Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 23 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 23

23

 

Dès qu’elle quitta l’autoroute, Sandrine appuya sur la pédale d’accélérateur. Ici, il y avait très peu de surveillance policière. Elle devait arriver chez elle le plus vite possible. Sur la route depuis Mont-Saint-Hilaire, elle ne s’était arrêtée que quelques minutes afin de fixer le siège de Juliette. Quelle n’avait pas été sa surprise de constater qu’il lui manquait l’embase servant à accueillir la coquille dans laquelle reposait le bébé ! Quelle nouille je suis ! Tous ces gadgets de nouveau-nés étaient bien loin derrière elle à présent. Sandrine avait donc fait de son mieux en attachant la ceinture de sécurité autour du banc de l’enfant. En quelques manœuvres, elle était parvenue à faire une espèce de boucle.

— On est presque arrivées, mon amour, fit-elle à l’intention de la petite. Encore un peu de temps et on sera dans ta nouvelle maison. Tu dois avoir hâte qu’on change ta couche, toi, hein ?

Les rangs étaient sur l’asphalte. Aucune glace pour ralentir la course de Sandrine. Les conditions routières étaient parfaites. Sandrine entendit Juliette gazouiller. Pas une seule fois cette enfant n’avait pleuré pendant le trajet.

— T’es un vrai ange, toi, tu sais ?

La conductrice mit le clignotant signalant qu’elle tournait à gauche à la prochaine rue. La sienne. La leur. La maison se trouvait tout au bout, à droite. La pédale bien au fond, Sandrine priait le ciel pour qu’aucune voiture de police ne l’attende chez elle ou ne soit embusquée quelque part, prête à mettre fin à sa liaison avec Juliette. Cette idée l’obsédait depuis son départ de Mont-Saint-Hilaire. Est-ce que Thomas et Émilie avaient suspecté Sandrine dès le début ? Si tel était le cas, il y a fort à parier que les autorités locales allaient rapidement venir la rencontrer. Voilà pourquoi il ne fallait pas qu’elle perde une seule seconde. Sandrine savait bien qu’une fois parvenue à bon port, l’aventure serait loin d’être terminée. Elle aurait à transférer Juliette dans la cabane.

— On est arrivées, soupira-t-elle enfin, soulagée qu’aucun véhicule de police ne soit garé dans son entrée.

Elle sortit de voiture et ouvrit la portière du côté de Juliette avec empressement. Sandrine défit avec difficulté les nœuds qu’elle avait créés avec la ceinture de sécurité.

— Voilà, ma belle, fit-elle en sortant la coquille. On va aller faire un tour dans notre petite maison temporaire. J’ai des couches pour toi là-bas.

Sandrine vérifia derrière son épaule que personne ne se trouvait dans les parages. Elle recouvrit ensuite Juliette avec les couvertures minables d’Émilie.

— Je t’en ai acheté de bien plus belles, tu verras.

Elle allait d’ailleurs devoir brûler celles-ci dans le poêle à combustion lente du refuge. Malgré le temps qui pressait, Sandrine ne put s’empêcher de donner un baiser sur le front de Juliette. À la suite de quoi le bébé la regarda gravement, sans pleurer. Sandrine réalisa à quel point la petite était éveillée pour son âge.

Dix minutes plus tard, elles atteignaient la cabane. Une fumée à peine visible s’échappait de la cheminée. Sandrine avait pris soin de partir un bon feu avant son départ ce matin. Il fallait que l’accueil de la petite soit le plus douillet possible.

C’était dire à quel point elle avait su que son plan fonctionnerait.

◆

 

Même si elle s’y attendait, Sandrine sursauta néanmoins lorsqu’on toqua à sa porte. Elle n’était rentrée à la maison que depuis une vingtaine de minutes. On cogna à nouveau. Plus fort cette fois.

— J’arrive, lança Sandrine. J’arrive.

Au bout de plusieurs secondes, elle parvint à l’entrée. Elle activa l’interrupteur, et la lumière à l’extérieur s’alluma. Elle tira ensuite le rideau et jeta un œil à travers la vitre pour voir de qui il s’agissait. Son cœur bondit lorsque ses doutes s’avérèrent fondés et qu’elle reconnut un agent de police. Reste calme. Tu as passé la journée ici et il te croira sur parole. Exactement comme elle l’avait imaginé, Thomas et Émilie n’avaient pas perdu de temps avant de faire le pont entre elle et la disparition de la petite. Elle s’était pourtant fait oublier au cours des derniers mois. J’étais donc effectivement encore une menace pour eux.

Elle prit d’abord une grande respiration. Puis une deuxième afin de mieux contrôler son énervement. OK, je suis prête.

— Oui ? fit-elle en ouvrant. C’est à quel sujet ?

L’homme se présenta rapidement et, après avoir balayé du regard son interlocutrice, pointa le pied droit de cette dernière, comme s’il voulait détendre l’atmosphère avant d’attaquer le vif du sujet.

— Vous vous êtes blessée ? lui demanda-t-il.

Sandrine portait une botte orthopédique servant à empêcher le pied de bouger. Elle se tenait également sur des béquilles.

— Oui, une vilaine chute cette semaine, prétendit-elle d’une voix pâteuse. C’est pourquoi ç’a pris du temps avant que je vienne répondre.

Le policier remarqua tout de suite la bouteille de vin posée sur la table du salon. Sandrine avait fait exprès de la positionner à cet endroit bien précis. Elle avait vidé plus du trois quarts du contenu dans l’évier de la cuisine. Elle s’était ensuite permis une bonne rasade afin de parfumer son haleine.

— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? insista-t-elle.

— En fait, on a reçu un appel. Quelqu’un aurait entendu une personne appeler à l’aide depuis votre maison, mentit l’homme. Je venais juste m’assurer que tout était correct.

