Toute la rancune du monde
Chapitre 6
6
Christian remonta son pantalon et finit de boutonner sa chemise. Il sortait de la douche. Une douche bien chaude. Nue, Roxanne était toujours au lit et le regardait se vêtir. Seul le bas du corps de la jeune femme était recouvert d’un drap. Éparpillés, ses longs cheveux bruns semblaient danser sur l’oreiller.
— Je passerais ma vie au lit avec toi, le complimenta-t-elle.
Christian lui sourit. Il se permit ensuite d’entrouvrir les rideaux afin de laisser passer un peu de soleil dans la chambre. Le condo de Roxanne était situé au rez-de-chaussée de l’immeuble. Le jour, on entendait des sons de machinerie provenant de l’extérieur, car le quartier, situé à Sainte-Julie, était en pleine expansion. Deux nouvelles tours à logements étaient d’ailleurs en construction juste en face.
— Je sais que ce n’est peut-être pas le bon moment pour en parler, commença Christian, mais je crois sincèrement qu’on devrait espacer nos rencontres. Ça n’a plus de bon sens. On va finir par s’attacher pour vrai, et ça, je ne peux pas.
Il poursuivit en lui rappelant, comme si elle ne le savait pas déjà, qu’il était marié, qu’il avait un enfant et que cela venait avec des responsabilités. Sans le quitter des yeux, Roxanne s’assit dans le lit.
— Je te rappelle que c’est toi qui as voulu qu’on se voie cet après-midi. C’est toi qui m’as écrit ce matin. Pas moi.
— Je le sais, je m’excuse. C’est contradictoire, mon affaire…
Avant qu’il ne termine sa phrase, Roxanne reprit la parole.
— Dans le fond, quand tu dis que tu as peur qu’on s’attache, c’est parce que c’est justement ce qui est en train de t’arriver, c’est ça ?
Christian détourna le regard. Il ne remarqua donc pas le sourire de la jeune femme après qu’elle eut prononcé ces mots. Elle se leva et alla se lover contre lui. Christian paraissait véritablement troublé.
— Je ne sais pas trop quoi répondre à ça, balbutia-t-il, les yeux toujours fuyants.
Il savait très bien que Roxanne avait visé juste. Depuis quelque temps, il ne passait pas une heure sans qu’il ne pense à elle. S’il continuait de la sorte, cela détruirait sa famille pour de bon. L’homme de quarante et un ans commençait à avoir de la difficulté à voir son propre reflet dans le miroir tant il était dégoûté. Il n’en pouvait plus de mentir. Quand il avait rencontré les parents de la petite Mégane samedi dernier, l’amour qui émanait de ce couple l’avait foudroyé bien plus qu’il ne voulait le croire. Ils se touchaient. S’écoutaient mutuellement parler et se respectaient. Il y avait une réelle chimie entre eux. Cela lui avait ouvert les yeux sur son propre couple. Sans avertissement, Sandrine et lui s’étaient transformés en machines à exécuter des tâches. Qui plus est, même s’il tentait de chasser cette image de son esprit, le podiatre avait la terrible sensation d’être devenu le chien de poche de sa femme. C’est pas moi, ça. Il allait devoir se reprendre en main et vite. Tout récemment, Christian venait de réaliser qu’il avait cessé de voir ses propres parents sur une base régulière. Sandrine les trouvait trop envahissants. Comme un idiot, et sans doute pour éviter les querelles, il avait espacé les invitations sans s’en rendre compte.
— Ils sont toujours rendus ici, s’était plainte Sandrine. Pis ils ne lâchent pas Juliette d’une semelle. Ça m’énerve !
Christian savait que c’était parce que Sandrine n’acceptait pas les critiques de sa belle-mère à propos de sa façon d’éduquer la petite. Michèle Soulanges reprochait à sa belle-fille d’en faire trop pour Juliette.
— Ça va finir par l’étouffer, pauvre petite. Laisse-la respirer un peu.
Tous ces tracas avaient fini par peser lourd sur les épaules de Christian. Quand il voyait Roxanne, il se sentait vivant. Il se sentait comme un homme. La dernière fois que Sandrine et lui avaient fait l’amour, c’était il y avait plus d’un mois. Et Christian avait pensé à Roxanne pendant l’acte. C’est pas normal. Mais si j’arrêtais de voir Roxanne, j’éprouverais peut-être plus de désir pour Sandrine. Il n’était pas sans savoir que des milliers d’hommes aimeraient avoir une femme comme Sandrine dans leur lit. Il avait tenté de raviver la flamme bien des fois, mais en vain. S’il restait avec sa femme, c’était surtout pour Juliette, se répétait-il. Si sa fille était plus âgée, peut-être accepterait-il de partir, mais à six ans, la petite avait besoin de ses deux parents unis sous un même toit.
— Je dois partir, annonça-t-il à Roxanne. J’ai un rendez-vous à la clinique dans trente minutes.
— Ça va aller ? demanda la femme qui venait de souffler trente-trois bougies le mois dernier. T’es correct ?
— Oui. Je suis juste un peu mêlé ces temps-ci. Désolé.
Roxanne passa une main dans les cheveux de Christian. Elle rapprocha son visage du sien. La jeune femme avait enroulé un drap autour de son corps. Sur le sol, il s’étirait longuement derrière elle, lui donnant l’allure de ces princesses tant adulées par les fillettes. Seules ses épaules étaient dénudées. Avant même qu’elle ne parle, Christian savait déjà ce qu’elle allait dire.
