Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 17 sur 19

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Chapitre XVII

 

La grande salle du Moulin de la Galette était pleine. Bernard était assis dans la dernière rangée des chaises et, derrière lui, de nouveaux arrivants se tenaient debout. Des jeunes gens en habits du dimanche et portant brassard, s’affairaient dans les allées avec des mines excitées et candides de boute-en-train de patronage et multipliaient les occasions de s’appeler « camarade », la voix toute vibrante d’une joie pure et honnête qui blessait la sensibilité du public, composé en majeure partie d’ouvriers de Montmartre. À l’autre bout de la salle, sur l’estrade, derrière la carafe et le verre d’eau, les tribuns étaient assis en demi-cercle et repassaient leurs rôles mentalement. Il n’y avait parmi eux aucune vedette du Front Populaire. La plupart étaient des professionnels, députés, anciens députés, conseillers ou secrétaires de quelque chose, quadra et quinquagénaires, caressant de petits

 

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espoirs à court terme, et qui s’acquittaient ce soir des charges de leur métier, sans exaltation ni appréhension. Bernard était venu à la réunion sans la moindre curiosité. L’après-midi, à son bureau, il en avait entendu parler par un de ses collègues et le soir, à l’heure où il redoutait la solitude et la société des siens, il était monté au Moulin de la Galette comme il fût allé au cinéma, pour y oublier sa lassitude et sa violence.

Les orateurs se succédaient à la tribune. Socialistes, cégétistes, communistes s’alignaient benoîtement sur le radical, et le ton des discours, aussi peu révolutionnaire que possible, était presque celui d’un débat sur la laïcité ou sur l’enseignement du latin. Languissant, le public avait des égards pour ces gens qui s’étaient dérangés, et les applaudissements, courtois, éclataient chaque fois que l’orateur, d’un silence, les réclamait. De temps à autre, l’éloquence se haussait à une certaine véhémence douceâtre d’union sacrée. C’était la minute de l’Espagne. Un frisson fraternel et guerrier passait dans la salle qui, mieux enlevée, eût réclamé des canons. Mais ces tribuns au cœur engraissé n’avaient pas

 

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la manière.

De toutes ses forces, Bernard essayait de s’intéresser à ces discours, mais le fil lui échappait à chaque instant et il revenait aux images qui le hantaient depuis quelques jours. Dimanche matin, Mariette lui avait tout dit. Sans intention apparente, l’air absent et la voix unie, comme on se confie à un meuble ou à un animal, elle lui avait conté comment, dans une chambre d’hôtel, Milou l’avait réduite à sa volonté, comment, au bord de la mer, il avait régulièrement alcoolisé Micheline pour arriver à ses fins et comment il la rencontrait maintenant dans une garçonnière louée à l’heure, près de l’avenue de Wagram. Le cochon s’en était vanté auprès de Mariette en ajoutant : « Je ne veux pas me surmener en ce moment, mais quand je serai marié avec elle, on se reverra. T’as un petit corps coquin qui me plairait presque mieux que le sien. » Mais tous les détails n’étaient rien auprès de la catastrophe essentielle : Micheline souillée par ce voyou, par cette sale petite bête tortueuse et volontaire. Depuis dimanche, Bernard était résolu à tuer. « Je le tuerai », avait-il dit à

 

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Mariette qui s’était contentée de hausser les épaules sans paraître faire aucun cas de cette résolution, comme si c’eût été propos de bon jeune homme irrité. Il n’avait pourtant pas cessé d’y penser. Il y rêvait encore dans cette salle du Moulin de la Galette où il lui arrivait, par instants, d’être parfaitement seul. Il commençait même à s’inquiéter de ce qu’une volonté aussi totale et aussi absorbante ne fût pas encore engagée dans la voie des réalisations pratiques. Un garçon bourgeoisement éduqué est très mal préparé au crime et c’est miracle qu’il arrive déjà à en concevoir la nécessité. Bernard ne savait pas du tout comment s’y prendre. Le meurtre par balle lui répugnait, trop abstrait. Tuer à coups de revolver, c’est un peu comme de tuer par la pensée. On n’y est pas réellement et la victime non plus. Ces gens du milieu qui règlent leurs comptes à coups de feu sont d’assez misérables gâcheurs. Quand le désir d’une vengeance vous étreint, on ne l’apaise pas si vite. Il faut sentir palpiter la bête et disposer un peu de son agonie.