— Quoi ? C’est ridicule.

Sandrine savait bien qu’il n’était pas là pour ça. Il n’avait simplement pas de mandat et cherchait une façon de s’introduire dans la demeure.

— Je vis toute seule ici, enchaîna-t-elle. Qu’est-ce que vous me racontez là ?

Le patrouilleur sembla sincèrement désolé. On l’avait informé que cette dame avait perdu sa fille unique l’an dernier. Son mari s’était apparemment enlevé la vie peu de temps après. Il allait devoir faire attention à ne pas la brusquer. Elle devait être encore très fragile. Si elle cachait un nouveau-né dans cette maison, l’homme le découvrirait assez rapidement. À première vue, cette Sandrine Champagne ne donnait pas du tout l’impression d’avoir été capable d’un tel geste. Elle tenait à peine debout. Et elle semblait ivre. À moins qu’elle n’ait pas agi seule.

— Vous permettez que je jette un coup d’œil à l’intérieur ? se permit-il. Ça ne prendra que quelques minutes. Si vous êtes seule comme vous le dites, je vais vite m’en rendre compte et je vous laisserai tranquille.

Sandrine se déplaça sur sa droite.

— Je vous en prie, déclara-t-elle en lui cédant le passage, pointant l’une de ses béquilles vers le salon. Faites comme chez vous.

— Merci.

Faisant mine d’être chancelante, Sandrine s’agrippa à un meuble.

— Êtes-vous correcte ? s’enquit l’agent.

— Oui, ça va. J’ai un peu trop bu… aujourd’hui. Voilà tout.

Le policier sentit le souffle aviné de cette jolie femme quand il passa devant elle. Elle semblait fatiguée et déprimée. Normal, quand t’as perdu toute ta famille, songea-t-il.

— Ce sera pas long, dit-il en se dirigeant vers la cuisine.

Il y trouva rapidement une seconde bouteille de vin vide sur le comptoir près du réfrigérateur. Ouf. Grosse soirée. L’homme réfléchit. L’enfant était portée disparue depuis un peu plus de trois heures maintenant. La route entre Mont-Saint-Hilaire et Saint-Michel-des-Saints en prenait presque autant, dépendamment de la circulation. Un petit calcul tout simple révélait bien que cette femme n’était impliquée en rien dans cette affaire. Elle n’aurait pas eu le temps de boire tout cet alcool en si peu de temps. Et en plus, blessée comme elle l’est, elle a de la misère à se déplacer. Il comprit également qu’il lui aurait été impossible de conduire avec pareille botte. L’homme inspecta néanmoins chaque recoin du rez-de-chaussée, cherchant en vain quelque chose qui démontrerait qu’elle aurait pu être mêlée à quoi que ce soit.

— Je peux ? dit-il en désignant l’escalier.

— Oui. Vous allez voir qu’il n’y a personne d’autre que moi ici.

Sandrine l’observa poser le pied sur la première marche. Elle avait hâte que cet homme déguerpisse afin qu’elle puisse s’assurer que Juliette allait bien. Elle l’avait laissée là-bas en toute sécurité, mais quand même : elle brûlait d’impatience de la retrouver, histoire que l’enfant s’habitue à son odeur, à sa voix.

Le policier atteignit l’étage la seconde suivante. Deux pièces y étaient aménagées. Elles semblaient identiques. Il pénétra dans chacune d’elles. Il supposa qu’il y en avait une qui devait servir de chambre d’invité. Celle de gauche était sans aucun doute la chambre où la propriétaire dormait, car le lit n’était pas fait. Légère inspection. Rien d’anormal ici non plus. Que des choses d’adulte. Vêtements maladroitement pliés sur la commode, brosse à cheveux abandonnée sur la table de chevet, lunettes de soleil, etc. Accrochés aux murs, il y avait plusieurs cadres. Il s’agissait de photos de la femme en compagnie d’une fillette. Sans doute l’enfant qu’elle a récemment perdue. Aucune du défunt mari. Le patrouilleur sonda rapidement la salle de bain. Son cellulaire vibra dans sa poche. Il le consulta rapidement. Sa blonde. Il la rappellerait plus tard. L’homme passa ensuite devant une penderie et reprit l’escalier vers le rez-de-chaussée. Sandrine l’y attendait.

— Vous n’avez pas trouvé de monstres qui… qui criaient là-haut ? hoqueta-t-elle en déposant son verre de vin sur le pommeau plat de la rampe en érable.

Le policier ricana.

— Bien, non. Désolé de vous avoir dérangée. Mais dites-moi donc : comment vous vous êtes blessée ?

— J’ai glissé en marchant, inventa Sandrine. Une mauvaise chute.

— Ah oui ? Où ça ?

Pourquoi toutes ces questions ?

— Dans le bois, répondit-elle. J’aime bien m’y promener.

Elle regretta aussitôt ses paroles.

— Vous êtes collée sur la forêt, vous, c’est l’fun, ça, ajouta l’homme. Mon rêve. Il y a des sentiers par ici ?

Cette fois, Sandrine sentit la panique la submerger. Merde ! Pourquoi je l’ai amené sur cette voie ? Elle rebondit rapidement.

— Je crois qu’il y a des sentiers, mais j’y vais jamais. J’ai entendu dire qu’il y avait des loups par là. J’ai une sainte peur de ça. En fait, je me suis fait mal dans le parc du Lac Taureau. Dans un petit chemin pépère, c’est bien ça qui est le pire.

Le policier remarqua que Sandrine semblait avoir dégrisé d’un seul coup.

— J’entends parfois les loups qui hurlent la nuit, poursuivit Sandrine qui sentit une rigole glacée couler le long de sa colonne. C’est sans doute ça que les personnes ont entendu ce soir.

