Toute la rancune du monde

Eric Chassé · Chapitre 5 sur 28

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Toute la rancune du monde

Chapitre 5

5

 

 

Samedi matin. Il était près de sept heures quand Mégane sortit de son lit. Ses épais cheveux étaient en bataille. Elle portait un pyjama une pièce, offert par sa grand-maman maternelle. Étant maintenant une grande fille – on le lui répétait assez souvent –, Mégane n’alla pas réveiller ses parents. Elle était bien capable de se préparer un bol de céréales toute seule. De toute façon, elle le savait, le bruit de ses pas et le son de la vaisselle qui s’entrechoque n’allaient pas tarder à tirer son papa et sa maman du sommeil. L’un ou l’autre finissait toujours par apparaître après quelques minutes.

Aujourd’hui, Mégane était tout excitée. Elle allait jouer avec son amie Juliette. Les plans avaient changé. Au départ, c’était Mégane qui devait aller chez sa copine, et non l’inverse, mais la veille, la maman de Juliette avait téléphoné pour exprimer ses craintes par rapport à une équipe d’émondeurs qui avait devancé ses travaux à leur domicile.

— On est vraiment désolés, avait-elle dit à Thomas au bout du fil, mais il va falloir qu’on déplace ça. On fait abattre deux arbres sur le terrain. Ce serait dangereux pour les filles.

Sandrine n’avait cessé de s’excuser, comme si la situation était réellement dramatique. Cela avait fait sourire Thomas, qui s’était empressé de la rassurer.

— C’est vraiment pas grave, c’est des choses qui arrivent. Je comprends ça. Par contre, Mégane risque d’être déçue de ne pas voir son amie.

Il avait alors invité Juliette à son tour. Leur propriété était encore légèrement en désordre, mais rien pour empêcher deux fillettes de s’amuser.

— Est-ce que ça tente à Juliette de venir demain matin ? avait précisé Thomas.

— Mais vous devez encore être dans les boîtes, vous, avec votre déménagement ? Pour vrai, on a juste à remettre ça à une autre fois.

— Non, non, ça nous ferait plaisir, avait-il insisté. Disons vers dix heures demain matin, ça vous va ? On pourra la garder à dîner si ça lui tente.

Sandrine avait eu une hésitation de quelques secondes avant de répondre : « Euh, OK. » Thomas avait ensuite donné leur adresse – adresse qu’elle connaissait déjà puisqu’elle avait fait ses petites recherches – avant de mettre un terme à la conversation.

Mégane versait le lait sur ses Cheerios. Elle avait déjà hâte de montrer sa nouvelle chambre à Juliette et de lui présenter Elvis, son adorable chien. Celui-ci se tenait justement devant la porte-patio. Bien élevé, il attendait patiemment qu’on lui ouvre la voie afin qu’il puisse sortir faire ses besoins. Mégane s’occupa de cette tâche. Son père apparut dans la salle à manger au même instant. Un grand rayon de soleil traversait la cuisine.

— Hello, baby, dit-il en embrassant le front de sa fille. Bien dormi ?

— Oui.

Elle demanda tout de go à Thomas à quelle heure son amie allait venir.

— Vers dix heures, bâilla-t-il en versant de l’eau dans la cafetière italienne.

À l’autre bout du couloir, Émilie s’éveilla à son tour. Bien que Thomas eût refermé la porte avec délicatesse, le cliquetis de la poignée l’avait tout de même tirée du sommeil. Émilie se retourna lentement. Les barreaux de métal du lit émirent un léger grincement. Elle avait fait de jolis rêves. Ceux-ci se dissipaient déjà, mais elle se rappela que ça avait rapport avec son nouveau travail.

Elle s’étira et consulta le cadran. 6 h 44.

— Ouf, c’est dur ce matin, fit-elle en se frottant les yeux.

Avant d’avoir sa fille, Émilie se levait rarement avant neuf heures la fin de semaine. Dix heures, même, parfois. Les temps avaient bien changé. Aujourd’hui, même si elle l’avait désiré, il ne lui aurait pas été possible de se lever aussi tard. Mégane l’avait complètement déprogrammée, répétait-elle à la blague.

