Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 11 sur 19

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Chapitre XI

 

Sur la terrasse de la petite maison qu’il habitait au flanc ouest de Montmartre, Johnny humait l’air du matin en rêvant à sa vie écoulée et ressentait la tristesse de vieillir, qui étreint plus durement les êtres asservis par une passion toujours chaude. Près de lui, un arbre qu’il avait vu planter arrondissait à hauteur de la terrasse une frondaison encore odorante de l’averse de la nuit et mouillait alentour la lumière oblique du matin. Johnny se revoyait quinze ans plus tôt dans le même soleil matinal, devisant avec des compagnons agréables et tels que s’il les eût choisis avec beaucoup de prudence. Il avait alors quarante-cinq ans et gardait en sa maturité une jeunesse encore ferme tant du visage que du corps. Sa politesse et sa bonne grâce, qui faisaient rechercher sa société, étaient sans afféterie et fleurissaient naturellement. Pour forcer l’attention et l’intérêt des hommes désirables, il

 

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n’avait pas besoin de cet empressement exagéré, de cette prévenance courtisane, qui devaient l’amener à se faire remarquer par des attitudes efféminées. Autrefois, il était généreux avec désintéressement et les jeunes gens venaient à lui sans calcul, heureux de plaire. Aujourd’hui, ils ne venaient plus. La vie n’avait plus de tendres surprises.

Milou déboucha sur la terrasse en pantalon de pyjama et le torse nu. Le soleil n’était pas encore chaud et en s’appuyant à la balustrade, il frissonna, mais avec une sensation de plaisir, comme il arrive en entrant dans une eau fraîche. Johnny, avec mélancolie, admira ce jeune corps élégant et musclé.

« Cette nuit, chéri, tu es rentré tard, dit-il doucement.

– Ça va, gronda Milou. Si je rentre tard, c’est mes oignons. »

Johnny soupira. La vulgarité du garçon le navrait.

« Pourquoi me répondre sur ce ton ? Je

 

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t’assure qu’avec un pareil langage, tu ferais vite oublier que tu es beau. »

Milou sentit la menace et se radoucit.

« Il n’était pas tard, plaida-t-il. Un peu plus de minuit. Je n’ai rien fait de mal, je te jure.

– Je ne veux même pas le savoir. Pour l’instant, ce qui me tourmente, c’est que tu es en train de perdre ta forme. D’ailleurs, tu ne vas presque plus à l’entraînement. Je suis sûr que si tu ne te ressaisis pas, ta carrière de boxeur est finie. »

Milou déclara qu’il avait assez de la boxe.

« Tu as grand tort, lui dit Johnny avec froideur. L’oisiveté ne te vaut rien du tout. Tu peux me croire, j’ai suffisamment l’expérience des jeunes hommes de ton milieu. Tu es un petit plébéien, porté sur la nourriture, la boisson et les moteurs d’auto. Si tu ne t’astreins pas à un travail, à une discipline, tu vas t’épaissir rapidement. Je te vois d’ici dans deux ans, rougeaud, courtaud, avec une dilatation d’estomac, des grosses fesses, double menton,

 

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une petite moustache de commis voyageur et des joues soufflées, salies de poil. Bref, un vrai homme à femmes. Et je te répète que ça viendra très vite. Tu as ce type latin qui tend, dès l’âge adulte, à se développer en largeur. Tu as surtout cette voracité, cette horrible boulimie du pauvre qui trouve tout d’un coup table mise. Ne l’oublie pas, Milou, tu es un petit pauvre et d’une espèce très ordinaire. Que demain, ta vulgarité ou ton empâtement me lasse de ta compagnie, tu redeviens le Mimile Lanoire que j’ai enlevé à l’usine il y a six semaines. Tes jolis costumes s’useront vite, tu sais. Réfléchis bien. Tu as la chance d’être un beau garçon, mais c’est une chance fragile. Ménage-la. Tu ne le croiras peut-être pas, mais dans ces dix derniers jours, tu as déjà un peu perdu ta ligne. Oh ! ce n’est rien encore. Un léger épaississement à la naissance du cou, les muscles du torse peut-être moins déliés. Un avertissement tout de même. Et puis, fais un effort pour sortir de toi-même ou au moins acquérir le vernis qui fasse oublier le milieu d’où je t’ai tiré. Il y a des jours où je ne peux vraiment pas m’empêcher de te comparer à d’autres