— Quelles personnes ? voulut savoir l’homme.

— Vous m’avez dit tantôt que des gens avaient entendu crier à l’aide, se défendit Sandrine qui savait pourtant très bien que Juliette n’avait pas émis le moindre son à leur arrivée.

— Ah ! OK, oui. J’avais de la difficulté à vous suivre.

— Leurs hurlements donnent froid dans le dos, vous savez. Pourtant, les voisins sont très loin. Qui a bien pu vous appeler pour prétendre que ça venait de chez nous ?

En s’appuyant sur une béquille, Sandrine remit la main sur son verre de vin et feignit à nouveau d’être vacillante. Joue bien ton jeu. Il faut absolument qu’il pense que je suis complètement saoule et inapte. Le patrouilleur ne répondit pas à sa question.

— Êtes-vous sortie de votre maison aujourd’hui ? lui demanda-t-il.

Sandrine pointa sa grande botte orthopédique avant de hausser les épaules.

— Je vois pas très bien où je pourrais aller arrangée de même. Je sors plus de chez moi depuis trois jours. Hier, j’ai même pas été mettre mes poubelles au chemin. Pourquoi vous me demandez ça ?

Sandrine s’aperçut qu’elle était bien trop sur la défensive.

L’agent hésita.

— Pour rien, finit-il par lâcher. Pour rien. Encore une fois, désolé de vous avoir importunée. Et je m’excuse pour les traces de pas mouillées sur le plancher.

On voyait clairement les empreintes de souliers du patrouilleur sur le carrelage. L’homme se redirigea vers la sortie. Sandrine s’appuya sur ses béquilles afin de le raccompagner.

— Restez là, c’est pas la peine, l’avisa le policier. Je connais le chemin. Bonne soirée.

Puis il ouvrit la porte avant de disparaître dans la nuit.

Sandrine ferma les yeux et soupira. Elle avait l’impression d’avoir retenu son souffle durant toute la visite de l’agent. Elle se laissa tomber sur la dernière marche de l’escalier et repensa à chaque mot qu’elle avait échangé avec cet individu. J’ai rien dit de compromettant. Cet homme lui avait fait croire que quelqu’un avait alerté la police pour de supposés appels à l’aide : elle n’était pas sotte. Elle n’en avait pas cru un traître mot. Une chose demeurait certaine : Thomas et Émilie n’avaient pas tardé à l’envoyer au banc des accusés. J’ai pourtant tout fait ce qu’il fallait pour qu’ils m’oublient.

Sans se l’avouer, elle espéra que le couple souffrait autant qu’elle avait souffert.

◆

 

Le patrouilleur descendit les étroites marches du perron. En se rendant à sa voiture, dont le moteur tournait toujours, il sortit sa lampe de poche. Il faisait très noir par ici. Aucun lampadaire n’éclairait cette dernière portion du cul-de-sac. Il balaya les contours de la maison, et le faisceau lumineux tomba sur un chemin menant derrière la demeure. Ça doit aller jusqu’au cabanon, présuma-t-il. Une petite voix lui disait d’aller le vérifier, tandis qu’une autre le priait de reprendre la route, que cette femme n’aurait pas caché un bébé à l’extérieur par un froid pareil. Merde. Par professionnalisme, et pour en avoir le cœur net une bonne fois pour toutes, il suivit son instinct et prit la direction menant à la cour arrière. Le chemin avait la largeur d’un coup de pelle. Il avait neigé la veille, se rappela-t-il. Il se souvint que la dame avait spécifié ne pas être sortie de chez elle depuis trois jours. Or, qui avait déblayé cette allée ?

◆

 

Au bout de quelques minutes, Sandrine se rendit compte que la voiture de patrouille se trouvait toujours dans son entrée. Les phares du véhicule éclairaient la fenêtre du salon dont les rideaux étaient légèrement entrouverts. Sans retirer sa botte – au cas où ce policier revienne la voir – elle quitta la dernière marche de l’escalier où elle avait soufflé un peu, puis sautilla vers la porte d’entrée derrière laquelle elle se réfugia. Elle déplaça le store afin d’y glisser un regard discret.

— Qu’est-ce qu’il fait ? pesta-t-elle à voix basse.

Le policier, armé d’une lampe torche, se dirigeait à présent vers l’arrière de la maison. Oh non ! S’il remarque le chemin qui mène dans le bois… et qu’il décide d’y aller ! La bouche de Sandrine s’assécha d’un coup. En panique, elle rebroussa chemin et, tant bien que mal à cause de sa prothèse, grimpa les marches jusqu’au deuxième étage. Arrivée au bout du couloir, elle se pencha et risqua un œil à l’extérieur. Elle remarqua le faisceau lumineux qui avançait vers le cabanon. Non ! Sacre ton camp ! L’idée totalement absurde d’aller attaquer ce policier par-derrière se fraya un chemin jusqu’à son esprit.

◆

 

Le policier s’arrêta net devant le cabanon. D’un coup sec, il tourna sa lampe vers la maison, s’attendant à voir la propriétaire l’observer de l’une ou l’autre de ces fenêtres. Personne. Si elle l’épiait, elle le faisait très discrètement. Elle doit bien s’être rendu compte que l’auto est toujours dans son driveway. Il sentit une légère odeur de fumée, mais ne s’en formalisa pas trop. Par ici, en campagne, la plupart des gens chauffent au bois. Il ramena sa lumière vers la porte de la remise et s’en approcha. Celle-ci n’était pas barrée. Il fit un pas à l’intérieur et n’y trouva que de vieux outils de jardinage rouillés ainsi qu’une tondeuse à gazon qui semblait dater du siècle dernier. Bon, j’ai pu d’affaire ici. Il sortit aussi vite qu’il était entré, satisfait de n’avoir rien trouvé en lien avec cette disparition de bébé. Ce genre d’histoire le perturbait, étant lui-même à présent père d’une fillette à peine âgée d’un an. Il eut une pensée pour les parents de la petite Aby. Ils devaient en ce moment même vivre un véritable cauchemar. En remontant l’allée, qu’il supposa avoir été déneigée par un quelconque bon samaritain, l’homme ne remarqua pas les traces de pas dans la neige derrière l’appentis. Il aurait alors constaté que ceux-ci s’enfonçaient dans la forêt. L’agent n’avait pas fait dix pas qu’il posa le pied sur une plaque de glace. Il tomba à la renverse et termina sa chute sur ses deux coudes.

