Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 3 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 3

3

 

Sandrine déballait les boîtes qui, ce soir, contenaient potage à la courge, saumon et légumes grillés ainsi qu’une mousse aux bleuets en guise de dessert. Depuis que Juliette allait à l’école, Sandrine et Christian faisaient affaire avec un traiteur de Mont-Saint-Hilaire, sans quoi, avec leurs horaires de fous, ils ne souperaient jamais avant vingt heures. Ceci était impensable puisque Juliette se mettait au lit à dix-neuf heures. Quatre à cinq fois par semaine, ils passaient prendre leur commande sur le chemin du retour à la maison. Ce n’était pas donné, mais ils étaient certains de la fraîcheur des aliments qu’ils servaient à leur fille.

Ils s’attablèrent plus tard qu’à leur habitude. Christian avait apparemment eu des soucis à la clinique. Il se lavait les mains pendant que Sandrine faisait la répartition de la nourriture.

— Voilà pour toi, dit-elle en glissant l’assiette jetable devant Juliette.

— Merci !

Depuis son retour de l’école, l’enfant ne cessait de se plaindre qu’elle avait une faim de loup. Sandrine ouvrit un nouveau contenant et servit ensuite les portions pour les adultes.

— Bon appétit ! jeta-t-elle gaiement au moment où son mari s’asseyait à table.

— Bon appétit ! firent en chœur Christian et Juliette.

Comme d’habitude, ils échangèrent sur leurs journées respectives. Sandrine parla d’un jeune couple très intéressé par une résidence faisant face à la rivière Richelieu. La maison était en vente depuis près d’un an et, étonnamment, n’avait toujours pas trouvé preneur malgré le fait qu’elle était dans un état impeccable. Le prix s’élevait à près de sept cent mille dollars, ce qui était une véritable aubaine pour ce secteur. L’agente immobilière avait fini par comprendre que ce qui rebutait les clients était l’aménagement de la cour arrière. Une énorme piscine creusée occupait presque l’entièreté du terrain.

— Les gens aujourd’hui préfèrent les spas, lui avait avoué un confrère. Ça prend moins de place. C’est juste pour ça qu’on a de la difficulté à la vendre.

Quoi qu’il en soit, Sandrine était désormais sûre qu’elle allait conclure l’affaire d’ici la fin de la semaine.

Peu bavard, Christian se contentait d’écouter. Les traits un peu fatigués, il remontait de temps à autre les lunettes sur son nez. La clinique où il pratiquait était en pleine rénovation, et ils avaient aménagé des locaux temporaires qu’ils s’échangeaient, lui et deux physiothérapeutes. Christian, qui était l’unique podiatre du centre de santé, était très méticuleux, et ce genre de situation l’ennuyait énormément. Il détestait se retrouver dans les affaires des autres et haïssait plus que tout partager ses espaces. Alors que les travaux étaient censés prendre fin le week-end dernier, il avait appris qu’ils s’achèveraient tout compte fait avec sept jours de retard. Comme si ce n’était pas suffisant, une situation délicate s’était également produite cet après-midi. Roxanne lui avait envoyé un texto disant qu’elle s’ennuyait de lui. Qu’elle voulait le voir.

Pas possible. Désolé.

Il ne fallait surtout pas qu’ils commencent à étaler leurs états d’âme par SMS. Christian espérait sincèrement ne pas l’avoir froissée en ne donnant pas suite à son message, mais ils avaient un code à respecter. Si l’occasion se présentait, Christian tenterait de la joindre plus tard en soirée et… Un éclat de rire le sortit de ses pensées. Il s’agissait de Juliette. Elle était radieuse ce soir. La voir d’aussi bonne humeur lui donna envie de sourire à son tour. Il fallait qu’il pense à autre chose.

— Et toi, ma belle Juju ? Quoi de neuf aujourd’hui ?

— J’ai eu une très belle journée à l’école ! répondit la petite blonde. Mégane m’a montré comment jouer à la morelle ! Trop cool !

Elle avait voulu dire « marelle », mais ni Christian ni Sandrine – qui avaient la bouche pleine – ne la corrigèrent. Mégane ?

— Qui est cette Mégane ? voulut savoir sa mère. C’est la première fois que j’entends ce nom-là.

— Une nouvelle amie ? s’intéressa immédiatement Christian, les yeux brillants.

Sa fille répétait souvent qu’elle se sentait seule à l’école et que personne ne l’invitait à participer à des jeux. À part Arianne Montambault, bien sûr, mais Juliette n’avait pas le droit de jouer avec elle. Sandrine avait été catégorique à ce sujet. De sa chambre, un soir, Juliette avait entendu sa mère dire à son père qu’elle n’aimait pas du tout Arianne. Que celle-ci semblait vivre dans un environnement défavorisé, ou un mot comme ça. C’était donc la première fois que Juliette parlait d’une petite camarade avec autant d’enthousiasme. Juliette leur apprit que Mégane était nouvelle dans sa classe et qu’elle avait joué avec elle à toutes les récréations.

— Il paraît qu’elle habitait à Montréal avant, ajouta-t-elle. Pis son papa et sa maman sont venus la chercher après l’école. Ils sont super cool. Ils m’ont dit que si je voulais, je pourrais venir à leur maison. Ils m’ont dit qu’ils étaient très contents que je sois la nouvelle amie de Mégane !

— C’est vrai ? Mais c’est super, ça, lâcha Sandrine.

Elle demanda ensuite à Juliette si elle savait dans quel secteur habitait sa copine. Elle n’était pas sans savoir que certains enfants de cette école résidaient dans des villes avoisinantes. Juliette immobilisa sa fourchette au-dessus de son assiette. Elle plissa les yeux, réfléchissant très fort. Le père de Mégane lui avait en effet mentionné sur quelle rue se trouvait leur maison, mais Juliette avait oublié.

