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Chapitre XIII
Levé dès avant sept heures du matin, Pontdebois ne tenait pas en place et arpentait les pièces de l’appartement de la rue de Lille. Il était visiblement nerveux et inquiet. Chose inhabituelle et qui donnait à penser au valet de chambre, il avait même pris un bain de pieds. Sa nervosité s’accrut à l’heure du courrier qui lui apportait deux manifestes lancés, l’un par des écrivains de gauche, l’autre par des écrivains de droite, et que les comités respectifs proposaient à sa signature. Celui de gauche mettait les forces vives de la pensée française au service de l’œuvre gigantesque de libération sociale, entreprise par les masses laborieuses. Celui de droite, au nom des écrivains honnêtes et courageux, flétrissait l’œuvre de trahison et de décomposition sociale, entreprise par le Front Populaire. Ces manifestes, Pontdebois aurait voulu pouvoir les signer tous les deux et rayonner ainsi dans toutes les
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directions. Malheureusement, il n’en pouvait approuver aucun sans se compromettre de quelque côté. C’était enrageant.
« Pour quelle heure dois-je préparer le déjeuner ? demanda Noël à son maître qui était sur le point de partir.
– Je ne sais pas. Une heure. Mais je déjeunerai peut-être dehors. J’essaierai de vous téléphoner. Adieu, Noël.
– Monsieur ne va pas courir un danger en se mettant dans une mauvaise affaire politique ? »
En effet, Pontdebois avait dit adieu à Noël avec un accent ému, un peu solennel, comme s’il fût allé à un péril.
« Mais non. Rassurez-vous, je serai peut-être là pour le déjeuner. Allons, au revoir, Noël. Au revoir, mon ami. »
Quai Voltaire, Pontdebois chercha des yeux un taxi, mais n’en découvrit aucun, ni en marche, ni en station. Point d’autobus non plus. La chaussée était presque déserte. Seules, de loin en loin, quelques voitures particulières roulaient à des
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vitesses inhabituelles. De l’autre côté de la Seine, les quais étaient pareillement déserts. Un silence anormal pesait sur Paris ensommeillé et languissant ainsi qu’au lendemain d’une grosse nuit de beuveries et de lampions. Pontdebois pensait à une aube de catastrophe et augurait mal du succès de son expédition. Dans l’espoir que la grève n’avait pas touché le métro, il se dirigea vers la place Saint-Michel et, en arrivant à la station, fut impressionné par le ralentissement de la vie et de la circulation sur le boulevard Saint-Michel. Les cafés avaient rentré leurs terrasses et, sur les trottoirs, stationnaient de petits groupes d’oisifs qui s’entretenaient avec des mines graves. Dans le métro, il essaya de se réconforter en songeant à la lettre qu’il écrirait à sa nièce de Saint-Brieuc, lettre dans laquelle il relaterait, pour la postérité, ses impressions sur cette étonnante physionomie de la capitale. Mais son esprit ne put se fixer solidement sur ce projet d’épître. La gêne qu’il ressentait déjà au sortir de son appartement et qu’avait accrue le spectacle de la rue, tournait à l’angoisse physique. Lorsque le métro ralentissait à l’approche d’une station, il
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était saisi d’une envie panique de descendre et de rentrer chez lui, mais une sorte de fatalisme le retenait sur sa banquette et le poussait vers le terme de son expédition.
Descendu à la gare de l’Est, Pontdebois alla se poster à la sortie des voyageurs et eut la chance que le train ne se fît pas trop attendre. Il aperçut de loin la haute silhouette de M. Lenoir et sentit son estomac se contracter et ses orteils dans ses chaussures. « Je suis fou », pensa-t-il à la dernière seconde.
« Cher ami, quelle rencontre ! s’écria M. Lenoir. Le hasard ?
