Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 10 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 10

10

 

 

En matinée, la majeure partie des installations étaient ensoleillées. Voilà pourquoi Sandrine et Christian avaient opté pour le parc des Mésanges plutôt qu’un autre. Quand elle s’y amusait, Juliette pouvait facilement y rester une bonne heure. Tant qu’à la surveiller, aussi bien le faire dans un endroit confortable. De plus, cette aire de jeux était la mieux entretenue du quartier. Christian l’avait constaté à plusieurs reprises : c’était très propre, et les poubelles ne débordaient jamais. Un jour, la chaîne d’une balançoire s’était brisée et elle avait été remplacée dès le lendemain. Sandrine savait que le directeur des services techniques de la ville habitait non loin de là et qu’il avait de jeunes enfants qui venaient y jouer. Est-ce que ça y était pour quelque chose ? Sandrine en mettrait sa main au feu.

— On marche, Juju, on ne court pas, rappela Sandrine à sa fille.

— Ouuiii, maman.

Mis à part Juliette, un garçon et sa jeune sœur se partageaient l’espace de jeu. Le père de ces derniers était assis sur un banc, pianotant sur son téléphone.

— On aurait dû s’apporter du café, fit remarquer Christian à sa femme.

— C’est vrai. Ç’a aurait été bien, du café. Je suis pas encore complètement réveillée, on dirait. Je dors tellement mal ces temps-ci.

Tout en parlant, Sandrine ne quittait pas sa fille des yeux. Le petit garçon – Alexis, si on se fiait à comment l’appelait sa petite sœur – avait des gestes un peu brusques. Il était le plus vieux des trois enfants présents dans le parc. En se dépêchant, Juliette s’approcha des marches qui menaient au haut de la glissade. Alexis passa devant elle en trombe, la coupant au passage.

— Juliette, c’était à ton tour, déclara Sandrine qui n’avait rien raté de la scène.

Elle se leva pour faire preuve d’autorité.

— Laisse-toi pas faire, rajouta-t-elle. C’est chacun votre tour, OK, les amis ?

Rapide coup d’œil au père. Il était encore occupé à fixer son cellulaire. Il ricanait. L’homme avait des écouteurs Bluetooth vissés aux oreilles. Sandrine soupira. Lâche ton téléphone et éduque ton fils ! Elle tourna la tête vers Christian en levant les deux mains en l’air. Elle retourna s’asseoir.

— Ah, des fois j’te jure… lâcha-t-elle. Les gens sont tellement irresponsables.

— Laisse tomber, là. C’est pas la fin du monde, lui conseilla son mari.

Ce dernier passa un bras derrière elle et la serra tout contre lui. Sandrine déposa sa tête sur l’épaule de Christian. Voilà bien longtemps qu’ils ne s’étaient pas abandonnés à un peu de tendresse. Sandrine se laissa bercer par le moment. Elle ferma les yeux et profita des doux rayons de soleil sur son visage. Christian lui embrassa le dessus de la tête. La jeune femme ne pouvait s’imaginer à quel point son mari était tourmenté.

Un bruit de vélo s’approcha derrière eux.

— Hey ! Salut, Juliette ! jeta une voix que Sandrine reconnut sur-le-champ.

Celle-ci quitta son nid douillet et se retourna illico pour voir la nouvelle venue. C’était bien Mégane. Ah non ! Pas moyen d’avoir la paix ! Le parc des Mésanges se trouvait pourtant loin de chez elle. Comment ça se fait qu’elle puisse venir jouer jusqu’ici, elle ? L’enfant était accompagnée d’une autre fillette.

— Allô, Mégane ! gloussa Juliette en filant vers son amie.

— On marche, Juju, on ne court pas ! répéta sa mère.

En dehors de l’école, ces deux-là ne s’étaient pas vues depuis plusieurs jours. Depuis, en fait, que Sandrine avait demandé à Mégane de prendre une pause de Juliette. Visiblement, le message s’était rendu jusqu’aux parents de la petite. Ça avait porté fruit.

— Est-ce que tu connais Sarah ? demanda Mégane en désignant la principale intéressée.

