Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 8 sur 19

Pages du PDF

Travelingue

Chapitre VIII

 

Le fantôme de Lasquin était discret, transparent et toujours courtois. Chauvieux n’avait pas à s’en plaindre, mais depuis qu’il avait apporté ses valises dans l’appartement de la rue de Phalsbourg, il n’avait pas eu un instant l’impression d’y être chez soi. Il lui semblait être descendu chez Élisabeth et la jeune femme, involontairement, le lui faisait sentir. En s’éveillant d’une étreinte, elle avait l’air de rentrer de voyage et de constater avec un rien de réprobation, qu’il y avait un homme dans ses meubles.

« Élisabeth, j’aurais aimé vous accueillir dans la chambre d’hôtel que j’ai quittée pour m’installer ici. »

Elle se coiffait dans la salle de bains, d’un mouvement qui faisait glisser les manches de son peignoir et découvrait ses bras nus. Du seuil de la

 

155

chambre à coucher, Chauvieux, en manches de chemise et les mains aux poches, cherchait son regard dans le miroir.

« Pourquoi ? dit-elle, trop occupée de ses cheveux pour le regarder.

– Dans ma chambre d’homme, je crois que j’aurais su vous obliger à plus d’abandon. Ici, vous êtes retranchée.

– À quoi faites-vous allusion ?

– Je trouve que vous ne vous déployez pas. Jamais vous ne me sautez au cou en poussant un hurlement, jamais vous ne me sautez à pieds joints sur le ventre, jamais vous ne vous approchez à pas de loup pour me faire coin-coin dans les oreilles...

– Vous voudrez bien m’en excuser, mais je manque de dispositions.

– Ce n’est pas vrai. Vous avez des dispositions étonnantes. Du reste, quand je parle de coin-coin dans les oreilles, il ne faut pas l’entendre à la lettre. Je rêve simplement d’une intimité plus abandonnée, plus vivante. Malheureusement,

 

156

vous vous êtes fabriqué je ne sais quelle morale de l’amour... »

Élisabeth se retourna et fit observer avec un rire assez satisfait :

« C’est une morale on ne peut plus libre.

– Il vous semble. Tenez, je vais vous raconter votre histoire. Vous avez épousé un homme de vingt ans plus âgé que vous et un beau jour, vous vous êtes avisée que cette différence d’âge vous donnait droit à certaines compensations. Sans entrain, vous avez pris un amant pour apaiser votre conscience d’ayant droit. C’était un jeune homme rieur, un peu exubérant, qui fumait du tabac anglais dans une longue pipe et venait au rendez-vous vêtu d’un gilet de daim vert à fermoir éclair. Vous l’avez supporté pendant plus d’un an, mais il manquait de ce sérieux et de cette dignité correspondant au sentiment réfléchi que vous aviez de votre droit à la vie, et vous avez cessé de le voir.

– Ce jeune amant est une invention gracieuse, mais qui me vieillit un peu. Continuez.

 

157

– Puisque vous m’y invitez. L’année dernière, vous avez enfin rencontré un homme dont la situation sociale et la personne même offraient toutes les garanties souhaitables. Vous pouviez prendre un amant sans mésuser de votre droit. Vous alliez donc être heureuse et rendre heureux l’homme que vous aviez choisi. Mais votre conscience veillait. N’allait-elle pas vous reprocher de prendre plus que votre dû ? Que diable, la vie n’est pas une amusette et le droit à la vie n’est pas une invitation au plaisir. Aussi avez-vous décidé de n’accepter aucun cadeau de votre amant, ni rien de ce qui aurait pu vous rapprocher. Ne me dites pas que ces considérations sont bassement humaines et n’ont rien à faire avec les sentiments. Imaginez deux amants partant pour Venise, l’homme dans sa voiture grand sport, et le tendre objet roulant à bicyclette à côté de l’Hispano. Il aurait infiniment mieux valu pour eux, dans ces conditions, de ne pas partir. Je vous assure, quand vous m’avez raconté cette histoire, l’autre dimanche, elle m’a choqué. On aurait dit une chose pas vraie, inventée pour un roman-feuilleton. Ce qui m’a

 

158

peiné, ce qui me peine encore, c’est que vous en soyez fière.