 

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garçons que j’ai connus, des garçons fins, sensibles, d’un cœur et d’un esprit charmants. Tu n’imagines pas à quel point tu as besoin de te décrasser. »

Surpris par cette sortie imprévisible, Milou baissait les yeux pour dissimuler à son maître sa haine et sa peur. Jusqu’alors, Johnny s’était ingénié à lui rendre la servitude agréable et à le traiter en égal. Ses tendres prévenances, ses compliments extasiés et ses cris d’oiseau n’avaient pas préparé Milou à entendre un discours aussi rude. À vrai dire, Johnny s’étonnait lui-même.

« Discutons pas. Ce matin, tu es de mauvaise humeur, lui dit le jeune homme.

– Je suis dans un jour où je ne me force pas. C’est une chose qui m’arrivera souvent, j’espère.

– Quand tu m’as demandé de venir habiter chez toi, ce n’était pas spécialement pour m’encourager à faire de la boxe, fit observer Milou. Je te dirai que la boxe, ça ne m’a jamais bien emballé non plus. Encaisser des coups de poing, ce n’est pas un amusement pour moi.

 

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– Alors, qu’est-ce que tu comptes faire ? »

Cette question, qui ressemblait à une mise en demeure, révolta Milou comme une hypocrisie et une muflerie, car il était décidé à ne rien faire. Voyant qu’il ne répondait pas, Johnny lui dit :

« J’avais pensé pour toi à une carrière dans les Lettres, mais évidemment, même ça demande un certain travail.

– Les Lettres ? demanda Milou méfiant.

– Écrivain. Tu écrirais des livres. Je suis sûr que tu réussirais très bien. Tu es photogénique et fils de croque-mort, il n’en faut guère plus. Le reste viendrait tout seul. Naturellement, tu ferais dans la misère du peuple, l’injustice sociale, la poésie des masses, la noblesse de leurs instincts. Je t’aiderais un peu pour les commencements. J’ai pensé que tu pourrais débuter par des souvenirs d’enfance. Tu écrirais simplement, comme tu as appris. Je vois très bien des petites phrases courtes, dans le genre de celles-ci : « Mon père était croque-mort. Ma mère faisait des ménages. Nous étions sept frères et sœurs. Le soir, à table, le père racontait sa journée. Tantôt,

 

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disait-il, j’ai enterré un sacré lapin. Ce cochon-là faisait au moins cent quatre-vingts livres. On riait. Il était content. Je l’admirais. Il était le maître de la vie et de la mort. » Les connaisseurs s’extasieraient sur la concision magique de ton style : dureté et éclat du diamant. Les journaux de gauche diraient : Un grand écrivain et un prolétaire authentique. Et même dans les journaux de droite, quand on saurait que tu es mon ami, on se montrerait bienveillant. Pour ton premier ouvrage, on pourrait demander une préface à un écrivain en vue. Je verrais assez Luc Pontdebois. Il serait certainement ravi de patronner un fils de croque-mort. À ce propos, je pense que fils de fossoyeur serait peut-être plus poétique ? »

Milou ne semblait pas très enthousiasmé par le métier d’écrivain, qui évoquait pour lui un travail de bureau. Il s’enquit d’une voix molle :

« On gagne de l’argent à ce truc-là ?

– À la vérité, on ne peut guère espérer s’y enrichir, mais enfin, il y a des gens qui réussissent à en vivre. Évidemment, c’est un

 

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métier qui rapporte moins que celui de boxeur, mais qui offre certains agréments. Il y a, en premier lieu, les joies de la création.

– Je me suis laissé dire qu’il y a des poètes qui crèvent de faim. Ça ne me fait guère envie. C’est comme ces histoires de croque-mort, c’est peut-être poétique, mais moi, j’en ai soupé et j’aimerais autant n’y plus penser. Et puis, ça me revient maintenant, des écrivains, j’ai eu l’occasion d’en voir trois chez Ancelot. J’ai trouvé qu’ils avaient des drôles de gueules. Ce n’est pas un genre de collègues qui me plairait bien.