Dans la cuisine, elle entendit Thomas et leur fille discuter. Le prénom de Juliette se fraya un chemin jusqu’à la chambre à coucher. C’est vrai. Sa nouvelle amie vient nous rendre visite ce matin. Émilie s’assit et posa ses pieds hors du lit, sur le plancher de bois. En face, le miroir au-dessus de la commode lui renvoya son reflet. Pendant plusieurs secondes, la femme se fixa droit dans les yeux. Hier, au moment d’aller se coucher, elle était passé à un cheveu de dire à son chum qu’elle n’avait toujours pas eu ses règles, prévues normalement quatre jours plus tôt. Elle avait longuement hésité, car elle ne voulait pas créer de faux espoirs. Elle se rappelait qu’elle avait déjà eu ce genre de retard à l’époque où ils essayaient d’avoir Mégane. Émilie ne voulait donc pas sauter aux conclusions trop rapidement. Mais je suis peut-être enceinte pour vrai. Elle se donnait encore trois jours. Passé ce délai, si elle n’avait toujours pas ses règles, elle se rendrait à la pharmacie. Émilie imaginait déjà le visage de Thomas, et celui de Mégane, si le test de grossesse s’avérait positif.

Cette fois, elle entendit sa fille rire aux éclats. Émilie émergea de ses rêveries. Qu’est-ce qu’ils font ?

Puis une odeur douceâtre parvint à ses narines.

Un bon café. Voilà exactement ce qu’il lui fallait.

◆

 

Puisque Juliette allait probablement rester à dîner, du moins, c’était ce qui avait été entendu au téléphone, Émilie suggéra de passer à l’épicerie pour ramener quelque chose de plaisant pour le repas.

— Qu’est-ce que t’aurais envie de manger avec ton amie ?

— Des hamburgers ! décréta sans hésiter Mégane. Pis des hot-dogs. Je sais que Juliette en mange jamais. Elle me l’a dit.

Thomas et Émilie se regardèrent, hésitant sur le choix du menu.

— Ça pourrait être notre premier barbecue ? proposa Émilie. Qu’en penses-tu, chéri ? Avec des crudités, ce serait pas si pire.

— OK. Ben oui, pourquoi pas ? Je vais m’occuper de ça pendant que vous irez au Maxi.

Une fois les filles parties, Thomas se rendit au cabanon et en sortit la grande boîte dans le but d’assembler le barbecue encore tout neuf. Ils s’étaient procuré l’appareil quelques jours seulement avant leur déménagement. À moitié prix lors d’un grand solde dans une quincaillerie de Rosemont.

L’assemblage fut beaucoup plus long que prévu.

Installé sur le balcon arrière, Thomas en était à la pose du couvercle, soit l’étape finale. Il avait rapatrié tous les cartons et les trop nombreux petits sacs en plastique vides dans un coin du patio afin qu’ils ne s’envolent pas. Sa montre affichait dix heures, et le soleil plombait déjà. On annonçait une journée très chaude aujourd’hui. Émilie et Mégane eurent le temps de revenir de l’épicerie, et lui n’avait toujours pas terminé sa besogne. Voyons, crisse, il est pas supposé me rester autant de boulons que ça ? D’ordinaire très calme, Thomas perdit patience à deux ou trois reprises pendant le montage. Il était apte à bâtir une maison, mais il avait apparemment de la difficulté à assembler un simple barbecue. Le manuel d’instructions semblait avoir été traduit directement par Google Traduction. Thomas dut relire une phrase une dizaine de fois avant d’en comprendre le sens : « Prendre pièce numéro 26, voir l’inverse de l’intérieur. Important : serrer trop non. »

— Papa, mon amie est arrivée, lança alors Mégane de sa petite voix. Leur auto est devant la maison.

— OK ! Je visse ça et j’arrive.

Le menuisier fixa à la hâte la dernière pièce et, rapidement, s’assura que le couvercle balançait bien. Bon, ça marche. Il entra par la porte-patio et rejoignit les autres à l’intérieur. Émilie avait fait entrer Juliette et ses parents dans le vestibule. Thomas reconnut tout de suite la mère de la petite : vraiment jolie. À tort, il avait cru que les images qu’il avait vues d’elle sur Internet avaient été retouchées, comme c’était souvent le cas pour les pancartes de courtiers immobiliers. Mais non. Émilie était en train de serrer la main de la femme. Le père se trouvait derrière Sandrine.

— Bonjour, dit-il. Enchanté.

Cheveux blonds, lunettes sophistiquées. Ses tempes étaient légèrement grisonnantes. Très bien habillé. Bel homme. Peut-être un peu plus vieux que Sandrine, supposa Thomas. Quarante, quarante et un ans. Le portique semblait soudainement très petit avec tout ce beau monde à l’intérieur.

— Salut, fit Thomas en se présentant.

Il descendit les quelques marches pour aller à leur rencontre.

— Christian Soulanges, heureux de faire votre connaissance.

— Moi, c’est Sandrine.

Poignées de mains avec le couple.

— Ça va bien ?

— Très bien, merci, et vous ?

Politesses d’usage.

