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Chapitre I
Le mariage fut célébré à Saint-Honoré-d’Eylau. Y assistaient, pour le principal, sept grosses têtes de l’industrie lourde, cinq personnes nobles, un ministre et deux généraux. Le voyage de noces se fit en Égypte et dura deux mois au bout desquels le couple se retrouva déjeunant rue Spontini chez les parents de la jeune femme où étaient réunies huit personnes, tout compté. La pièce était nue, sans autres meubles que la table et les sièges. Les murs, couleur de frigidaire, étaient également nus, sauf que le plus grand panneau portait dans un coin un minuscule tableau représentant trois cerises sur une soucoupe. On sentait très bien que tout ça avait coûté un prix fou. M. Lasquin, le beau-père, homme de cinquante ans, crâne chauve, teint vif, fine moustache blanche, l’air capable, distingué, professionnellement sérieux, le beau-père, donc, regardait son gendre avec la gêne de ne pas bien
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le reconnaître et luttait contre une soudaine faiblesse de sa mémoire, qui lui semblait liée à un mal de tête survenu au commencement du repas. Voilà ce qu’il pensait, non sans efforts :
« Beau garçon, belle santé, rien à dire sur la denture, bien élevé aussi, diplômé de je ne sais plus quoi, ayant derrière lui les aciéries Lenoir et le groupe... non, pas de groupe... Des qualités, beaucoup de qualités. En somme, un excellent parti et qui ne m’a pas coûté les yeux de la tête, puisque la dot, pour une part, continue à rouler dans mes usines. Il me semble... il me semble... Voyons... beau garçon, belle santé, rien à dire sur la denture... »
Sans s’en apercevoir, il recommençait à dévider le même rouleau dont il laissait, à chaque tour, se perdre quelques mots. Il se rappelait avoir observé chez son gendre, au temps des fiançailles, certains défauts de caractère et s’irritait maintenant de ne pas retrouver dans sa mémoire des griefs pourtant familiers. L’effort de se souvenir fit perler la sueur à ses tempes et, en regardant le garçon, il eut le cœur serré d’anxiété.
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Le nom même de Pierre Lenoir se brouillait dans sa tête pesante. Entre eux deux, il sentait s’effacer un chemin de compréhension, s’évanouir un lien dont la ténuité annonçait la rupture définitive. Brusquement, il y eut dans ses oreilles un bruit de déclic et ce fut pour lui comme si Pierre Lenoir, cessant d’exister, s’était durci à son regard et à son esprit. Ce passage de l’être à la chose ne laissait plus qu’une forme vaine, impénétrable. Percevant encore qu’il manquait un gendre à son univers, M. Lasquin en souffrit, car il était homme d’ordre, avec un sens exigeant de la continuité. Il passa sa main sur son front pour en chasser une douleur lourde qui venait de naître entre les deux sourcils et se mit dans la conversation qui était à l’Égypte. Pour éprouver son étrange découverte, un peu aussi dans l’espoir de rompre le charme, il se contraignit à interroger la forme hermétique de Pierre Lenoir sur la pyramide de Chéops.
« C’est vraiment très bien, dit Pierre. Nous y étions avec Mac Ardell, vous savez, le fameux trois-quarts de l’équipe d’Écosse. Pour moi, c’est un des hommes les plus extraordinaires
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d’aujourd’hui. Il est vraiment fait pour tenir la place. Je me rappelle, justement, devant la pyramide, je ne me lassais pas de le regarder marcher. On sent que ce type-là a une détente dans les jambes...