— Tu te rappelles ce que je t’ai avoué l’autre jour ? Si t’es prêt à faire le saut, je saute avec toi. Ça fait six mois qu’on se voit. Je pense que ça veut dire quelque chose, non ? C’est certain que ce serait dur au début, mais c’est temporaire, ça. On serait tellement bien, toi et moi. Je le sais. Je le sens. Et j’ai envie de connaître ta fille, Christian.
Le corps de l’homme se raidit.
— Tu sais bien que je ne peux pas, Roxanne. J’ai été clair dès le départ. Je… J’aurais pas dû te parler de ça.
Une minute plus tard, il sortait de l’appartement. Roxanne savait qu’une nouvelle étape venait d’être franchie. Elle aussi avait été claire au début de leur relation. Celle-ci ne devait être que charnelle. Or, elle était vite tombée amoureuse de Christian. Jamais elle n’avait osé lui demander, à l’époque, de quitter sa famille pour elle. Il en allait autrement aujourd’hui. Elle savait que chez lui, à la maison, Christian souffrait, et cela lui brisait le cœur. Il n’aimait plus sa femme depuis longtemps. Son épouse était le poison et Roxanne, le remède. Il est peut-être temps pour moi de provoquer les choses.
◆
Samedi avant-midi. Sandrine finissait de rassembler ce qui allait constituer leur dîner. Dehors, le soleil était magnifique et il faisait vingt-trois degrés Celsius. Quand Sandrine avait demandé à Juliette ce qu’elle désirait faire aujourd’hui, la petite avait tout de suite lancé l’idée d’un pique-nique au bord de l’eau.
— À la halte routière ! s’était excitée Juliette. Je pourrai donner à manger aux canards.
Juliette avait toujours aimé cet endroit. Elle y allait avec ses parents depuis sa plus tendre enfance. Face à la rivière Richelieu, avec la montagne en arrière-plan, la halte offrait un point de vue sur le vieux pont des trains, ce qui faisait de ce lieu un paysage digne d’une carte postale. Au début de leur relation, Christian y avait amené Sandrine. C’était pendant un de leurs premiers rendez-vous. Sandrine était vite tombée sous le charme de la région.
— Quand est-ce qu’on part, maman ? J’ai faim.
— Dans quelques minutes, ma puce. Ça fait trois fois que je te demande d’aller changer de chandail. Celui que tu portes n’est pas agencé avec ton pantalon.
— Mais maman…
— Il n’y a pas de « mais ». Fais ce que je te dis, c’est tout. Voyons ! Il est où, ton père ?
— Je suis là, fit ce dernier en remontant les marches. J’étais à la cave.
Il tenait entre ses mains une bouteille de rosé.
— Je pensais apporter ça pour le repas.
Sandrine lui prit la bouteille des mains et la rangea dans la glacière.
— C’est beau, on peut y aller, décida Sandrine. Juju, je ne t’ai pas demandé de changer de chandail, toi ?
— J’y vas. J’y vas. Câline.
— On dit : « J’y vais », reprit sa mère à son intention. C’est quoi ce langage-là ?
Puis, s’adressant à son mari :
— Je me demande bien où elle entend des mots comme ça. C’est pas ici, en tout cas.
Sandrine était de mauvais poil aujourd’hui. Elle se plaignait de migraines depuis quelque temps. Christian se contenta de prendre ses clés et de mettre ses souliers en attendant le départ. Lorsque Juliette revint avec un vêtement approprié, ils purent enfin partir.
Quinze minutes plus tard, ils s’installèrent à l’une des tables de pique-nique libres. Sandrine y plaça une nappe de qualité.
— Aide-moi donc, Christian. On dirait que tu as la tête ailleurs. Tu pourrais pas lâcher ton cellulaire deux secondes ?
Son mari pianota encore quelques secondes sur l’écran de son téléphone et le rangea dans le creux de sa poche. Il aida Sandrine à sortir les sandwichs et les verres à vin en plastique.
— Miam, miam, jeta Juliette en apercevant son repas.
Bien élevée, elle attendit que tout le monde soit servi avant de toucher au contenu de son assiette.
— N’oublie pas de manger les crudités, ma belle, lui rappela sa mère.
Christian était en train de verser le vin quand il les aperçut. Bizarrement, c’est le chien qu’il reconnut en premier. Juliette suivit le regard de son père et vit à son tour les nouveaux arrivants.
— Mégane ! s’écria-t-elle en quittant la table.
— Juliette, s’il te plaît, reste assise, intervint sa mère avant même de réaliser ce qui se passait.
Sandrine se tourna et vit Mégane avec ses parents. Ah non. Pas eux. Elle leur sourit néanmoins.
— Bonjour, leur dit Thomas en s’approchant. Les grands esprits se rencontrent.
Il portait une chemise à carreaux dont les manches étaient roulées sur ses avant-bras. Juste derrière, Émilie émit un faible « salut » à Sandrine et Christian. Elle avait un grand sac brun entre les mains. Elle demeurait légèrement en retrait, comme si elle ne voulait pas les déranger.
— C’est beau ici, hein ? continua Thomas. Ça fait trois ou quatre fois qu’on vient depuis qu’on a déménagé dans le coin.
Il contempla les environs, une casquette négligée vissée sur la tête. Il tenait leur chien en laisse. Avec prudence, Juliette se mit à flatter le border collie.
— Salut, Elvis, dit-elle, beaucoup moins nerveuse que la dernière fois avec l’animal.
La bête sembla apprécier les caresses de l’enfant.
— Juliette, touche pas à ça, l’avisa sa mère. T’es en train de manger. Tu vas avoir les mains sales.