Émilie suggéra dès lors de se tutoyer.

— Merci de nous rendre visite, Juliette, déclara Thomas en tapotant l’épaule droite de l’enfant. Mégane arrêtait pas de nous demander quand est-ce que t’allais arriver.

— C’est cute, réagit Sandrine avec un sourire qui paraissait un brin forcé.

Les deux filles disparurent alors des radars. Mégane voulait montrer sa nouvelle chambre à son amie. Toujours dans l’étroite entrée, les adultes en profitèrent pour faire plus ample connaissance. Thomas et Émilie apprirent que l’autre famille habitait à moins de cinq minutes de voiture de leur résidence.

— Pour vrai ? s’étonna Émilie, stupéfaite qu’ils aient pris un véhicule pour se rendre jusqu’ici.

Elle garda bien évidemment cette pensée pour elle. Christian expliqua alors où se trouvait leur demeure. Ils vivaient de l’autre côté du petit boisé, au bout de la rue des Hirondelles.

— Je ne sais pas si vous voyez où c’est ? demanda le podiatre.

— Oui, je vois très bien. Je passe par là des fois quand je vais chercher Mégane à l’école et que je suis pas trop pressée, confirma Émilie.

Cette dernière trouvait que ce quartier manquait cruellement d’arbres. Les maisons qui s’y trouvaient étaient bien jolies, mais uniquement pour la présence de la nature, Émilie préférait, et de loin, son petit coin à elle.

Les fillettes réapparurent et dévalèrent l’escalier qui menait à la cave.

— Pas trop vite dans les marches, ma puce, conseilla Sandrine en souriant. Tu pourrais glisser.

Après plusieurs longues minutes, les parents de Juliette ne semblaient toujours pas sur le point de partir. Ils avaient largement dépassé le temps normalement alloué à ce genre de situation. Émilie avait toujours cru que lorsqu’on amenait pour la première fois son enfant chez une petite copine, on bavardait un peu, on échangeait nos numéros de téléphone en cas d’urgence, et on quittait la scène. Je sais pas ce qu’ils attendent pour s’en aller. La jeune femme en était à ces réflexions lorsqu’on entendit un jappement sourd au sous-sol.

— Ah, mon Dieu ! s’écria Sandrine en agrippant le pommeau de rampe, en proie à une véritable panique. Il y a un chien ici ? Il est en bas ? Juju, t’es où ?

Elle s’apprêtait à descendre quand Émilie la devança.

— C’est bon, j’y vais.

Christian aussi semblait affolé.

— Il est pas méchant, inquiétez-vous pas, les rassura Thomas. Il y a vraiment rien à craindre.

Une seconde plus tard, Juliette remontait l’escalier à la course, l’air aussi effrayé que sa mère. La petite alla se blottir contre elle. Thomas remarqua qu’elle tremblait. Christian se pencha pour examiner Juliette.

— Ça va ? T’as rien ?

Émilie, qui tenait le collier de l’animal, montait les marches avec lui.

— C’est notre chien, Elvis, le présenta-t-elle. Il devait dormir pis les filles l’ont réveillé. Il a absolument aucune once de malice. Hein, mon beau ?

Mégane suivait derrière. Elle semblait un peu gênée. Ou peut-être était-elle simplement secouée par le comportement de son amie et de ses parents.

— Juliette, tu peux le flatter si tu veux, proposa Émilie d’une voix toute douce. C’est un gros nounours, tu vas voir.

Elvis s’approcha de Sandrine et posa ses pattes avant sur les élégants pantalons de la femme.

— Elvis, non !

Émilie tira sur le collier avec fermeté.

— Désolée. Il est content d’avoir de la visite, c’est tout. Hein, mon gros chouchou ?

— Est-ce que c’est possible de le mettre dans une pièce fermée ? suggéra Sandrine, le plus sérieusement du monde. Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose qu’il se promène libre comme ça. Avec Juliette dans la maison, je veux dire. Elle est pas habituée.

Juste à voir le visage d’Émilie, Thomas comprit que cette idée ne lui plaisait pas du tout. Elle devait ruminer par en dedans.

Il prit donc les devants.

— Bien sûr, se pressa-t-il de répondre. Je vais l’installer dans la buanderie au sous-sol le temps que votre fille s’habitue.

— Les enfants ne risquent pas d’aller dans cette pièce-là ?

Cette fois, ce fut Christian qui posa la question, consultant sa femme du regard, comme s’il attendait son approbation.

— Non, non. Y a pas de danger, fit Thomas, légèrement contrarié. Elles vont pas jouer là. Je vais mettre quelque chose devant la porte.

— OK, merci.