M. Lasquin vit remuer les lèvres, entendit proférer des sons, mais ne put rien saisir du contenu de ces paroles. Il s’y était presque attendu et néanmoins, il eut très peur. Sous son front, la douleur se faisait plus pesante et semblait gagner, propageant une sorte d’engourdissement. Il voulut encore la chasser, d’un geste insistant. Pierre se pencha pour regarder Micheline, sa jeune femme, qui était à trois chaises de lui et ajouta :
« Tu te rappelles Mac Ardell à Chéops ? »
Micheline répondit par oui, avec un sourire poli, mais sans marquer qu’elle s’intéressât au souvenir de Mac Ardell. À sa gauche était assis un ami de son mari, Bernard Ancelot, que Mme Lasquin avait eu l’attention d’inviter. C’était un garçon de vingt-quatre ans, d’un visage agréable et sérieux, presque triste. Son regard,
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empreint d’une grande douceur, s’animait parfois d’une flamme agressive, comme s’il se souvenait tout d’un coup d’avoir à se méfier. Il parlait peu et admirait honnêtement la femme de son ami. Il la voyait si belle, tout près de lui, la blonde, l’incarnate, il se représentait si vivement l’équilibre de ce jeune corps qu’il ressentait un peu d’amertume de ce que tant de joie et de pureté fût, en somme, bêtement réservé. D’autre part, il observait avec un plaisir désintéressé que Micheline n’avait pas cet air d’orgueil naïf et vulgaire qu’on voit si souvent aux femmes, dans les premiers temps d’un amour satisfait, lorsqu’elles se sentent sous le regard de l’amant.
Les autres convives, tous de la famille, ne remarquaient rien, sauf que Micheline semblait heureuse. Sa mère répétait qu’elle avait bonne mine, ce dont elle était reconnaissante à Pierre. Avant le mariage, elle avait tremblé à entendre dire qu’il n’y a point de sûreté avec la jeunesse de maintenant et que l’homme se déprave de plus en plus jeune. Au retour de sa fille, elle avait sollicité des confidences, épié quelque secrète colère en pensant aux mouvements de sa propre
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rancune dans les premiers temps de son mariage, alors qu’elle jetait sur son mari, à la dérobée, un coup d’œil craintif et révolté, comme il lui arrivait du reste encore, bien qu’à présent elle s’inquiétât plutôt de ce que l’agresseur se fût définitivement apaisé. Or, il n’y avait point de mystère dans l’attitude de Micheline, point de réticences non plus dans ses réponses. Elle rentrait d’Égypte en belle santé, mais pas plus tourmentée, pas plus secrète que si elle fût allée en excursion avec une vieille gouvernante. En réfléchissant à cette étonnante sérénité, Mme Lasquin se persuadait tout doucement que son gendre était incomplet à certains égards et elle l’en aimait bien mieux.
Luc Pontdebois, le grand écrivain, cousin germain de M. Lasquin et comme lui de la cinquantaine, promenait autour de la table un regard lucide, pas très bienveillant, dans lequel paraissait un peu de la sécheresse enjouée qui était dans son habituelle manière d’être, si étrangement différente de ses écrits. C’était un homme plutôt chétif, pas très bien bâti, qui portait une grosse tête avec des yeux vifs et un grand nez
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mou. Romancier catholique, toute son œuvre reflétait un dieu vétilleur et un peu éteint, n’ayant point de racines en ce bas monde. Dans la conversation, Pontdebois aimait à professer des opinions hardies, tout en faisant sonner qu’il était apparenté dans la haute industrie. Ces modestes audaces le rendaient admirable à beaucoup. Les gens de son monde le craignaient comme s’il avait eu en poche les clés de la révolution. Les écrivains d’origine épicière tenaient d’autant plus à ses suffrages qu’il semblait faire un long chemin pour venir jusqu’à eux.