– Il y a aussi le journalisme, dit Johnny, mais c’est déjà un peu plus difficile. En général, on exige des rédacteurs qu’ils aient de l’orthographe.

– Tout ça, ce n’est pas ce que j’appelle du travail, déclara Milou en s’étirant dans le soleil. Si vraiment tu es d’avis que je prenne un métier, je me verrais plutôt chercher dans le cinéma.

– C’est un milieu que je n’aime pas beaucoup, objecta Johnny.

 

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– Ça ne fait rien, puisque c’est pour moi. Oui, le cinéma, ça m’a l’air d’un bon petit boulot gentil. L’autre jour, j’étais dans un studio de prises de vues avec les petites Ancelot. Le metteur en scène était en bras de chemise avec une visière sur les yeux. La visière, c’est un détail, tu me diras, mais on n’imagine pas comme ça faisait coquet. Il n’avait pas l’air de se tuer à l’ouvrage, tu sais. Et ce qu’il faisait, je crois que je m’en tirerais. »

Craignant qu’il ne trouvât au cinéma des moyens d’existence qui lui permettraient de reprendre sa liberté, Johnny regrettait de s’être laissé aller à un mouvement de mauvaise humeur et d’avoir soulevé ce problème de carrière. Il se mit à dénigrer la profession de cinéaste, vit qu’il n’arrivait à rien et changea de conversation.

« Tu déjeunes chez Mme Ancelot ?

– Oui, j’ai promis avant-hier. Justement, je suis un peu ennuyé. Cet après-midi, il va falloir que je les sorte. Quatre femmes, tu te rends compte, et je ne peux pas faire autrement. Il y a aussi les fleurs. Je ne peux pas m’amener les

 

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mains vides. Tout ça finit par chiffrer. »

En réalité, lorsqu’il sortait avec les dames Ancelot, Milou ne payait jamais que pour lui seul et, très souvent, laissait à la mère ou même aux jeunes filles le soin de régler ses dépenses. Depuis six semaines qu’il vivait chez Johnny, il avait économisé, sur son argent de poche et ses achats, plus de deux mille francs et en avait placé quinze cents à la caisse d’épargne. À cette nouvelle demande d’argent, Johnny s’exécuta sans objection. Il était naturellement généreux et détestait les marchandages. D’autre part, l’assiduité de Milou chez les Ancelot lui plaisait. Il ne doutait guère que son protégé eût entrepris quelqu’une des trois sœurs, mais il faisait la part du feu. Pour le principal, il pensait n’avoir rien à craindre de Bernard, ni de M. Ancelot.

Le déjeuner fut presque ennuyeux et Milou s’y sentit mal à l’aise. Bernard, qui prenait maintenant tous ses repas à la maison, lui témoigna de la froideur et laissa même paraître à plusieurs reprises une vive antipathie. Mariette se montrait d’une amabilité visiblement affectée qui

 

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avait quelque chose d’inquiétant. L’atmosphère se refroidit encore à l’arrivée de M. Ancelot que l’on n’attendait pas. À l’instant d’aller déjeuner aux environs de la Bourse, il s’était senti las du restaurant et, sans se l’avouer, avait eu envie de voir ses enfants. La présence d’un étranger à la table familiale l’assombrit et le rendit agressif.

« Qui c’est ? demanda-t-il à la bonne qui mettait son couvert.

– C’est M. Milou.

– Il a une tête qui ne me plaît pas. Qu’est-ce que vous faites, dans la vie, jeune homme ?