– Bref, vous me trouvez ridicule ? »

Le visage empourpré, Élisabeth tournait le dos au miroir et ses yeux brillaient de colère. Chauvieux lui dit d’une voix tendre :

« Naturellement, chérie, je vous trouve tout à fait ridicule. Mais j’aime que vous ayez ces yeux-là. Positivement, je vous adore, Élisabeth. Allons, approchez, sortez vos griffes, laissez aller votre colère, déchaînez-vous. J’aimerais tant avoir l’occasion de vous brusquer un peu. Quand je vous prends les lèvres, la taille, ou n’importe quoi, j’ai trop souvent l’impression que ma bouche ou ma main ne rencontre que votre conscience et, bien entendu, ce n’est pas la même chose. La morale ne dispose guère à l’amour, ni à quoi que ce soit, du reste. Son rôle est de s’interposer, d’amortir, d’empêcher. Ainsi tout à l’heure, quand je vous serrais très passionnément dans mes bras et qu’il vous a paru opportun de me rappeler que Malinier était un vieil ami à moi. Je vous ai répondu grossièrement : « Je m’en

 

159

fous. » Sur quoi vous êtes allée vous recoiffer dans le cabinet de toilette pour me signifier que les doux ébats n’auraient pas lieu. J’en suis bien navré. Dans tous mes états, quoi. J’ai bien envie, cher cœur, de vous jeter sur ce tapis de caoutchouc, ah ! oui, bien envie. Je prendrais votre petite tête par les cheveux, je la cognerais sur le tapis, et je vous dirais qu’en vérité, Malinier est un vieil ami, mais que je m’en fiche. Mais je n’ose pas. Question d’ambiance, comme je vous le disais tout à l’heure. »

Cependant, Chauvieux avait fait un pas dans la salle de bains. Élisabeth, hors d’elle-même, le torse tragique et les narines battantes, s’écria :

« Ne m’approchez pas ! je vous défends !

– Vous voilà prête à mordre. Ces modestes vérités sont-elles donc si déchirantes ? Élisabeth, ne me regardez pas avec horreur, je vous en prie. Je ne suis pas l’homme pervers et démoniaque qu’il vous semble peut-être. Je voudrais simplement vous délivrer, vous apprendre à considérer la morale comme une nécessité de la vie en commun, sur laquelle il est inutile de

 

160

raffiner. Quand vous circulez dans Paris, vous marchez sur les trottoirs et vous traversez la chaussée entre les clous, et c’est très bien pour vous et pour tout le monde. Mais quand vous êtes au milieu des bois, dans un joli sentier, n’inventez pas des trottoirs et des rangées de clous, ne supposez pas des feux rouges ou verts, et des agents de police aux aguets. C’est compliquer les choses sans aucun besoin, c’est gâter votre joie et dénaturer la vie de la forêt. Et si votre conscience a besoin d’apaisements, dites-vous bien que le fait de gambader librement par les sentiers n’empêche pas d’avoir un profond respect pour le règlement de la circulation dans Paris, même pendant que vous gambadez.

– Voilà un bon quart d’heure de morale, dit Élisabeth. Tout cela pour me signifier que vous n’avez pas toutes vos aises avec moi. Je regrette d’être trop collet monté pour votre goût, mais je n’y peux rien. Adressez-vous à des professionnelles.

– Ma foi, c’est une idée. »

Chauvieux, agacé, s’en fut dans la chambre à

 

161

coucher ajuster sa cravate et passer son veston. Du reste, il était 3 heures moins le quart et il lui fallait, en voiture, une bonne demi-heure pour être à l’usine. Élisabeth l’ayant prévenu la veille qu’elle disposait d’un instant au début de l’après-midi, il était venu déjeuner dans le quartier.

« Je vous verrai ce soir ? dit-il depuis la chambre lorsqu’il fut habillé.

– Non.

– Demain soir ?

– Non, je ne reviendrai pas. »

Chauvieux eut un coup au cœur. Il revint dans la salle de bains et dit : c’est sérieux ? Élisabeth inclina la tête.