– Non, ce n’est pas le hasard. J’ai vu Pierre qui m’a informé de votre arrivée ce matin et j’ai tenu à vous voir pour vous féliciter. Cette grève s’est passée dans un calme étonnant, à faire pâlir d’envie toutes les usines de Paris et de la banlieue. Trois jours d’arrêt, seulement ! une occupation partielle ou plutôt un simulacre d’occupation et pas un incident, pas un accroc ! c’est tout simplement merveilleux. »
Ils marchaient côte à côte sur le trottoir du
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faubourg Saint-Martin et M. Lenoir remarqua l’absence de taxis et d’autobus. Ils échangèrent quelques propos là-dessus, mais Pontdebois, assez brusquement, revint à la grève de l’usine avec un enthousiasme soutenu.
« Vous voyez, dit M. Lenoir en riant, je n’avais pas exagéré la puissance de mes relations.
– Fichtre non ! s’écria Pontdebois. Votre coiffeur est un homme extraordinaire ! un homme unique ! À ce propos, justement, j’avais quelque chose à vous exposer, mais j’hésite un peu, je me demande si vous n’allez pas trouver ma proposition au moins insolite, pour ne pas dire ridicule.
– Je vous en prie. Nous sommes entre amis, nous n’avons pas à nous gêner. »
Pontdebois, le visage légèrement congestionné, toussa pour assurer sa voix qu’il sentait s’éteindre.
« Je vais donc vous exposer mon affaire très simplement. Vous savez ou plutôt vous ignorez que depuis un an, il a été très fortement question
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de ma promotion au grade de commandeur de la Légion d’honneur. J’ai du reste négligé de m’en occuper. Vous vous doutez bien que toutes ces fariboles me sont, par elles-mêmes, fort indifférentes. Malheureusement, dans notre profession d’hommes de Lettres, il est impossible de n’en pas tenir compte. Pour le public et même pour les spécialistes de la littérature, les titres et les honneurs sont des garanties de la solidité d’une œuvre. Et, mon Dieu, dans une certaine mesure, cela se conçoit assez bien. Tant de gens écrivent aujourd’hui, qui n’ont nullement qualité pour le faire. Quoi qu’il en soit, mes chances d’obtenir la cravate de commandeur se trouvent, du fait de ma négligence, très compromises pour cette année. Et je me suis demandé si, par hasard, votre coiffeur ne serait pas en mesure de rétablir la situation et de me faire rendre justice. Notez que j’ai les meilleurs titres du monde et que si j’avais voulu intriguer, comme tant de mes confrères, je serais commandeur depuis longtemps. »
Les deux hommes s’étaient arrêtés au bord du trottoir. Les yeux gais, M. Lenoir regardait son
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interlocuteur d’un peu haut, avec une joyeuse curiosité, l’air d’un soudard qui se détend au jeu d’un montreur de marionnettes et en oublie d’être méchant. Il eut un grand rire d’enfant et dit sérieusement :
« Pourquoi pas ? C’est une expérience tentante et instructive. Mon coiffeur a justement sa boutique à deux pas d’ici. Allons-y. Je me proposais d’ailleurs d’y passer, car, bien entendu, je ne me rase jamais avant de partir pour Paris. Vous-même avez bien quelque chose à faire couper, j’imagine ?
– Mais non, c’est idiot, je me suis rasé tout à l’heure et, comme par un fait exprès, je me suis fait couper les cheveux avant-hier.
– Dommage. Il y va peut-être de votre cravate. À votre place, cher ami, je n’hésiterais pas. Je me ferais tailler les cheveux en brosse. Enfin, vous verrez bien. »
Le coiffeur avait sa boutique rue des Récollets. C’était un homme d’une quarantaine d’années, un peu replet, au visage mou et au regard éteint. Le salon de coiffure, constitué par
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un long couloir étroit, était des plus modestes. Les cuvettes et les revêtements, en marbre gris, les sièges cannelés, les glaces à moulures, dont le tain était rongé par endroits, lui donnaient un aspect provincial et désuet. Malgré la proximité de la gare de l’Est, la rue restait à l’écart du trafic et les voyageurs ne fréquentaient guère la boutique. Les hommes du quartier et quelques mariniers du canal Saint-Martin formaient le principal de la clientèle. Le patron opérait lui-même et, avec l’aide d’un seul garçon, suffisait à la besogne. Lorsque Lenoir et Pontdebois pénétrèrent dans le salon, il achevait de couper les cheveux d’un gamin sous la surveillance de la mère qui en voulait pour son argent. Les deux hommes allèrent s’asseoir au fond de la boutique où le coiffeur ne tarda pas à venir les rejoindre. Il s’avança vers Lenoir avec un sourire déférent.