Ils sont vraiment nerveux. C’est pas un lion qu’on a. Tandis qu’il atteignait les dernières marches de l’escalier avec Elvis, Thomas entendit Émilie soupirer sans aucune subtilité. Une fois en bas, il enferma le chien dans la pièce du fond, la salle de lavage.

— S’cuse-moi, mon vieux. Je te sors dès qu’ils partent. Je t’amène ton bol d’eau dans deux secondes.

En voyant la sécheuse, Thomas se souvint qu’elle prenait beaucoup trop de temps à faire son travail. La sortie extérieure était probablement bouchée. Faut que je me laisse une note pour pas oublier ça. Une autre chose à mettre sur sa longue liste. Lorsqu’il remonta au rez-de-chaussée, une minute plus tard, il s’aperçut qu’Émilie avait abandonné les parents dans le vestibule. Ils étaient là, debout, à parler à voix basse. Il chercha brièvement sa blonde et les enfants du regard.

— Vous avez une belle maison, en tout cas, fit Sandrine avant que Thomas les rejoigne sur le palier. N’est-ce pas, chéri ?

— Absolument. C’est un secteur super tranquille, vous allez voir. Ma femme m’a dit que vous travailliez dans le domaine de la construction ? s’informa Christian.

— Oui, je suis menuisier.

Ces deux-là ne donnaient aucun signe qu’ils étaient sur le point de partir, au contraire. Ils sont ben weird. Thomas s’étira le cou à la recherche d’Émilie. Aucune trace de sa blonde.

— Est-ce qu’Émilie est avec les enfants ? demanda-t-il.

— Non, les filles sont dans la chambre de Mégane, répondit Sandrine en haussant les épaules.

Ne voyant aucune autre solution, sans quoi ils passeraient toute la journée dans le vestibule, Thomas leur demanda s’ils voulaient prendre un café. Sandrine répondit prestement :

— Avec joie.

Thomas aurait juré que le couple n’attendait que ça.

— Gardez vos souliers, les pria le propriétaire. C’est pas la peine de les enlever.

◆

Tout en s’excusant du léger désordre, Thomas proposa à Sandrine et Christian de s’installer au salon le temps qu’il prépare le café. Émilie, qui était finalement à la salle de bain, le rejoignit alors dans la cuisine.

— Qu’est-ce qui t’a pris de les inviter ? chuchota-t-elle. J’avais prévu autre chose, moi, ce matin. C’est leur fille qui est supposée rester, pas eux.

— Ben, là, chérie, ils partaient pas. T’avais disparu, je savais pas trop quoi faire. Ils restaient jammés dans le portique.

— C’est la première fois que je vois ça.

D’un air comique et toujours à voix basse, Thomas confirma que lui aussi. Il compta ensuite le nombre de cuillerées de café qu’il déposait dans la cafetière.

— On pourrait leur suggérer de dormir ici ? ironisa-t-il une fois qu’il eut terminé sa préparation.

Rires.

Christian apparut alors dans la cuisine. Il leur sourit et s’approcha de la porte-patio.

— Ça va ? lui demanda Thomas.

— Oui, on se demandait juste ce que les enfants faisaient.

Les petites s’amusaient dans la cour arrière.

— Elles s’entendent vraiment bien, hein ? lâcha Thomas.

— Oui, fit Christian, le regard pointé vers l’extérieur, les bras croisés derrière le dos.

Quelques minutes plus tard, le café était prêt. Thomas remplit les tasses et demanda à Christian ce que Sandrine et lui désiraient dedans.

— Vous voulez du lait, du sucre ?

Il fut étonné d’apprendre que tous deux buvaient leur café noir. L’instant d’après, les quatre adultes se retrouvaient au salon. Sandrine avait une façon bien étrange de balayer des yeux l’intérieur de leur maison, comme si elle cherchait quelque chose en particulier. Elle n’avait pas l’air à l’aise. Même si ses gestes étaient discrets, Émilie remarqua que la femme enlevait chaque poil de chien qu’elle trouvait sur elle.

— Elles sont jolies, les toiles aux murs, observa l’agente immobilière. Elles sont toutes du même artiste, je présume ? Le style est similaire. Très cool.

Christian abonda dans le même sens.

— C’est vraiment beau. Moi aussi, c’est la première chose que j’ai constatée en entrant. Très original.

Émilie ne savait pas comment réagir. Étaient-ils sincères ? Se moquaient-ils ? Leur enthousiasme paraissait démesuré. C’est Thomas qui leur avoua qu’il s’agissait là des œuvres de sa blonde. Cette nouvelle sembla réellement émerveiller Sandrine. Trop, même.