Il surveillait particulièrement Micheline qui l’irritait plus que les autres ensemble, à cause de sa beauté blonde et bien poussée. Vers 1900, une adolescente ardente, mais mal assurée, lui avait valu de graves blessures d’amour-propre et l’âge ne l’avait pas guéri d’une secrète timidité à l’égard des femmes jolies. M. Lasquin, qu’une liaison artiste avait formé à la pensée freudienne, disait qu’il y avait du refoulement dans le cas de son cousin. En tout cas, Pontdebois n’avait son aise qu’avec les femmes trapues, aux reins larges, aux cuisses courtes, de préférence poilues. Son
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tort était de ne pas avouer un penchant légitime et de le dissimuler comme une tare. Dans ses romans, les femmes préférables étaient d’un type flexible et élancé. Sans bien le savoir, il en voulait à Micheline d’incarner avec tant de paisible élégance un remords de conscience littéraire et cherchait volontiers les revanches que lui offraient les hasards de la conversation. Malheureusement, ses mots les mieux aiguisés, qui eussent fait merveille dans beaucoup de maisons de sa connaissance, n’étaient compris ni de Micheline, ni de personne ici. Ces cousins Lasquin, Pontdebois les aimait bien, mais ils avaient vraiment l’écorce épaisse. Même chez Micheline, pensait-il, et chez son frère Roger, ce gamin de quatorze ans à l’air trop sage, la sève profitait tout entière au corps. Ces deux enfants étaient de très beaux animaux, mais pour les choses de l’esprit, ils touchaient à tout comme avec des moufles en cuir. Quant aux parents, c’était bien pis. Ils n’avaient même pas cette déférence aux jeux de l’intelligence, si émouvante chez certains enfants du peuple, dont les hommages maladroits savaient trouver un
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chemin jusqu’au cœur du grand écrivain.
Et ce n’était pas, à son avis, le commerce de l’oncle Alphonse qui pouvait engager la famille dans une voie plus spirituelle. Cet Alphonse Chauvieux, présentement assis entre Pierre et Bernard, était le frère de Mme Lasquin. Il occupait dans les établissements de son beau-frère une situation qui, pour n’être pas de première importance, lui assurait un gain annuel de deux cent mille francs. C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une taille moyenne, aux épaules et au cou puissants. Avec des traits plus mâles, il ressemblait à sa sœur et à sa nièce et ses yeux, d’une couleur violette, étaient ardemment mélancoliques. Il pensait lui-même que tout son mérite ne lui eût jamais valu seulement une place d’aide-comptable dans une boutique et il regrettait parfois la vie de pion et de sous-officier qu’il avait menée pendant plus de vingt ans qu’il était resté brouillé avec sa famille. Pontdebois le méprisait un peu, mais le tolérait sans impatience. Dans certaines maisons où l’on savait apprécier dans ses moindres manifestations l’indépendance de son esprit, il aimait à citer le cas de ce dévoyé
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à qui l’on flanquait deux cent mille francs par an. Les dames compréhensives en faisaient des ricochets de cinq minutes, admirant qu’il fût impitoyable même avec les siens. Alphonse Chauvieux, lui, ne méprisait pas l’écrivain. Il n’éprouvait à son endroit que de l’indifférence, sauf que le son de sa voix accrocheuse lui donnait un rien sur les nerfs. Il n’aimait pas non plus ses livres.
Agacée par Pontdebois qui la harcelait à propos des Pyramides, Micheline finit par répondre :
« Les grands paysages historiques, quand on n’a pas la chance de les voir avec des yeux d’écrivain, c’est bien monotone. »
Comprenant qu’une telle réflexion était peu convenable au retour d’un voyage de noces, elle devint rouge. Autour de la table, il y eut aussitôt une conspiration tacite pour faire oublier ce que chacun jugeait être une simple maladresse, n’engageant rien de profond, mais Pontdebois dit à Pierre Lenoir :
« Les jeunes femmes d’aujourd’hui sont d’une
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lucidité extraordinaire. Vous voyez, l’amour n’imprègne plus le décor. La jeune épousée bâille devant les Pyramides. Les amants de Venise ont raté leur voyage s’ils ont laissé le kodak à la maison. C’est la fin des fugues sentimentales et des voyages de noces. »
Micheline devint un peu plus rouge et tout le monde fut à cran contre Luc Pontdebois. Voyant converger sur l’écrivain les regards de toute la famille, M. Lasquin se prit à l’examiner avec l’attention dont il était encore capable. Sa tête était devenue très lourde. Des points noirs passaient devant ses yeux. Par surcroît, l’opacité de son gendre, persistante, gênait l’effort de sa réflexion, comme si, à certain relais, la liaison eût manqué. Il ne savait plus que sa fille fût mariée et le sens de cette réunion lui échappait déjà. Plusieurs fois, il lui vint à l’esprit de quitter la salle à manger en s’excusant sur cette douleur qu’il sentait à la tête, mais sa résolution se perdait, par quelque détour, dans la forme impénétrable de Pierre Lenoir.