— Ayoye, tabarnac !

Il demeura ainsi étendu une poignée de secondes. Il se releva enfin, plus humilié qu’autre chose. Heureusement, il ne s’était pas cogné la tête, pensa-t-il. Le walkie-talkie, accroché près de son épaule et avec le volume réglé au maximum, choisit ce moment pour briser le silence. L’homme sursauta. Une voix nasillarde annonça alors qu’il y avait du grabuge à la brasserie Le Relais.

— Quelqu’un peut intervenir ? s’enquit la voix.

L’agent retira rapidement la neige sur ses vêtements et prit l’appareil entre ses mains. Il se nomma et donna sa position.

— Je suis un peu trop loin pour me rendre là, affirma-t-il.

Quelqu’un d’autre annonça sur les ondes pouvoir être sur les lieux en moins de dix minutes. Soulagé, l’agent fit les quelques pas le séparant de l’auto-patrouille.

Une fois bien au chaud dans son véhicule, il contacta le répartiteur.

— Je sors de chez Sandrine Champagne, domiciliée au 1195, chemin Romuald, commença-t-il. Elle est bel et bien seule. J’ai fait le tour de la maison. Intérieur comme extérieur. Aucune trace d’enfant à signaler. La femme est blessée à un pied, se déplace en béquilles et elle jure ne pas avoir quitté sa demeure depuis plusieurs jours. Je la crois. J’ai trouvé plusieurs bouteilles d’alcool à l’intérieur. Elle avait de la difficulté à se tenir droite. Elle doit être en boisson depuis très tôt cet après-midi. Bref, il va falloir que l’équipe à Saint-Hilaire cherche ailleurs.

Après deux ou trois échanges supplémentaires, l’homme remit son walkie-talkie en position et fit marche arrière avec son véhicule. Il consulta sa montre. Encore trois heures et il serait chez lui. Il détestait patrouiller de soir. La semaine prochaine, son horaire serait de jour et il pourrait passer plus de temps avec sa famille. Il en était à ces réflexions quand il reprit enfin sa route. S’il avait jeté un dernier regard vers la maison de Sandrine Champagne, il aurait distingué une silhouette qui l’observait quitter les lieux depuis la fenêtre du haut.

◆

 

Dès que Sandrine vit la voiture s’éloigner, elle descendit au rez-de-chaussée pour verrouiller la porte de devant. À la course, elle se rendit ensuite dans la cuisine et ouvrit le tiroir où se trouvait son cellulaire. Elle lança l’application lui donnant accès à la caméra de chasse qu’elle avait installée à l’intérieur de la cabane. Puisque l’appareil ne s’activait que s’il y avait du mouvement, Sandrine avait suspendu un capteur de rêves au plafond du refuge. Tout léger, il tournoyait constamment sur lui-même, faisant en sorte que la caméra filmait en continu. De plus, le feu qui crépitait dans le poêle, avec ses petites flammes dansantes, lui assurait que la pièce n’était jamais complètement plongée dans l’immobilité. Sandrine avait fait le test plusieurs fois. Impatiente, elle s’adossa au comptoir de sa modeste cuisinette. Les mains tremblantes, elle attendait que l’image apparaisse sur son téléphone. Juliette était seule depuis près de quarante-cinq minutes. Allez, ouvre. Un petit sablier indiquait que la page allait s’ouvrir d’une seconde à l’autre. L’écran s’illumina enfin.

— Oh, mon petit cœur ! laissa-t-elle tomber.

Elle vit clairement que le bébé était agité dans sa bassinette. Juliette pleurait-elle ? s’inquiéta Sandrine aussitôt. Le son n’était même pas une option avec ces appareils. Ces caméras à batterie avaient été conçues uniquement pour surveiller les allées et venues du gibier dans la forêt. Qu’est-ce que je fais ? Il n’était pas normal qu’un enfant de cet âge demeure seul aussi longtemps, surtout dans un lieu si peu accueillant, mais Sandrine n’avait pas le choix. Elle devait être présente à la maison et elle venait tout juste d’en avoir la preuve avec la visite de ce policier. Ce soir, elle aurait été la suspecte numéro un si elle s’était avérée introuvable. À cet effet, Sandrine allait devoir prendre de sérieuses précautions au cours des prochaines semaines. Sur le moniteur, le nouveau-né, emmailloté jusqu’au cou, bougeait la tête de gauche à droite. Elle était visiblement mal ou mécontente. Avait-elle encore besoin de lait ? se soucia Sandrine. Tout à l’heure, Juliette avait pourtant eu le temps d’avaler quelques onces au biberon fraîchement sorti de la glacière. La petite avait bu avec grand appétit. Émilie devait lui donner le sein comme une vulgaire paysanne, songea Sandrine. Cette dernière, qui tenait à tout prix à ce que la transition se fasse le plus paisiblement possible pour le bébé, hésita quand même à se précipiter dans les bois afin d’aller la consoler. Elle devait se retenir, car l’auto-patrouille venait à peine de quitter son entrée. Il s’agissait peut-être là d’une ruse. Cet homme de loi pourrait revenir sur place, simplement pour vérifier. « J’ai oublié de vous poser une dernière question », pourrait-il prétendre. Sandrine devait demeurer vigilante. Elle se promit d’attendre au moins un quart d’heure. Les yeux vissés au petit écran, elle en fut absolument incapable.