Après le premier discours, les suivants semblaient n’être plus que des moutures et le

 

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public ne s’échauffait pas. L’atmosphère de la salle était à peu près celle d’une église à l’heure du prêche. Les jeunes commissaires à brassard désespéraient de voir surgir un incident qui eût été pour eux l’occasion de montrer leur zèle et la force de leurs biceps. Devant lui, sur la droite, Bernard remarqua un homme dont la physionomie lui était connue. Il se souvint de l’avoir rencontré un soir près de la gare Saint-Lazare en compagnie de l’oncle Chauvieux qui les avait présentés l’un à l’autre. Un nom comme Malubier ou Marinier. Ou plutôt Malinier. L’homme paraissait très excité. Non seulement il levait le poing et applaudissait à chaque fois qu’il le fallait, mais son visage enflammé, son regard ardent, certains gestes nerveux trahissaient une grande agitation intérieure que n’expliquait guère la modération des orateurs et qui piquait la curiosité de ses voisins. Bernard l’oublia et revint à son meurtre. Le couteau, même sous le nom de poignard, lui semblait un outil ignoble et le poison, pourtant plus propre, ne lui faisait pas moins horreur. L’idéal eût été d’avoir un spadassin qui exécutât la besogne devant lui,

 

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mais le métier de tueur à gages s’est à peu près perdu, du moins à l’usage du vulgaire. Bernard considérait sa faiblesse avec dégoût. Il se jugea trop pauvre pour nourrir longtemps de fortes passions et l’idée lui vint qu’il était peut-être de ces gens qu’une grande douleur ou une grande haine réduit au suicide ou à la mort lente. Un incident comique le tira brusquement de cette méditation. Profitant d’un temps de respiration de l’orateur, Malinier s’était dressé, la face congestionnée, et s’écriait d’une voix forte, frémissante, et que semblait altérer une étrange passion : « Et la France, alors, qu’est-ce qu’elle devient, la France ? » Tous les regards s’étaient tournés vers lui et le public se mit à rire gaiement, du reste sans hostilité. On le trouvait simplement cornichon, cucul la rainette, ratapoil et rantanplan. Patriote, quoi. Et c’est vrai qu’il avait l’air bête, le pauvre garçon, et tellement vieillot et de si loin venu qu’on avait quand même un peu compassion. Est-ce qu’il allait se mettre à pleurer ? on l’aurait cru à entendre cette voix violente et cassée qui lui sortait du fond, à voir cette gueule de bon forcené sans malice. Les

 

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commissaires s’étaient approchés, tout frémissants d’impatience, et le regardaient avec une férocité juvénile, mais l’orateur se chargea de lui régler son compte en se taillant un joli succès : « La France ! elle vous regarde avec toute l’indulgence dont vous avez besoin, mais n’en abusez pas. » Malinier, pourpre et stupide, retomba sur sa chaise et la France se mit à rigoler de bon cœur, l’œil humide et le ventre heureux. Bernard lui-même, oubliant ses sinistres desseins, passa un joyeux moment. On croyait l’affaire réglée et déjà l’orateur revenait à ses moutons. Mais pour la seconde fois, Malinier se dressa comme un ressort et se mit à rugir : « Bande de cons ! bande de cons ! » Alors se déroula une de ces scènes courtes et violentes qui transportent une salle et fixent les opinions politiques. Malinier fut happé par les commissaires et, les fesses bottées au vol, disparut dans une grande clameur. Cette expulsion vigoureuse modifia heureusement l’atmosphère. Le public tenait la certitude réconfortante de s’être dérangé pour quelque chose et il semblait même que les tribuns eussent un peu de génie.