Cependant Pontdebois se félicitait d’avoir fait
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l’unanimité contre lui, et son visage laissa paraître quelque satisfaction. M. Lasquin, qui le regardait avec une application désespérée, vit sa bouche se pincer d’un sourire, son front changer de plis plusieurs fois. Comprenant que ces jeux de physionomie correspondaient à un état intérieur, il essayait de retrouver sa longue expérience des visages et des mimiques. Mais elle était dans sa tête comme un dictionnaire de cauchemar où les définitions eussent divorcé d’avec les mots. Le visage de Pontdebois, animé, était pourtant inexpressif, fermé comme le masque d’une idole étrangère. M. Lasquin, luttant contre un mouvement d’épouvante, se prit à murmurer :
« Luc... Luc... »
Sa voix suppliante se perdit dans le bruit de la conversation. Pontdebois, habitué à surveiller un auditoire et prompt à saisir les réactions même individuelles, vit remuer les lèvres de son cousin et se tourna vers lui. Il crut remarquer que le regard était un peu étrange, mais les traits du visage étaient aussi calmes qu’à l’ordinaire et
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leur immobilité n’avait rien d’inquiétant. « La tête d’un homme bien élevé surpris par un rhumatisme », pensa-t-il. M. Lasquin eut un léger coup de menton en avant, pour mieux retenir le regard amical qui se posait sur lui. Pendant une fraction de seconde, il eut la sensation de leur parenté, puis il entendit encore un bruit de déclic et il y eut entre eux rupture totale de contact. Pontdebois était devenu une forme neutre, pareille à celle de Pierre Lenoir. Aux yeux de M. Lasquin, l’un et l’autre figuraient comme deux statues du Commandeur, mais dépouillées de toute espèce de symbole, et d’une substance étrangère qui n’avait même pas l’humanité d’un mystère. Du même coup, le cycle des idées familières qui empruntaient toutes quelque chose au corps familial devint un peu plus incertain. Outre une pesanteur dans toute la tête, M. Lasquin sentit bientôt autour du front un cercle très douloureux, comme si quelqu’un se fût efforcé de lui partager le crâne en deux avec un fil à couper le beurre. Voyant M. Lasquin préoccupé, Pontdebois lui demanda ce qu’il pensait de la situation politique en ce
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printemps 36.
2Hier soir, il y avait déjà pas mal de remous sur les Champs-Élysées. J’ai vu la police intervenir plusieurs fois et je ne suis sûrement pas resté cinq minutes. Je me souciais peu d’attraper un mauvais coup, tu penses bien. »
M. Lasquin ne témoignait pas qu’il eût entendu. À la rigueur, on pouvait croire qu’il méditait les paroles de son cousin. Pourtant, cette absence commençait à paraître des plus singulières et Pontdebois voulait faire part de ses inquiétudes à l’épouse, lorsque Victor, le maître d’hôtel, vint à elle et l’entretint à mi-voix. La cuisinière avait eu des déboires avec le canard à l’orange et le service devait attendre un peu. Mme Lasquin fut très frappée de ce contretemps.
« Victor, vous ne me dites pas tout, murmura-t-elle. Le canard est brûlé. Je suis sûre que le canard est brûlé.
– Je jure à Madame que le canard n’est pas brûlé puisqu’il lui manque de la cuisson, justement. »
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L’entretien se prolongeait. M. Lasquin s’y intéressa presque avidement. Il essayait de ressaisir sa famille dans ce tableau hautement représentatif de sa vie domestique et de sa situation sociale. Mais le sens du tête-à-tête se déformait en même temps que la personne mouvante de Victor. Le maître d’hôtel devenait le délégué du personnel de l’office, puis le délégué du personnel ouvrier, le délégué du gouvernement, le délégué d’un syndicat, le délégué d’un groupe d’initiales qui dansaient sur les grands murs nus de la salle à manger. Enfin, M. Lasquin entendit encore un déclic et Victor, cessant d’être délégué et quoi que ce fût de vivant, ne compta même plus pour mémoire. La maîtresse de maison semblait occupée avec une sorte de mannequin que la vie contournait sans le pénétrer et qui n’avait point de présence sensible.