Cinq minutes plus tard, elle courait déjà dans la neige, se rapprochant à chaque pas de la personne qui aujourd’hui comptait le plus à ses yeux.

◆

 

Accompagnés par l’enquêteur Dubois, Thomas et Émilie revinrent à la maison. De retour à la case départ, ils s’installèrent de nouveau à la table de cuisine. Ils rentraient de la battue dans le boisé. Battue qui n’avait abouti sur rien. Pas même un minuscule indice pouvant laisser présager qu’Aby et son ravisseur étaient passés par là. Comble de malheur, ils venaient d’apprendre qu’absolument personne dans leur rue n’avait de caméra de surveillance sur son terrain.

Dubois parlait présentement au téléphone. Il lançait parfois de brefs coups d’œil en direction du couple en détresse. Thomas fumait une cigarette, et Émilie se rongeait les ongles, habitude qu’elle avait pourtant perdue depuis belle lurette.

— Je suis désolé, leur annonça Dubois après avoir mis fin à sa conversation téléphonique. Ils ont vérifié auprès de Sandrine Champagne, et elle n’a rien à voir avec l’enlèvement d’Aby. C’est confirmé.

Thomas encaissa le coup sans dire un mot. Ses yeux parlaient pour lui. On y lisait un mélange de haine et d’abattement. Émilie, pour sa part, déglutit et fixa le sol à ses pieds. Au cours de la dernière heure, elle s’était finalement accrochée à l’idée que Sandrine était la responsable de la disparition d’Aby et que tout rentrerait dans l’ordre dès que les forces de l’ordre lui auraient mis la main dessus. Dubois se leva tout doucement en poussant la chaise derrière lui.

— Vous êtes sûr qu’elle est pas mêlée à ça ? insista le charpentier en levant les yeux vers Dubois. Je veux dire, vraiment sûr ?

— Affirmatif, rétorqua l’autre sans entrer dans les détails. Le policier qui s’est rendu chez elle est formel.

Puis l’enquêteur leur expliqua qu’il retournait sur le terrain avec les autres.

— Il y a un dépanneur au bout de votre rue, poursuivit-il. Un de mes collègues s’apprête à visionner les enregistrements des caméras sur place. Elles pointent essentiellement sur les pompes à essence, mais on va tout éplucher. On sait jamais ce qu’on peut trouver. Vous allez être corrects pour rester seuls ?

Thomas et Émilie firent oui de la tête. On aurait dit des enfants face à un père autoritaire.

Dubois était visiblement inquiet pour ce couple. Surtout pour Thomas. L’enquêteur avait vu les forces du charpentier l’abandonner d’heure en heure jusqu’à ne laisser de lui qu’une loque voûtée.

— S’il y a quoi que ce soit, vous me joignez sur mon portable, OK ? Je serai juste à côté. Oubliez pas que sur les réseaux sociaux, la disparition d’Aby a été officiellement annoncée il y a trente minutes. Ça peut faire bouger les choses, ça. Il y a déjà beaucoup de témoignages de témoins, et on doit recouper tout ça. J’ai une équipe qui travaille là-dessus en ce moment même et ils contactent chacune des personnes qui pensent avoir peut-être vu quelque chose.

Dubois ne leur mentionna pas que la plupart de ces prétendus témoins étaient, la plupart du temps, des gens en manque d’attention. Dans un cas comme celui d’Aby, où chaque seconde compte, les réseaux sociaux pouvaient s’avérer un excellent outil, mais ils pouvaient parfois aussi brouiller les pistes.

Thomas prit son cellulaire et, de ses pouces, tapota quelques mots à l’écran. Il tomba rapidement sur la page « Fillette portée disparue dans la région de Mont-Saint-Hilaire ». La nouvelle avait déjà été partagée une vingtaine de fois.

Deux minutes plus tard, le policier sortit enfin de la maison, promettant au couple qu’il reviendrait avec des nouvelles. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, songea-t-il. Il se dirigea vers sa voiture. Par expérience, Dubois savait qu’à ce stade-ci, l’enquête n’augurait rien de bon. Aucune demande de rançon n’avait encore été envoyée, et personne n’avait vu ou remarqué quoi que ce soit, comme si Aby s’était volatilisé dans les airs. Il n’était pas rare dans ce genre d’événement que l’auteur de l’enlèvement fût un membre interne de la famille. L’enquêteur n’oublierait jamais cette femme monoparentale qui, à l’époque où il travaillait encore à Montréal, prétendait s’être fait voler son garçon âgé de quelques mois à peine.

— Je suis rentrée dans l’appartement le temps d’aller chercher mon portefeuille et quand je suis revenue, il n’était plus dans l’auto ! avait-elle soutenu.

La mère du disparu avait déjà trois enfants à sa charge et peinait à joindre les deux bouts. Ce détail avait titillé l’esprit de Dubois à l’époque. Après deux jours d’interminables recherches, les autorités avaient fini par découvrir, dans l’ordinateur de cette dame, que celle-ci avait supprimé un échange de courriels avec un couple vivant au Nouveau-Brunswick. La lecture de ces messages avait révélé que le petit avait en fait été vendu à de parfaits inconnus. Heureusement, il avait été retrouvé sain et sauf. Il avait été placé en famille d’accueil par la suite, avec ses frères et sœurs. Une bien triste histoire.

Dubois était encore loin d’avoir la moindre suspicion à l’égard des parents d’Aby – tous deux semblaient aimants, et il leur aurait donné le Bon Dieu sans confession –, mais son métier lui avait appris que la réalité était parfois plus dure que la fiction.

