Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 6 sur 19

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Chapitre VI

 

Dans sa misérable isba, une jeune paysanne des bords du Don, vêtue de haillons et le regard sans âme, s’épuisait à un labeur ingrat et improductif. Son homme travaillait la terre avec des moyens primitifs et il se soûlait à la vodka et, avec une lueur ignoble dans les yeux, regardait les filles au corsage, comme font les individus sans culture et sans idéal. Un jour, l’esprit soufflait sur le village, les paysans mettaient en commun leurs ressources et leurs efforts. Bientôt, des machines perfectionnées venaient décupler le rendement de la terre, les moissons étaient grasses, les arbres ployaient sous la charge des fruits, les vaches et les cochons, logés comme des princes, pullulaient. Les villageois étaient indiciblement heureux. Le triste couple du début faisait maintenant plaisir à voir. L’homme conduisait un tracteur, et les croupes et les seins ne lui disaient plus rien du tout et la vodka non

 

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plus. Sa femme, les yeux brillants de plaisir, surveillait une machine à écrémer. À la maison, il lisaient des livres instructifs et se regardaient en riant chastement.

Le film était projeté en séance privée devant une élite de deux à trois cents personnes. De cette élite faisaient partie Mme Ancelot, sa fille Mariette, le boxeur Milou, Mag et son ami Alfred. Le public, merveilleusement compréhensif, saisissait les moindres nuances et les harmonies les plus subtiles qui se jouaient sur l’écran. Dans l’obscurité se propageaient de longues rumeurs d’admiration et d’ivresse artistique et parfois, distinct, un cri échappait à un spectateur accablé par tant de beauté profuse. Mme Ancelot était parmi les plus agités et si grande était sa fièvre qu’elle ne pouvait s’asseoir sur ses deux fesses à la fois, mais posait tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre, et disait d’une voix saccadée, agressive aussi, comme défiant une armée de béotiens, de bourgeois crottés et de sépulcres blanchis : « C’est une chose étonnante. Étonnante. Oh ! ce pommier. C’est bouleversant. Non, ce pommier. La puissance de ce pommier.

 

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C’est d’un paganisme formidable. » Milou, assis entre Mme Ancelot et Mariette, ne prisait pas beaucoup le spectacle et trouvait, par exemple, que le pommier faisait long feu. Un pommier, ça va en passant, mais quand il s’installe sur l’écran, c’est long, même s’il est vu sous des angles divers, même avec des frissons dans les branches. D’autre part, ces histoires de rédemption lui hérissaient le poil et celle-ci en particulier, avec ses brutes villageoises décrassées en trois coups de catéchisme et le bon Dieu sous-entendu qui dodelinait dans les pommiers. C’est qu’il connaissait la chanson. Quatrième né d’une famille de huit, le père croque-mort et rhumatisant, il avait vu défiler chez lui trop de dames patronnesses, de bonnes sœurs, de curés en froc ou en complet veston et aussi trop d’affamés de justice, tout ce monde rêvant à intégrer la misère dans un ordre satisfaisant pour l’esprit. Milou n’avait pas le moindre penchant pour les constructions de la morale et les espérances souffreteuses, qu’il laissait à ses frères et sœurs. Sans doute ceux-ci deviendraient-ils de bons chrétiens, de bons communistes ou militants

 

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de n’importe quoi, toujours prêts à payer d’avance. Mais pour lui, merci, plus souvent. Il voulait être et il se sentait fort, méchant, sournois, rusé, sans scrupules, pas dégoûté s’il le fallait, vrai homme enfin, luttant pour sa fringale.

Milou, seul peut-être de toute l’assemblée, trouvait le film assommant. Toutefois, il ne s’ennuyait pas. Il avait posé sa main sur le genou de Mariette et, profitant de l’obscurité, s’efforçait d’assurer son avantage. La jeune fille s’était défendue en silence, avait repoussé la main du garçon avec une vigueur significative, puis, lassée par sa persévérance, se contentait de serrer les cuisses et de maintenir sa jupe. Milou savait qu’elle ne l’aimait guère et qu’elle le supportait parfois avec impatience, mais cette disposition lui paraissait de peu d’importance. En moins d’une semaine, il avait appris à connaître la famille Ancelot et sentait que toutes ces femmes, égarées dans la recherche d’une esthétique nébuleuse, étaient incapables de réactions vigoureuses. En effet, la résistance de Mariette faiblissait peu à peu. Sur l’écran, un vieillard pleurait d’émotion en regardant la courbe furieusement ascendante

 

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de la production du blé et esquissait un entrechat. Mme Ancelot se pencha sur Milou en murmurant :

« Ah ! c’est bien l’âme russe.