M. Lasquin souffrait toujours des mêmes violentes douleurs, mais il en était distrait par la sensation d’avoir la tête bourrée d’une substance laineuse à travers laquelle les idées cheminaient de plus en plus lentement. Son regard se posa sur Bernard Ancelot et il s’étonna un peu de voir cet
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inconnu. Seule, l’existence de Pierre Lenoir aurait pu lui expliquer la présence du jeune homme. Il fut presque soulagé d’en être débarrassé par un nouveau déclic qui entraîna en même temps la métamorphose d’Alphonse Chauvieux.
Il se trouva seul avec sa femme et ses deux enfants. Réduit à ces trois êtres auxquels il se sentait solidement attaché, le monde lui parut d’abord plus sûr, formant une tache de lumière vigoureuse sur le noir de l’oubli. Pour confirmer la stabilité de cet univers familial et en produire un témoignage concret, il voulut parler à Micheline, mais ne trouva pas les mots. Effrayé par son échec, il se tourna vers Roger, puis vers sa femme, sans réussir à émettre un son. Mme Lasquin lui parla avec une voix étrange, qui venait de très loin, et prononça des paroles inintelligibles. Ses enfants reculaient dans un demi-jour et semblaient rapetisser et s’amenuiser. Il se sentit couler vers le fond d’un abîme et chercha où se raccrocher. La salle à manger et les convives avaient disparu. À force de volonté, il parvint à ouvrir dans les ténèbres de sa mémoire
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une vallée étroite. Un moment, il y suivit sa famille en remontant de palier en palier.
Ce fut d’abord dans l’encadrement d’une porte que lui apparut Mme Lasquin en tenue de ville et accompagnée de ses deux enfants. Micheline était une fillette de douze ans, en jupe courte et en chaussettes. Roger, un garçon de cinq ans, avait un marin d’été et des gants blancs. L’image fit place à une autre plus ancienne. Micheline, assise sur les genoux de sa mère, balançait sa tête de gros bébé blond. Ayant déjà perdu le souvenir de Roger, il sentait néanmoins lui manquer quelqu’un et tâtonnait dans sa mémoire. Mais une autre apparition lui fit oublier également Micheline. Sa femme, très jeune, en robe fourreau d’avant guerre, fixait sur lui un regard craintif, abrité sous un vaste chapeau piqué d’une grosse plume frisée. M. Lasquin la regardait avec une tendresse désespérée. Il n’y avait plus que la vie de cette forme fragile pour contenir la menace de la nuit qui l’enserrait de tout près. Déjà l’image de la jeune épouse semblait se figer, les détails du vêtement prenaient plus de valeur que la lumière déclinante du regard. Il sentit se
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détendre le dernier ressort de sa conscience et fit un effort suprême pour remettre la machine en marche. Quelques secondes, un îlot surgit dans sa mémoire. Une autre jeune femme, rieuse, aux cheveux platinés, et portant la jupe à mi-jambe, tapait de l’index sur un long fume-cigarette pour en secouer la cendre. Il y avait dans la courbe et le poli de sa longue main une féminité qui toucha encore M. Lasquin. On l’entendit gémir et articuler distinctement :
« Élisabeth. Production. »
Dans le même instant, l’épouse et la platinée fondaient dans une nuit totale. M. Lasquin ne souffrait plus. Il sentait une force qui était en lui se déplacer sans à-coups et le quitter très doucement. À mesure qu’elle s’écoulait, elle venait se reconstituer en face de lui, profitant de la nuit et de sa faiblesse, tandis qu’il diminuait jusqu’à n’être plus rien. Enfin, il se pencha sur son assiette et mourut avec un visage décent.
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