 

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La sortie s’effectua lentement. Le public, en quittant la salle, se massait sur les trottoirs de la rue Lepic dans l’espoir insensé de quelque bagarre. Des escouades d’agents travaillaient à dégager la sortie, mais sans brutalité. La police avec nous, scandaient les jeunes gens à brassard. Des ouvriers ricanaient, disaient : pourquoi pas, pendant qu’on y est. Rien de tout cela n’était très prometteur. Bernard ne s’attardait à la sortie que pour reculer l’instant d’être seul et de se reposer l’insoluble problème de tuer sans salir ses mains ni sa conscience. Pris dans la foule, il aperçut en face de lui, de l’autre côté du passage ménagé par la police, l’oncle Chauvieux qui semblait surveiller la sortie. Sans doute cherchait-il son ami Malinier. Bernard eut l’intention de le rejoindre, mais le perdit de vue avant d’avoir pu se dégager de la presse. Bientôt la foule commença à se disperser. Les jeunes porte-brassards collaient aux gardiens de la paix en criant la police avec nous, très ensemble et heureux de faire plaisir. Un brigadier, agacé, leur dit rudement : Ça va bien, vous faites pas mal aux cordes. Ils lui firent une ovation, faillirent le

 

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porter en triomphe et, rabroués, descendirent la rue Lepic en s’égosillant. La police avec nous.

Après avoir flâné parmi les derniers groupes, Bernard monta à la place du Tertre depuis longtemps déserte à cette heure de septembre. Par l’échappée de la rue du Calvaire, il s’attarda un moment à faire un coup de Paris la nuit à vol de hibou. La ville était très bien éclairée. Le jeune homme se laissa aller à rêver qu’il était le sultan d’une principauté indienne. Micheline était sa belle sultane et Milou son grand eunuque, marié par ses soins à une jolie fille. Celle-ci, toujours par ses soins, mettait chaque année un enfant au monde et le sultan n’en finissait pas de complimenter son grand eunuque qui avait une mauvaise lueur dans l’œil.

Il était à peu près minuit lorsque Bernard, guidé par le désir de jeter un coup d’œil à la demeure de son rival, arriva au bas de la rue Norvins. L’endroit était désert. Les gardes mobiles qui stationnaient tout à l’heure sur le trottoir de l’avenue Junot, derrière le Moulin de la Galette, étaient partis dès après la réunion. Un

 

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vent d’automne, humide et quinteux, soulevait des feuilles mortes sur la chaussée. Au carrefour, Bernard hésita une seconde, le temps d’apprécier le ridicule de cette expédition si parfaitement inoffensive. Comme il s’engageait dans la rue Girardon, il vit à l’autre bout surgir une silhouette d’homme qui disparut presque aussitôt par l’escalier descendant à la place Constantin-Pecqueur. De taille moyenne, les épaules larges, la démarche souple, l’inconnu, ainsi vu de dos et à distance, semblait être assez jeune. Quoique distrait, Bernard observa qu’il marchait la tête baissée et les épaules remontées, comme s’il eût tenté d’allumer une cigarette dans le vent. En approchant de l’endroit où l’homme s’était détaché de la pénombre, il distingua un tas de matériaux de construction débordant du trottoir jusque sur la chaussée. Dressées contre un mur, de longues planches faisaient ombre sur une pyramide de briques, au flanc de laquelle était renversée une brouette.

Bernard s’arrêta près du tas de briques pour jeter un coup d’œil dans la rue Simon-Dereure qui s’ouvrait à quelques pas de là. Mariette lui

 

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avait expliqué comment trouver la maison de Johnny, mais il s’y reconnaissait mal et doutait maintenant d’avoir pris la rue par le bon bout. Il se disposait à rebrousser chemin lorsque son attention fut attirée par un objet brillant sur le trottoir entre deux briques. Ce n’était qu’un morceau de fer-blanc, mais s’étant penché pour s’en assurer, il aperçut un peu plus loin, derrière la roue de la brouette, le pied d’un homme, chaussé de cuir jaune, et cette première découverte en amena une autre, celle d’une forme humaine, immobile, que lui avait jusqu’alors dissimulée la brouette. Le corps était couché, une jambe allongée, l’autre pliée sur le ventre, les mains crispées sur la poitrine, et la tête calée dans l’angle que formait le mur avec le tas de briques. S’étant habitué à la pénombre, Bernard, tremblant d’horreur et de pitié, reconnut le visage de Milou. Le malheureux tirait la langue et ses yeux exorbités restaient grands ouverts. Bernard crut entendre des pas derrière lui et, en se retournant, fit s’écrouler quelques briques. Au bruit, il perdit la tête et, prenant sa course, s’élança dans l’escalier qu’avait pris le meurtrier quelques

