Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 18 sur 19

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Chapitre XVIII

 

Élisabeth surveillait avec inquiétude le visage de l’amant et toutefois n’osait pas un geste ou une parole qui pût troubler une rêverie qu’elle croyait dangereuse. Accoudé à la table sur laquelle ils venaient de prendre le thé, et le dos tourné à la fenêtre, Chauvieux regardait devant lui sans penser à rien de précis et ne mûrissait aucune de ces délibérations secrètes qui règlent une situation. Ce qui se passa en lui fut si soudain et si rapide que son visage n’eut pas le temps de l’exprimer. En regardant la commode qui se trouvait en face de lui, une très jolie commode Louis XVI qu’il avait souvent admirée, il éprouva la sensation d’un dépaysement, comme s’il se fût éveillé au milieu d’un décor inconnu, et aussitôt surgit en lui la vision d’une chambre d’hôtel, triste et nue, prenant jour par une fenêtre salie d’eau rouillée et dont les vitres avaient des reflets d’acier et d’eau profonde. Cette image sans

 

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charme surgissait pourtant comme une injonction, un appel attendu depuis longtemps et il eut le désir de se lever en disant simplement : « Je m’en vais. » Du reste, Chauvieux comprit qu’il ne tarderait guère. Le prétexte lui serait fourni par quelque discussion avec le directeur de l’usine et sans qu’il eût à le vouloir de propos réfléchi. La chambre d’hôtel qui lui apparaissait ainsi n’était pas un souvenir. Il ne la reconnaissait pour aucune de celles qu’il avait habitées autrefois. C’était un fragment de son destin partiellement dévoilé. Le cours de son existence allait changer. Peut-être n’était-il pas libre de résister, de se retrancher, et il n’en avait du reste aucune envie. En quelques secondes, il entrevit toutes les raisons qu’il avait d’être d’accord avec cette décision du sort. L’amour ne le retiendrait pas. Une passion qui n’apporte à la vie rien de plus qu’une saveur et qui ne construit ni ne démolit rien ne lui semblait pas une chose très importante. Il serait délivré de Malinier qui verrait sans doute Élisabeth lui revenir et apporter quelque apaisement à son délire. Côté Lasquin, rien ne pouvait le retenir non plus. Depuis

 

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l’aventure, brutalement dénouée, de Micheline avec le boxeur écrivain, il n’avait point de plaisir à aller chez sa sœur. La maison de la rue Spontini était en proie à une anarchie sans joie et sans élan. Il y manquait un homme et peut-être eût-il été préférable que Milou vécût pour réaliser son dessein et supplanter Pierre Lenoir. Enfin, l’usine le dégoûtait. L’allégresse que manifestaient les ouvriers depuis qu’ils avaient obtenu satisfaction sur quelques points d’intérêt secondaire était pour lui un spectacle pitoyable et révoltant. Les responsables de cet enthousiasme dérisoire lui inspiraient un vif sentiment de rancune. Un soir qu’il rentrait chez lui, bouillant d’indignation, il s’était mis à écrire un livre qui commençait ainsi : Article premier. – Les ouvriers sont des esclaves. Article deux. – Leur condition d’esclaves ne résulte en aucun cas de la forme du gouvernement ou de la constitution de l’État, mais de l’obligation où ils se trouvent, pour manger, de fournir un travail triste et abrutissant. Article trois. – Les doctrines et les partis qui, non contents de passer sous silence ces vérités élémentaires, détournent l’attention des intéressés

 

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sur d’autres objets, trahissent la cause des esclaves... Élisabeth étant venue le rejoindre ce soir-là, il n’avait pas été plus loin, mais cette base de départ lui semblait solide. Peut-être écrirait-il la suite dans sa chambre d’hôtel. Le luxe féminin de l’appartement meublé par Lasquin était peu propice aux cogitations sévères et l’évidence lui empruntait un certain moelleux qui en atténuait la portée. Raison de plus.

Chauvieux se tourna vers Élisabeth avec un sourire très tendre qui la rassura. Elle lui demanda plusieurs choses, touchant leur amour, et chaque fois, il répondait par un oui chaudement soupiré. Il l’appelait sa vie, son âme, sa rosée, et il allait se déculotter lorsque le timbre de la porte d’entrée sonna.

