilà, fit Thomas à voix basse en coupant son dernier morceau de bois.
Le sol à ses pieds était complètement couvert d’une fine pellicule de bran de scie. Il entendit alors quelqu’un courir derrière lui.
— C’est elle ! dit Mathieu en donnant une tape sur l’épaule de son camarade, tout énervé.
— Qui ? le questionna Thomas en rangeant ses lunettes de sécurité dans les poches de son épais chandail.
Sans se soucier des regards, Mathieu pointa l’autre côté de la rue, où les condominiums étaient déjà habités.
— Là, check. C’est elle, la fille que je te parlais hier.
Thomas regarda dans la direction que lui indiquait son collègue et aperçut sans difficulté une jeune femme, petite trentaine, avec de longs cheveux bruns attachés en une queue de cheval. Elle venait de stationner sa Audi dans l’allée commune de son complexe et marchait d’un bon pas jusqu’à sa porte d’entrée. Thomas devait l’admettre, elle était fort jolie.
— J’la fourrerais en tabarnac, lui confia Mathieu qui ne quittait pas des yeux la propriétaire du 6B. J’aime ça, les grandes naïves de même.
Thomas faillit s’étouffer en prenant une gorgée d’eau de sa gourde.
— La semaine passée, continua l’autre, je l’ai vue faire du jogging. Elle avait une tite camisole de sport serrée pis des petites shorts ben courtes. Ah man, j’te swinguerais tellement ça doggy style…
— Ciboire, calme-toi, Mathieu, le somma Thomas qui riait sous cape. Pis regarde-la pas de même, t’as l’air d’un détraqué sexuel.
— Ben là. J’admire la nature, c’est toute.
— Je veux pas te décevoir, mais ça me surprendrait ben gros que cette fille-là soit attirée par des gars de construction.
— Tu pourrais être surpris, mon chum. Sur Tinder, j’en ai pogné une l’autre jour qui venait d’avoir son diplôme en dentisterie.
— Ah oui ? Tu m’avais pas conté ça.
— T’étais pas encore arrivé. Pis le pire, c’est que la fille puait de la yeule. Pour une future dentiste, me semble que ça s’peut pas.
Cette fois, Thomas éclata d’un rire franc. Quel numéro, ce Mathieu ! Uniquement à cause de ce genre de commentaires, jamais Thomas ne pourrait l’inviter à prendre une bière ou bien souper à la maison. Émilie n’endurerait jamais ce type de langage. Encore moins en présence de Mégane. Mathieu n’était pas un mauvais bougre, loin de là, mais il n’avait aucun filtre et se comportait parfois comme un adolescent de quinze ans.
— Aide-moi donc à rentrer ça en dedans au lieu de baver à terre, ricana Thomas en mettant quelques barreaux de bois fraîchement coupés dans les bras de son colosse de confrère. Elle est entrée chez elle, là, y a pu rien à voir.
◆
Christian avait pris l’habitude de garer sa voiture un peu plus loin. En marchant, il remonta le col de son blouson, et d’un geste mécanique, replaça les lunettes sur son nez. Moins d’une minute plus tard, il sonna à la porte. Quand il avait écrit à Roxanne ce matin, elle lui avait dit qu’elle était libre jusqu’à midi trente.
Parfait, Je vais passer te voir vers 11H00.
Il perçut les pas de Roxanne de l’autre côté. Elle lui ouvrit. Elle s’approcha pour l’embrasser, mais Christian lui murmura : « Attendons d’être à l’intérieur. » Rapide coup d’œil derrière son épaule. Le podiatre n’avait qu’une heure devant lui.
Par chance, son épouse ne le questionnait jamais à propos de son horaire. C’est parce qu’elle te fait confiance, lui rappelait sans arrêt une petite voix qu’il tentait de taire. Sandrine, qui travaillait comme une forcenée, en avait probablement déjà plein les bras avec son propre calendrier.
Une fois qu’il eut passé le seuil, Roxanne fondit sur lui, et il l’embrassa avec fougue. Leurs langues s’entremêlèrent avec passion. Les mains de l’homme s’aventurèrent sous la blouse de son amante. Il caressait déjà ses seins alors qu’il avait toujours son blouson sur le dos. Quand il voyait Roxanne, Christian perdait tous ses repères.