 

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minutes plus tôt. Il eut pourtant la présence d’esprit de se mettre au pas en arrivant dans la rue Caulaincourt où il croisa quelques passants. La pluie se mit à tomber, une pluie froide rabattue par le vent et qui peuplait la nuit de visions sinistres. L’idée ne lui vint pas qu’il eût à se réjouir de la mort du monstre. Il ne pensait pas du tout à son grand amour. Les jarrets mous et claquant des dents, il imaginait l’agonie du misérable étouffant sous l’étreinte de son agresseur. Avant de mourir, il avait dû faire des efforts désespérés pour arracher les deux mains nouées sur sa gorge et aspirer un peu du vent froid qui passait au-dessus de lui en courtes rafales. Involontairement, Bernard suspendait sa respiration et portait la main à son faux col. Il avait hâte d’être chez lui, mais il craignait, en prenant un taxi, de laisser un témoignage de sa présence, à une heure suspecte, dans ce coin de Montmartre. À la réflexion, il lui apparut qu’il s’était mis dans une situation dangereuse. En cas de nécessité, il lui serait difficile d’expliquer pourquoi, ayant découvert le cadavre, il n’avait pas informé la police. Pris de panique, il regagna

 

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son domicile par des rues détournées en évitant les avenues et les carrefours où stationnaient des agents.

Mme Ancelot et ses filles venaient de rentrer du cinéma où elles avaient vu un film formidable. Ayant fait leur toilette de nuit, elles éprouvaient le besoin d’en parler encore avant de se séparer et, réunies en pyjama dans la salle à manger, se rappelaient les passages les plus remarquables, tout en sirotant un alcool. Les mains dans les poches de sa veste, l’air goguenard et le ventre voyou, M me Ancelot lançait par-dessus son épaule une réplique qui restait à jamais gravée dans sa mémoire : « Je m’annonce. Un coup de pied en vache. Voilà, c’est moi. »

« Il a un sex-appeal étonnant. Et cette façon qu’il a de regarder par moments, en touchant sa petite moustache avec le bout du doigt. Inouï. Je ne vois vraiment que les Américains pour avoir autant de sex-appeal. Et encore. Lui, c’est plus direct. On est prise tout de suite.

Mme Ancelot avait encore à dire, mais elle resta bouche bée en voyant son fils entrer dans la

 

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salle à manger. Livide, les yeux hagards, la tête affaissée et l’eau dégoulinant de son chapeau sur son imperméable trempé, il semblait prêt à s’effondrer. Mariette pensa en le voyant : « Ça y est. »

« Qu’est-ce que tu as ? demanda Mme Ancelot. Comme tu es pâle ! mais tu es malade ? »

Il secouait la tête sans parler, le visage stupide. Germaine et Lili le débarrassèrent de son chapeau et de son manteau. Il se laissait faire, le corps inerte, les bras mous. Ayant absorbé coup sur coup deux verres d’alcool, son teint se colora et ses traits s’animèrent. Il promena autour de lui un regard peureux, voulut parler et soudain fondit en larmes. Sa mère et ses sœurs s’empressaient, lui prenaient les mains, l’embrassaient, le baisaient, lui disaient : « Voyons, Bernard, ne pleure plus, dis-nous ce que tu as. » Il ne voulait ni ne pouvait, gêné par les sanglots. M. Ancelot qui écrivait des lettres dans sa chambre avait entendu rentrer son fils. Il vint s’enquérir de sa soirée et, le voyant en larmes, il se jeta sur ses femmes pour les dévorer, en gueulant que c’était toujours

 

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la même chose, que ça continuait, qu’on s’ingéniait à lui faire mourir son garçon, mais que ça allait pourtant finir. À la porte, il les flanquait toutes à la porte de chez lui, c’était chose faite. Et aussi, il leur interdisait de mettre désormais le nez dehors sauf une demi-heure le matin, par hygiène. Et pas un sou, pas un rotin, pas un centime. Mme Ancelot ripostait avec tant d’aigreur et d’insolence qu’il faillit lui passer une chaise au travers du corps. Tout à sa colère, il ne s’aperçut même pas du départ de son fils que Mariette conduisit à sa chambre.