– Je suis boxeur. »

M. Ancelot s’assit devant son couvert, déplia sa serviette et dit en regardant son fils :

« Ça vaut mieux que de ne rien faire. »

Il tira un journal de sa poche et se mit à manger en lisant les nouvelles, comme il faisait au restaurant, sans se soucier des voisins. Une seule fois, il parut s’aviser qu’il n’était pas seul et ce fut pour demander à Milou d’une voix rogue :

« Alors, c’est vous le greluchon de

 

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M. Johnny ? »

Milou devint très rouge et resta interdit, tandis que Mme Ancelot traitait son mari de goujat. Bernard eut un sourire ostensible, mais qui ne déclencha rien, à son vif regret. L’incident n’eut pas d’autre conséquence que de ralentir encore la conversation. M. Ancelot s’était remis à son journal. À la fin du repas, il n’attendit pas le dessert et quitta la salle à manger sans un mot. Dans le taxi qui l’emporta vers la Bourse, il prit son stylo et le bloc de papier qui ne quittait jamais la poche de son veston et écrivit une lettre à un client. De sa propre main, il n’en écrivait pas moins d’une cinquantaine par jour et dans chacune d’elles, il arrivait à trouver quelques mots touchant personnellement le destinataire. Disséminés en province, il avait environ un millier de clients, le chiffre ne variant guère d’une année à l’autre malgré les efforts de prospection, quoique les possibilités fussent théoriquement beaucoup plus vastes. Le problème était de faire suer à chacun des clients, au moyen d’une correspondance assidue, deux ou trois cents francs par an. La secrétaire tapait à la

 

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machine une partie importante de la correspondance, et les circulaires intéressant par exemple les porteurs d’une même valeur étaient imprimées à la ronéo, mais rien ne remplaçait la lettre manuscrite qui semblait s’intéresser à un cas particulier. Il était à peu près assuré qu’une telle lettre aurait une réponse. L’écriture avait comme un pouvoir de sympathie qui arrachait des confidences au client et le rendait vulnérable. Aussi M. Ancelot écrivait-il inlassablement, qu’il fût au bureau, à la maison, au café, dans le train ou dans un taxi. Il écrivait en dictant une circulaire à la dactylo et en recevant un client. La nuit, lorsqu’il ne pouvait trouver le sommeil, il lui arrivait de se relever pour rédiger une demi-douzaine de lettres. Il aurait voulu pouvoir écrire des deux mains à la fois. Chaque message imprimé ou dactylographié lui était un remords et, le moment venu de poster une centaine de circulaires, il en retenait toujours deux ou trois pour les recopier et les envoyer manuscrites.

Les bureaux de l’agence, rue Vivienne, occupaient la moitié d’un appartement de quatre pièces, l’autre moitié abritant un office de

 

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placement dont l’activité consistait à soutirer de l’argent à des employés de bureau en chômage. Le couloir était séparé en deux, dans le sens de la longueur, par une cloison en planches de simple bois blanc, montant jusqu’au plafond. M. Ancelot travaillait dans la plus petite des deux pièces qui offrait, avec son lavabo d’une couleur pisseuse, aux robinets mangés par la rouille, l’aspect miteux d’une chambre meublée, malgré les classeurs et les rayonnages chargés de dossiers. Mlle Logre, la secrétaire, occupait un ancien placard à linge sale, sans fenêtre, où l’électricité brûlait du matin au soir et n’ayant guère plus de largeur que sa machine à écrire. L’autre pièce, la plus grande, était meublée avec une heureuse recherche d’élégance, qui faisait bien augurer des destins de l’entreprise. On y accueillait les clients qui, en passant à Paris, venaient prendre l’air de l’agence. Avant d’introduire le visiteur, Mlle Logre, avec un sourire d’excuse, disait en montrant la cloison de bois blanc aux planches mal jointes : « Nous sommes en plein dans les réparations », ce qui laissait supposer que de grandioses transformations étaient en œuvre

 

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derrière une cloison provisoire. M. Ancelot, qui était censé être en conférence, faisait attendre le client trois bons quarts d’heure au bout desquels il venait l’entretenir sur place. « Je n’ai pas voulu vous laisser attendre davantage, disait-il aimablement, et comme je tenais à vous voir moi-même, j’ai suspendu la conférence pour un moment. » Il se dépensait avec une gravité affable, à peine distante, et savait examiner les espoirs et les inquiétudes d’un petit épicier de campagne ou d’une vieille demoiselle retraitée comme s’il se fût agi d’étayer l’économie d’un continent. Le client s’en allait toujours flatté, content, avec le sentiment durable d’avoir à sa disposition un conseiller loyal, éclairé et constamment occupé par le souci fraternel d’améliorer son portefeuille.