« Vous avez fait bon voyage, monsieur Lenoir ?
– Mon Dieu oui, Moutot, assez bon. Presque pas de retard. »
Pontdebois observa que Lenoir n’avait pas
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tendu la main au coiffeur et lui parlait avec une certaine condescendance, comme à un inférieur. Une telle attitude, qui lui semblait de nature à compromettre le succès de l’entreprise, le contraria. Cependant, le coiffeur le dévisageait discrètement et cherchait à se faire une opinion sur son degré d’intimité avec M. Lenoir. Celui-ci l’ayant rassuré d’un regard, il demanda en baissant la voix :
« Et votre affaire de l’usine, monsieur Lenoir ? tout s’est-il passé comme vous vouliez ?
– Tout a été parfait. Mes compliments, Moutot. Juste trois jours d’occupation et une discipline, un calme incroyable.
– J’aurais pu mieux faire, s’excusa le coiffeur. Quand j’ai eu donné l’ordre d’occuper l’usine pendant trois jours, j’ai failli me raviser. J’aurais dû réduire à une journée, que je pensais. Et puis, tout de même, il fallait un minimum. Les chefs politiques auraient pu avoir des reproches, des ennuis. On est quand même obligé de garder les apparences, n’est-ce pas. C’est aussi une question de correction envers les masses. Enfin, du
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moment que vous êtes content, c’est l’essentiel.
– On ne peut plus content, mon cher Moutot. Je suis même si content que je vais vous demander autre chose.
– Allez-y, monsieur Lenoir. Pour ce qui est de vous rendre service, je suis toujours prêt.
– Eh bien, j’ai pensé que votre influence pouvait être de quelque poids dans une certaine affaire qui intéresse M. Pontdebois. »
Le coiffeur inclina aimablement la tête vers Pontdebois qui répondit par un sourire empreint de tendresse et de bonne volonté.
« Comme vous voyez, mon ami est officier de la Légion d’honneur, poursuivit Lenoir en pointant l’index vers la rosette de l’écrivain, et il a besoin, pour sa situation, pour sa réputation, d’accéder au grade de commandeur de la Légion d’honneur. Voilà, en somme, toute l’affaire.
– C’est bien simple, ce monsieur n’aura qu’à m’inscrire ses nom et prénoms avec les indications nécessaires. Vous en êtes très pressé ?
– Oh ! pressé... oui et non, répondit
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Pontdebois dont le cœur battait à tout rompre. Évidemment, j’aurais souhaité être compris dans la promotion du 14 juillet, mais je crains qu’il soit bien tard, n’est-ce pas ?
– Laissez donc, ces messieurs n’auront qu’à se débrouiller et faire un peu plus vite. C’est une affaire entendue, soyez tranquille. Et alors, monsieur Lenoir, je vous fais quelque chose, ce matin ?
– Oui, faites-moi la barbe. Pour les cheveux, je crois que ça peut encore aller.
– Je vous les rafraîchirai un peu par-derrière et près des oreilles. C’est l’affaire de deux minutes. Si vous voulez bien venir par ici ? »
M. Lenoir alla prendre place sur un fauteuil cannelé, devant une cuvette en marbre gris. Pontdebois s’assit sur le siège voisin et, tandis que le coiffeur s’affairait autour de son client et préparait ses ustensiles, il lui prodigua ses remerciements.
« Je suis confus de vous donner tant de mal.