Si Sandrine avait regardé Émilie, elle aurait remarqué que celle-ci venait de lever les yeux au ciel, ce qui n’échappa pas à Christian qui s’approcha de sa fille avec une serviette humide. Il essuya les doigts de Juliette et l’invita à retourner s’asseoir. Mégane annonça à son amie qu’elle allait manger de la poutine.
— Chanceuse ! Moi, j’ai jamais le droit d’en manger, se plaignit Juliette qui repoussa aussitôt son assiette.
— Une fois de temps en temps, c’est pas si mal, se permit Thomas en lui montrant l’emballage en papier kraft. On t’en donnera si tu veux, Juliette. Y en a toujours trop de toute façon.
— Euh, non, pas vraiment, riposta Sandrine d’un air mauvais. J’ai fait un sandwich à ma fille, et ça va être ça son dîner. C’est ce qu’elle mangeait avant que vous arriviez, et c’est ce qu’elle va continuer de manger.
Le ton était sans équivoque. Presque violent.
— Non, j’en veux pu de ma sandwich ! Je veux manger de la poutine, s’emporta Juliette.
Elle croisa ensuite les bras devant elle.
Sandrine jeta un regard désapprobateur à Thomas. T’es content, maintenant ? Celui-ci ne savait plus où se placer. Sans le vouloir, il venait de provoquer une situation malencontreuse. Émilie le prit par le bras.
— Viens, chéri, on va les laisser manger.
Sandrine ruminait. Tout allait bien avant que vous arriviez, bande de péquenots. Manger de la poutine à six ans ! Voyons donc. Juliette déclara qu’elle voulait aller jouer avec son amie. D’une voix douce, Christian demanda à nouveau à sa fille de terminer son assiette avant.
— Au moins les crudités, OK ?
Alors que Thomas et Émilie s’apprêtaient à s’éloigner, Mégane pointa une table tout près de celle de son amie.
— On peut manger ici ? demanda-t-elle, tout excitée.
Émilie refusa d’abord, prétextant qu’il fallait laisser Juliette et ses parents tranquilles, qu’ils avaient peut-être prévu rester entre eux. Dans sa tête, elle désirait s’éloigner le plus possible de cette femme désagréable.
— Il n’y a pas de problème, leur assura Christian. Vous pouvez vous installer là. De toute façon, il ne semble pas y avoir d’autres tables libres.
Sandrine le fusilla du regard. Contrairement à son habitude, il l’ignora. Le podiatre, dont les mains tremblaient légèrement, rassembla tout son courage. Il connaissait très bien la position de son épouse vis-à-vis de la petite Mégane Cartier, mais il sentait que c’était son devoir d’intervenir. Sandrine et lui avaient eu une longue discussion à ce sujet cette semaine. D’après Sandrine, Mégane ne méritait pas Juliette, mais Christian n’était pas d’accord. Loin de là. À écouter sa femme, aucun enfant ne méritait l’amitié de leur fille ! Il fallait parfois faire un peu confiance au jugement de Juliette, avait-il affirmé. Pour une fois qu’elle avait une amie. Même si les petites s’entendaient à merveille et qu’elles semblaient toujours sur la même longueur d’onde, Sandrine prétendait que Mégane finirait par avoir une mauvaise influence sur leur enfant. Toujours selon Sandrine, la maison où habitait cette famille n’était pas sécuritaire. Les parents de Mégane étaient des espèces de bohèmes qui laissaient leur fille faire ce qu’elle voulait. Aucune autorité. Ils ne surveillaient même pas leur petite quand elle jouait dehors. Et que dire des excréments de chien sur leur terrain ? Sandrine avait conclu son plaidoyer en disant que la mère de Mégane lui était totalement antipathique.
— Et en plus, elle est instable. Cette fille-là est dépressive, Christian.
Quand il avait voulu savoir d’où elle tenait ça, sa femme s’était contentée de dire qu’elle avait simplement vu les flacons de pilules sur le comptoir de la salle de bain.
— Si elle est médicamentée, je ne vois pas où est le problème, avait rétorqué Christian. Dans la vie, on côtoie des tonnes de gens qui prennent des cachets. Elle n’est pas la seule, tu sais.
— Elle m’a tapé sur les nerfs, avait ronchonné Sandrine. Elle me regardait de haut et je la trouvais arrogante quand elle disait qu’elle travaillait à temps partiel, alors que je venais de dire que je travaillais comme une damnée. « Ça me laisse du temps pour mon art et éviter le service de garde à ma fille », patati patata. Cette fille-là a l’air d’une paresseuse, et à voir ses peintures, ça ne me surprendrait pas qu’elle fume du pot à longueur de journée. Elle a le look en plus. Pis elle laisse sa fille se décrotter le nez devant tout le monde. Pas capable.
Quand il l’avait entendue déblatérer tout ça, Christian savait d’avance que la bataille serait longue. Ce fut donc avec l’impression de marcher sur des œufs qu’il insista auprès de Mégane et ses parents.
— Dépêchez-vous, parce qu’à cette heure-là, la table ne restera pas libre longtemps.
Thomas et Émilie s’observèrent un instant. Ils pensaient tous deux à la même chose : prendre leur distance de ce couple. Et avec la scène que Sandrine venait de faire à propos de leur poutine, ni l’un ni l’autre n’avait envie d’être près de cette femme en ce moment. Malheureusement pour eux, Mégane était déjà assise.
— Bon, eh ben, OK, finit par dire Thomas sans grande conviction. On va s’installer ici.
