Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 15 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 15

15

 

 

Samedi matin. Les rideaux étaient toujours fermés. Seul le plafonnier émettait une faible lueur dans le salon. Les jambes allongées, Roxanne était assise de côté sur le divan. Son ordinateur portable était posé sur ses genoux.

— Tu peux pas me faire, ça, renifla-t-elle, troublée par sa lecture.

La jeune femme était en train de lire la réponse de Christian à la suite du courriel qu’elle lui avait envoyé la veille. Courriel dans lequel elle avait laissé parler son cœur. Elle n’arrivait pas à croire à ce qu’elle avait sous les yeux en ce moment. Il lui faisait carrément ses adieux. Il était incapable de se pardonner ce qu’il avait fait ce jour-là, disait-il dans un très long message. Roxanne parcourut les derniers mots avec l’espoir que Christian changerait finalement d’idée. Qu’il reviendrait sur sa décision.

Roxanne, sache que les moments que j’ai passés avec toi furent merveilleux. Les

sentiments que j’ai éprouvés à ton égard étaient sincères. N’oublie jamais ça. Nous

nous sommes rencontrés par accident et par effet miroir, c’est justement un horrible

accident qui aura mis fin à notre relation. S’il te plaît, ne m’en veux pas. Ça ne

devait pas se passer comme ça. Je dois te laisser partir. Je suis certain que tu vas

rencontrer quelqu’un de merveilleux. Comme toi. C’est ce que tu mérites, crois-moi.

Je ne suis plus l’homme qu’il te faut. Je ne serai plus jamais l’homme que tu as

connu. Écrire ce message est présentement très difficile pour moi. S’il te plaît,

respecte ma décision. Christian

Roxanne déglutit. Sa respiration se fit haletante. Ses doigts tremblaient sur le clavier. Du revers de la main, elle refusa cette explication.

— Non !

Elle devait réagir. Christian ne voyait plus clair. Il avait besoin d’aide, et elle était la seule dans toute cette histoire à avoir la tête froide.

Impulsivement, elle se mit à taper sa réponse.

◆

 

Sandrine se trouvait dans la cour arrière. Christian ignorait ce qu’elle y faisait. Depuis leur dispute d’hier, ils s’étaient à peine adressé la parole. Réfugié dans son bureau, le podiatre lisait le nouveau courriel que venait de lui envoyer Roxanne. Il était étrange pour lui de communiquer avec elle de cette façon. Tout le temps qu’avait duré leur idylle, ils ne s’étaient envoyé que des textos. Comme si une rupture réclamait soudainement une façon plus solennelle de s’écrire. Mécontent, Christian se tortilla sur sa chaise.

— Je t’ai demandé de respecter ma décision, grommela-t-il à voix basse. Qu’est-ce que tu comprends pas là-dedans ?

Roxanne était en train de l’implorer de venir habiter chez elle. Ils pourraient même trouver un condo plus grand si tel était le souhait de Christian. Ce dernier fixa le plafond de la pièce, comme si une solution à son problème pouvait y être écrite.

— Calvaire, soupira-t-il.

Il se rendit compte que maintenant, il avait davantage peur de Roxanne. Il la savait beaucoup plus accrochée à lui que lui à elle. Et son message le confirmait. Jusqu’où irait-elle pour ne pas le perdre ? Du fond de ses tripes, il craignait que Roxanne ne vende la mèche. Qu’elle le dénonce à Sandrine, croyant qu’il s’agissait de la chose à faire pour que leur véritable union puisse enfin voir le jour. Voilà pourquoi il ne devait pas la brusquer. Qu’est-ce qu’il faut que je lui dise de plus pour lui faire entendre raison ? Il relut le courriel de Roxanne, à la recherche d’inspiration. Avant même qu’il n’entende les pas de Sandrine dans le corridor, la porte s’ouvrit avec fracas.

— Ça fait cinq minutes que je t’appelle, lui reprocha sa femme. Qu’est-ce que tu fais ? Tu m’entendais pas ?

Paniqué à l’idée qu’elle voie l’écran, il tapota vivement la souris de l’ordinateur et ferma la fenêtre de navigation.

— Euh… Non… bredouilla-t-il. Je devais être dans la lune.

— Qu’est-ce que t’as ? T’as bien l’air nerveux.

Christian était certain que Sandrine devait entendre son cœur battre tellement il cognait vite et fort dans sa poitrine.

