Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 4 sur 19

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Chapitre IV

 

En reprenant une balle, Micheline se donna un coup de raquette sur la cheville. Elle serra les lèvres et se mit à sauter à cloche-pied. Bernard Ancelot enjamba le filet, la prit par le bras et, l’ayant aidée à s’étendre dans l’un des hamacs accrochés au fond du court, se pencha sur la cheville douloureuse qu’il caressa d’un doigt léger. Il admira ses jambes et, avant de se relever, posa sa joue sur l’un des genoux que découvrait la robe de flanelle blanche. Micheline le regardait, les yeux mi-clos, et son visage se colorait. Il lui prit la main. Elle serra la sienne, puis la lâcha et baissa les yeux, l’air gêné. Bernard eut un sourire affectueux, un peu niais. Il se sentait avec elle comme garçon et fillette, le cœur gonflé d’une amitié enfantine, et souhaitait rester dans cet état de grâce. D’ordinaire, il y parvenait sans trop s’efforcer. Le charme provincial de l’endroit semblait favorable aux

 

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mensonges honnêtes et à la paix des cœurs.

Le tennis avait été aménagé sur une place à bâtir achetée à Auteuil en 1920 par M. Lasquin. Les jardins qui l’entouraient donnaient ombre et fraîcheur. Au bout du court, des hamacs étaient tendus en triangle entre trois vieux pruniers hérissés de surgeons. De la rue, on entrait par une petite porte pourrie et rouillée qui s’ouvrait au bout du mur de clôture, dégradé et surmonté d’un grillage d’arrêt pour les balles. Le court était très bien entretenu, mais le cadre avait un air d’abandon et de vétusté qui plaisait à Bernard comme un luxe involontaire. Pendant les pauses, ils allaient s’étendre dans les hamacs et avaient des conversations sérieuses sur le tennis, la mode, les avantages du talon plat ou les boissons rafraîchissantes. Bernard n’avait jamais envie de donner à ces propos un tour plaisant ou seulement léger. Les paroles de Micheline avaient une vertu lénitive qu’elles semblaient puiser aux jardins et aux pruniers et qui répandait en lui une sève d’honnêteté. À midi moins le quart, le chauffeur klaxonnait devant la porte et ils rentraient rue Spontini où Bernard était retenu à déjeuner.

 

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Micheline semblait avoir oublié sa cheville endolorie.

« Bernard, j’ai quelque chose à vous demander.

– Vous n’avez qu’à dire, Micheline.

– Je n’osais pas. Voilà. J’aimerais tant connaître vos sœurs. »

Bernard rougit et secoua la tête en disant non et non. Voyant la gêne de Micheline, il essaya d’expliquer son refus.

« Je ne peux pas. Mes sœurs vous déplairaient sûrement. Si vous les connaissiez, j’aurais peur que vous me trouviez un air de famille. Et puis, non, vraiment, je ne peux pas. »

Le chauffeur, qui stationnait dans la rue, se mit à klaxonner.

« Il faut partir, Micheline, j’ai promis à Mme Lasquin de ne plus être en retard pour le déjeuner. »

De grosses gouttes de pluie se mirent à tomber et ce fut sous l’averse qu’ils coururent jusqu’à la petite porte de la rue.

 

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Pontdebois se trouvait à la maison et commençait à regretter de s’être laissé retenir à déjeuner. À la nouvelle que les ouvriers de chez Renault avaient occupé les usines, il accourait pour échanger des impressions et se repaître un peu de l’angoisse des milieux patronaux, mais il lui fallait rester sur sa fièvre. Mme Lasquin, qu’il avait voulu entretenir de ces graves événements, n’était pas du tout surprise que les usines Renault fussent occupées par les ouvriers. Elle n’y voyait pas d’inconvénient et plaignait les grévistes qui devaient être bien mal couchés. Pierre Lenoir, lui, préférait ne pas entendre parler de ces choses-là, craignant que son père ne voulût tirer parti d’un pareil mouvement au cas où il viendrait à se généraliser et tremblant déjà d’être bombardé à un poste important à la faveur du tumulte.

« Enfin, lui demanda Pontdebois, qu’est-ce qu’on en dit, à l’usine ?

– Vous savez, dans les bureaux, on ne voit pas grand-chose.

– Vous avez vu Chauvieux ?

– Oui. Il a l’air plus en train que d’habitude.

 

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L’idée de la grève sur le tas paraît l’enchanter. »

Le déjeuner fut, comme à l’ordinaire, très familial, discrètement animé. Bernard n’aurait pas osé penser que la conversation y était futile. Pierre se fit raconter la partie de tennis du matin, puis entretint sa belle-mère d’un grand match de rugby à treize qui devait se jouer le dimanche suivant dans le Sud-Ouest. Mme Lasquin répondait avec cette douceur, voilée de mélancolie, des personnes qui ont au cœur une plaie inguérissable. Pontdebois, obligé de rentrer ses occupations d’usines, écoutait, rageur, en songeant à toutes les choses brillantes et terrifiantes qu’il aurait pu dire chez des hôtes moins bornés. Il se tournait au souvenir de Lasquin avec un regret affectueux. Avec lui, la conversation eût pris une autre allure.