Bernard se sentait mieux. Les vociférations paternelles faisaient un vacarme rassurant qui semblait devoir conjurer tous les périls. Mariette regardait son frère avec anxiété et attendait qu’il fît des confidences, mais il était peu disposé à évoquer sa sinistre découverte et souhaitait plutôt en écarter le souvenir. Lorsqu’ils furent dans sa chambre, elle lui mit les mains aux épaules et lui demanda s’il n’avait rien à lui dire. Il fit signe que non et, l’ayant embrassée, la poussa vers la porte d’un geste affectueux. Mal résignée à ce silence, elle gagna sa chambre où elle passa une

 

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nuit agitée à se demander si son frère avait commis un meurtre et ne sachant plus si elle le désirait.

Bernard était couché et il feignit d’être endormi lorsque son père s’approcha de son lit pour s’informer des raisons de son désespoir. M. Ancelot sortit sur la pointe des pieds. Du reste, son fils ne tarda pas à s’endormir réellement d’un sommeil lourd, traversé par des rêves de pluie et de maison branlante, avec la conscience obscure d’un drame oublié qui allait renaître à la fin de la nuit. Le lendemain, il s’éveilla à huit heures et expédia sa toilette en hâte, car il lui fallait être à son bureau à neuf heures. Le souvenir de son aventure lui pesait moins lourdement que la veille et il envisageait maintenant avec lucidité les conséquences qu’elle pouvait entraîner pour lui. À moins de hasards improbables, la police n’avait aucune raison de le soupçonner et, normalement, les enquêteurs devaient l’ignorer. Le nombre même des hasards désobligeants qui pouvaient attirer l’attention sur lui était des plus restreints. Seul, le véritable meurtrier, au moment de s’enfuir, avait pu le voir

 

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déboucher de loin dans la rue Girardon. Celui-là aurait évidemment intérêt à aviser la police au moyen d’une lettre anonyme : « Demandez donc au jeune Ancelot ce qu’il faisait sur le lieu du crime à minuit. » Bernard n’était du reste nullement fondé à croire que l’assassin le connaissait puisque lui-même n’avait pu identifier la silhouette du fugitif. Toutefois, ne se sentant pas très fort de son innocence, il restait oppressé par un sentiment de peur.

Le lendemain matin, donc, il s’éveilla plus tard qu’à l’ordinaire et expédia sa toilette.

Mme Ancelot et ses filles prenaient le petit déjeuner. Il y avait un journal sur la table et on parlait bas. Le père était déjà parti. Mariette avait les traits tirés, les yeux brillants et avalait péniblement sa salive. En entrant dans la salle à manger, Bernard vit le journal et comprit, aux regards et au silence de l’accueil, qu’on était informé. Sans avoir cherché l’effet, il se comporta comme un criminel de mélodrame. Arrêté au milieu de la pièce, il se mit à fixer le journal et sa poitrine se gonfla d’une longue

 

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inspiration qui lui rejeta lentement la tête en arrière. Mme Ancelot, très émue, se leva et vint l’embrasser.

« Mon enfant, mon cher petit, quelle chose bouleversante ! C’est d’une beauté ! d’une grandeur !

– Ce n’est pas moi, protesta Bernard. Je n’y suis pour rien. Ce n’est pas moi. »

Mariette vint lui jeter ses bras autour du cou et, la tête sur son épaule, lui demanda pardon en sanglotant. Il se débattait, disait : « Mais non, je vous assure, ce n’est pas moi. » On comprenait d’ailleurs très bien qu’il voulût être prudent.

– Il est magnifique. Il est splendide.