– De quoi ?

– Je disais : c’est bien l’âme russe.

– Ah ! oui. En plein. »

Mariette avait entendu la réflexion de sa mère et, bloquant la main de Milou sur l’une de ses jarretelles, rêvait à l’âme russe, un doux oiseau qu’elle imaginait voletant au-dessus d’une sorte de fosse aux ours, dans laquelle des archanges bottés barattaient de sublimes catastrophes. Elle sentit soudain une envie de pleurer. Il lui semblait que l’oiseau fût entré dans son corsage et dans son cœur et il lui montait aux lèvres comme une prière d’enfant, un appel d’orphelin. Mais le spectacle, qui approchait de sa fin, n’était guère favorable aux enchantements. Sur l’écran, des machines fonctionnaient à plein rendement et montraient leurs entrailles de métal, animées d’un mouvement forcené. Des bielles, des pistons, des bobines, des engrenages, des courroies, viraient,

 

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vibraient, tourbillonnaient, sautaient à des vitesses affolées qui faisaient papilloter le regard. Mag, assise entre son ami Alfred et Mme Ancelot, fit observer à haute voix :

« Comme symbolisme, c’est une chose inouïe. Et d’une beauté !

– Oui, c’est vraiment bien, convint Alfred, mais c’est quand même un petit peu emmerdant.

– Ah ! non, protesta Mme Ancelot, ne dites pas que c’est emmerdant. Moi je ne m’en lasserais pas. C’est tellement vrai, ces machines qui tournent.

Les applaudissements éclatèrent à la fin du film. Une Internationale, amorcée par quelques voix, dont celle de M me Ancelot, hésita une minute et rata dans la bousculade de la sortie. Il était à peu près 10 heures et demie du soir. Le groupe Ancelot fit quelques pas dans la rue Saint-Martin en échangeant des impressions sur le spectacle. On devait retrouver Germaine et des amis dans un café de Montparnasse. Milou déclara que Mariette avait un fort mal à la tête et, malgré ses dénégations, décida qu’il marcherait

 

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un moment avec elle pour lui faire prendre l’air. Déjà Mme Ancelot était installée dans un taxi avec Mag et Alfred. Il claqua la portière, donna l’adresse au chauffeur et dit au revoir, à tout à l’heure. La voiture démarra sans laisser à personne le temps de s’étonner. M me Ancelot, par la portière, fit avec sa main gantée un geste mutin à l’adresse des deux jeunes gens.

« Qu’est-ce qui vous a pris ? demanda Mariette. Je n’ai pas du tout mal à la tête.

– C’était manière d’être ensemble. J’ai pensé qu’on pouvait avoir quelque chose à se dire en douce, tous les deux. »

Mariette voulut protester, mais il lui coupa la parole et dit d’un ton narquois :

« C’était joli comme tout, ce film soviétique. Moi, les machins russes, j’aime bien ça. C’est du film qui fait réfléchir l’homme, qui vous élève la pensée. En ce moment, je me sens prêt à n’importe quoi pour le bonheur du prolétaire. »

Il l’avait prise par le bras et, quittant le boulevard Sébastopol, s’engageait dans une petite

 

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rue mal éclairée.

« Où allons-nous par là ? demanda-t-elle d’une voix calme.