Mlle Logre, qui déjeunait sur place d’un repas froid, était déjà au travail lorsque M. Ancelot arriva. Il jeta un bonjour distrait en passant devant son cagibi et entra aussitôt dans son bureau où il écrivit d’abord trois lettres d’affilée, pour se mettre en train. Avant de commencer la quatrième, il décrocha l’appareil téléphonique et

 

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dit : « Logre, demandez-moi Daguesson. Quand j’en aurai fini avec lui, vous viendrez. » Il venait d’entamer sa quatrième lettre lorsque la secrétaire lui donna la communication. Sans cesser tout à fait d’écrire, il reprit l’appareil. « Daguesson ? ici Ancelot. J’ai appris ce matin que vous étiez en train de fouiner dans ma clientèle. Inutile de nier, j’ai en main une de vos lettres, signée. J’entends que ça cesse immédiatement. Fermez ça, je ne veux pas de vos explications. Si je vous retrouve dans mes plates-bandes, j’irai vous dire un mot dans votre étable et je vous attraperai par la peau du cul, comme déjà l’année dernière. Mais cette fois, ce sera plus cher. Ensuite, je vous signale que je possède en entier la liste de ceux de vos clients qui détiennent des Carrières d’Orval. À bon entendeur. »

La conversation terminée, Mlle Logre entra dans le bureau et vint s’asseoir en face de M. Ancelot pour prendre sa dictée. Elle était à peu près du même âge que lui, mais dans le format étiré, avec un maigre visage pointu et une frange bouffante de cheveux gris qui lui descendait aux sourcils. Logre était une créature

 

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angélique, toujours prête à payer de sa personne et de ses deniers et à voler au secours des affligés, mais elle s’intéressait avec tant de passion à l’activité de l’agence qu’elle s’employait d’une ardeur incomparable à écorcher le client et qu’elle se fût innocemment réjouie de le réduire au désespoir. Dans cette petite pièce au plafond bas, qui prenait jour au midi, la chaleur était étouffante. M. Ancelot ôta son veston et dit en débraillant son faux col :

« Si vous voulez bien, Logre, nous allons secouer un peu le cocotier des Minières de Chandernagor. Tout à l’heure, en déjeunant, j’ai pensé qu’il y avait quelque chose à faire.

– Je crois bien ! approuva M lle Logre avec un sourire gourmand.

– Allons-y. ‶Monsieur. Depuis que notre agence fonctionne à la satisfaction de ses abonnés, nos services spéciaux ont toujours eu à cœur le sort des épargnants possesseurs de valeurs dépréciées et se sont efforcés, avec tout le succès possible, d’y porter remède. Notre devoir nous commande aujourd’hui d’attirer votre

 

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attention sur un ensemble de faits qui vous touchent directement. Il est en effet un problème auquel les événements en cours, politiques et économiques, ont rendu une actualité brûlante. C’est celui du bimétallisme. Dans tous les pays d’Europe et d’Amérique, les milieux compétents reviennent à cette évidente vérité qu’une monnaie saine ne saurait s’appuyer longtemps, sans courir de graves périls, sur le seul métal or. Aussi voit-on se dessiner, de plus en plus net, un mouvement sur toutes les entreprises minières qui, malgré la crise et grâce à des conseils d’administration prévoyants, sont restées en état de faire face aux demandes de métal argent. C’est ici qu’il convient de vous signaler la situation éminemment favorable d’une société dont nous avons suivi les efforts prudents et courageux : les Minières de Chandernagor. L’historique de cette société...″ »

M. Ancelot dictait lentement, avec des silences, des reprises, et Mlle Logre collaborait à cette mise au point avec l’ardeur de la foi, lui arrivant même d’interrompre la dictée pour faire observer, par exemple, en se servant d’une

 

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expression familière au patron : « Je crois qu’ici, il faudrait trouver une formule plus caressante. » Parfois, en cherchant une tournure heureuse, elle avait une idée qui transformait la manœuvre prévue ou en amorçait une autre. Lorsque la rédaction de la circulaire fut au point, M. Ancelot dit à sa secrétaire :

« Quand vous l’aurez tapée, portez vite une copie à la ronéo et dites à Mutin qu’il me faut le paquet pour ce soir. Dites-lui aussi qu’il fasse attention à ne pas laisser traîner nos circulaires sous les yeux de n’importe qui. Je suis sûr que les Daguesson et compagnie n’en ratent pas une. »

Comme Mlle Logre se levait, il ajouta :

« Si vous voyez chez lui un papier qui puisse nous renseigner sur l’activité des concurrents, ne vous gênez pas. Il faut savoir se défendre.