— Wow ! Juste… wow, s’extasia Sandrine de façon exagérée. Je ne peux pas croire. Je ne sais pas comment tu fais. Moi, je n’ai aucun talent artistique.

— C’est faux, se permit son mari. Sandrine a fait du ballet classique jusqu’à ses vingt ans. Elle a participé à de grands spectacles. Elle s’est promenée partout au Canada. Et même aux États-Unis.

Sandrine le corrigea en lui rappelant que la danse n’était pas un art, mais bel et bien une discipline. Elle demanda ensuite à Émilie où elle pouvait bien trouver le temps pour peindre.

— Je veux dire, avec un enfant à élever, les activités, le boulot. Ça ne doit pas être évident, non ?

— Je travaille à temps partiel depuis qu’on a Mégane. Je m’occupe des courses, d’aller chercher notre fille à l’école, etc. Et à travers tout ça, je consacre un petit quatre-cinq heures par semaine à mes toiles.

— Génial, déclara Sandrine. N’est-ce pas, Christian ?

— Tout à fait.

Ils tenaient tous leur tasse de café sur leurs genoux. La table du salon était remplie de jouets et de livres d’enfants. On entendit la porte-patio s’ouvrir dans l’autre pièce. Les fillettes se montrèrent alors le bout du nez.

— Est-ce qu’on pourrait avoir une collation ? s’enquit Mégane.

Les joues rouges, la petite paraissait essoufflée. Émilie consulta l’horloge au mur. Déjà onze heures.

— Il va falloir que ce soit une collation très légère, leur dit-elle. On va bientôt dîner.

Thomas se leva.

— C’est beau, j’y vais, fit-il en dirigeant les enfants vers la cuisine. Une pomme, ça vous tente ?

Une fois qu’il eut disparu, Sandrine se pencha vers l’avant. À voix basse, elle demanda à Émilie si Thomas avait bien dit « une pomme ».

— Oui, lui confirma-t-elle. Est-ce que Juliette peut en manger ?

— Oui, c’est parfait. Je voulais simplement m’assurer que j’avais bien entendu. On essaie de faire bien attention avec l’alimentation de Juliette.

Insultée, Émilie hésita à sourire. Elle nous prend pour qui ? Est-ce qu’elle pense qu’on lui aurait donné une chaudière de Smarties ? Il y eut un court moment de silence. Christian, qui faisait tourner sa tasse vide entre ses mains, choisit ce moment pour intervenir. Il voulut savoir si Mégane aimait sa nouvelle école.

— J’y suis moi-même allé quand j’avais son âge, révéla-t-il. J’en garde d’excellents souvenirs. La vue qu’ils ont sur la montagne est incroyable.

— Oui, elle l’adore. Et le fait que ce soit à côté, c’est génial.

Émilie remarqua immédiatement le changement d’attitude chez Sandrine. On aurait dit que ce sujet de conversation l’ennuyait au plus haut point. Avait-elle dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? À son tour, elle demanda si Juliette appréciait son école.

— Oui, elle s’y plaît beaucoup, lui apprit Christian sans admettre que sa fille n’avait jamais vraiment réussi à s’y faire d’amis.

Il avait envie de lui dire que l’arrivée de Mégane changeait tout. Jamais Juliette n’avait paru si joyeuse. On aurait dit que leurs enfants se connaissaient depuis des lustres.

— Elles vont peut-être bientôt pouvoir y aller à pied ensemble, dit Émilie, tout bonnement. Ce serait génial.

— Toutes seules ? hoqueta Sandrine, le regard inquisiteur. Tu veux dire… sans parents ?

Elle fixait Émilie comme si elle s’attendait à ce que cette dernière dise : « Ben non, je blaguais. »

— Euh… Oui, mais pas tout de suite, j’imagine, bafouilla la mère de Mégane. Bientôt, je voulais dire. Elles pourraient se rejoindre le matin à une intersection et faire le reste à pied. L’école est à quoi, dix minutes de marche ?

Christian trouva finalement un endroit sur la table où déposer sa tasse de café.

— Ouf, ça, par exemple, commença-t-il en jetant une œillade à sa femme. Mettons qu’on est un peu…

Il cherchait vraisemblablement les bons mots. Émilie sentait du jugement de leur part. Discret, mais tout de même palpable. Elle comprit dès lors qu’en leur présence, elle devrait peser chacun de ses mots.

— On est un peu moins lousse là-dessus, finit par préciser Christian. C’est pas que le coin n’est pas sécuritaire, c’est pas ça, mais disons que Juliette est encore un peu jeune pour partir toute seule.