— Chaque chose en son temps, murmura-t-il en mettant la clé dans le contact. Chaque chose en son temps.

◆

 

Sandrine n’avait pas pris la peine d’enfiler ni tuque ni mitaines. La fermeture éclair de son manteau n’était même pas remontée. Tandis qu’elle courait dans le sentier menant au refuge, Sandrine pouvait déjà entendre Juliette qui hurlait à pleins poumons. « J’arrive ! » avait-elle envie de crier. Hors d’haleine, elle poursuivit sa route en pensant qu’il aurait sans doute été préférable de mieux isoler la cabane. Elle balaya cette réflexion. Personne à part elle ne marchait dans cette portion de la forêt. De toute manière, ce sentier n’était accessible qu’à partir de chez elle, et elle avait mis une quarantaine d’affiches « Propriété privée » tout autour de sa terre.

— Je suis là, ma belle, fit Sandrine en montant les deux marches.

Frigorifiée, elle déverrouilla la serrure de ses doigts gourds et poussa la porte de la vétuste habitation. Elle désactiva tout de suite la caméra pour préserver la pile même si le vendeur au magasin lui avait confirmé que ce type de batterie pouvait durer jusqu’à deux mois.

— Maman est là, mon amour, lança-t-elle d’une voix qu’elle voulait joviale et réconfortante. Oh ! Dis donc, il fait chaud ici, hein ? On est bien.

Juste à l’odeur qui régnait sur place, Sandrine comprit que Juliette avait rempli sa couche.

— Viens là.

Elle la sortit de sa bassinette et la déposa sur une toute petite table à langer qu’elle avait fabriquée elle-même. Elle démaillota l’enfant et fut profondément attristée de constater que les selles de Juliette avaient remonté jusque dans son dos.

— Pauvre amour, ça devait brûler. On va nettoyer tout ça.

Elle se dirigea vers le poêle à bois et empoigna avec une guenille la bouilloire remplie d’eau chaude. Son attention fut déviée vers son cellulaire. Une notification venait de l’aviser qu’il y avait du mouvement chez elle. Elle sortit sans tarder l’appareil de sa poche.

— C’est pas vrai ! s’énerva-t-elle alors que Juliette réclamait à tue-tête qu’on la nettoie.

Sandrine avait installé une deuxième caméra de chasse dans son érable rouge. La lentille couvrait l’entrée asphaltée et sa porte de maison. Ce qu’elle vit à l’écran lui glaça le sang. Une voiture de police était en train de se garer chez elle. Sans doute était-ce le même agent que tout à l’heure. Qu’est-ce qu’il vient encore faire chez moi ? Sandrine aurait dû suivre son instinct et attendre encore un peu avant de retrouver Juliette. Déchirée entre le désir de soulager la petite et la nécessité de courir jusque chez elle, elle déposa la bouilloire. La petite cria de plus belle. La tête de Sandrine était sur le point d’exploser. Les cris de Juliette allaient la rendre folle. Mais pourquoi est-ce qu’il est revenu ? Je comprends pas, j’ai pourtant répondu à toutes ses questions ! Elle devait prendre une décision dès maintenant.

— Fait chier !

Elle sortit du refuge. Avec un peu de chance, Sandrine pourrait rejoindre sa maison en huit ou neuf minutes. Peut-être moins même. Elle connaissait maintenant le sentier par cœur. Haletante, elle fonça tête première dans la nuit. Elle songeait déjà aux excuses qu’elle allait devoir raconter au policier. Je peux quand même pas lui dire que j’étais sortie prendre l’air ! Pas dans ma condition. Qu’allait-elle bien pouvoir inventer ? Et sa botte orthopédique était restée dans sa demeure. L’idée de s’en prendre à cet homme fit à nouveau surface. Évidemment, elle allait devoir trouver mieux.

◆

Le patrouilleur venait de tourner à droite dans l’entrée de Sandrine. Il ne retrouvait plus son cellulaire. Une quinzaine de minutes plus tôt, il avait cherché partout. Il avait vérifié sous les sièges de l’auto-patrouille. Le téléphone aurait pu y glisser pendant qu’il conduisait. Or, il n’y était pas. L’homme avait donc signalé sur les ondes qu’il retournait chez Sandrine Champagne, que son portable s’y trouvait forcément, car c’était le dernier endroit où il se rappelait l’avoir eu en sa possession. En effet, sa conjointe avait tenté de le joindre pendant qu’il se trouvait à l’intérieur du domicile. Il avait alors mis l’appareil en sourdine, se promettant de téléphoner à sa blonde plus tard. Je l’ai peut-être égaré à ce moment-là. Il prit quelques instants pour donner sa position au répartiteur.

— Je viens d’arriver au 1195, chemin Romuald, dit-il. J’en ai pour quelques minutes.

Il sortit de la voiture, déjà embarrassé de revenir importuner cette pauvre femme. Il monta les marches menant au balcon et cogna faiblement à la porte. Il patienta quelques instants avant de consulter sa montre. 19 h 45. Il appuya alors sur le bouton de la sonnette. De l’extérieur, il entendit le puissant carillon. Deux minutes plus tard, la femme n’avait toujours pas répondu. Voyons, qu’est-ce qu’elle attend pour venir répondre ? Il repensa aux bouteilles de vin et croisa les doigts pour que cette Sandrine ne se soit pas endormie sur le divan du salon. Il toqua avec plus d’insistance. Enwèye, répond, maudite ivrogne. Le policier se frotta les mains. La température avait littéralement chuté au cours des trente dernières minutes. Il se déplaça vers la gauche, devant la fenêtre du salon. Le rideau était légèrement entrouvert. Pour mieux voir à l’intérieur, il plaça ses mains de chaque côté de son visage. Du coin de l’œil, il vit alors la botte orthopédique de la femme.