– Mais non, pensez donc, protesta le coiffeur
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qui repassait son rasoir. C’est tellement naturel, n’est-ce pas, et ça me coûte si peu. Si je n’avais que des tracas comme celui-là, je ne me tourmenterais guère. Quand on n’a qu’à donner des ordres, ce n’est pas bien compliqué. Malheureusement, il n’y a pas que ça. Ce qui vous mine, c’est d’être toujours à réfléchir, c’est de prévoir et de combiner les affaires du gouvernement. On n’imagine pas le tintouin que ça donne, de gouverner. Surtout pour moi qui ai quand même en plus à m’occuper de mon magasin. Vous me direz, je pourrais prendre un deuxième commis, mais ce n’est pas ce qui pourrait me dispenser d’être là. Un patron ne se remplace pas, le meilleur des commis n’est jamais qu’un commis. Le résultat, c’est qu’à part des petits moments dans la journée, je n’ai guère que mes soirées pour recevoir les membres du gouvernement. Oh ! bien sûr, je ne les reçois pas tous, vous pensez, près de quarante ministres, j’y passerais mes nuits. Je ne veux voir que les principaux et ça me prend déjà assez de temps. Je vous dirai même que toutes ces besognes supplémentaires ne plaisent pas beaucoup à ma
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femme. Elle n’arrête pas de me travailler pour que je lâche tout ça. Mais comme je lui dis, on n’abandonne pas le pouvoir aussi facilement. »
Tout en promenant son blaireau sur la face de M. Lenoir, le coiffeur parlait sans l’ombre d’exaltation, d’un débit monotone, comme s’il eût été seul et qu’il se fût mis à penser tout haut. Sa voix molle, presque dépourvue d’inflexions, semblait trahir une grande fatigue, et toute sa personne contribuait du reste à donner cette impression. La flaccidité de son visage, des yeux lourds et mornes d’insomnieux, des mains grasses et livides, le ventre qui s’échappait par l’ouverture de sa blouse déboutonnée, son pantalon rayé dont le pli se cassait sur ses pantoufles de feutre, tout en lui écartait l’idée qu’il pût se livrer à un jeu de l’imagination. Il se déplaçait avec une certaine pesanteur et sa voix devenait soudain plus soucieuse lorsqu’il parlait des varices qui le faisaient souffrir à la saison chaude. Puis il reprenait le fil de son discours sur le même mode uni et récitatif. Pontdebois, effaré, cherchait dans la glace le regard de Lenoir.
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« Je le disais encore ce matin à mon épouse, ce n’est pourtant pas ma faute si le hasard a voulu que les destins du pays soient entre mes mains. Je n’en suis pas plus fier pour autant. Mais du moment que ça se trouve comme ça, j’estime que mon devoir légitime est de faire ce qui doit être fait. Pas vrai, monsieur Lenoir ?
– C’est parfaitement évident, mon ami. »
Au fond du magasin, à trois pas de M. Lenoir, une petite porte s’ouvrit et souffla un relent fade de couloir humide, d’arrière-cour et de poubelle. Une femme à cheveux gris, au visage maussade, passa la tête par l’entrebâillement et dit à mi-voix :
« Félicien, il y a quelqu’un qui voudrait te voir. Je l’ai fait entrer à la salle à manger. »
Le coiffeur tourna la tête et demanda, le rasoir en l’air :
« Qui c’est ? Tu peux parler devant ces messieurs en toute confiance.
– C’est le chef de cabinet du ministre de l’Enregistrement. Il dit que c’est très urgent. »
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Alors, la colère anima tout d’un coup la voix du barbier qui éclata :
« Ah ! c’est urgent ! eh bien, va lui dire que je m’en fous. Ils ne vont tout de même pas se mettre sur le pied de venir me relancer à toute heure du jour, non ? C’est bien joli, la France et tout le tremblement, mais la clientèle d’abord. Mon travail aussi est urgent. »
Il se tourna vers son client et le prit à témoin.
« Enfin, quoi, je n’ai pas raison, monsieur Lenoir ?