– Il a des latences inouïes.

– La poésie de cette chose-là, le mouvement... une atmosphère irréelle...

Bernard déjeuna très vite, pressé d’échapper à cette admiration. Pendant qu’il avalait son café, Germaine regardait les mains du meurtrier, des mains longues dont la finesse évoquait des supplices raffinés. À haute voix, elle cita un vers

 

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de Baudelaire :

 

... Et qui meurt sans bouger dans d’immenses efforts.

 

Un frisson passa autour de la table. Bernard revit le visage convulsé de Milou et, en regardant ses propres mains, il eut le cœur transi par un remords soudain. Excédé, il reposa sa tasse à moitié pleine :

« Je fous le camp, dit-il en jetant sa serviette. J’en ai assez. »

Un murmure compréhensif et respectueux le suivit jusqu’à la porte. Lorsqu’il fut sorti, Mme Ancelot soupira :

« Je vois un beau film à faire.

– Un sujet en or, approuva Lili. Il faudrait traiter ça dans une lumière floue, je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire. Une espèce d’horreur diffuse. En somme, une chose qui soit surtout d’atmosphère.

 

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– Oui, oui, accorda Germaine avec réticence, mais il ne faut pas non plus noyer la ligne essentielle. Ce qui importe, à mon avis, c’est de bien faire sentir, chez Bernard, l’éveil du primitivisme latent. On verrait la brute se dégager lentement de son être social et retrouver son dynamisme originel en s’évadant du ridiculisme des préjugés et des conventions.

– Oui, c’est une chose qui peut être très belle.

– Je crois qu’il y aurait intérêt à faire de lui un petit-bourgeois rétréci et timoré. Naturellement, sa famille a une grande importance. Par exemple papa... non, papa est bien, lui, ce n’est pas la peine d’y toucher. Pour maman, je verrais assez une petite bonne femme un peu falote.

– Pourquoi falote ? protesta Mme Ancelot.

– Si. Une petite bonne femme toujours effarée, ne comprenant jamais rien et accumulant les gaffes. Je suis sûre que tu donneras quelque chose de drôle. Et maintenant, Mariette. La rajeunir carrément de cinq ou six ans. Petite étudiante. Intelligente. Beaucoup de préjugés. Mais du caractère. Pour le viol, rien à changer.

 

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– On pourrait suggérer la scène par un jeu d’ombres sur le mur, proposa Lili. En travelling, ce serait saisissant.

– Évariste et Mariette luttant, oui, ça peut être bon. Très important, le personnage de Mariette. Au fond, beaucoup plus important que celui de Micheline qui est une très belle fille, riche, élégante, mais plutôt tourte, comme dans la réalité, en somme. C’est Mariette qui fera naître chez son frère l’idée de la vengeance, qui attisera sa haine et son désir de meurtre. »

Mariette, qui n’avait pas encore ouvert la bouche depuis que la conversation était au cinéma, eut un geste de dénégation, un grand geste violent et désespéré. Elle voulut parler, mais la voix lui manqua d’abord. La voyant bouleversée, Germaine la prit dans ses bras et s’excusa en lui caressant les joues.

« Chérie, j’ai été stupide, mais n’y pense plus. Ce n’était pas sérieux. Je construisais un personnage. C’était un jeu, un simple jeu...

– Je veux que vous sachiez, dit Mariette d’une voix entrecoupée. Oui, c’est moi qui l’ai poussé.

 

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Tout est arrivé par ma faute. C’est moi qui suis coupable. Je n’aurais pas dû lui dire ce que je savais. Mais je ne croyais pas qu’il le tuerait. Je ne l’ai jamais cru. Je vous le jure. Je le croyais si peu que j’ai écrit à Chauvieux, l’oncle de Micheline, pour lui dire la vérité. Je pensais que lui, peut-être... »

La bonne entrait pour desservir. Mariette se tut, mais Germaine, dans son désir d’apaiser le remords de sa sœur, laissa échapper une phrase dangereuse, aussi compromettante pour Bernard que pour Chauvieux. L’imprudence était regrettable, car la bonne avait reçu ses huit jours la veille.

 

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