◆

 

Émilie parlait au téléphone avec Mégane. Pour éviter d’être traumatisée davantage, avec toutes ces allées et venues de policiers, l’enfant allait passer la nuit chez ses grands-parents.

— Non, on a toujours pas retrouvé Aby, ma chérie, renifla Émilie d’une voix entrecoupée de sanglots. Mais inquiète-toi pas pour elle, la police travaille très fort en ce moment. Je dois te laisser maintenant, OK ? Repasse-moi grand-maman s’il te plaît.

Émilie raconta les derniers dénouements à sa mère. La battue, la caméra à la station-service, l’annonce de la disparition sur les réseaux sociaux, etc. Elle vit Thomas s’agiter tout près d’elle et sentit qu’il était temps pour elle de raccrocher. Ce qu’elle fit l’instant suivant. Émilie n’aima pas le regard de son conjoint.

— Il me semble que c’est pas vraiment le temps de jaser au téléphone, non ? lui reprocha-t-il.

Piquée au vif, la riposte ne se fit pas attendre.

— Mégane a bien le droit de savoir ! Pis mes parents aussi ! Et toi, qu’est-ce que tu fais à part fumer ? C’est pas ça qui va ramener notre fille !

Thomas serra les poings avant de cogner le comptoir de cuisine. La vaisselle qui y traînait tinta sous le coup. Il poussa le bol contenant le mélange d’œufs que Mégane préparait avant que leur vie bascule. Il chavira dans l’évier.

— Crisse ! ! ! C’est quand même pas à cause de moi qu’on a perdu Aby ! s’emporta-t-il. Tu fais rien de tes journées ! T’es même pu capable de t’occuper d’un bébé !

— Arrête de… Arrête de dire ça, s’étrangla Émilie. T’as pas le droit.

Le charpentier mit la main sur son manteau qu’il avait lancé plus tôt sur une chaise et prit la direction de la sortie.

— Je suis plus capable de rien faire pis d’attendre ici, jeta-t-il en furie. Je vais aller aider les policiers et chercher moi aussi. J’ai mon cellulaire s’il y a de quoi.

La porte claqua.

Sans dire un mot, Émilie peina à tirer une chaise jusqu’à elle. Elle devait s’asseoir. Faible, la jeune femme tremblait de tout son corps. Elle aurait été incapable de tenir un verre d’eau sans l’échapper. Elle enfouit alors sa tête entre ses deux mains. Thomas avait raison. Elle tentait de le nier depuis le début, mais Aby avait disparu par sa faute. Personne d’autre qu’elle n’était à blâmer. Si elle avait fait faire la sieste d’Aby à l’intérieur de la maison, comme n’importe quel autre parent, rien de tout cela ne serait arrivé, et son bébé serait encore auprès d’elle ce soir. Par le passé, combien de fois Émilie avait-elle provoqué de vives discussions sur la façon d’élever un enfant ? Que ce soit lors de réunions de famille ou au travail en discutant avec d’autres mamans : elle adorait lancer des débats. Elle se sentait différente, tellement plus ouverte d’esprit. En tout cas, beaucoup plus permissive que la plupart de ses amies avec leurs propres enfants. Certaines d’entre elles étaient parfois scandalisées à cause de la liberté qu’Émilie offrait à Mégane.

— Tu permets vraiment à ta fille d’aller au parc toute seule, sans surveillance ?

— Je sais pas comment tu fais pour laisser Mégane dormir chez une amie. Connais-tu réellement les parents ?

— Ah ouin ? Mégane fait du skateboard ? C’est pas un peu dangereux pour une petite fille de six ans ?

Émilie soupira. Tous ces souvenirs et chacune de ces phrases lui tombèrent dessus telle une chape de plomb. Comme si ce n’était pas suffisant, l’image de Juliette gisant au fond de la piscine réapparut sous ses yeux et vint achever le peu d’estime qu’il restait à Émilie. Les yeux dans l’eau, elle sortit sa tête d’entre ses mains, cherchant en vain un peu de réconfort autour d’elle. Rien. Et elle était complètement seule.

Pour la première fois de sa vie, Émilie entrevit à quel point elle était une mauvaise personne. Et une horrible mère.

◆

 

Le policier recula et chercha une seconde fenêtre pour voir à l’intérieur. Elles étaient toutes voilées par un rideau à part une, mais elle donnait sur le deuxième étage. L’agent ne pouvait pas l’atteindre. Où est la propriétaire ? Pourquoi elle vient pas répondre ? se demanda-t-il.

— Calvaire ! J’ai besoin de mon maudit téléphone, moi, se plaignit l’homme cette fois, à voix basse.

Il se sentait déjà mal de devoir revenir ici uniquement pour un besoin personnel. Il fit quelques pas vers l’avant et testa la poignée. Elle était verrouillée. Il entreprit de se rendre à l’arrière. Peut-être y avait-il une autre entrée ? S’il avait pris cette décision ne fût-ce que trente secondes plus tôt, il serait tombé nez à nez avec Sandrine Champagne sortant des bois à la course, et la soirée aurait connu un tout autre dénouement. Il n’avait pas fait dix pas sur le côté de la maison qu’une voix féminine l’interpella. Il revint vers l’avant. La femme avait ouvert la porte, et il ne vit que le bout de son nez. Le reste de son corps était invisible.

— J’étais sur le point de prendre un bain, lui apprit Sandrine.

Cette dernière paraissait essoufflée.

— À cause de mon pied, j’ai pas pu venir plus vite, enchaîna-t-elle. Donnez-moi deux secondes, je suis encore en robe de chambre.