– Sans aucun doute.
– Alors, demanda l’épouse, qu’est-ce qu’il faut que je lui dise ?
– Dis-lui que je ne sais pas quand je pourrai le recevoir. Peut-être dans une demi-heure. Qu’il attende s’il veut. »
Déjà, l’épouse refermait la porte. Le coiffeur la rouvrit et d’une voix apaisée, jeta dans l’ombre du couloir :
« Offre-lui quand même un rafraîchissement. Ça lui aidera à passer le temps. Mais ne lui laisse
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pas la bouteille, surtout. »
Revenant à la barbe de M. Lenoir, il dit en lui raclant la peau :
« C’est que tous ces gaillards-là, ils vous ont bientôt séché une bouteille. Il ne faut pas leur en montrer. Autrement que ça, remarquez bien, ils ne sont pas désagréables. C’est du monde bien gentil, bien doux, mais qui n’a pas l’expérience de la vie. Si je n’étais pas là pour leur dire tout, ils seraient noyés dans pas une semaine. Comme je disais hier soir à M. le Vice-Président, à force qu’il me passe des têtes entre les mains, j’ai fini par savoir ce qu’il y a dedans. La première chose, pour gouverner, c’est d’abord de connaître le Français. L’autre soir, ils sont venus me trouver à quatre ou cinq des ministres de M. Blum. Vous savez ce que c’est, il se trouve des vicieux partout et sur une quarantaine qu’ils sont, c’est presque forcé qu’il y ait du déchet. Ceux que je vous parle, figurez-vous, ils avaient des vouloirs de pousser à la révolution. Mais moi, je leur ai dit halte, la révolution, je n’en veux pas. Le Français, il se moque de votre révolution. Ce qu’il
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demande, le Français, c’est de gagner gentiment sa vie, bien manger, bien boire, et la distraction. Je vous taille la moustache, monsieur Lenoir ? Moi, ma politique intérieure, elle tient en deux points : nourriture et digestion. Pour la nourriture, c’est facile. Ce qui est délicat, c’est la digestion. Supposez par exemple un individu qui fasse trois bons repas par jour en buvant normalement ses quatre litres de vin. S’il digère dans la mélancolie, forcément il aura des aigreurs et voilà un homme difficile à mener. Quand je vous dis que c’est délicat. Vous me rétorquerez qu’il y a le cinéma, la page sportive et l’apéritif. Affaire entendue, monsieur Lenoir, tout ça tient une place importante dans la vie des Français. Mais enfin, vous m’admettrez que ce n’est pas tout non plus. Ça n’occupe jamais que les heures de loisir. Il reste les heures de travail. Les plus longues, les plus ennuyeuses. À force de regarder le problème en face, j’ai enfin trouvé la solution et j’ai décidé qu’à l’avenir, le travailleur se mettrait en grève tous les trois mois, avec occupation des locaux. Ça lui fait un but dans la vie, n’est-ce pas, et pour lui, l’existence est tout de suite plus gaie. Il y
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pense pendant son travail, il rumine la chose et le temps passe sans qu’il s’en aperçoive. Tout est là.
– Vous nous en promettez de belles, dit Lenoir.
– Oh ! rassurez-vous. Quand je parle de grève, dans mon idée, il s’agit d’une grève de trois jours au plus, peut-être à cheval sur le dimanche. C’est une chose à mettre au point. En somme, juste de quoi distraire l’ouvrier et le patron aussi, du même coup. Que voulez-vous, le Français a besoin de distraction. On ne va pas contre sa nature. Le Français est né avec de l’esprit et de la gaieté. Si vous ne lui laissez pas l’occasion de le montrer, vous en faites un homme diminué. C’est une question de rendement.
– Et la politique extérieure ? hasarda Pontdebois.