– Vous n’avez pas besoin de me le dire », fit Logre avec un joli rire clair, le rire d’une sainte fille qui tend un traquenard au démon.

M. Ancelot se remit à écrire ses lettres. Cet après-midi-là, nul client ne vint lui rendre visite.

 

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Depuis le début des occupations d’usines, les gens de province ne se risquaient guère à venir à Paris qui menaçait de s’écrouler dans le sang et la dynamite. Au fond de leurs cœurs, les épiciers de campagne et les pêcheurs à la ligne se désolidarisaient de cette capitale des catastrophes et priaient Dieu pour que le cours de la rente ne dépendît plus que de l’humeur du terroir, de la courbe de la rivière et du ciel villageois. Cette disposition des cœurs n’était pas sans porter préjudice à l’agence et M. Ancelot sentait qu’il fallait, selon les cas, apaiser les appréhensions ou au contraire les stimuler pour en mieux profiter. Aussi les lettres manuscrites s’amoncelaient-elles sur la table. Depuis une huitaine, il restait le soir à son bureau et écrivait jusqu’à plus de minuit, tant qu’à la fin, sa main refusait d’aller. Il s’était même essayé, sa montre sous les yeux, à améliorer son rendement à l’heure et y avait renoncé en croyant observer que le souci de la performance gâtait la qualité.

Il était sept heures et demie et Logre, qui fût volontiers restée jusqu’à minuit, n’était pas encore partie lorsque Bernard entra à l’agence. Il

 

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y venait bien rarement, une ou deux fois par an, et les entretiens qu’il avait alors avec son père étaient toujours orageux. Logre, qui savait comment tournaient ces entrevues, se hâta de mettre son chapeau et fila, un peu inquiète pour ce grand jeune homme triste qui allait au supplice avec un air doux.

M. Ancelot, qui en était à sa trente ou quarantième lettre, jeta un coup d’œil par-dessus ses lunettes et, reconnaissant son fils, demanda sans interrompre la lettre en cours :

« Qu’est-ce que tu viens foutre ? »

Bernard, l’air absent, tripotait un tampon buvard et regardait vaguement l’ample et rubiconde calvitie du père, les larges épaules arrondies auxquelles collait la chemise mouillée par la sueur.

« Pas un rond, pas un centime, pas un iota, gronda M. Ancelot tout en écrivant. Et d’abord, je vais supprimer l’argent de poche, à tous. »

Sa colère naissait de ses propres paroles. Il traça au bas de sa lettre un furieux parafe et,

 

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avant de passer à la suivante, jeta encore un regard par-dessus ses lunettes.

« Alors, quoi ? qu’est-ce que tu veux ?

– Rien, dit Bernard. Je suis venu. »

Il avait répondu avec précipitation et s’était arrêté court, comme si une timidité l’eût empêché. M. Ancelot ricana :

« Ah ! tu es venu ? Est-ce que, par hasard, les cafés seraient fermés ? est-ce que les bordels seraient en grève ? Ne te tourmente pas, ça s’arrangera. »

Déjà, il avait commencé une autre lettre et semblait ignorer la présence de son fils. Bernard restait debout, les bras ballants, et regardait courir le stylo.

« Je m’en vais », dit-il.