Bernard quitta la rue Spontini vers trois heures, lorsque Micheline alla se mettre en noir pour les visites attendues dans l’après-midi. D’habitude, il partait seul pour de longues promenades hors Paris, dînait au hasard des chemins dans un café de banlieue, puis rentrait

 

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chez lui à pied, se couchant la plupart du temps sans avoir vu personne des siens, la mère au lit, les filles dehors, le père travaillant à la lampe. Dans la rue, il hésita sur l’emploi de son temps. Le ciel était menaçant et les bois devaient être mouillés de la grosse ondée de midi. En flânant, il descendit vers le centre et, après une station dans un café, décida de rentrer chez lui et de s’enfermer dans sa chambre, rue de Madrid où habitaient ses parents.

Dans le vestibule, il tomba sur Germaine, l’aînée de ses sœurs, et Mariette, la plus jeune, qui accueillaient une amie avec des rires et un babil affectueux. Elles étaient jolies, élégantes, Mariette surtout, avec des visages un peu chiffonnés, très fardés, et de beaux yeux vifs. En voyant Bernard, l’amie s’écria :

« Tiens, mon petit vieux, vous voilà quand même. Vous nous avez salement laissées tomber, tous ces temps, hein ?

– C’est vrai, tu n’es pas au courant, dit Germaine. Tu ne sais donc pas que ce petit cul ne fréquente plus maintenant que la grande

 

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bourgeoisie, la haute industrie ? sans blague. C’est crevant, hein ? Mais fais attention, retiens-le, il va encore nous filer entre les doigts. »

Bernard suivit les jeunes filles d’assez mauvaise grâce. Dans le salon, une demi-douzaine de personnes faisaient le cercle autour d’un divan où reposait Lili, la cadette, allongée sur le dos, la tête à peine rehaussée par un coussin. Une couverture écossaise la couvrait des pieds jusqu’à la ceinture et présentait un renflement important vers le bas du ventre. Sur son visage défait, le fard prenait mal et ses cheveux platinés, rebelles au coup de peigne et noirs à la racine, lui donnaient un air vieillot. Lili agita la main et dit à la nouvelle venue :

« T’es chic, Mag, d’être montée. Je suis contente.

– Mon pauv’ chou, fit Mag en l’embrassant, mais je serais déjà venue si j’avais su plus tôt. Et comment ça va ? T’as une petite gueule un peu fatiguée, hein ?

– C’est long, murmura Lili. Je voudrais bien que ça finisse. »

 

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Le cercle des amis fit entendre une rumeur de protestation et d’encouragement.

« Estimez-vous heureuse, dit une dame d’un visage mûr et sévère. S’il avait fallu vous faire un curetage comme on m’a fait !

– Et moi, alors, dit Mag. À ma première, je me rappelle qu’au bout d’un mois, je perdais encore comme au premier jour.

– Je perds encore beaucoup », fit observer Lili.

Un acteur de cinéma, qui était en train de se laisser pousser une barbiche en pointe pour un rôle de photographe d’avant guerre, déclara doucement, sur un ton de fausse modestie :

« En trois ans, ma femme a fait sept fausses couches avec deux interventions. »

Il y eut un murmure admiratif. Avec la main, l’acteur eut un geste tranchant et ajouta :

« À la dernière, on lui a fait sauter les trompes. »

Bernard n’était pas entré dans le cercle et manœuvrait à gagner la porte. Il était déjà derrière le piano lorsque Mag l’aperçut.

 

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« Dites donc, dear, faudrait pas vous tirer. Je finirais par vous en vouloir. »

Elle alla le prendre par le bras et le fit asseoir dans le cercle.

« Dites-moi quelque chose, vous n’avez pas encore ouvert la bouche. Vous savez que je passe mon dernier certificat dans un mois ? vous vous en foutez ? bon. Et l’occupation des usines Renault, ça ne vous excite pas un peu ?

– Je ne lis pas les journaux », répondit Bernard.

Lili souleva la tête de sur son coussin et gémit :

« Quelle déveine que je doive rester couchée, j’aurais tant voulu voir. J’avais trente-six occasions d’entrer dans l’usine. Baguet, l’opérateur de Ciné-Actualités, m’aurait sûrement emmenée. Ça doit être d’une beauté !

– Tout à l’heure, dit la dame qui avait été curetée, j’ai rencontrée un ami qui y était allé dans la matinée. Il me racontait que, dans un atelier, il a vu un ouvrier en bras de chemise qui

 

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jouait de l’ocarina, et autour de lui, des ouvriers qui l’écoutaient dans des attitudes simples. Des visages compréhensifs, ils avaient. Des regards purs. Comme impression, c’était formidable. Il aurait fallu filmer ça. Il y avait une belle chose à faire en travelling.