– Alors, là, vous pouvez vous reposer sur moi et dormir sur vos deux oreilles. Ma politique sera toujours une politique de paix. Je ne suis pas un militariste, moi. Je n’ai jamais admis qu’un individu, parce qu’il a des galons sur les manches, se donne le droit de commander aux
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autres. Je ne reconnais que le mérite. Notez bien que la patrie, l’armée et même les fêtes nationales et les défilés, je n’en suis pas ennemi, mais j’estime une bonne chose, c’est qu’un homme en vaut un autre et que le fait d’être né d’un côté ou de l’autre de la frontière ne signifie rien. On n’est plus au moyen âge. Non, la guerre, j’aime autant vous le dire, il n’en sera pas question tant que je resterai au pouvoir. Bien entendu, je ne suis pas non plus l’homme à se laisser marcher sur le pied. Et d’abord, je n’admets pas la dictature. Le retour à la tyrannie en plein XX e siècle, ce n’est pas une chose admissible. Remarquez bien, je suis tolérant. Je n’ai jamais pu souffrir les curés. Ainsi, c’est vous dire. Néanmoins, je considère qu’il y a une limite à tout, même à la patience des honnêtes gens. N’ayez pas peur. Le jour qu’il y aura un coup de torchon aux frontières... »
À ce moment, la porte du fond s’ouvrit à nouveau et l’épouse informa d’une voix murmurante :
« Félicien, c’est le ministre des Chemins de Fer à voie étroite.
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– Encore ? gronda le coiffeur. Alors, quoi, on n’est plus chez soi. C’est bon, j’arrive dans cinq minutes. Offre-lui une tournée comme à l’autre. Tu mettras aussi la boîte de petits-beurre sur la table. »
Il reprit sa besogne et, tout en promenant ses ciseaux sur la nuque de M. Lenoir, prononça rêveusement :
« Ce n’est quand même pas ordinaire. Je me demande ce que ça veut dire. J’avais pourtant bien défendu qu’on vienne me déranger pendant mes heures de travail. Est-ce que, par hasard, il y aurait du nouveau ? Je n’ai pas encore eu le temps de voir les journaux.
– Les journaux n’ont pas paru ce matin, fit observer Lenoir.
– Tiens, c’est vrai. J’ai donné l’autorisation de les supprimer, je ne m’en souvenais plus. Je ne pense tout de même pas qu’il y aurait quelque chose du côté de l’Allemagne...
– Évidemment, depuis que les Allemands occupent la rive gauche du Rhin, on peut toujours
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se le demander.
– Bien sûr, la rive gauche du Rhin, je ne vous dis pas. Mais vous savez, tant qu’ils n’occupent pas la rive droite... Non, ce n’est sûrement pas aussi grave. Ce que je crois, c’est qu’ils sont peut-être un peu nerveux. Souvent, ils reçoivent des délégations qui les engueulent et ça leur met la tête à l’envers. Comme je vous disais tout à l’heure, c’est des gens instruits, bien élevés, mais sans expérience. Il y en a d’entre eux qui n’ont seulement jamais été dans le commerce. »
Le coiffeur ayant fini son office, M. Lenoir lui régla sa dépense en y ajoutant deux francs de pourboire et l’informa qu’il passerait dans l’après-midi pour acheter des objets de toilette. Pontdebois, qui avait préparé une carte de visite revêtue des indications nécessaires, la tendit à son intercesseur.
« Je vais actionner tout de suite le ministre des Chemins de Fer, promit celui-ci.
– Pardonnez-moi, dit Pontdebois, mais l’affaire dépend du ministère de l’Éducation Nationale. Je crois que celui des Chemins de Fer
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ne fera rien de vraiment utile.
– Il se débrouillera, déclara le coiffeur. Oh ! si vous y tenez, je saisirai le ministre de l’Éducation Nationale. Au fond, il serait peut-être peiné que je m’adresse à un autre qu’à lui. Je vais le convoquer pour ce soir. »
Comme Lenoir et Pontdebois se disposaient à sortir, la porte du fond s’ouvrit pour la troisième fois.
« Félicien, c’est le ministre des Finances qui vient solliciter un entretien. »
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