– À Montparnasse. C’est un raccourci. Vous verrez, on y sera en cinq minutes. »

Mariette savait avec certitude où il voulait en venir et n’était nullement consentante. Le fait qu’il eût accédé à ses jarretelles dans l’ombre du cinéma ne signifiait rien pour elle, et l’idée qu’il pouvait en prendre avantage ne lui vint même pas. Pourtant, elle ne trouvait pas le moyen de couper court à ses entreprises. Un sentiment vigilant de la liberté, jouant à l’envers, lui faisait craindre de se comporter selon des préjugés bourgeois, ridiculement désuets, et l’obligeait à considérer la situation dans son déroulement esthétique, comme si une autre qu’elle-même y eût été intéressée. Elle avait conscience d’une pénible défaillance d’égoïsme, qui paralysait une détente animale de l’orgueil et de la volonté. Tandis que Milou lui prenait la taille, certaines formules du répertoire habituel lui venaient à l’esprit : « C’est amusant, il a un réel dynamisme,

 

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c’est une situation paradoxale, ça ne manque pas de beauté, ça a de la gueule, l’atmosphère y est, c’est assez baudelairien, on ferait un joli travelling, suggérer la scène du coït par l’atmosphère, c’est d’une pureté formidable, aucun chiqué, tout s’inscrit dans une perspective de rêve, une page de Dostoïevski, réalisme féerique, une brute splendide, rien de conventionnel, un raccourci synthétique d’une puissance folle, l’ensemble est d’un érotisme inouï, un fondu et on enchaîne, un brutalisme bouleversant, des latences étonnantes, une poésie énorme. »

Il l’entraînait dans des rues étroites et peu fréquentées. L’humeur de Mariette rendait la conversation difficile et le chemin semblait long. Enfin, il s’arrêta devant un hôtel d’une catégorie plus relevée que celle des établissements du voisinage, à en juger par la façade neuve aux marbres noirs et l’entrée relativement spacieuse, ornée d’une plante verte. C’est gentil, hein ? dit-il avec quelque fierté. Mariette regarda l’hôtel, regarda Milou, et parut hésiter ou chercher en elle-même une résolution encore incertaine. Bien

 

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qu’elle eût un peu l’air d’une mise en demeure, l’invitation du boxeur n’avait rien en soi qui la révoltât. Dans le cercle de ses amis, on admettait que le désir d’un homme pût s’exprimer sans trop de précautions, voire avec brutalité, et il était également bien vu qu’une femme s’y soumît dans un esprit de communion artistique ou simplement pour affirmer sa liberté. Mariette l’entendait bien ainsi, mais au seuil de l’hôtel, elle était en train de faire une étrange découverte que le formulaire où elle avait puisé tout à l’heure était impuissant à lui dissimuler. En regardant Milou, elle éprouvait le sentiment inattendu d’appartenir à une espèce supérieure à la sienne. C’était une certitude agressive ne devant rien à la réflexion et moins encore à la morale. Ce joli garçon, de toute évidence, n’était qu’une crapule sournoise encore imprégnée des relents d’innommables bas-fonds, un sordide petit forçat de la société, en rupture de chaîne, et Mariette se voyait elle-même comme une créature aristocratique, née pour être servie, à l’occasion, et détestée par des individus appartenant à cette engeance. Pareille façon de voir eût bien surpris Mme Ancelot et le cercle des

 

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amis. Mariette s’en étonnait elle-même, mais le fait était là et s’imposait comme une évidence sensible ne prêtant à aucune discussion. Milou, lui, n’avait jamais perdu de vue cette distance qui aurait dû les séparer et il commençait à s’en effrayer. L’examen silencieux dont il était l’objet de la part de Mariette le troublait. Ces filles de bonne famille, qui se donnaient le plaisir d’être de plain-pied avec le premier venu, lui semblaient receler des prestiges redoutables, échappant à ses moyens de connaissance et il craignait d’avoir fait fausse route.

« Allons-nous-en », dit Mariette.

Voyant que tout était perdu, Milou eut un accès de rage qui n’osait pas s’exprimer librement.