Émilie et lui prirent donc place sur la table de pique-nique où de nombreuses grossièretés étaient gravées à même le bois. « Tania Lalonde est la reine des pipes ! », était-il écrit en gros caractères. Un numéro de téléphone était même inscrit à côté de cette affirmation. Même s’il savait que Mégane commençait à peine à lire, Thomas déposa le sac de nourriture sur le message afin de cacher les bons mots à l’endroit de Tania. Émilie constata que Sandrine et Christian buvaient du vin alors qu’il était à peine midi. La semaine passée, ils avaient jugé son chum parce qu’il leur offrait à boire à pareille heure.
— Vous aimez toujours le coin ? s’enquit Christian qui semblait être une version différente de ce qu’il était samedi dernier.
Beaucoup plus avenant. Il avait même dit bonjour à Mégane aujourd’hui.
— Oui, on aime beaucoup la région, s’efforça de répondre Thomas en mangeant. On a des amis de Montréal qui sont venus nous rendre visite. Ils étaient presque jaloux !
Elvis, que Thomas avait laissé libre le temps du repas, se baladait autour de la table de ses maîtres, reniflant le sol, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent.
— Je vous offre un peu de vin ? offrit le podiatre. On a des verres si vous voulez.
Sandrine le dévisagea. À quel jeu tu joues, toi ? Elle avait pourtant été claire. Elle n’aimait pas ce couple, et il était hors de question que l’amitié entre Juliette et Mégane perdure. Alors pourquoi cette soudaine gentillesse ? Qu’est-ce qui te prend, Christian ? laissait sous-entendre le regard de Sandrine. Thomas accepta un verre de rosé avec grand plaisir. Quand Christian demanda si Émilie en voulait également, cette dernière refusa.
— Je ne peux plus boire. Mais merci quand même.
Cette fois, Sandrine s’intéressa à l’autre couple.
— Tu ne VEUX plus boire ou tu ne PEUX plus boire ? s’informa celle qui avait vu les vitamines prénatales dans la pharmacie du couple.
— Émilie est enceinte, leur annonça Thomas en essuyant la sauce qui venait de couler sur son menton. On l’a appris cette semaine. On est pas mal excités !
— Bravo ! leur dit Christian. Je suis content pour vous.
— Félicitations, déclara Sandrine.
Ça ne paraissait aucunement sincère, du moins, c’est ce qu’en conclut Émilie qui replongea sa fourchette dans sa poutine. À ses côtés, Mégane mangeait avec appétit. Elle essuya la sauce qui coulait de sa bouche avec sa manche. Son père lui tendit une serviette.
— Et toi, Juliette, tu savais que Mégane allait avoir un petit frère ou une petite sœur ? l’interrogea Christian.
— Oui.
— Et tu ne nous l’as pas dit ?
Comme si ça nous intéressait, songea Sandrine. Juliette répondit qu’elle avait oublié. Christian apprit à Thomas et Émilie qu’eux aussi auraient aimé avoir un deuxième enfant, mais que la vie en avait décidé autrement.
— Je ne suis pas certaine que c’est le moment idéal pour les ennuyer avec nos histoires, réagit Sandrine.
Il était vrai que Christian et elle avaient essayé d’agrandir leur petite famille, mais après deux ans d’essais infructueux, ils avaient dû passer une batterie de tests. Il s’avérait que Sandrine souffrait d’infertilité secondaire. Le verdict du médecin avait littéralement détruit Sandrine. Plusieurs mois lui avaient été nécessaires avant qu’elle s’en remette. L’an dernier, quand la trentenaire s’était fait dire que sa propre sœur – à qui elle ne parlait plus – attendait son deuxième enfant, elle en avait été verte de jalousie.
— Est-ce que tu as terminé ton assiette ? demanda Sandrine à son époux.
— Oui.
— Et toi, Juju ?
— J’ai plus faim, mais je veux garder un petit peu de nourriture pour en donner aux canards.
— Comme tu veux.
Sandrine se leva et alla jeter les restants de table dans la poubelle publique. Tout près des bacs à ordure, un groupe de jeunes adultes jouait au aki. L’un d’eux avait sélectionné une musique reggae sur son cellulaire.
— Hé, les trucs en plastique vont au recyclage, lui reprocha Mégane, la bouche pleine. Pas avec les déchets. Hein, maman ?
Sandrine fit semblant de ne pas entendre. Pour ne pas envenimer la situation davantage, Émilie ne releva pas non plus la remarque de sa fille. Elvis profita de cet instant pour venir se frotter à l’agente immobilière. Agacée, elle repoussa le chien de sa jambe gauche. Ah, dégage ! L’animal redoubla d’ardeur, comme s’il s’était donné comme mission de faire tomber cette femme au sol.
— Voyons ! Va-t’en. Lâche-moi.
En temps normal, Émilie aurait commandé au border collie de se tenir à l’écart. Or, elle s’amusa de cette scène. Mets y de la bave sur ses belles jambes. Ce fut Thomas qui ramena le chien à l’ordre.
— Elvis, viens ici ! Ici !
Le chien obéit. En revenant vers eux, Sandrine avisa Thomas et Émilie que les chiens devaient être tenus en laisse ici.
— Il y a un règlement pour ça.
Encore une fois ce ton désagréable. Émilie, qui avait perdu l’appétit, repoussa son assiette et indiqua à Sandrine qu’il y avait deux autres chiens qui se baladaient librement à la halte.
— Et si ça te dérange pas, on va gérer notre chien nous-mêmes, merci, finit-elle par déclarer.
Thomas dut se retenir pour ne pas éclater de rire. Sandrine plissa les yeux et dévisagea Émilie un bref instant. Légèrement intimidée, cette dernière détourna le regard.
— Mégane, tu viens-tu avec moi nourrir les canards ? l’invita Juliette.
— Oui ! Papa, maman, j’ai fini de manger !