« C’est mon jeune premier, dit-il, j’en ai pour dix minutes. »

Après un temps d’épreuves qui était sans doute l’introduction classique au triomphe de l’amour, Bernard ne doutait pas qu’il dût être heureux bientôt. Les recherches de la police semblaient s’orienter décidément vers certains

 

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milieux de la boxe où fréquentait Milou et il n’était pas impossible qu’elle découvrît le meurtrier. Micheline n’était ni moins belle, ni moins pure qu’avant l’adultère. Après en avoir longuement débattu avec sa conscience, Bernard ne se reconnaissait pas le droit de la juger sévèrement. Cette défaillance d’une trop naïve jeune femme la rendait plus touchante encore et lui, il avait justement un grand cœur.

« Bonjour, monsieur Ancelot, dit l’oncle Chauvieux d’un ton enjoué, à peine agressif. Je suis charmé de vous voir. Vous venez sans doute me faire part de quelque nouveau projet ?

– Non, il ne s’agit pas d’un nouveau projet. Je désire épouser Micheline. Nous nous sommes vus jeudi.

– En effet, hier soir, elle m’a parlé de cette rencontre. Elle ne m’a d’ailleurs pas dit qu’il ait été question de mariage. Micheline m’aurait-elle caché quelque chose ?

– En aucune façon. Le sujet n’a même pas été effleuré. »

 

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Ils se tenaient debout au milieu d’une grande pièce qui était à la fois un salon et un bureau, avec des coins favorables aux tête-à-tête. Les mains aux poches, la tête en avant et les épaules légèrement remontées, dans une attitude qui retint l’attention de Bernard et éveilla en lui un souvenir encore incertain, Chauvieux fit quelques pas vers la fenêtre et pivota sur ses talons.

« Au fait, dit-il, pourquoi n’en avoir pas parlé d’abord à Micheline ? Vous voulez sans doute que je serve d’intermédiaire ?

– Mais non, je vous assure, protesta Bernard. L’idée ne m’en est même pas venue.

– Alors, pourquoi me prendre comme confident, moi qui suis pour vous un vieil homme ? Ne me dites pas que mon expérience peut vous servir. Un amoureux n’a pas besoin de l’expérience des autres. Mais j’y pense, peut-être n’êtes-vous pas sûr de votre amour et de votre désir d’épouser ? Non, ce n’est même pas ça. Je vois. Votre conscience a besoin de trouver un écho dans une autre conscience. Vous tombez mal, monsieur Ancelot. Je n’ai pas de conscience.

 

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– Monsieur Chauvieux, vous exagérez. Le soir où nous avons dîné ensemble, vous m’avez parlé très longuement des devoirs de l’amitié.

– C’est vrai, j’ai été ignoble. Mais n’en parlons plus. Après tout, il ne s’agit pas de moi. »

Passant et repassant devant Bernard, Chauvieux se mit à arpenter la pièce et ricana :

« On me dit que vous avez tué l’amant de Micheline. On en paraît même émue et touchée. On vous admire, quoi. »

Vu de dos et à contre-jour, la silhouette un peu trapue de Chauvieux rappelait à Bernard celle de l’assassin. Elle finit même par s’ajuster parfaitement au souvenir qu’il en avait gardé.

« Je ne l’ai pas tué. J’en ai eu seulement l’intention. Mais je l’aurais certainement fait si un autre ne m’avait pas devancé.

– Admettons que vous l’ayez tué, dit Chauvieux. Ça ne change rien à l’opinion que j’ai de vous. N’allez pas croire que vous êtes une nature exceptionnelle parce que vous avez commis ou failli commettre un meurtre. Votre

 

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geste n’aurait de valeur que si vous étiez toujours prêt à tuer pour ce que vous aimez. Je ne suis d’ailleurs pas si exigeant. Personne ne souhaite autant que moi de voir divorcer Micheline, mais que ce soit pour épouser un garçon capable de l’étayer. Il n’en manque pas. Vous, malheureusement, vous n’avez aucun de ces défauts dont un seul suffit à ordonner une maison et à soumettre une femme. Vous n’êtes ni vaniteux, ni avare, ni méchant, ni envieux. Vos qualités ne sont pas de celles qui suppléent à ces déficiences. Vous êtes bon, honnête, sensible et, comme tous les gens n’ayant point de passion exigeante, vous vous posez, à propos de tout et de rien, mille petits problèmes de morale, d’autant plus délicieux qu’ils sont insolubles. Mais ce n’est pas ce qui peut donner de l’assiette à un couple. Vous voulez épouser une femme riche d’argent et de santé, et dont la conscience fonctionne comme le foie, à son insu. Elle est incapable de vous suivre dans vos petites débauches de scrupules. De votre côté, vous n’êtes pas né dans l’opulence et vous n’avez pas non plus la désinvolture qu’il faut pour accepter