— J’ai rien. Je suis fatigué, c’est tout, inventa-t-il. T’as besoin de moi ?

Le podiatre tentait de se donner une contenance. Il se releva de sa chaise et s’approcha de Sandrine, soudainement rempli de bonnes intentions, alors que ce matin même, il arrivait à peine à lui parler. Pendant une fraction de seconde, sa femme le toisa avec suspicion avant de lui confirmer qu’en effet, elle avait besoin de son aide à l’extérieur.

— Il faut déplacer le bac de jardinage et il est plein de terre. J’y arrive pas. Je suis tannée de le voir traîner là.

— OK, allons-y, fit Christian en invitant Sandrine à quitter son bureau. Je vais te donner un coup de main.

En sortant, elle se retourna et jeta un bref coup d’œil à l’ordinateur de son mari.

◆

 

Christian avait besoin d’un diable, car le bac dont parlait Sandrine était beaucoup trop lourd et il se trouvait dans le fond de la cour. Même avec l’aide de sa femme, il n’avait pas été en mesure de le déplacer ne fût-ce que d’un centimètre.

— Je reviens dans deux secondes, souffla-t-il en prenant la direction du cabanon.

— Tu apporteras une paire de gants en même temps.

Christian avait fini par s’habituer au manque de civisme de Sandrine. La dernière fois qu’elle lui avait dit « s’il vous plaît » ou « merci » datait de l’époque où Juliette était encore en vie. Il repensa alors à l’irruption de son épouse dans son bureau. Il était encore estomaqué de ne pas l’avoir entendue arriver. Il aurait été absurde qu’il se fasse prendre de cette façon alors qu’il avait mené une véritable double vie pendant près de six mois. Là, il va falloir que Roxanne comprenne et arrête de m’écrire.

Christian ouvrit la porte de la cabane de jardin. Ce qu’il cherchait était caché tout au fond. Il devait sortir la tondeuse et déplacer les deux escabeaux. L’opération ne lui prit finalement que quelques minutes. Quand il vint rejoindre Sandrine, elle n’était plus dans la cour arrière.

◆

 

Sandrine grimpa en vitesse l’escalier menant au bureau de son mari. Elle devait en avoir le cœur net. C’était plus fort qu’elle. Quand elle était venue le voir quelques minutes plus tôt, Christian semblait terrifié. Elle avait l’impression qu’il lui cachait quelque chose. Mais quoi ? Elle s’installa alors devant l’écran et vit que le navigateur Internet était toujours ouvert. Dans l’empressement, Christian n’avait fait que réduire la fenêtre. Sur quel site t’étais pour être aussi nerveux de me voir débarquer ? Sandrine cliqua sur l’icône de Chrome et tomba sur un courriel ouvert. L’expéditeur – ou plutôt l’expéditrice – était roxanne89@gmail.com.

— C’est qui, ça ? marmonna-t-elle.

Sandrine parcourut des yeux le message. Elle s’aperçut qu’il était en fait le troisième ou quatrième d’une série d’échanges entre Christian et cette Roxanne. Elle décida de remonter au début.

La Terre cessa de tourner à cet instant précis.

◆

 

Christian appela Sandrine à plusieurs reprises. Il délaissa le diable sur la pelouse et alla à l’avant. Il vérifia aussi les deux côtés de la maison.

— Sandrine ? T’es où ? fit-il à voix haute.

Cette fois, une alarme retentit dans son cerveau. Christian courut en direction de la maison, pressentant le danger. Quelque chose en lui le sommait de se dépêcher. Il ouvrit la porte-patio sans prendre la peine de la refermer. La maison était silencieuse. Il fonça au premier étage. En arrivant face à son bureau, il vit Sandrine assise devant l’ordinateur. Il ne se souvenait plus si, dans l’énervement, il avait fermé ou non la fenêtre de navigation. Son épouse se tourna vers lui, le visage métamorphosé par la haine. Le podiatre saisit immédiatement que Sandrine savait. Nul besoin de mots avec pareil regard. Elle se rua sur lui avant même qu’il ne puisse réagir. Elle le poussa avec une telle violence que ses pieds s’entremêlèrent. Il tomba à la renverse, Sandrine sur lui. Celle-ci le frappa au visage à de multiples reprises.

— T’étais avec cette fille-là le jour où notre fille s’est noyée ! J’vais te tuer, Christian Soulanges !

— Sandrine, non ! Arrête !