Juliette fit non de la tête. Mégane lui apprit que Sarah habitait sur sa rue, mais qu’elle fréquentait une autre école. Christian leur dit bonjour.

— Bonjour, répondirent en chœur les fillettes.

Cela fit un léger pincement au cœur à Christian que Mégane s’amuse avec une autre enfant que la sienne. Sandrine vit du coin de l’œil que Mégane avait laissé son vélo dans le chemin principal. Cela bloquait littéralement le passage aux piétons. Elle est tellement mal élevée. Maudit que je suis pas capable. Sarah avait garé le sien dans le support prévu à cet effet.

— Est-ce qu’on joue les trois ensemble ? suggéra Mégane dont le bas du t-shirt était taché de nourriture.

— D’accord, fit Juliette. Y a une super glissade ici ! Venez voir !

— Oui, elle est cool ! déclara Mégane. Sarah et moi, on est souvent venues ici.

Juste avant que les enfants ne s’éloignent, Sandrine intervint.

— En fait, c’est parce qu’on était pas mal sur le point de partir, leur annonça-t-elle. Vous jouerez ensemble une autre fois.

— On peut bien leur laisser un peu de temps, chérie, se permit Christian. Il est même pas dix heures. Y a rien qui presse. Reviens donc t’asseoir. On était bien, là.

Sandrine fit la moue. Elle tentait depuis peu un rapprochement avec Christian. Elle n’était pas sans savoir que sa relation avec lui battait de l’aile, et la jeune femme essayait le plus possible de faire attention à son comportement. Elle s’était récemment rendu compte qu’elle était toujours celle qui provoquait les chicanes dans le couple.

— OK, on peut bien lui laisser un petit quinze minutes, céda Sandrine, malgré elle. T’as bien raison, on est pas si pressés que ça.

Puis elle chuchota à l’oreille de Christian :

— Mais je veux pas qu’elle recommence à venir chez nous à tout bout de champ, par exemple.

— Calmos, Sandrine. Ici, c’est un lieu neutre.

Sa femme tourna sa langue sept fois dans sa bouche. Elle préféra garder le silence. Il n’y avait rien à faire. C’était plus fort qu’elle. Sandrine n’aimerait jamais Mégane Cartier.

◆

 

Mégane amena Juliette et Sarah à l’écart, derrière le mur d’escalade. Elle s’assura d’abord que Sandrine ne s’était pas levée pour venir les épier. Elle sortit de sa poche une poignée de bonbons. La paume tendue vers ses amies, elle leur en offrit.

— J’ai volé ça dans l’armoire chez nous pendant que mes parents étaient dehors.

Les petites ricanaient. Elles défaisaient l’emballage des sucreries en les laissant tomber par terre.

— Merci, Mégane, fit Sarah en portant les friandises à sa bouche.

— De rien.

— Oui, merci ! rajouta Juliette. J’ai jamais le droit d’en manger, sauf dans des fêtes ou à l’Halloween. Les jaunes, c’est mes préférés !

Voilà l’une des raisons pour lesquelles Juliette adorait tant Mégane. Elle faisait des choses interdites. Elle osait des choses qu’elle était même incapable d’imaginer. Son amie était beaucoup moins peureuse qu’elle. Un jour, à l’école, Mégane avait apporté un couteau de poche. Elle l’avait montré à Juliette en lui faisant promettre de ne le dire à personne. En cachette, elles avaient gravé leurs initiales sur un arbre, dans le fond de la cour. Si la maman de Juliette avait appris que sa propre fille s’était promenée avec un couteau sur elle, elle aurait bien fait une crise cardiaque. Une autre fois, Mégane avait un briquet sur elle. Les enfants n’étaient malheureusement pas parvenues à l’utiliser. Il était muni d’un dispositif de sécurité qui les avait empêchées de faire naître une flamme. Juliette s’était dit qu’il en était peut-être mieux ainsi. Le feu, c’est dangereux. On ne le répète jamais assez.

— Y reste deux bonbons, mentionna Mégane. Prenez-les. Moi, j’en veux plus.

Toujours cachées derrière le mur d’escalade, elles entendirent quelqu’un approcher.