Sandrine ne rajouta rien, se contentant de sourire. Thomas revint au salon à cet instant, dévoilant aux autres que les petites étaient retournées dans la cour arrière.

— De quoi vous parliez ? demanda-t-il, sentant qu’il venait d’interrompre leur conversation.

— Rien de spécial, dit Émilie. On parlait de l’école des filles. À quel point elles l’aimaient.

Sandrine demanda où se trouvaient les toilettes.

— La première porte à droite dans le corridor, lui indiqua Thomas. Et toi, Christian, tu veux un autre café ?

— Non, merci, ça va aller. C’est gentil. Il était très bon, d’ailleurs.

Son petit sac à main enroulé autour du bras, Sandrine passa devant le groupe pour se rendre à la salle de bain.

◆

 

Sandrine verrouilla derrière elle. Elle soupira. Cette Émilie l’énervait. Avant que je laisse ma fille toute seule ici, les poules auront des dents ! Aussi absurde que cela pouvait paraître, Sandrine avait l’impression que cette femme la jugeait sévèrement, alors que ça devrait plutôt être le contraire, selon elle. Ce couple ne roulait pas sur l’or, ça se voyait. Leur fille était habillée comme la chienne à Jacques. Et elle se vante de travailler à temps partiel. À sa place, je serais gênée. Sandrine avait remarqué que dès qu’elle avait suggéré d’isoler leur chien, Émilie s’était fermée comme une huître. Elle l’avait pourtant demandé très poliment. Elle avait très hâte d’entendre Christian à ce sujet une fois de retour chez eux.

— Bon, il faut que je me calme, grommela-t-elle entre ses dents.

Elle vérifia d’abord son rouge à lèvres dans le miroir, constellé de taches de dentifrice, au-dessus du lavabo. Elle s’en remit une fine couche. Elle vit alors que l’une des portes de la pharmacie, sur sa droite, était entrouverte. Uniquement de l’angle où elle se tenait, par la fente créée par l’ouverture, Sandrine pouvait voir au moins trois contenants de médicaments d’ordonnance. Sa curiosité l’emporta, et, même si la précaution était inutile, elle se déplaça sur la pointe des pieds. Très délicatement, tandis qu’une petite voix dans sa tête la sommait de faire marche arrière, elle ouvrit la première porte. Sandrine tendit l’oreille pour s’assurer que le groupe était toujours au salon. Il ne fallait surtout pas qu’ils l’entendent fouiner. Elle prit d’abord deux bouteilles qu’elle examina. La première était assignée à Thomas Cartier. « Sandoz Fenofibrate S », pouvait-on y lire. Le mot « cholestérol » était inscrit dessus. Sandrine fut sincèrement étonnée qu’un homme de cet âge prenne ce genre de médicament. Thomas devait être un peu plus jeune qu’elle et il semblait pourtant en pleine forme. La deuxième prescription était au nom d’Émilie Préfontaine. Le produit se nommait Ativan. C’est pas pour combattre l’anxiété, ça ? Sur la tablette du haut, Sandrine dénicha également des vitamines prénatales. Le couple voulait un autre enfant ? Nouveau coup d’œil vers la porte. Elle prit deux autres récipients. Elle vérifia, et ceux-ci étaient encore destinés à Émilie. « Teva Citalopram », lut Sandrine sur le premier. Et « Deroxat » sur le second. La posologie était de 20 mg chacun. Sur l’emballage, rien n’indiquait leur utilité. C’est pourquoi, ça ? Curieuse de nature, elle se promit de vérifier sur Internet une fois rendue à la maison. Mais allait-elle seulement se rappeler ces noms complexes ? Elle sortit rapidement son cellulaire de son sac, aligna les divers contenants sur le comptoir et prit une photo. Nerveuse et sentant son rythme cardiaque augmenter au fil des secondes qui s’égrenaient, Sandrine rangea le tout avant de refermer les portes. Elle entrouvrit légèrement celle de droite, exactement comme elle l’avait trouvée en entrant. Et si les propriétaires ne s’étaient pas rendu compte que la pharmacie n’était pas bien fermée, vont- ils penser que c’est moi qui ai fouillé ? Merde ! Elle décida néanmoins de ne plus toucher à rien.

L’agente immobilière se dépêcha de vider sa vessie. Après avoir tiré la chasse et lavé ses mains, elle quitta enfin la salle de bain où elle avait l’impression d’être demeurée des heures, alors que l’opération n’avait pas duré plus de trois minutes.

◆

Mégane et Juliette s’amusaient toujours dans la cour arrière. Pour la deuxième fois déjà, Christian se leva et quitta le salon pour se rendre à la porte-patio. Sa fille se balançait à présent sur un vieux pneu que Thomas avait accroché à un arbre.