 

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la richesse que vous apportera une femme. Vous vous sentirez gêné, vous vous direz : je n’aurais pas dû. Débats de conscience, remords, nervosité, langueur. Mais qu’est-ce qu’il a, qu’est-ce que je lui ai fait, se demandera Micheline. Bref, vous n’irez jamais du même pied. »

Bernard ne protesta point contre ce qu’il jugeait être l’évidence. Il eut seulement un soupir qui était à la fois un acquiescement et un regret. Chauvieux lui mit les mains aux épaules et ajouta d’un ton paternel :

« Je ne ferai rien pour contrarier votre décision, mais croyez-moi, Bernard, et n’épousez pas Micheline. Quand votre stage sera terminé, vous irez aux colonies et vous trouverez là-bas exactement la vie qui vous convient. Vous jugerez les indigènes très supérieurs aux Européens et vous pourrez, tout votre content, avoir honte de vous et de la civilisation que vous représenterez. Et puis, songez à ce que sera votre départ. Avoir votre âge et s’embarquer pour un long voyage avec une grande douleur, est-ce que vous n’en avez pas l’eau à la bouche ? La

 

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Méditerranée, la mer Rouge, la mélancolie, les îles, les palmiers, le cœur meurtri, les Indes, les grands horizons, l’inconnu. Ah ! vous n’êtes pas à plaindre.

Comprenant qu’on voulait l’embarquer, Bernard souriait, mais ne disait pas non. Ces évocations lui plaisaient. Il verrait, il réfléchirait. Il ne voulait pas faire le malheur de Micheline, mais tout de même, il l’aimait. C’était un joli débat de conscience et, en reconduisant le jeune homme à la porte, Chauvieux considérait qu’il avait gagné la partie.

En quittant la rue de Phalsbourg, Bernard rentra chez lui et se promit une délectable méditation. Les dames Ancelot n’étaient pas à la maison. Quelques minutes après son arrivée, un inspecteur de police se présentait à la porte et demandait à lui parler. C’était un homme d’une quarantaine d’années, qui semblait avoir une grande expérience de son métier. Bernard, plus calme qu’il n’aurait osé l’espérer, l’accueillit au salon. S’étant assuré que la bonne n’écoutait pas aux portes, le policier roula une cigarette et

 

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commença son interrogatoire. Où étiez-vous le tant, de telle à telle heure ? Moulin de la Galette et rentré chez moi. On vous a vu rue Girardon, vers minuit. Possible, je ne connais pas la rue Girardon. Il y a longtemps que vous aviez vu la victime ? Quelle victime ? Ça va, ça va, faites pas la bête. Vous connaissiez la famille Lasquin ? Un peu. Ah ! oui, un peu, mais dites donc, vous vous mettez bien. Les Lasquin des usines Lasquin, rien que ça. Qu’est-ce qu’il faut voir. Un petit employé à mille balles, le père qui frise la prison et qui se fera pincer un jour. Et ça gratine dans les deux cents familles. À vous dégoûter d’être honnête. Plus de barrières, tout est mélangé. Les riches d’aujourd’hui, c’est comme les fromages trop faits, ça ne sait plus garder les distances. Et alors, avec laquelle couchiez-vous, la mère ou la fille ? Monsieur ne veut rien dire. Monsieur est discret. Ne me regarde pas de cet air-là, tu veux bien ? Des petits calicots marlous dans ton genre, il en faut beaucoup pour faire une bourrique comme moi. Ta gueule, fais pas le gentilhomme. Dis-moi plutôt pourquoi tu étais chez Chauvieux cet après-midi. Parce que ça me faisait plaisir. Tu

 