— Tout va bien ici ? s’informa Sandrine en tournant le coin. Qu’est-ce que vous faites ? Mais… Tu manges quoi, là, Juliette ?

Au pied des enfants se trouvait une multitude de papiers d’emballage. Christian survint l’instant d’après, alarmé par le ton de sa femme.

— Qu’est-ce qu’il y a ? voulut-il savoir.

— Elles sont en train de se bourrer la face dans les cochonneries, l’informa Sandrine.

Puis en s’adressant aux enfants, elle leur demanda où elles avaient trouvé ça.

De l’index, Sarah pointa Mégane.

— Ben là, jeta l’accusée en levant les bras en l’air, outrée par la dénonciation rapide de l’autre.

Mégane était sur le point d’inventer qu’elle avait trouvé les friandises par terre, mais Sandrine la devança.

— Ta mère te laisse partir avec plein de bonbons, toi ? soupira la femme. Y a vraiment rien à faire avec vous autres !

— Laisse tomber, lui intima Christian. On faisait pareil à leur âge. Fais s’en pas un plat.

Cette fois, Sandrine éleva la voix.

— C’est pas ça, c’est une question de principe, Christian, s’emporta-t-elle. Cibole !

Mégane ne savait plus où regarder. Selon toute vraisemblance, elle avait commis une énorme bêtise. Elle n’avait voulu que faire plaisir à ses amies en leur offrant ses sucreries. Soudainement, Sarah se mit à pleurer avant de fixer ses pieds. Elle lâcha un faible : « Désolée, madame. »

— Ben non, c’est pas grave, ma grande, s’empressa de la réconforter Christian qui s’était penché à la hauteur de la petite. Voyons. C’est vraiment pas grave.

Il tourna ensuite la tête vers sa femme.

— T’es allée un peu fort, là, Sandrine.

Pour se donner une contenance, elle se passa une main dans les cheveux. Elle s’agenouilla et s’excusa tout de suite auprès de Sarah.

— Je m’en veux, lui dit-elle. J’aurais pas dû parler aussi fort. Je suis désolée. Est-ce que tu me pardonnes ?

— Oui, répondit Sarah en s’essuyant les yeux avec la manche de son chandail.

En se relevant, Sandrine se retrouva face à son mari. Elle sentait tellement le jugement dans son regard. Il était vrai qu’elle n’aurait pas dû hausser le ton à ce point pour une simple histoire de friandises, mais au fond d’elle, Sandrine savait qu’elle avait raison. Comment l’expliquer sans passer pour une hystérique ? Elle en avait assez de jouer constamment le rôle de la méchante.

— Ce qui me dérange, je vais te le dire, Christian, c’est que c’est fait dans notre dos.

Elle parlait comme si Mégane n’existait pas, comme si elle ne se trouvait pas à leurs côtés en ce moment même.

— Si elle nous avait demandé la permission pour les bonbons, j’aurais peut-être dit oui, poursuivit Sandrine. Pour un ou deux. C’est comme l’autre jour, quand sa mère lui a donné du gâteau à l’école… Si Juliette me l’avait pas dit, je l’aurais jamais su. C’est ça que j’aime pas d’eux autres. Ils sont intrusifs.

— Sandrine, l’arrêta Christian de la main en désignant Mégane. On va se garder une petite gêne. Viens, on va retourner s’asseoir.

— Avoue quand même que j’ai raison sur ce point-là, non ?

Une toute petite voix se faufila dans leur conversation.

— Désolée, déclara Mégane, convaincue que c’était la chose à faire.

Si les parents de Juliette se chicanaient et que Sarah pleurait, c’était à cause d’elle.

Christian lui ébouriffa le dessus de la tête en lui répétant qu’elle n’avait pas à être désolée. Il s’agissait tout simplement d’un malentendu.

— On oublie tout ça, OK ?

— D’accord, répliqua Mégane en rendant son sourire au papa de Juliette.

Sandrine s’assura qu’il n’y avait plus de sucreries en circulation et, tout en tentant de garder son calme, retourna auprès de son mari.

— Encore cinq minutes, Juju, annonça-t-elle à voix haute. Ensuite on va partir. J’ai des courses à faire.

Ce qui était complètement faux.

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