« J’aurais souhaité vous faire des adieux copieux, Élisabeth, mais l’heure me presse et je n’ai vraiment pas le temps d’une larme. Adieu donc, chérie, et oubliez ce que je viens de vous dire. C’est radotage de vieux garçon. Je vous souhaite le bonheur dans la paix de votre conscience. »

Chauvieux arriva à l’usine un peu déprimé. Il

 

162

s’arrêta une minute à l’entrée pour considérer les trois groupes de bâtiments en W, entre lesquels étaient ménagées deux allées étroites, bordées de fleurs chétives. La lumière de l’été mettait en valeur les arêtes vives et austères de ces vastes hangars vitreux. Il ne percevait rien de l’activité des ateliers qu’un bruit de machine, étouffé et profond et qui semblait la respiration d’une ville endormie. En écoutant l’usine besogner sourdement, il devenait plus sensible à la nudité de cette cour pailletée de mâchefer. Elle lui remettait au cœur le vide menaçant d’une cour d’école traversée jadis pendant une heure de classe, alors que les bâtiments d’autour bloquaient derrière leurs vitres froides toute une vie remuante et mal résignée dont la plainte lui venait aux lèvres ; l’espace désert d’une cour de caserne, certain jour où il passait dans les chambrées activer les préparatifs d’une revue de détail et qu’il avait eu, en regardant par la fenêtre, le désir d’y voir pousser un arbre ; la cour d’un hôpital, dont la solitude, épiée par des fenêtres blêmes, l’avait averti de la mort d’un ami ; la cour d’une prison centrale, sa profondeur

 

163

entrevue sous un ciel bas ; la cour d’un rêve épuisant qui le visitait parfois : nulle construction, nul tracé n’en indiquaient les contours et il s’obligeait à la délimiter strictement, par un effort mental qui lui était une torture. Ressaisissant ces angoisses qui veillaient au fond de son cœur, Chauvieux songeait vaguement à Élisabeth et à la modeste révolte qui se préparait peut-être derrière ces grands murs, et la grève, l’occupation, les résultats à en attendre, lui apparaissaient comme l’aménagement dérisoire d’une incurable misère dont toutes ces cours, surgies dans sa mémoire, lui offraient l’image et la sensation écœurante. L’idée même d’une véritable révolution restait si dépendante du décor et de toutes les données les plus importantes du problème qu’elle ne soulageait pas l’esprit. Au mieux, il ne pouvait s’agir que de travailler au nom d’un principe nouveau. Chauvieux songeait qu’on ne l’eût pas apaisé, ouvrier, en lui proposant des satisfactions d’ordre moral. Seule, la destruction de l’usine, croyait-il, aurait pu lui sembler raisonnable.

Depuis trois semaines, le travail s’effectuait

 

164

dans une apparente discipline, mais qui ne pouvait tromper personne. Chefs d’atelier et contremaîtres sentaient quelque chose d’insolite dans les rapports professionnels qu’ils entretenaient avec les ouvriers. C’étaient d’insignifiantes manifestations d’humeur, un regard qu’on ne rencontrait plus, un mot qui manquait pour accueillir un ordre, une indifférence polie au reproche ou certaine façon vigilante d’ignorer une présence. Dans les trois derniers jours, ces symptômes s’étaient aggravés. Les ordres étaient parfois discutés, plusieurs contremaîtres avaient été pris à partie assez vivement, et les observations, d’ailleurs prudentes, étaient accueillies avec ironie.

En entrant à l’atelier de réparation des voitures, Chauvieux eut un spectacle singulier. Une querelle, dont le départ était futile, venait de s’élever entre deux ouvriers qui travaillaient sur le même moteur et, le ton de la dispute ayant monté, ils étaient près de s’empoigner. Des voisins avaient laissé leur travail pour faire le cercle et, prenant plus ou moins parti, jetaient de l’huile sur le feu. Le vacarme était tel que, de très

 

165

loin, les regards se tournaient vers le groupe. Certains, même, pensant que l’ordre de débrayer fût donné, avaient posé leurs outils. Cependant, le chef d’atelier et les contremaîtres s’étaient éloignés du lieu du tumulte et feignaient, contre toute vraisemblance, d’ignorer l’incident. Ayant reçu de la direction l’ordre de ne prendre, à moins d’urgence absolue, aucune sanction, ils jugeaient inutile et dangereux d’intervenir dans la querelle.