Sandrine avisa alors Christian qu’elle descendait au bord de l’eau afin de surveiller leur fille. Avant d’y aller, elle remplit son verre de vin, vidant la bouteille de ce qu’il restait. Puis, constatant l’inaction des parents de Mégane, elle se tourna vers Thomas. Elle lui demanda s’il désirait qu’elle garde un œil sur Mégane également. « C’est quoi ? Je suis la seule responsable ici ? » semblait dire son air. Émilie répliqua sèchement que Mégane avait six ans et qu’elle n’avait pas l’habitude de se jeter à l’eau.
— De toute façon, je vais très bien la voir d’ici, asséna-t-elle. Je vais m’occuper de ma fille, merci.
Étonnamment, Sandrine ne répondit rien à la pique. Elle se contenta de hausser un sourcil avant de suivre les enfants. Thomas et sa blonde s’échangèrent un coup d’œil qui en disait long sur le fond de leurs pensées. Cette femme était beaucoup trop intense.
— T’as fini ? voulut savoir Thomas en pointant le restant de poutine d’Émilie.
— Oui, j’ai comme plus faim tout à coup.
Thomas rapprocha le plat vers lui et y planta sa fourchette. Christian, juste à côté, s’affairait à présent à ranger ce qui traînait sur la table afin de le mettre dans la glacière. Une fois sa tâche terminée, il se tourna et s’adossa à la table de pique-nique pour faire face à la rivière. Il voyait les filles lancer des morceaux de nourriture dans l’eau, attirant ainsi les canards par pelotons. On entendait leurs rires jusqu’ici.
— Elles s’entendent tellement bien, nos filles, fit-il en les pointant. On dirait qu’elles se connaissent depuis toujours.
— C’est vrai, répondit Émilie.
Au loin, elle voyait Sandrine qui ne cessait d’interrompre les petites en donnant ses directives. Elle est donc ben fatigante ! Lâche-les un peu. En ce moment, elle semblait leur dire de reculer, qu’elles étaient trop près de l’eau.
— Drôle de hasard qu’on se soit croisés ici, quand même, hein ? poursuivit le podiatre au moment où son cellulaire bipa dans le fond de sa poche.
Il le sortit, et son cœur fit un bond en voyant le message de son amante apparaître.
Peux-tu te libérer un petit moment aujourd’hui ?
Qu’est-ce qu’il prenait à Roxanne de le contacter la fin de semaine ? C’était la première fois qu’elle faisait ça. Christian ne se rendait même pas compte que Thomas était en train de lui parler. Avant même qu’il ne réplique à Roxanne, cette dernière envoya un second texto.
J’ai envie de toi.
Jamais au grand jamais ses SMS n’avaient été aussi explicites. C’était la règle depuis le début. Qu’est-ce qu’il lui prend ?
— Ça va, Christian ? l’interrogea Thomas d’un air intrigué.
Cette fois, il fut entendu. On aurait dit que le podiatre, devenu blanc comme un drap, venait d’apprendre une terrible nouvelle.
— Euh… Oui, c’est rien. Un truc au bureau, ricana-t-il niaisement en montrant son cellulaire. Donnez-moi deux petites secondes.
Il se hâta d’écrire à Roxanne. Elle devait cesser immédiatement ce genre de correspondance. Surtout le week-end. Quelque chose ne tournait pas rond avec elle depuis quelque temps. Il l’avait senti cette semaine.
— Papa ?
Christian sursauta à un point tel qu’il faillit échapper son téléphone dans l’herbe. Il eut tout juste le temps d’appuyer sur l’icône « Envoyer » avant de fermer son appareil.
— Oui, ma belle ? lui demanda-t-il alors que son cœur bondissait encore dans sa poitrine.
Mégane se tenait derrière Juliette. Sandrine remontait doucement la pente, son verre vide à la main.
— Est-ce que Mégane peut venir jouer à la maison ? Dis oui ! Dis oui !
Le père regarda les parents de Mégane, haussant les épaules. Au même instant, il sentit vibrer son cellulaire dans sa poche de pantalon. La réponse de Roxanne n’avait pas tardé.
— Est-ce que maman est au courant ? s’informa-t-il.
— Au courant de quoi ? fit Sandrine en arrivant à leur hauteur.
Sa démarche était incertaine. Christian, qui sentait son cellulaire lui brûler la cuisse, avisa sa femme de la situation, précisant que pour sa part, il ne voyait pas d’inconvénient à ce que Mégane vienne faire un tour à la maison. Sandrine, toutefois, ne semblait pas du même avis. Elle expliqua que c’était un peu trop dernière minute et qu’il aurait fallu planifier ça d’avance.
— La maman de Juliette a raison, se permit Émilie.
Mégane supplia sa mère de la laisser aller jouer chez son amie. Dans un autre contexte, Émilie n’y aurait vu aucune objection, mais le double discours des parents de Juliette la mettait dans une étrange posture. Sandrine allait-elle être gentille avec Mégane ?
— On n’a pas grand-chose de prévu cet après-midi, j’me trompe ? hasarda Thomas en s’adressant à sa blonde.
Mal à l’aise, Émilie fit signe que non. Elle aurait préféré que Thomas invente quelque chose, mais effectivement, ils n’avaient rien de particulier à l’horaire. Elle avait planifié faire des biscuits en mettant à l’essai une recette qu’elle avait apprise dans les cuisines du verger. Mégane tenait à les faire avec elle, mais ça pouvait attendre à demain. Thomas frotta le dessus de la tête de sa fille et lui expliqua que si les parents de Juliette étaient d’accord, c’était correct pour eux aussi.
— Yé ! firent les enfants.