« J’ai pas l’habitude qu’une femme me fasse ces chansons-là, moi. Faudrait tout de même pas confondre. Quand j’ai dit une chose, elle est dite. Moi, je parle direct et j’agis franchement. Je prends toutes mes responsabilités. Mais j’estime que la femme doit être loyale. »

Amusée par ce jargon, elle ne put se défendre

 

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d’un sourire et pensa par habitude : « C’est magnifique, ça a une gueule inouïe. » Au sourire, Milou sentit revenir sa chance. Prenant Mariette aux épaules, il la regarda aux yeux, de tout près, et murmura d’une voix suppliante :

« Mariette, j’ai tellement envie. Vous ne pouvez pas me laisser comme ça, dites, Mariette. Ça ne serait pas bien. Je vous jure, Mariette, j’en peux plus. »

Ce désir en détresse ne la laissait pas insensible. Il y avait là une charité à faire. Et vraiment, il était joli, ce garçon, bien pris dans son petit costume, il était joli. Sans avoir rien décidé, Mariette pénétra dans le vestibule de l’hôtel, poussée par Milou qui lui avait pris le bras et le serrait à toute poigne.

« Voyons, lâchez-moi, dit-elle, vous me faites très mal et c’est inutile, je vous assure. »

Dans l’ascenseur qui les monta au troisième étage, un garçon d’hôtel aimable et loquace leur énuméra les commodités de la chambre. Il s’adressait à Milou avec déférence, et à Mariette avec une cordialité familière qui lui fut très

 

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désagréable. Elle se souvint qu’elle était encore libre de choisir et voulut croire que le fait d’entrer dans un hôtel avec un homme ne l’engageait en rien. Dans la chambre, elle s’assit sur une chaise, les jambes croisées et la joue sur l’index, comme si elle eût été en visite. Milou lui en fit la remarque en précisant qu’on n’était pas dans un salon, mais dans une chambre à coucher. Tu nous fais perdre du temps, ajouta-t-il.

« Tiens, dit Mariette, vous me tutoyez ? »

Elle le toisa d’un regard indulgent, avec la sorte de curiosité que peut inspirer une espèce inférieure et, quittant son siège, s’en fut assurer son chapeau devant la glace et vérifia l’ordonnance de son tailleur. Milou s’était assis sur le lit et semblait ignorer sa résolution, mais lorsqu’elle passa devant lui pour gagner la porte, il lui décocha un vigoureux coup de pied qui porta un peu au-dessus de la cheville. Mariette poussa un cri de douleur et eut un mouvement pour se pencher sur sa cheville endolorie, mais elle se ressaisit aussitôt et fit en boitant les quelques pas qui la séparaient de la porte. Celle-

 

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ci était fermée et la clé ne se trouvait plus sur la serrure.

Sans se préoccuper de ce que pouvait faire Mariette, Milou se déshabilla en chantonnant. Adossée à la porte, elle le regardait avec une haine désespérée et n’avait même plus le désir de s’enfuir. Le fait de s’abandonner à l’étreinte du boxeur lui semblait maintenant fort peu de chose, simple péripétie dans une aventure qu’elle prévoyait longue et dont le dénouement retenait déjà toute son attention. Ayant dépouillé tous ses vêtements, Milou tourna sa nudité à l’endroit et dit : « Tu te défringues ? » Et pendant que Mariette se déshabillait :

« Tu m’as l’air assez bien faite, dit-il en s’asseyant sur le lit, et tu as une petite figure qui n’est pas mal non plus. J’en suis bien content pour toi, mais tu sais, ce n’est pas tellement ce qui m’a décidé. Des jolies filles, il en court les rues, et pour pas bien cher. Non, vois-tu, ce qui me plaît chez toi, c’est l’éducation, les leçons de piano, les meubles de famille, le papa qui gagne de l’argent. Ces machins-là, moi, ça m’émeut. Tu

 

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n’imagines pas combien tu fais distingué, même en soutien-gorge et les cuisses à l’air. Et cette façon de dire que vous avez, tes sœurs et toi : « C’est une chose inouïe ! c’est d’une poésie ! Ah ! c’est d’une beauté ! » Tu ne voudrais pas le redire pour moi ? Mais non, je n’insiste pas, tu n’es pas en train. Tout à l’heure, ça te viendra bien mieux. Allons, dépêche-toi, enlève ton petit caleçon. Je suis pressé de savoir comment ça se passe avec une fille de famille. Il faut que je te dise, c’est toute une histoire. Mon papa, à moi, il était croque-mort. Dans les derniers temps, quand il avait ses rhumatismes, il m’arrivait de faire des remplacements. Je mettais son petit uniforme P. F. et vas-y pour les réjouissances. Un jour, dans une maison bourgeoise, je me présente avec les collègues pour enlever les os d’un grand-père chéri qu’avait décédé, mais voilà que dans le couloir, mon soulier se délace. Le temps de relacer, je reste à la traîne, et en me relevant, je bute dans une demoiselle qui sortait d’une chambre. Une jeune fille charmante, dans ton genre, de la distinction, du piano, de la modestie, enfin, tout. Figure-toi qu’elle est devenue toute