« À quoi pensez-vous ? dit Chauvieux aux deux adversaires. Vous n’êtes pas ici pour régler vos comptes. »

Le plus âgé des deux hommes, qui avait une cinquantaine d’années, lui répondit avec colère :

« C’est une chose qui me regarde. J’ai quand même le droit de calotter un morveux qui m’insulte.

– Me calotter ? dit l’autre. Si tu veux recevoir la fessée devant tout le monde...

– C’est bon, coupa Chauvieux, rangez vos taloches. Vous les retrouverez à la sortie. Ici, on travaille. »

 

166

Il renvoya les curieux à leur besogne et, ramenant les deux adversaires à leur moteur, se fit expliquer en quoi consistait la réparation. Voyant que les choses s’arrangeaient, le contremaître s’était approché. Il n’essaya d’ailleurs pas de justifier son absence.

« Oudin, lui dit Chauvieux, voilà deux hommes de votre équipe qui ont failli se battre et qui ont dérangé les voisins de leur travail. À titre d’avertissement, vous ferez sur leurs paies les retenues d’usage en pareil cas. Et une autre fois, tâchez d’être là quand il y aura du flottement. »

Il échangea encore avec les délinquants quelques réflexions sur l’usure prématurée de certaines pièces du moteur et après avoir fait le tour de l’atelier, alla donner un coup d’œil aux services du camionnage. Là, le chef se plaignait que pour les livraisons dans Paris, il y eût en moyenne une heure de retard sur les temps habituels. À l’observation qui leur en était faite, les gens du personnel roulant se bornaient à répondre que la circulation était plus difficile qu’à l’ordinaire.

 

167

Chauvieux se rendit ensuite à son bureau où il reçut la visite de Louvier, le directeur. C’était un homme de soixante ans, tourmenté par ses responsabilités au point d’en perdre le sommeil de ses nuits. Déjà informé de l’incident qui avait eu lieu aux réparations, il craignait qu’il n’eût des suites fâcheuses.

« Vous êtes intervenu très à propos, dit-il d’une voix prudente. C’est une chance que l’incident ait pu être réglé ainsi. Il aurait pu aussi bien, du fait même de votre intervention, tourner contre nous et entraîner les conséquences les plus graves. Nous nous trouvons en face d’une situation tout à fait exceptionnelle. En somme, nous devrions être en grève et si nous nous trouvons, pour ainsi dire, en sursis, c’est à n’en pas douter grâce aux mesures de prudence qui ont été arrêtées. Il y a là un état d’équilibre instable que peut rompre brusquement la moindre faute de notre part. C’est pourquoi nous sommes provisoirement tenus d’en user avec le personnel avec infiniment de tact et de doigté. J’ai pensé, nous avons pensé... »

 

168

La sonnerie du téléphone l’interrompit. C’était Micheline qui demandait à parler à son oncle. Chauvieux aurait pu faire répondre qu’il n’était pas à son bureau, mais ce contretemps, qui gênait la manœuvre du directeur, n’était pas pour lui déplaire.

« C’est toi, Micheline ?

– Oui, oncle, répondit une voix hésitante. Je voulais vous dire... on ne vous a pas vu, tous ces jours-ci. Je voudrais vous voir.

– J’essaierai de passer rue Spontini ce soir après dîner.

– Bon. Mais j’aurais voulu vous voir seul. Par exemple demain soir, chez vous, vers sept heures ? ou même ce soir. Mais n’en parlez pas à Pierre.