— Tout va bien, Juju ? s’écria-t-il à travers la moustiquaire.

— Oui, papa !

En revenant au salon, Thomas, à la blague, lui lança :

— Et pis ? Les petites ont pas fugué ?

Christian, au lieu de répondre, demanda au charpentier si la corde du pneu était solidement fixée.

— Est-ce qu’elles peuvent être les deux en même temps là-dessus ?

Thomas lui confirma qu’ils pourraient s’y suspendre tous les quatre s’ils le voulaient.

— C’est très solide, Christian, fais-toi s’en pas avec ça.

Émilie dut se retenir de ne pas rire. Elle aussi trouvait le comportement de Christian largement exagéré. Les filles avaient six ans. Ce n’était plus des bébés qui nécessitaient autant de surveillance. À cette pensée, elle songea au petit être qui grandissait possiblement en elle. Émilie avait constaté que depuis son retour de la salle de bain, Sandrine ne cessait de lui jeter de petits regards furtifs. Elle se croyait sans doute très subtile, mais elle ne l’était pas. Loin de là. Qu’est-ce qu’y leur prend de rester ici ? Pourquoi est-ce qu’ils partent pas maintenant qu’ils ont bu leur café ? L’horloge indiquait qu’il était presque rendu midi. Thomas et elle allaient devoir s’activer s’ils voulaient faire manger les enfants à une heure raisonnable. Alors qu’elle s’apprêtait à le mentionner, Thomas demanda à Christian et Sandrine s’ils voulaient boire quelque chose.

— Une bière, par exemple ? suggéra-t-il.

— À cette heure-là ? Non, merci, répliqua Christian.

Cette réponse, peut-être le ton, refroidit Thomas. Il était vrai qu’il était encore tôt, mais il ne savait plus quoi leur offrir ni quoi leur dire.

— Je posais simplement la question. Si jamais vous voulez une bière ou autre chose, faites-moi signe. Après tout, il doit être midi quelque part dans le monde !

Émilie sourit à Thomas. Son homme était si aimable. Il était là à presque s’excuser de sa gentillesse, alors qu’elle, elle n’avait qu’une seule envie : qu’ils crissent leur camp. Elle en profita pour se lever.

— C’est bien beau tout ça, mais si les filles veulent manger un jour, le dîner se fera pas tout seul, annonça-t-elle alors qu’elle en avait plus qu’assez de cette mascarade malaisante. Juliette va vouloir rester à manger, je présume ? Mégane aimerait ça, et ça nous ferait plaisir. On a tout ce qu’il faut.

Aucune mention qui stipulait que les parents étaient conviés. On entendait les filles rire aux éclats dans la cour.

— C’est vraiment gentil, mais ce ne sera pas nécessaire, révéla Christian en quittant le fauteuil sur lequel il était assis. On ne pouvait que venir faire un tour. On doit monter à Montréal cet après-midi.

Sandrine rajouta que Juliette aurait sans doute adoré rester davantage.

— Mais j’espère que vous n’aviez pas acheté ou dégelé quelque chose en prévision que Juju dînerait ici ? s’inquiéta l’agente immobilière.

Émilie la rassura.

— Non, non. Pas de soucis.

Il était pourtant évident pour elle que Juliette restait à dîner. Il en avait même été question lors de l’invitation. Émilie se retint de souligner que son chum avait monté un barbecue justement dans le but de souligner cette nouvelle amitié. Pendant ce temps, Christian s’était déplacé vers la cuisine. Il ouvrit la porte-patio et fit quelques pas sur le balcon. Du carton et plusieurs enveloppes de plastique étaient entassés dans un coin. Les petites se balançaient toujours. À voix haute, le podiatre s’adressa à sa fille.

— Juliette ! C’est l’heure de partir. Dis au revoir à ton amie.

Comme il s’y attendait, l’enfant pleurnicha.

— Déjà ? Ah non, pas tout de suite !

— Eh oui. Allez, ma belle, je ne veux pas d’histoire.

Thomas, Émilie et Sandrine sortirent à leur tour. Cette dernière souligna que la chaleur du mois de mai faisait du bien.

— Encore deux minutes, papa, s’il te plaît, le supplia Juliette.

— OK, mais pas plus.

— Merci, papa ! Hey, regardez ce que je peux faire ! lança-t-elle à l’endroit des adultes.

Elle monta debout sur le pneu, et Mégane se mit à la faire tourner à une vitesse folle.

Éclats de rire.

Voilà donc pourquoi elles s’esclaffaient depuis tout à l’heure.