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te fous de moi ? C’est bon. Profites-en. À ton arrivée au dépôt, je serai là pour te dérouiller la gueule. Autre chose. Chauvieux était avec toi au Moulin de la Galette ? Non. Vous vous êtes retrouvés à la sortie ? Non. Aggrave pas ton cas, va, tu es fait. Si j’ai un conseil à te donner, c’est de me raconter gentiment comment ça s’est passé. Je t’offre une bonne chance de sauver ta tête. Vois-tu, j’aurais presque tendance à croire que ce n’est pas toi qui as étranglé la petite tante. T’as pas le physique de ça. On n’étrangle pas un boxeur avec des mains de pianiste. Tu vois, tu as tout avantage à te déboutonner. Alors, tu lui tenais les pieds pendant que l’autre lui serrait la vis. Tu ne veux rien dire ? tant pis pour toi. Réfléchis encore. Il n’y a de preuves que contre toi. Tu tomberas tout seul. C’est dommage. Tu n’es pas un dur de dur. Tu as de l’instruction, des bachots, les juges auraient pu avoir égard. Pense à la maman. Ça lui fera de la peine de te voir couper le cou. Tu t’entêtes ? J’insiste pas. À la revoyure. »

Chez Chauvieux où il se fit conduire en taxi, l’inspecteur, trop sûr de lui, commit une erreur.

 

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Après quelques minutes d’interrogatoire, il lui parut que le patient se tenait sur une réserve timide et il eut si fort l’impression de l’avoir à sa merci qu’il crut pouvoir abuser de son avantage.

« J’aime autant vous prévenir, un alibi qui reposerait sur le témoignage d’une poule, ce serait comme rien. – De quelle poule parlez-vous ? – Je parle de la poule de votre beau-frère Lasquin, puisque vous l’avez prise en main... Ni ces paroles, ni le ricanement qui les accompagna ne firent perdre la tête à Chauvieux. Il était en possession de tout son sang-froid lorsqu’il envoya un coup de poing dans la figure de l’inspecteur. Il lui semblait obéir à une nécessité artistique, comme s’il plaçait une bonne réplique, la seule possible. Il eût aimé reprendre l’entretien, mais l’inspecteur en étant venu aux injures, il le traîna, pantelant et vociférant, jusqu’à la porte d’entrée et le jeta sur le palier.

« La police me soupçonne d’avoir assassiné Milou, expliqua Chauvieux à Élisabeth qui s’informait des causes de ce tumulte. Je viens d’affirmer très énergiquement mon innocence,

 

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mais ce genre d’argument peut paraître discutable.

– Mais comment la police peut-elle te soupçonner ? c’est insensé !

– Pas tellement. Gardien de l’honneur de ma nièce, j’aurais étranglé son amant avec la complicité du jeune Bernard Ancelot qui tenait les pieds de la victime. Ce qui me contrarie, c’est que tu risques d’être mêlée à cette histoire. Dans cinq minutes, le policier va peut-être revenir en force. Il ne faut pas qu’il te trouve ici. »

Pressée par Chauvieux, Élisabeth s’habilla et lui dit en le quittant : « Demain ? » Il répondit non, ni demain, ni après, ni de la semaine. Plus tard. Elle voulut pleurer, dire que c’était affreux, mais il la poussa tendrement dehors.

L’inspecteur, la face douloureuse, avait un grand désir de vengeance. Il songea d’abord à revenir chez Chauvieux en compagnie de deux agents bien musclés, mais il avait conscience de n’avoir pas mené son enquête de façon irréprochable. D’autre part, le coup de poing l’avait impressionné et il n’était plus aussi sûr de

 

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la culpabilité de cet énergumène. Pour le cas où l’homme serait innocent, mieux valait ne pas donner trop d’importance à l’issue de ce premier interrogatoire. L’idée lui vint tout à coup qu’il pouvait, en attendant mieux, aller enquêter chez les Lasquin, où il trouverait l’occasion d’une vengeance discrète.