— Bon, eh bien, ça m’a tout l’air que c’est réglé, grommela Sandrine en attrapant son sac à main, prenant déjà la direction du stationnement.
Rapidement, Christian consulta son téléphone.
Il faut qu’on se parle.
Le podiatre répliqua qu’il n’était présentement pas disponible et qu’il la recontacterait plus tard. Il glissa ensuite son appareil dans la poche arrière de son pantalon.
Il rattrapa sa femme qui se dirigeait vers leur voiture, puis ils marchèrent le reste au même rythme. Telles des mouches, les filles tournoyaient autour d’eux, débordantes d’énergie. Sandrine demanda alors à Thomas de lui apporter le banc rehausseur de Mégane afin qu’elle puisse l’installer dans leur propre véhicule.
— C’est gentil d’y penser, mais c’est pas vraiment nécessaire, vous n’avez même pas cinq minutes d’auto à faire, répondit Thomas. Pourvu qu’elle s’attache, ça va être correct.
Sandrine s’arrêta net.
— Je ne peux pas prendre ce risque-là, dit-elle. C’est toujours dans ce temps-là qu’y arrive quelque chose. Dans ce cas, suivez-nous avec votre voiture. Ça va être plus prudent.
— Bonne idée, rebondit Christian. Comme ça, vous connaîtrez notre adresse. On habite sur la rue de la Martinique. Je vais rouler tranquillement.
Dans le simple but de provoquer, Émilie eut envie de leur avouer qu’une fois sur deux, Mégane n’utilisait plus son banc d’appoint. Il arrivait même parfois à la petite de s’asseoir à l’avant quand elle était en compagnie d’un seul de ses parents et qu’ils n’allaient pas trop loin dans le quartier. Émilie aurait bien aimé voir la réaction de Sandrine si elle avait entendu cela. Celle-ci les aurait sans doute aspergés d’eau bénite en priant pour que Dieu ait leur âme. Cette image fit légèrement sourire la mère de Mégane.
◆
La première impression d’Émilie en apercevant la résidence de Juliette fut que leur propre demeure pouvait aisément y entrer. Ce qu’elle ignorait toutefois était que le couple l’avait acquise à une fraction du prix du marché. Reprise de finance. Sandrine avait obtenu l’information avant tout le monde.
— Ta’, réagit Mégane quand Thomas immobilisa son véhicule dans l’entrée en pavé uni. Elle est belle, leur maison.
Émilie fit signe à son chum d’attendre à l’intérieur de l’auto.
— J’en ai pour deux minutes. Je vais leur parler. Viens, Mégane.
Mère et fille sortirent de l’habitacle et se dirigèrent vers les parents de Juliette qui venaient à leur rencontre.
— Vous voulez qu’on revienne chercher Mégane vers quelle heure ? demanda Émilie.
Avant que Christian ne réponde, Sandrine indiqua que seize heures serait parfait.
— Vous êtes sûrs que ça vous dérange pas ? continua Émilie. Vous aviez peut-être prévu autre chose.
Elle voulait s’assurer que Mégane était réellement la bienvenue. Elle n’avait jamais senti pareille impression auparavant. Émilie avait la sensation de quémander un service ou quelque chose dans le genre.
— Pas du tout, fit Christian en déposant la glacière à ses pieds. Ça nous fait plaisir.
On entendait Elvis japper depuis la voiture.
— Parfait. À tantôt alors. N’hésitez pas à nous appeler s’il y a quoi que ce soit. Et toi, Mégane, écoute bien les consignes.
— Oui, maman.
Une minute après, Thomas et elle désertèrent la rue de la Martinique.
— Même le nom de leur rue me tape sur les nerfs, se confia la femme.
— Ç’t’une crisse de folle cette fille-là, rajouta son chum, les deux mains sur le volant. J’étais pu capable, tantôt, au bord de l’eau. C’est plate à dire, mais on va espérer que Mégane se fasse de nouveaux amis rapidement.
Émilie était déchirée : les fillettes s’appréciaient tellement et Juliette était gentille comme tout. Mégane parlait constamment de sa nouvelle amie, de ce qu’elles avaient fait à l’école, de leurs discussions pendant la récréation, etc. À travers les branches, Émilie avait cru comprendre que Juliette n’avait finalement pas d’autres camarades de jeu. Ce serait vraiment méchant de la priver de Mégane.
De toutes les décisions qu’Émilie avait prises dans sa vie, c’est celle-ci qu’elle regretterait le plus et pour le restant de ses jours : celle de ne pas avoir coupé les ponts avec cette famille dès le départ.
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Sandrine déboucha une nouvelle bouteille de rosé. La même marque que tout à l’heure. Elle n’en offrit pas à Christian qui, comme elle le savait d’avance, aurait refusé de toute façon. Il buvait très rarement plus de deux consommations à la suite. De leur vaste cuisine, la femme avait un œil sur les fillettes dans la cour. Contrairement à chez Mégane, l’endroit était clôturé et sécuritaire. Tout comme l’accès à la piscine creusée. Sandrine se tourna vers son mari. Celui-ci se versait un verre d’eau à la distributrice. De grosses bulles d’air remontèrent dans la cruche, émettant de bruyants « bloop bloop ».
— Oh, il va falloir que je change la bouteille, remarqua-t-il. On arrive à la fin.
— T’as fait exprès de l’inviter pour me contrarier ? se lança Sandrine, le regard sombre.
— Voyons, qu’est-ce que tu me racontes là ? C’est Juliette qui l’a invitée, pas moi. Tu l’as bien vu.
Il ouvrit le réfrigérateur et ajouta quelques gouttes de jus de citron à son eau.