– C’est si important ? Eh bien, ce soir. Tu n’auras qu’à sonner. Il y a toujours quelqu’un. »

Ayant raccroché, Chauvieux s’excusa. Le directeur dit, je vous en prie, et revint à ses moutons, mais il ne put reprendre son propos au point délicat où il l’avait laissé. Il lui fallait pour

 

169

amener l’entretien où il souhaitait, s’appuyer sur des raisons encore présentes. Après un nouveau préambule, il découvrit enfin l’objet de sa visite.

« Il nous a semblé qu’en cette affaire, vous avez réagi d’une façon tout à fait normale et peut-être même trop normale, si l’on tient compte de la situation. À vrai dire, l’aisance avec laquelle vous avez réglé l’incident n’est pas ce qui m’inquiète le moins. Sans aucun doute, le personnel aura eu l’impression d’un sursaut, d’un raidissement de l’autorité, qui fera, à lui seul, l’objet de dangereux commentaires. Mais ce qui est plus grave, c’est que vous ayez donné l’ordre au contremaître de prendre des sanctions contre ces deux ouvriers. Franchement, elles sont tout à fait inopportunes et je suis sûr qu’après réflexion, vous serez de mon avis. À la rigueur, une réprimande se conçoit. Il faut un minimum de discipline, quelles que soient les circonstances. Mais ces retenues sur la paye sont du plus mauvais effet en ce moment où il est trop facile de les faire passer pour des brimades. Bien entendu, je n’ai rien voulu faire avant de vous avoir consulté, mais je crois qu’il serait politique

 

170

de rapporter cette mesure et d’en informer sans retard ces deux ouvriers. On peut d’ailleurs le faire adroitement, avec une certaine bonhomie qui amènerait la chose tout naturellement. »

Chauvieux fixait le bout de ses souliers et gardait un silence de mauvais augure. Pourtant, il hésitait encore sur la conduite à tenir. Il lui était facile de se montrer intransigeant. En effet, il n’était pas simplement administrateur du matériel. Depuis la mort de Lasquin, il représentait à l’usine les intérêts de la famille. Le fait que Louvier se fût dérangé en personne pour lui proposer le cas des deux ouvriers témoignait combien sa situation morale était devenue importante.

« Tout bien pesé et dans l’intérêt de l’usine, dit-il enfin, je refuse de m’associer à une pareille mesure.

– Il n’est pas nécessaire que vous y soyez associé. La chose peut très bien se faire en dehors de vous, presque à votre insu.

– Si la direction prenait parti pour les délinquants contre moi, je me verrais obligé de

 

171

donner ma démission.

– Je crois que vous en faites une question d’amour-propre, soupira Louvier.

– Mais certainement, répliqua Chauvieux. Et ce n’est même pas assez dire. Je défends la cause de l’orgueil et s’il s’agissait d’infliger un démenti, non plus à moi, mais au contremaître, je ne serais pas moins intraitable. Mon attitude vous paraît peut-être bien légère, mais je suis persuadé que dans les circonstances où nous nous trouvons, elle est la seule vraiment raisonnable. J’ai eu l’occasion de vous le dire déjà plusieurs fois, je crains que la grève elle-même fasse beaucoup moins de tort à l’usine que les précautions qui auront été prises pour l’éviter.

– En parlant ainsi, vous prenez une assurance personnelle contre le risque que vous faites courir à l’usine, fit observer Louvier en riant.

Chauvieux répondit sèchement qu’il n’avait jamais eu ce genre de prudence. Lorsque Louvier fut parti, il regarda l’heure avec un peu d’anxiété. Il était quatre heures et demie. Si la grève se déclenchait dans la soirée, Louvier ne manquerait

 

172

pas de lui en attribuer la responsabilité. S’étant lui-même défendu avec hauteur de vouloir prendre une « assurance personnelle », Chauvieux pensait ne pouvoir moins faire que de donner sa démission et cette perspective ne l’enchantait nullement. Il envisageait avec peine de retomber dans la vie médiocre et les tristes besognes d’autrefois. Ces deux années vécues dans une quiétude confortable l’avaient évidemment détrempé et il ne sentait plus en lui cette puissante indifférence de jadis aux hasards de l’existence. Plusieurs fois, il se demanda si l’engagement qu’il venait de prendre envers soi-même n’était pas une duperie de l’espèce qu’il haïssait le plus : la revanche sournoise d’une morale habile à envelopper ses commandements. Mais non, il n’avait qu’à imaginer sa situation à l’usine au cas d’une grève survenue dans la soirée. L’obligation de démissionner ne résultait pas d’un scrupule de conscience, mais d’un simple et irrésistible mouvement d’orgueil. Toutes ces réflexions n’empêchaient pas le temps de passer très lentement et l’anxiété de Chauvieux allait croissant. Jusqu’à la dernière