Pontdebois, qui venait de faire une visite dans le quartier, s’était arrêté rue Spontini et avait décliné l’invitation à dîner qui lui était faite. La corvée lui avait semblé au-dessus de ses forces. Jamais les Lasquin ne s’étaient montrés aussi dépourvus, aussi pauvrement bornés qu’en cette fin d’après-midi. Ni les événements politiques, ni l’actualité littéraire ne les intéressaient au moindre degré. De bons animaux, affectueux, gentils, mais fermés à clé aux choses de l’esprit. Un exemple entre cent : son grand roman, à paraître en octobre, faisait l’objet de toutes les conversations entre personnes un peu cultivées. Déjà les journaux en parlaient dans leurs échos. Chez les Lasquin, même pas question. Ils vous entretenaient de la mode, des poiriers du jardin, de leurs amis Piédange, des compétitions

 

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sportives, de leurs petits soucis, mais du roman, pas un mot. Feu Lasquin n’était certes pas un aigle. Il avait du moins, avec un semblant de curiosité, quelques idées courtes, mais fermes, auxquelles il était possible d’accrocher la discussion. Belle fille, cette pauvre Micheline. De la grâce, de l’élégance, mais ces airs de langueur qu’elle affectait maintenant ne cachaient rien du tout. Pierre Lenoir, lui, était de plus en plus insignifiant. Employé de bureau, timoré et méticuleux, il semblait avoir perdu ce puéril, mais chaleureux enthousiasme de crétin sportif, qui pouvait à la rigueur passer pour une raison d’être. Quant à Mme Lasquin, rien de changé. Elle avait conservé cette innocence exaspérante qui l’empêchait de prendre contact avec la vie, ce qui expliquait à la fois son aisance à se mouvoir dans l’erreur et certaine nostalgie d’un monde violent et tourmenté que lui dérobait justement sa candeur. Pauvres gens. Pauvre famille. En aussi ennuyeuse compagnie, on ne faisait que perdre son temps et sans profit pour personne. Il était toutefois amusant de se dire que ces béotiens amorphes et incurieux étaient, par une ironie du

 

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sort, apparentés à Luc Pontdebois, l’écrivain si profond, si nuancé, commandeur de la Légion d’honneur à quarante-neuf ans et promis à l’Académie. Le rapprochement ne laissait pas d’être piquant.

L’inspecteur, imposant de correction et de dignité, fit assez bonne impression. Sa main gauche, gantée, tenait son deuxième gant qui ressemblait, raide et les doigts en l’air, à une main de justice. Il commença par rassurer son monde et s’excusa civilement, sur les nécessités de l’enquête, de devoir poser quelques questions. Tout en procédant à son interrogatoire, il sut faire apparaître, de façon discrète, mais claire, tout ce qu’il eût été souhaitable de laisser ignorer à Mme Lasquin, à Pierre Lenoir et à Pontdebois. Il n’obtint d’ailleurs aucun renseignement qui pût faire progresser l’enquête et partit avec la seule satisfaction d’avoir pris sur Chauvieux une première revanche.

Effondré à l’idée du scandale qui n’allait pas manquer de l’éclabousser et lui fermerait peut-être à jamais les portes de l’Académie,

 

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Pontdebois éclata en reproches furieux. Il jurait comme plusieurs charretiers et il disait aussi des mots très vilains. Il s’en prit d’abord à Micheline. Comment avait-elle pu, mille millions de tonnerres, coucher (oui, coucher) avec cette gouape, ce petit maquereau entretenu par un vieux pédéraste cacochyme ? Quand on se livrait à de pareils débordements, on avait au moins l’habileté de se cacher. Micheline, un moment confuse, se ressaisit et prit la chose de haut. Soudain très grande dame, le regard distant, la voix brève et assurée, elle signifia au cousin Luc qu’il n’avait nullement qualité pour apprécier sa conduite. Elle ne pouvait tolérer qu’il prît la liberté de lui faire des observations, quand bien même elle se jetterait dans les bras du chauffeur ou du jardinier. Pontdebois suffoquait. Nom de Dieu, ma situation, ma réputation, mes relations, mon œuvre, mon public. Mme Lasquin perdait sa peine à vouloir apaiser son courroux. Il se tourna contre Pierre Lenoir que toutes ces révélations semblaient avoir anéanti, et lui reprocha son aveuglement, son imbécillité et son inertie. Il n’eut d’ailleurs pas le temps de pousser son

 

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réquisitoire. Sans un mot, sans un regard, Pierre se leva et prit la porte. C’était décidé, il allait faire son baluchon et quitter immédiatement cette maison infâme, toute résonnante des fureurs lascives de sa triste épouse. Il n’en pouvait plus. Le sang déplorable des Lasquin avait tenu ses promesses. Fourvoyé dans une famille de satyres et d’hystériques, Pierre avait hâte d’en sortir.