 

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pâle et qu’elle m’a regardé, non, je ne peux pas te dire comment. Pauvre mignonne, j’ai bien compris, les croque-morts, ce n’était pas son milieu. Allons, dépêche-toi, bon Dieu. J’en ai marre de toujours attendre. Je vais te montrer un truc. J’ai quelque chose à te faire voir en travelingue, comme vous dites.

Mariette était prête pour le sacrifice. Elle prit encore le temps de téléphoner et demanda l’établissement où l’attendait sa mère. Nue, les pieds dans ses souliers à talons hauts et le récepteur à l’oreille, elle ressemblait à un dessin de La Vie parisienne.

« Allô, maman ? ici Mariette. Je téléphone pour prévenir que nous n’irons pas vous retrouver. Ne nous attendez pas.

– Bon. Tu es rentrée à la maison ?

– Non, nous sommes à l’hôtel.

– À l’hôtel ! comment, mais quel hôtel ? »

Mariette eut un air de férocité qui fut un mystère pour Milou.

« Ma foi, répondit-elle, je ne sais pas au juste.

 

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C’est un petit hôtel près de la rue Saint-Denis, je crois.

– Voyons, c’est insensé, dit la voix aigre de Mme Ancelot, je ne comprends pas. Qu’est-ce que vous faites, dans cet hôtel ?

– Mon Dieu, rien d’extraordinaire. Nous sommes dans une chambre. Milou est tout nu et moi aussi.

– Quoi ? mais tu perds la tête. Il faut rentrer tout de suite.

– Il est bien tard, maman, vraiment bien tard. En tout cas, ne sois pas inquiète, même si je ne suis pas encore là quand vous rentrerez. J’espère bien ne pas faire de mauvaise rencontre. Bonsoir, maman. »

À l’autre bout de la ligne, dans sa cabine téléphonique, M me Ancelot, éberluée, oubliait de raccrocher et murmurait : « Tout nus dans une chambre, ah ! non, c’est un peu fort. Tout nus. » Pourtant, elle s’habituait tout doucement à cette idée que Milou et Mariette s’aimaient sans contrainte. À la vérité, il n’y avait de surprenant,

 

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dans cette histoire, que l’image du couple. Mme Ancelot en vint à considérer les choses objectivement, c’est-à-dire avec le léger recul de sa conscience, qui laissait toute l’initiative à son tempérament artiste. « Étonnant, splendide, formidable, pensa-t-elle aussitôt. On voit si bien ça en travelling. Ces deux enfants nus dans une chambre d’hôtel borgne, c’est d’une pureté bouleversante. » En quittant la cabine téléphonique, elle hésita si elle ferait part de la nouvelle devant les amis attablés en compagnie de Germaine. L’effet était sûr. Un retour de pudeur, qu’elle jugea du reste sévèrement, l’empêcha de rien dire.

« Hullo ! mamouchka ! fit Germaine en agitant la main. Qu’est-ce que c’est ?

– Mariette téléphone qu’elle a encore mal à la tête et qu’elle préfère rentrer.

– Moi, je considère que la révolution est faite, dit Alfred. Je pense que d’ici quinze jours, nous aurons les quatre ou cinq cent mille cadavres qui sont indispensables pour souligner l’importance de l’œuvre accomplie.

 

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– Cinq cent mille vies qui seront donc sacrifiées délibérément, fit observer Mag. Sacrifiées presque de sang-froid. C’est formidable.

– Je trouve ça d’une pureté bouleversante », dit Mme Ancelot qui venait de reprendre sa place.

 

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