Pas de réponse. La plume continuait à grincer sur le papier. Il tourna les talons et répéta, dans un murmure dolent, accablé, qui semblait à la fois d’un enfant et d’un moribond : « Je m’en vais. » À l’accent misérable de cette petite voix, M. Ancelot sentit un mouvement de toute sa tripe

 

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paternelle. Il se dressa comme un diable, renversa un dossier ouvert sur la table et courut à la porte où il joignit son fils. L’ayant saisi au revers du veston, il le plaqua contre lui et, un peu honteux d’une sollicitude qui était si loin de ses habitudes, demanda d’une voix basse, encore rude : « Qu’est-ce que tu as ? » Bernard laissa aller sa tête sur son épaule et se mit à pleurer sans bruit. Le père fut quelques secondes avant de comprendre et, voyant les larmes, poussa un rugissement de tendresse effrayée qui eût glacé Mlle Logre si elle était restée dans son placard. Il souleva son fils dans ses bras, l’emporta comme une proie et après l’avoir mis sur ses genoux, se mit à lui baiser la tête avec voracité en l’appelant sa rose blanche, son agneau, son oiseau des îles. Transfiguré, le cœur inondé, la joie le faisait délirer et sa voix tremblait d’amour. Bernard, bercé comme un jeune enfant, sentait s’engourdir sa peine et se détendait à la chaleur de cette tendresse impétueuse. Après ces premiers transports, M. Ancelot s’enquit d’une voix fondante :

« Allons, dis-moi ce qui s’est passé. Tu as fait

 

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une bêtise, hein ? Et il faut de l’argent ? Ne crains rien, mon petit, je suis là.

– Non, dit Bernard, il ne s’agit pas d’argent. Ce serait trop simple.

– Une femme, n’est-ce pas ? J’aurais dû y penser. Cette femme ne t’aime pas ou plutôt, tu crois qu’elle ne t’aime pas. Comment ! elle t’aime ? mais alors ? Je vois. Cette femme a un mari, une situation, des scrupules. Eh bien, sais-tu ce que nous allons faire ? nous allons l’enlever, tout simplement. J’adore les enlèvements, moi. Tu ignores peut-être que pour épouser ta mère, il m’a fallu l’enlever. Aujourd’hui, la chose paraît incroyable et c’est pourtant la vérité pure. Son père la destinait à un jeune huissier et entre nous, c’était bien là sa vraie voie. Évidemment, ta mère n’était pas ce bâton épineux qu’elle est devenue plus tard. Elle avait une belle paire de nichons et une bien jolie frimousse, ma foi. Ah ! bon Dieu, est-ce possible ? Mais quoi, que sert de comparer et de regarder en arrière. Ce n’est pas l’heure de faire de la mélancolie. Ne perdons pas de temps. »

 

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M. Ancelot donna un coup de règle sur la table et cria, par jeu :

« Logre, sellez mon cheval et préparez mes pistolets d’arçon ! »

Content de la vie, il partit d’un grand rire qui lui secoua la bedaine.

« Je ris, mais je parle sérieusement. Il n’y a pas à tergiverser. Allons, parle-moi de la bergère.

– Il ne peut pas être question d’enlèvement. Elle est prête à demander le divorce pour m’épouser. »

M. Ancelot, surpris, haussa les sourcils et attendit le mot de cette énigme. Bernard, qui s’était assis sur la table, parla longuement de sa bergère, de ses perfections, de sa pureté et, assez brièvement, afin de ne pas engager aux yeux du père la responsabilité de ses sœurs, expliqua pourquoi il était indigne de la jeune femme.

« Comme tu vois, conclut-il, la situation est sans remède puisque c’est moi qui me dérobe. »

M. Ancelot n’en croyait pas ses oreilles et regardait son fils avec stupéfaction. Il s’écria,

 

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indigné :

« Qui est-ce qui m’a foutu un âne pareil ? Ah ! non, c’est trop fort. Tu es amoureux, on t’aime et à une jolie fille qui est prête à tout pour te suivre, tu n’as que des scrupules à offrir ? Je vais aller la trouver, cette Micheline, même si c’est inutile. Je ne veux pas qu’elle se figure que tu as été engendré par un sacristain. Et d’abord, tu vas me faire le plaisir de coucher avec elle. Si tu ne t’es pas exécuté dans les huit jours, je te mets à l’huile de foie de morue et à l’hémoglobine. »

Mais ni l’enjouement, ni la colère, ni les raisons démonstratives ne firent changer Bernard de sentiment. Sa conscience restait ferme comme une borne et, devant ce grand garçon languide et résigné, M. Ancelot, à bout d’arguments, songeait avec douleur : « Mon fils est un abruti, sept fois plus stupide que je ne pensais. »

 

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