Toutefois, lorsqu’il fut dans sa chambre, il différa son départ et prit simplement la résolution de divorcer. Assis sur son lit, il rêva un moment à sa liberté reconquise. Peu lui importait la rançon. Il ne tenait à rien de ce qui faisait l’ambition et le bonheur des gens de son milieu. S’il le fallait, il travaillerait de ses mains. Pourvu qu’il eût le moyen de s’entraîner régulièrement et de retrouver la forme, il serait heureux. Mais la vanité de son rêve d’évasion ne tarda pas à lui apparaître. Il n’eut qu’à imaginer l’accueil que feraient son père et son frère à sa résolution de divorcer. Un simple haussement d’épaules suffirait à l’enterrer. Il pouvait passer outre à leur volonté ou introduire sa demande en divorce sans les consulter, mais il s’agissait là de possibilités

 

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virtuelles qu’il n’envisageait même pas. L’idée de résister ou de se dérober était parfaitement absurde. La volonté paternelle était en lui comme une maladie installée. Il pouvait en évaluer les ravages et les déplorer, mais non pas s’y soustraire. Son projet de divorce, qui ruinerait les visées de son frère et de M. Lenoir, n’était donc qu’une chimère. À vrai dire, il n’oserait même pas leur en faire part. La vie allait continuer, infernale, écœurante. Pierre ouvrit un tiroir de commode, donna un coup d’œil à ses souliers de coureur, palpa le maillot de laine blanche, la culotte courte, et descendit pour le repas du soir.

Pontdebois (il restait dîner, ça allait sans dire) n’en finissait pas de développer les conséquences de la catastrophe qui s’abattait sur la maison. Il y aurait le procès, Chauvieux au banc des accusés, Micheline, sa mère, son mari, défilant à la barre des témoins. Dites, je le jure. Vous connaissiez la victime ? Vous aviez des rendez-vous ? etc. Tout ça serait étalé dans les journaux, en première page, avec quel luxe de détails. Et peut-être qu’il lui faudrait déposer, lui aussi. Ce serait le bouquet. Au dîner, Pontdebois ne mangea

 

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presque pas, de plus en plus accablé par les perspectives qu’il découvrait sans cesse. Le calme des convives contribuait à l’exaspérer. Inconscients de la gravité de cette affaire, ils mangeaient de tous les plats et n’exhalaient pas le moindre rugissement de désespoir. Seule, Mme Lasquin laissait paraître quelque fébrilité, d’ailleurs insuffisante au gré de Pontdebois. Heureusement, il ne soupçonnait pas la véritable nature de cette émotion. Malgré son anxiété, Mme Lasquin ne pouvait se défendre d’un sentiment de griserie assez proche de l’allégresse. Elle n’avait rien à envier à la cuisinière ou à la comtesse Piédange. Le drame, qui n’avait jamais fait dans sa vie que des incursions furtives, renaissait vigoureux, touffu, compliqué, et s’installait solidement. Elle pleurait d’un œil, riait de l’autre et parfois, sans y penser, riait des deux.

« Je vous admire, Anna, disait le cousin Luc. Vous n’avez pas l’air de comprendre ce qui vous arrive. Pour peu que la dame Élisabeth Malinier soit inculpée de complicité, comme probable, c’est toute l’histoire de sa liaison avec Lasquin qui est rendue publique. Et naturellement, le

 

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ridicule se complique du fait que Chauvieux a succédé à son beau-frère dans les faveurs de cette garce. Quel linge sale, quel déballage. Ah ! votre frère peut se flatter d’être un fameux imbécile. À son âge, se laisser prendre au manège d’une petite bonne femme, quelle pitié ! Du reste assez quelconque, son Élisabeth.

– Vous la connaissez ?

– Si je la connais ! Mais c’est sur moi qu’elle avait d’abord jeté son dévolu avant de penser à ce pauvre Chauvieux. Elle s’est d’ailleurs très vite aperçue que je ne mordais pas à l’hameçon. Je ne suis pas si bête, moi. Et si, par impossible, l’aventure m’avait tenté, je me serais abstenu par respect pour la mémoire de mon cousin. »

Chauvieux arriva vers la fin du repas. Il avait le visage reposé, l’œil clair, et sa voix ne trahissait aucune inquiétude.