Après maintes tentatives, il finit enfin par saisir le poignet droit de sa femme. Il réussit alors à s’extirper de sa fâcheuse position. Il se releva et, en s’appuyant au mur, s’éloigna de quelques pieds.

— Laisse-moi te parler, Sandrine, osa-t-il en se relevant péniblement. Je…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’elle le poussa dans l’escalier. La main de Christian tenta d’agripper la rampe. En vain. Il dévala les marches à reculons et perdit pied. Sa tête percuta de plein fouet le linoléum du rez-de-chaussée. Sonné, il ouvrit les yeux. Sa vision embrouillée mit quelques secondes à retrouver sa netteté. Il repéra vite Sandrine. Elle se trouvait toujours au premier étage, face à lui. Elle avait maintenant une paire de ciseaux entre les mains.

— T’as inventé l’histoire de l’urgence à la clinique pour pas perdre la face, vociféra-t-elle, le visage inondé de larmes. Comment t’as pu oser faire ça ? Dans le fond, pendant que Juliette mourait, t’étais en train de baiser. Tu… J’arrive pas à…

Christian comprit qu’elle avait tout lu. Dans leur échange de courriels, il avait longuement expliqué à Roxanne qu’il s’en voudrait jusqu’à sa mort d’être allé chez elle ce jour-là.

— Comment peux-tu encore vivre après ça, Christian ?

Cette fois, la voix de Sandrine était différente, comme si quelqu’un d’autre parlait à sa place et qu’elle ne faisait que bouger les lèvres. Non sans douleur, Christian se remit debout et s’adossa sur l’îlot central, encore étourdi par sa chute. Sa femme posa un pied pour descendre d’une marche, le regard totalement absent. Le fait qu’elle soit allée chercher ces ciseaux ne laissait rien présager de bon. Elle descendit tranquillement vers lui. Christian cherchait quelque chose à dire pour sa défense, mais rien ne lui vint à l’esprit. Qu’avait-il à dire ? Absolument rien. Sandrine connaissant dorénavant son secret, il ne valait pas mieux que mort.

— C’est pas juste Juliette que t’as laissée mourir, cracha Sandrine. Tu viens de me tuer, moi aussi.

— Écoute, on peut se parler calmement, s’essaya-t-il.

À nouveau, son épouse se jeta sur lui avec la vitesse d’un fauve. Il esquiva de justesse la lame qui finit sa course sur le comptoir de l’îlot. À l’aide de son épaule, il en profita pour pousser Sandrine à son tour. Pour Christian, il n’y avait plus de doute : elle n’avait pas l’intention de le laisser sortir d’ici vivant. En boitant, il se hâta vers la sortie, mettant la main sur ses clés au passage.

— Où est-ce que tu vas, maudit lâche ? hurla Sandrine dans son dos.

Il ferma la porte au nez de sa femme juste à temps. La douleur à sa tête était insupportable. À l’aide de la manette, avec des gestes nerveux, il réussit à déverrouiller sa voiture à distance. Le couple d’en face était assis sur leur galerie. L’homme leva la main pour le saluer, mais la rabaissa rapidement. Il dut comprendre que quelque chose n’allait pas chez ses voisins.

— Christian ! Reviens ici ! jappa Sandrine en courant vers lui.

Le podiatre démarra le moteur et enclencha la marche arrière. La seconde suivante, son épouse arriva à sa hauteur alors que le véhicule se trouvait dans la rue. Avec rage, elle frappa la porte du côté passager en hurlant des choses incompréhensibles. Christian vit qu’elle laissait des traces de sang contre la vitre. Sans doute s’était-elle coupée avec les ciseaux. Il réaliserait plus tard qu’il s’agissait plutôt de son propre sang à lui qu’elle avait sur ses mains. Elle avait sévèrement blessé Christian au visage durant la première attaque dans le bureau. Il appuya sur la pédale de l’accélérateur, tous les sens en alerte. Dans l’un des miroirs de côté, il vit Sandrine en plein milieu de la chaussée, le souffle haletant et les bras pendant de chaque côté de son corps. Les voisins vinrent immédiatement à sa rencontre. Allait-elle leur avouer le monstre qu’il était ?

Au bout de la seconde avenue, Christian gara son auto sur le côté. Impossible pour lui de conduire dans cet état. Du revers de la main, il donna un violent coup sur le rétroviseur, ne voulant plus voir son reflet.

Alors il se mit à pleurer de façon incontrôlable.

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