— Ça va pas un peu trop vite, ça ? articula Sandrine d’une voix faible en s’approchant doucement du tandem. Moins vite, s’il vous plaît.

Le visage de Christian se durcit. Effectivement, ce pneu tournait beaucoup trop vite à son goût à lui aussi. Elle va tomber. Comme il s’y attendait, Juliette commençait à être instable. Sans doute était-elle étourdie.

— Hey, stop ! J’ai dit d’arrêter ! cria Sandrine d’une voix autoritaire.

Surprise par le ton de la mère de son amie, Mégane freina l’élan du pneu d’un seul coup. Juliette fut alors projetée au sol dans un bruit sourd. Un nuage de poussière s’éleva de la terre où l’enfant avait chuté. Il n’y avait pas beaucoup de pelouse à cet endroit.

— Juliette ! clama Sandrine en courant vers elle, vite imitée par Christian, Émilie et Thomas.

— Est-ce qu’elle est correcte ? s’enquit ce dernier. Mégane, pourquoi t’as arrêté le pneu sec de même ?

Juliette se releva. Elle n’avait rien de cassé, comme s’en doutait Émilie. Ce n’était qu’une simple petite chute. Émilie prit tout de suite la défense de sa fille.

— Mégane a entendu un adulte crier « STOP ». Elle a eu peur, c’est tout. Elle a dû penser qu’il y avait quelque chose de grave, alors que tout allait bien.

Émilie se pencha à la hauteur de Juliette.

— T’es correcte, ma grande ? Pas besoin qu’on appelle une ambulance, là ?

La petite rit de bon cœur en s’époussetant. Sandrine examina le crâne de sa fille, à la recherche de la moindre bosse.

— Ça tournait trop vite, fit remarquer Sandrine, histoire de justifier sa réaction. Juliette n’avait plus trop l’air d’apprécier…

— Non ! objecta la petite. J’aimais ça. Tu devrais voir ce qu’on fait dans les modules, à l’école. My God, c’est beaucoup plus dangereux que ça. Hein, Mégane ?

— Ouin.

— Bon, ça suffit, jeta Sandrine. Viens, on s’en va.

— En tout cas, l’important, c’est que tu ne te sois pas blessée, lui rappela son père.

Le podiatre se força à sourire. Émilie voyait bien qu’il était embarrassé par la tournure que venait de prendre cette rencontre.

— Bon, eh bien, merci pour l’accueil, poursuivit-il. Et pour le café.

Christian leva une main devant Thomas. Ce dernier la serra.

— Oui, merci, rajouta Sandrine. Viens, Juju. On s’en va.

Les nouveaux propriétaires escortèrent Juliette et ses parents jusqu’à leur voiture, garée dans la rue.

— Au revoir, et merci encore.

— Salut. De rien. À une prochaine fois, lança Thomas.

Dès qu’ils furent partis, Émilie se tourna vers son chum. Mégane était déjà retournée jouer à l’arrière.

— Je pense que je suis traumatisée.

Il avoua que lui aussi était un peu sous le choc.

— Méchante parano ! jeta Émilie. T’as vu comment elle a crié parce que le pneu allait soi-disant trop vite ? Franchement. Elle a même pas réalisé que sa fille était tombée à cause d’elle. Pis quand on était en dedans, le père arrêtait pas d’aller vérifier par la porte-patio, comme si on laissait traîner des pièges à ours dans la cour. C’est plus des nourrissons. J’ai tellement l’impression qu’ils nous prenaient pour des épais…

— Ouin, moi aussi, c’est le feeling que j’avais par bouts. J’espère juste qu’on les aura pas dans les jambes à chaque fois que les filles vont vouloir se voir.

— Non, là, ça marcherait pas. J’endurerai pas ça une autre fois.

Thomas serra sa blonde contre lui en rajoutant qu’au moins, leur fille avait eu du fun.

— Là, je vais aller libérer notre méchant Elvis de la buanderie, pis après ça, on va se le faire notre barbecue.

— Bonne idée !

Émilie avait un drôle de pressentiment. Cette visite avait été si désagréable. Mais ce n’était pas tout. Quelque chose sonnait extrêmement faux dans cette rencontre avec les parents de Juliette. Ce n’est qu’en mettant la tête sur l’oreiller, le soir venu, qu’elle découvrit ce qui la taraudait autant. Sandrine et Christian n’avaient pas adressé la moindre parole à Mégane. Pas même un bonjour. Pourtant, ils la voyaient tous deux pour la première fois. Le couple aurait normalement dû être curieux de connaître la nouvelle copine de leur fille. Émilie en vint à l’étrange conclusion que ce tête-à-tête était en fait un test.

Et que Thomas et elle en étaient les sujets.

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