— En fait, je pense que j’ai simplement oublié mon…

Le patrouilleur ne put terminer sa phrase. Sandrine avait déjà refermé la porte. Il remonta sur le balcon et n’eut d’autre choix que de patienter quelques instants. L’homme songea qu’il aurait bien aimé voir cette femme en robe de chambre. Elle était fort jolie. Sourire en coin, il se retourna et posa son regard sur la lune. Dans un ciel sans nuages, elle était à deux jours d’être pleine. Trois minutes plus tard, Sandrine revint ouvrir. Elle portait à présent des vêtements souples, et une serviette était enroulée autour de ses cheveux, comme si elle venait tout juste de les laver. La première chose que remarqua le policier était qu’elle avait remis sa prothèse. Il en conclut qu’elle avait dû la retirer pour se nettoyer. Sandrine répéta qu’elle venait de mettre les deux pieds dans la baignoire quand elle avait perçu un bruit de moteur dans son entrée. Se confondant en excuses, l’homme expliqua la raison de sa venue. Sandrine fut soulagée d’apprendre qu’il n’était pas chez elle pour l’interroger à nouveau.

— Je peux aller jeter un œil ? demanda-t-il. Ma femme m’a appelé quand j’étais au deuxième étage. J’ai mis mon cellulaire à off, mais je l’ai peut-être échappé à ce moment-là. J’ai vraiment aucun souvenir de ce que j’ai fait avec.

— Vous connaissez le chemin, répondit Sandrine d’une voix lasse.

Elle se rappela qu’elle devait donner l’impression d’avoir bu de l’alcool toute la journée.

L’instant d’après, bredouille, l’agent redescendait les marches.

— Est-ce que je peux utiliser votre téléphone ? voulut-il savoir. Comme ça, on va entendre ma sonnerie. Je suis sûr qu’il est ici.

Sandrine se mit à paniquer. Elle n’avait pas de ligne fixe. Son portable se trouvait dans les poches de son manteau, et l’application de la caméra était activée. En aucun cas, il ne fallait qu’il tombe là-dessus.

— Je vais aller vous le chercher. Bougez pas, le somma-t-elle.

Elle boita en direction du portique donnant sur l’arrière.

— Dites-moi il est où, je vais y aller, proposa l’agent.

— Non ! répondit fortement Sandrine. Vous le trouveriez pas de toute façon.

Son ton était sans équivoque. Il y a probablement encore de la neige sur le tapis devant la porte, pensa-t-elle. Elle a certainement pas eu le temps de fondre. Ce policier ne devait pas voir cela.

— OK. Comme vous voulez, déclara ce dernier. Je suis vraiment désolé pour le trouble que je vous donne.

Sandrine attrapa son appareil et désactiva tout de suite l’application compromettante qui filmait encore l’entrée de sa maison. Elle pensa très fort à Juliette. La jeune femme n’avait même pas eu le temps de changer sa couche. Au moins, elle l’avait replacée dans sa bassinette. Oh non ! Horrifiée, elle se rendit compte à cet instant qu’elle n’avait pas rallumé la caméra en sortant du refuge. Son cœur se mit à battre la chamade. Calme-toi, se somma-t-elle. Il peut pas rien lui arriver de grave. Elle est en sécurité. Claudiquant à cause de sa botte, elle revint au salon et demanda le numéro de cellulaire à cet irritant intrus.

— Étant policier, je suis pas vraiment supposé vous donner ça, surtout que c’est mon téléphone personnel, mais bon. Je vais vous demander de l’effacer devant moi quand on l’aura trouvé. D’accord ?

— Oui, pas de problème. On va faire ça vite s’il vous plaît, je suis fatiguée.

Sandrine ne pensait qu’à une chose : rejoindre Juliette au plus vite. Impatiente, elle composa les chiffres que lui donna le policier. Aucune sonnerie ne se fit entendre. Elle tomba sur la boîte vocale.

— Désolée, il est pas ici, trancha-t-elle froidement afin de faire comprendre au policier qu’il pouvait aller poursuivre ses recherches ailleurs.

Les yeux de l’homme s’écarquillèrent alors.

— Pouvez-vous réessayer s’il vous plaît ? Je viens de me souvenir de quelque chose.

— OK.

Il marcha rapidement vers la porte et sortit par où il était entré.

— Je l’entends, dit-il sans prendre la peine de refermer derrière lui.

Il revint trente secondes plus tard avec son appareil entre les mains.

— Tout à l’heure, j’ai fait une petite ronde à l’arrière et j’ai glissé sur une plaque de glace. Il a dû sortir de ma poche à ce moment-là.

Encore une fois, il s’excusa auprès de Sandrine pour les désagréments. Celle-ci, en sautant sur son pied valide, vint le rejoindre dans l’entrée. Elle leva son portable et approcha le petit écran du patrouilleur. Comme promis, elle effaça le numéro de son historique.

— Merci, fit-il. En tout cas, vous avez l’air plus en forme que tantôt. Prenez soin de vous. Au revoir.

Ne prenant même pas la peine de le saluer, Sandrine verrouilla la porte derrière lui. Fermant les yeux, elle se laissa alors glisser le long du chambranle. Elle entendit la voiture s’éloigner et put enfin respirer. Cette journée était la plus longue de toute sa vie. Quand elle avait vu cet agent revenir chez elle depuis le refuge, les pires scénarios lui étaient passés par la tête. Elle était convaincue qu’on avait découvert le pot aux roses et qu’on allait la mettre en état d’arrestation. Qu’ils allaient lui retirer Juliette à tout jamais. Mais personne ne lui avait enlevé Juliette. Et personne ne le fera. Cette conclusion redonna courage à Sandrine. Elle se releva. La pause était terminée.

Dans la forêt, un petit être avait besoin d’elle.

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