— C’est quand même toi qui as dit que tu n’y voyais aucun inconvénient. Tu aurais dû me consulter avant, Christian. Tu le sais que je ne les aime pas, eux autres. Je ne voulais plus que les filles se voient. Je croyais que c’était réglé, cette histoire-là.
Christian connaissait son épouse. Le fait qu’elle se resserve à boire en était la preuve : Sandrine cherchait la confrontation. Or, le podiatre n’allait pas tomber dans ce piège. Il s’était promis de se reprendre en main et il allait mettre un frein à tout ça immédiatement.
— Les petites s’entendent à merveille. Juliette n’a aucune autre amie. Si elles veulent se voir, elles se verront. Point à la ligne.
Sandrine vida sa coupe d’un trait avant de la remplir à nouveau. Sur le comptoir, elle déposa son verre avec autorité. Elle annonça à Christian qu’ils n’étaient plus dans les années cinquante où l’homme décidait de tout. Elle aussi avait son mot à dire ! Il passa à un cheveu de lui rire en plein visage. Depuis toujours, elle prenait toutes les décisions. Presque jamais elle ne le consultait et elle le laissait rarement prendre position. Surtout en ce qui concernait Juliette. Pendant une fraction de seconde – et ce n’était pas la première fois qu’il avait ce genre de réflexion –, Christian songea à ce que pourrait être sa vie avec Roxanne.
— Youhou, je te parle, lui rappela Sandrine.
Christian releva les yeux vers elle.
— Et qu’est-ce que tu vas faire quand Juliette va être invitée là-bas, hein ? relança sa femme. Tu vas la laisser y aller ?
— On verra rendus là, Sandrine. On ne mettra pas la charrue devant les…
— C’est aujourd’hui qu’il fallait penser à ça, trancha-t-elle. Pas dans deux ou trois semaines. Là, tu viens d’ouvrir une porte. Moi, je te le dis tout de suite, Christian Soulanges, ma fille ne retournera plus dans cette maison-là. Ces parents-là seraient du genre à partir faire des commissions et laisser les filles toutes seules chez eux.
— T’exagères un peu.
— Pas du tout !
Nouvelle gorgée de vin.
Christian avait envie de lui dire de ralentir un peu la cadence, il n’était même pas quatorze heures, mais il savait que cela ne ferait que jeter de l’huile sur le feu.
— Étant donné que c’est TOI qui as voulu continuer la relation malgré mon opposition, bien sache que ce sera TOI qui devras s’occuper de dire aux parents de Mégane qu’il est hors de question que Juliette aille jouer chez elle.
Calmement, Christian s’approcha de son épouse et regarda brièvement par la fenêtre. Les enfants avaient accroché une corde à danser autour de l’érable. Mégane la faisait tourner, et Juliette sautait par-dessus.
— Pour vrai, est-ce que tu peux me dire ce que tu leur reproches vraiment, Sandrine ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait pour que tu les détestes tant que ça ? On les connaît à peine. On les a vus juste une fois.
— Deux fois en comptant aujourd’hui. Et ça me suffit.
La femme porta la coupe à ses lèvres, la déposa et commença son laïus.
— Ils ne sont pas comme nous, Christian. J’en reviens pas que tu voies pas ça. Ça va déteindre sur Juliette pis va falloir constamment lutter contre ça.
— Moi je pense qu’il faut juste…
— Laisse-moi terminer, s’il te plaît. Écoute, ils font manger de la poutine à leur fille, poursuivit-elle, véritablement scandalisée, déjà qu’elle est un peu rondelette. Et ça dérangeait même pas la mère que sa petite joue sur le bord de l’eau sans surveillance. Une chance que j’étais là. Ils étaient même prêts à la laisser venir ici sans siège d’appoint dans la voiture. Ça n’a pas de bon sens. Pis ils ont un gros chien laid qui fait juste japper. Ils ne l’attachent jamais en plus. T’imagines s’il mordait Juliette ? Comment tu te sentirais après ?
Christian n’avait pas réfléchi à cette éventualité. Récemment, il avait vu à la télévision des images d’un garçon de Longueuil qui avait été mordu au visage par un chien du voisinage. Complètement défiguré pour le restant de ses jours. Advenant qu’un tel accident se produisît, Sandrine lui en voudrait jusqu’à son dernier souffle. Christian s’en voudrait à mort, lui aussi. Il se promit de demander qu’on attache la bête si jamais Juliette venait à retourner là-bas.
Derrière eux, la porte-patio coulissa.
— Salut ! fit Juliette. On rentre dans la maison.
— Allô, l’imita Mégane, qui oublia de refermer derrière elle.
— La porte, demanda Sandrine. Mégane, ferme la porte-patio… s’il te plaît.
Ce que fit l’enfant. Juliette retira ses chaussures et invita son amie à venir voir sa chambre.
— C’est grand chez vous, déclara Mégane en passant devant Christian et Sandrine.
Ses yeux balayaient l’intérieur de la demeure. Le plafond était beaucoup plus haut que dans sa maison, et cela l’impressionna. De plus, aucun mur ne séparait le salon de la cuisine, ce qui donnait une illusion de profondeur. La magnifique bibliothèque près du foyer était remplie de livres, remarqua Mégane. Elle se demanda si les parents de Juliette avaient lu tous ces romans. Ils étaient tous si bien rangés. Rien ne dépassait. C’est pas comme chez nous. Sandrine la sortit de ses rêveries.
— Youhou ! Tes souliers. On garde ça propre ici.
L’agente immobilière se retint de justesse de lui préciser que leur maison n’était pas une soue à cochons comme la leur.