« Je passais dans le quartier, dit-il. Je suis entré vous dire bonjour et prendre de vos nouvelles. »

Pontdebois considérait avec une ironie féroce

 

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ce pitoyable minus ignorant de la menace suspendue sur sa tête.

« Alors, vous ne savez rien ?

– De quoi voulez-vous parler ? » demanda Chauvieux aimablement.

Pontdebois ricana, puis tout d’une haleine et non sans un méchant plaisir, exposa la situation, fulmina des reproches, enchaîna sur la cour d’assises, le verdict, et ne s’arrêta qu’au bord de la guillotine.

« Et vous ne saviez rien !

– Mais si, je savais, sauf, je dois le dire, ce qui est du procès. J’ai eu cet après-midi la visite d’un inspecteur.

– Alors ?

– J’ai protesté de mon innocence, naturellement. Que pouvais-je faire de mieux ? J’imagine que vous n’agirez pas autrement quand les soupçons de la police se porteront sur vous.

– Sur moi ? balbutia Pontdebois. Vous pensez que moi aussi...

 

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– Certainement. Peut-être même êtes-vous beaucoup plus exposé que moi qui ne connaissais pas la victime. Non seulement vous avez connu ce jeune homme au bord de la mer, mais vous l’avez reçu chez vous.

– Il venait me soumettre ses élucubrations...

– Justement. Évariste Milou était un homme de lettres. Les juges penseront sans doute que vos griefs se compliquaient d’une inimitié littéraire. Du reste, votre cas est loin d’être désespéré. Je suis persuadé qu’on vous acquittera au bénéfice du doute, à moins que vous n’ayez laissé des traces...

– Des traces ? mais enfin, voyons, ce n’est pas moi qui l’ai tué, tout de même !

– Ah ? dit Chauvieux. Je croyais. »

Le cousin Luc était livide et tout le monde était bien content. Micheline regardait son bon oncle avec vénération en lui dédiant un discret sourire de gratitude et de tendresse.

« Ce qui n’est pas moins fâcheux pour vous, reprit Chauvieux, c’est que la victime soit un

 

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pédéraste. Les écrivains ont tous plus ou moins la réputation de l’être, surtout quand ils arrivent à un certain âge. De là à penser que la jalousie a pu être un mobile supplémentaire, il n’y a qu’un pas. Heureusement, de ce côté-là, je suis à peu près tranquille, puisque la police connaît ma liaison avec Élisabeth.

– Mais j’ai une maîtresse, gémit Pontdebois. J’ai une maîtresse. »

La conversation en était là lorsque Bernard Ancelot arriva à son tour. Il souhaitait faire croire qu’il venait comme par hasard et il était décidé à ne rien dire des soupçons qui pesaient sur lui, mais tout en lui trahissait un trouble profond. Micheline fut gênée de le voir en cet état. Le tremblement de sa voix, l’extrême nervosité qui paraissait dans ses gestes et sur son visage, firent naître en elle le soupçon qu’il existait entre eux deux une appréciable différence de qualité. Toutefois, il conservait à ses yeux son prestige d’amoureux passionné jusqu’au meurtre. Pontdebois, tout à sa frayeur, fut un moment avant de s’aviser de la présence du jeune homme.

 

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« Qu’est-ce qu’il vient faire ici, cet animal ? s’écria-t-il. Alors que la police surveille probablement la maison. Elle va croire à un conseil de guerre.

– En effet, dit Chauvieux, mais pourquoi s’en étonnerait-elle ? Il est bien naturel que les trois assassins présumés se consultent. »

Bernard, avec des précautions qui visaient à ménager la susceptibilité de Pierre Lenoir, résuma l’interrogatoire de l’inspecteur. Pontdebois, la tête dans ses mains, écoutait à peine et pétrissait son front avec désespoir. Soudain, découvrant son visage, il se mit à rire aux anges et chacun put croire que cette belle intelligence sombrait dans la folie, car il prononça, toujours riant et d’une voix chantante :

« Sauvé, mon Dieu. Je vais me faire couper les cheveux.

 

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