— Son papa a dit que c’était près du dépanneur avec la grande pancarte rouge.

Juliette se creusa les méninges, puis le nom de la rue finit par lui revenir.

— Rue des Merguez ! C’est ça, je m’en rappelle maintenant.

Christian, qui, contrairement à sa femme, était natif de la région, sut immédiatement de quelle rue parlait sa fille. Enfant, il avait déjà eu un ami qui demeurait à cet endroit.

— C’est « Mélèzes », le nom de sa rue.

Puis il tourna la tête vers Sandrine.

— Pour répondre à ta question : oui, c’est très près d’ici. À quelques minutes en fait. C’est juste rare qu’on passe par là.

— Oui, oui, je sais où c’est, déclara Sandrine qui n’avait toutefois jamais vendu de maison par là. C’est dans le vieux quartier, derrière l’ancien CPE, c’est ça ?

— Exact.

Sandrine réfléchit un instant, puis perdit quelque peu de sa superbe.

— Attends un peu, c’est pas un coin de blocs appartements, ça ?

Elle avait posé la question sur le même ton que quelqu’un qui voudrait s’assurer que la zone qu’il s’apprêtait à visiter n’était plus radioactive. Christian opina du chef.

— Il y a quelques maisons, admit-il, mais c’est vrai, c’est principalement des immeubles à logements dans ce bout-là. It’s not that rich.

Il avait fait cette dernière remarque en anglais et à voix basse pour éviter que Juliette comprenne.

— C’est pas un appartement, dit Juliette qui, ignorant pourquoi exactement, sentait qu’elle devait intervenir. Mégane m’a dit qu’ils avaient déménagé dans une maison.

Sandrine sortit son portable et lança une application.

— Ma chouette, est-ce que tu as le nom de famille de Mégane par hasard ? lui demanda-t-elle.

— Sandrine, laisse faire ça, l’avisa son mari qui comprenait très bien où sa femme voulait en venir.

De sa place, il voyait l’application lancée sur le téléphone de Sandrine. Grâce à son travail, celle-ci avait accès à un registre lui dévoilant les récentes transactions immobilières. Avec le nom de famille, elle pourrait connaître l’adresse exacte en quelques clics.

— Non, pourquoi tu veux savoir ça, maman ?

— Ta mère est trop curieuse, rigola Christian en s’essuyant le coin des lèvres à l’aide de sa serviette de table.

Sandrine soupira faiblement, puis, à contrecœur, déposa son cellulaire sur la table.

— Pour rien, ma belle. Pour rien. Mange maintenant, sinon ça va être froid.

Juliette replongea sa fourchette dans son assiette. Quoique légèrement sec, le saumon était délicieux. Tout de suite après en avoir avalé la dernière bouchée, elle attaqua la mousse aux myrtilles.

— Est-ce que je vais pouvoir aussi inviter Mégane à la maison bientôt ? s’informa-t-elle auprès de ses parents.

— Bien sûr, ma puce, affirma Christian. Avec plaisir ! Demain, si tu y penses, dis-lui que tu souhaites avoir son numéro de téléphone. Comme ça, on va pouvoir l’appeler. Si elle vient tout juste de déménager, elle ne doit pas avoir beaucoup d’amis. Est-ce que t’aimerais qu’elle vienne faire un tour en fin de semaine ?

— Oh oui !

Le père posa sa main sur celle de la fillette. Il était tellement heureux de la voir si enjouée. Secrètement, il attendait ce moment depuis fort longtemps. À la maternelle, l’an passé, elle avait eu une petite copine de classe pendant quelques semaines. Izabel était même venue à la maison deux fois. Elle avait à son tour invité Juliette à son anniversaire. Celle-ci avait d’ailleurs offert à Izabel le plus gros cadeau de la fête. Puis, sans aucune raison, du jour au lendemain, l’amie s’était rapidement désintéressée de Juliette. Cela avait été très dur pour Sandrine et Christian. Plus que pour Juliette, en réalité. De voir leur enfant ainsi rejetée avait été très difficile. Sandrine avait téléphoné aux parents à quelques reprises, les informant que Juliette désirait passer l’après-midi avec leur fille.

— Est-ce qu’elles pourraient se voir ? demandait-elle chaque fois.

Chaque fois, Izabel n’était pas disponible. Au bout d’un moment, Sandrine avait fini par lâcher prise. Et voilà qu’avait été relancé le débat sur le choix de l’école.

— Dans les écoles privées, ils sont beaucoup plus sélectifs avec les élèves, avait répété Sandrine à Christian. Elle se ferait des amies bien plus facilement, j’en suis convaincue.

Ce n’était un secret pour personne : Sandrine aurait préféré voir sa fille dans un établissement scolaire privé, mais Christian tenait à tout prix à ce que Juliette aille à l’école qu’il avait lui-même fréquentée enfant. Dans la vie de tous les jours, Christian se montrait très flexible, mais sur ce point, il demeurait très rigide. Ceci n’empêchait pas Sandrine d’insister chaque fois que l’occasion se présentait. Il finira bien par céder, pensait-elle.

L’horloge au mur affichait dix-huit heures quinze. Le repas étant terminé, Christian se leva et commença à débarrasser la table.

— En tout cas, on est impatients de rencontrer Mégane, souligna-t-il en attrapant les ustensiles.

Puis, se tournant vers sa femme :

— N’est-ce pas, chérie ?

— Oui, bien sûr.

Sandrine offrit son plus beau sourire à Juliette.

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