— Hmm. Pas de flafla ce matin. Tu vas droit au but, toi, susurra la jeune femme à l’oreille de son partenaire avant de s’attarder à lui défaire sa ceinture. Monsieur n’est pas venu pour discuter.
Elle libéra le sexe durci de son pantalon. Il bondit hors de son caleçon tel un ressort qu’on aurait relâché. Roxanne ricana à cet effet. Elle s’agenouilla et prit le sexe dans sa bouche sans attendre. Le podiatre appuya sa main droite contre le mur. C’est de la folie. Quelques minutes plus tard, Roxanne l’attira dans son lit.
— Si on a juste une heure, aussi bien en profiter, souffla-t-elle.
Elle lança ses vêtements sur le plancher, ne gardant que son soutien-gorge. Christian aimait bien l’enlever lui-même. Comme d’habitude, ce dernier étira sa main jusqu’à la table de chevet. Il ouvrit le tiroir à la recherche de condoms.
— Pas de ça aujourd’hui, fit Roxanne qui s’apprêtait à le chevaucher. C’est meilleur sans.
— Mais…
— Je prends la pilule, tu le sais, rajouta-t-elle en laissant glisser sa langue le long de la joue de Christian. Et je vois personne d’autre que toi.
Ce n’était pas la première fois que Roxanne désirait faire l’amour sans préservatif. Il s’agissait là d’un jeu dangereux, et il ne faudrait pas que cela devienne une habitude.
Christian n’eut même pas le temps de répliquer qu’il glissait déjà en elle. Mais c’était dorénavant le cadet de ses soucis. Il savoura chaque minute qui suivit.
◆
L’heure du dîner arriva rapidement. Le soleil était enfin sorti, et les travailleurs pouvaient à présent enlever une couche de vêtements. Thomas, assis à l’extérieur sur une caisse de bois, portait un t-shirt usé du groupe rock WD-40. Un peu à l’écart des autres, il mangeait en compagnie de Mathieu. Ses doigts sales tachaient le pain de son sandwich au poulet, mais il n’en avait cure. Dans son domaine, il ne fallait pas être trop pointilleux sur ce genre de détail. Ils étaient une douzaine d’ouvriers à casser la croûte, éparpillés devant l’immeuble en construction. Mathieu dévorait le plat de spaghetti acheté quelques minutes plus tôt à la cantine mobile.
— Crisse qu’y est bon, son spagate. J’me tannerai jamais.
— Ah oui ? Je l’essayerai à un moment donné.
Il vit alors le Beauceron tourner la tête en direction du condo d’en face.
— Oh, la fille va sortir, dit-il la bouche pleine. Elle va… Hein ?
Devant l’air étonné de son confrère, Thomas regarda également de ce côté. Un homme venait de sortir de l’appartement du 6B. Il se tenait à présent sur le seuil de porte. La jolie fille embrassa rapidement l’individu avant de refermer la porte. De dos, Thomas ne le reconnut pas tout de suite, mais cet homme ne lui était pas inconnu. Ce ne fut que lorsqu’il descendit les premières marches du perron que le menuisier faillit avaler sa bouchée de travers. C’est pas vrai, c’est Christian ! Le podiatre atteignit la rue en gravier et marcha d’un pas pressé jusqu’à sa voiture, garée à quelques mètres du 6B. Sans doute pour ne pas attirer l’attention. J’en reviens pas.
— Je savais pas qu’elle avait un chum, se plaignit Mathieu.
— Tu me croiras pas, mais je sais c’est qui. C’est le père d’une amie de ma fille. Pis il est marié, mais pas avec elle, précisa-t-il.
— Non ? Ah ben, câlisse. Il t’a-tu vu ?
Thomas répondit que non. Même s’il ne le connaissait pas vraiment, jamais il n’aurait pu imaginer Christian capable d’une chose pareille.
— Excuse-moi deux minutes, Mathieu. Je reviens.
Thomas sortit son cellulaire de sa poche, contourna l’excavatrice et s’éloigna quelque peu de la bande. Il devait absolument raconter ça à Émilie.
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