— Il faut absolument que tu les enlèves, l’informa-t-elle. Il y a sûrement du sable sous tes semelles.
L’enfant obéit et retira ses chaussures qu’elle déposa près de la porte.
— Maman, c’est pas grave, là, les souliers, se prononça Juliette.
Sandrine fixa son mari droit dans les yeux.
— Tu comprends maintenant ce que je veux dire quand je parle de mauvaise influence ? fit-elle sans même prendre la peine d’être discrète.
Christian tenta de désamorcer la tension du mieux qu’il put.
— Bienvenue chez nous, Mégane. Fais comme chez toi ! Si ça vous tente, vous pourrez écouter un film en bas. Tu vas voir, on a un écran gigantesque dans le sous-sol. Je vous ferai du bon popcorn. C’est un jour spécial.
Mégane ouvrit grand les yeux.
— Oh oui, j’aimerais tellement ça écouter un film, avoua-t-elle. À la maison, j’ai pas le droit d’écouter la télé. En fait, on n’a même pas de télé.
— Vous n’avez pas de télévision ? s’étonna Sandrine. Pourquoi donc ?
Elle donna l’impression à Christian d’être sur la défensive ou sur le point d’exploser. Son débit était un brin plus lent que d’habitude. L’alcool faisait doucement son effet, et Christian craignait plus que tout qu’elle s’énerve dans un tel état.
— Ma mère, elle dit que la télé, c’est mauvais, répondit Mégane. Que le monde passe trop de temps devant ça au lieu de faire autre chose.
— Elle n’a pas tort, ricana Christian.
— Donc, chez toi, vous n’écoutez jamais de films. Tu ne regardes jamais les petits bonshommes alors ? renchérit Sandrine.
Mégane répondit qu’elle pouvait à l’occasion en visionner avec l’ordinateur portable de sa maman.
— Mais jamais longtemps. Genre vingt ou trente minutes. Pas plus.
Sandrine avait déjà lu quelque part qu’en effet, un enfant de l’âge de Juliette ne devrait jamais passer plus de trente minutes par jour devant un écran. Or, ce genre d’étude ne tenait aucunement compte de la vie hyper chargée des parents. C’était plus facile à dire qu’à mettre en pratique. La mauvaise humeur de Sandrine grimpa d’un nouvel échelon.
— Ta maman a probablement plus de temps libre dans une journée que la plupart des autres mères, lui rappela Sandrine. C’est sûrement pour ça qu’elle peut se permettre un tel discours moralisateur.
— Mora… quoi ? demanda l’enfant qui ne comprenait rien de ce que lui racontait cette dame.
— Personne fait la morale à personne, déclara Christian.
Puis il toussota fortement pour indiquer à sa femme de faire attention à ses paroles.
— Est-ce que tu aimes les princesses, Mégane ? s’enquit-il. Juju les adore. Il y a justement un nouveau film qui vient de paraître sur Netflix.
— Hmm. Moyen, répondit Mégane. Mais ça me dérange pas de l’écouter quand même.
Ta mère doit être féministe et contre le fait d’aimer les princesses, s’imagina Sandrine qui regarda avec amertume le trio s’engouffrer dans l’escalier.
Quelque chose bouillait en elle et ce n’était pas seulement cette histoire avec Mégane. Non. La vérité était que depuis quelques jours, Christian était totalement métamorphosé. Il s’opposait à elle. Il lui tenait tête sans arrêt et lui répondait souvent froidement, comme si elle n’était qu’une sotte. Il ne s’était jamais comporté ainsi auparavant. En plus, il ne la touchait presque plus. La dernière fois qu’il l’avait embrassée datait de jeudi dernier. Elle avait compté les jours. L’idée qu’il fréquentait peut-être quelqu’un lui avait effleuré l’esprit pour la première fois cette semaine. Elle n’était pas sans savoir que Christian était un homme très séduisant. Elle le voyait dans le regard des femmes. Toutefois, cette théorie ne tenait pas la route. Son époux avait bien des défauts, mais jamais il ne ferait une chose pareille. C’était un homme de famille. Et de principe. Ils étaient mariés. Cela voulait quand même dire quelque chose. Au sous-sol, elle entendit les filles rire aux blagues que faisait son mari. Il me fait encore passer pour la méchante. Sandrine déposa sa coupe, sentant les larmes lui monter aux yeux. Elle comprit à cet instant qu’elle avait trop bu.
Quand Christian remonta à la cuisine, cinq minutes plus tard, il trouva sa femme devant l’évier, les épaules tressautantes. Elle pleurait. Un coup d’œil à la bouteille de rosé. Presque vide.
— Ça va ? s’essaya-t-il, presque sur la pointe des pieds. J’ai mis les filles devant un film.
Il connaissait suffisamment Sandrine pour savoir qu’une fois ivre, elle pouvait devenir imprévisible.
— Tu pleures ?
Sandrine fit volte-face. Leurs visages n’étaient qu’à quelques pouces l’un de l’autre. Christian pouvait sentir l’haleine avinée de son épouse. Son mascara avait laissé des traces obscures sous ses yeux.
— Est-ce que tu m’aimes, Christian ?
La question surprit ce dernier. Il y avait des lustres qu’elle ne la lui avait pas posée. Et des lunes qu’il ne le lui avait pas dit.
— Bien sûr. Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ?
Il replaça une mèche de cheveux derrière l’oreille de sa femme.
— Dis-le-moi. Dis-moi que tu m’aimes.
— Je t’aime, Sandrine.
En prononçant ces mots, Christian se sentit comme le pire des monstres. Même en avouant son amour à Sandrine, c’était à Roxanne qu’il pensait.
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