 

173

minute la menace resterait suspendue, car l’occupation pouvait commencer à l’heure même où la journée de travail s’achèverait. Pour tromper l’attente, il s’efforça de penser à Élisabeth et à leur séparation qui lui parut une petite chose sans importance. Vers cinq heures et quart, il eut la visite de Pierre Lenoir venu chercher un renseignement dont il avait besoin pour son travail et le retint un instant. Pierre n’était pas pressé de retourner à son bureau.

« Ça ne va toujours pas très fort, répondit-il à une question de Chauvieux. Je n’ai vraiment aucune disposition et je m’ennuie à crever. J’aimerais mieux mille fois être fraiseur ou ajusteur ou conduire un camion. Ah ! la grève peut se déclencher et durer dix ans, je n’en ferai pas une maladie.

– Pourquoi ne pas expliquer les choses à votre père ?

– Bien sûr, c’est tout simple. Je n’aurais qu’à lui dire que le travail ne me convient pas et que je quitte l’usine. Le malheur, c’est qu’il m’est physiquement impossible de le lui dire, tout aussi

 

174

impossible que de parler grossièrement à une vieille dame ou à une jeune fille. J’ai reçu une forte éducation à laquelle n’ont même pas manqué le pain sec et les gifles. Je suis donc solidement armé pour la vie. Quand mon père m’ordonne de travailler, je travaille, même si c’est inutile, je travaille en espérant que la terre va s’arrêter de tourner.

– Évidemment, approuva Chauvieux en connaisseur, il n’y a rien à faire. Mais peut-être pourriez-vous demander à votre frère de plaider votre cause. Quand il sera à l’usine, il aura toutes facilités pour faire entendre raison à votre père.

– Il faudrait d’abord le convaincre, lui. Autre impossibilité. Pour mon frère, refuser de faire une carrière dans l’industrie est une chose aussi absurde, aussi inconcevable, que de refuser sa part de paradis. Non, je suis condamné sans appel.

– Essayez de vous intéresser à votre travail. Les débuts sont un peu ennuyeux, mais plus tard, quand vous serez au courant, quand vous aurez des responsabilités... »

 

175

Mais Pierre secouait la tête. Rien ne pouvait le réconcilier avec ce labeur ingrat, cette vie confinée.

« Si encore j’étais pauvre ou si j’avais de petits revenus, je me rendrais peut-être à la nécessité.

– Ne vous plaignez pas. L’ennui des heures de présence à l’usine vous fait mieux apprécier les joies du foyer.

– Bien sûr, bien sûr, dit Pierre d’une voix molle. Mais on ne peut pas non plus y penser tout le temps. – Il se reprit et ajouta avec plus de vivacité : – Et c’est dommage. C’est un tel bonheur de se retrouver à la maison. »

Après le départ de Pierre, Chauvieux eut encore vingt minutes d’attente à compter. Enfin, la sirène émit le son court et voilé qu’elle faisait entendre depuis une semaine, le directeur craignant que l’ampleur d’un hurlement trop impératif ne froissât les ouvriers. Chauvieux, le cœur pincé, tenait son regard fixé sur l’une des allées qu’il découvrait, entre deux bâtiments, dans toute sa longueur. Il lui sembla que la sortie

 

176

tardait singulièrement à s’effectuer. « Ça y est, je reste en panne avec un loyer de vingt mille francs et une femme de chambre. » Mais tout à coup, à intervalles réguliers, les portes déversèrent chacune leur file d’ouvriers et, en quelques minutes, l’allée s’emplit d’une foule bruyante qui s’écoulait paisiblement vers la sortie.

 

177