– Il n’y a vraiment que le peuple qui sente la musique, fit observer une petite femme rousse qui se polissait les ongles en les frottant sur sa jupe.

– Et la poésie », ajouta Germaine.

On se mit à parler politique. À travers les propos, la révolution apparaissait comme un film « d’une beauté formidable », dans une atmosphère de rut et de poète maudit, mais aussi comme une romance tiède, morale et attendrissante. Bernard songeait, sans pouvoir s’en amuser, au spectacle qu’eût été pour Micheline le salon de ses sœurs et à son effarement.

« Vous avez l’air d’un fauteuil, lui dit Mag, soyez quand même un peu plus causant. Si j’ai bien compris, vous seriez amoureux dans la haute industrie ? Ce n’est pas une raison pour me faire

 

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la tête. Pensez qu’il y a quelques semaines, vous vouliez absolument me faire liquider Alfred pour venir chez moi faire des effets de torse.

– Je vous en prie. J’ai horreur des femmes qui disent des cochonneries.

– Bernard, vous m’excitez. Regardez mes jambes. Avouez qu’elles sont belles. Et vous savez, je n’en ai pas l’air, mais j’ai une grosse poitrine.

– La barbe. »

Comme on servait le thé, arriva Johnny, de son vrai nom Auguste Legrain. C’était un homme de soixante ans, doux et affable, au crâne chauve, au visage mou, d’une peau grise et flasque. Ordinairement, le bout de sa langue posait sur sa lèvre inférieure, lourde et tombante, et cela faisait, au milieu des bouffissures de la face, une luisance juteuse d’un effet désagréable. Riche, notoirement homosexuel, il passait, de surcroît, pour être muni d’un anus artificiel, et ce détail curieux faisait rechercher sa société. Il vint au chevet de Lili et lui dit en écrasant les mots du bout de sa langue :

 

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« Bonjour, petite Récamier jolie. Bonjour, petit oiseau des îles. Montre-moi les grands méchants qui t’ont mis en cage. Je vais les gronder, moi. Je veux pas qu’on emprisonne mon colibri. Je veux pas.

– Ce qu’il est gentil, murmura Germaine.

– Il a toujours eu le don des images », fit observer la dame curetée.

Johnny eut un mot aimable pour chacun et fit le tour du salon en examinant les murs et en soupesant les bibelots. C’était une manie bien connue qui lui valait autant d’estime que l’anus artificiel. En passant, il avisa un jardin japonais en pot et s’amusa de remuer la terre avec une lime à ongles. Les assistants avaient tourné la tête et suivaient ses gestes avec émerveillement tout en chuchotant :

« Il est adorable. Il est charmant. Il a toujours des trouvailles. C’est vraiment un homme formidable. Voilà qu’il bêche la terre du jardin japonais. Il sait mettre de la poésie partout. Il a un ésotérisme inouï. »

 

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Le voyant arrêté en face d’un chromo représentant la tour Eiffel profilée sur un ciel rigoureusement bleu, Germaine le rejoignit.

« Étonnant, n’est-ce pas, ma tour Eiffel ? Ce bleu, c’est d’une probité qui vous étreint. Je trouve ça d’une beauté !

– J’ai rarement vu une chose aussi belle, reconnut Johnny. On ne peut pas s’empêcher d’être ému. C’est d’une grandeur cosmique.

– Comme tache, c’est magnifique. C’est brutal comme un désir de bête. »

La dame curetée, qui s’était approchée à son tour, parut très frappée par la justesse de cette comparaison et approuva :

« Ah ! oui, c’est bien ça. C’est tout à fait ça. Brutal comme un désir de bête. Comme un désir de bête. »

Johnny vint prendre place dans le cercle et parla d’un jeune boxeur qu’il venait de découvrir.

« Un poids mouche, joli, fuselé, d’une finesse exquise. Sur le ring, il est très batailleur, très accrocheur. Ce qui me paraît lui manquer un peu,

 

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c’est le souffle. Peut-être aussi qu’il manque d’une certaine rudesse. C’est tout de même un petit garçon tourné vers la rêverie, une âme délicate qui sent sa solitude. Je ne crois pas qu’il aille très loin. Justement, je voulais te demander, Germaine, à toi et à tes sœurs, de vous en occuper un peu. C’est un petit que je viens de sortir de l’atelier. Une nature rare, je le répète, mais qui a quand même besoin d’être dégrossie, affinée. Quand il aura boxé un peu, je voudrais qu’il fasse une carrière dans le journalisme ou dans les lettres. Il est si charmant.

– Bien sûr, vous n’avez qu’à nous l’envoyer.

– Je croyais l’amener avec moi, mais il a été retenu. Je pense qu’il sera là dans un moment. Dites-moi, petites filles, vous me promettez de ne pas le débaucher ? Non, je dis ça pour rire. Milou est un vrai sportif. La femme ne lui a jamais rien dit. »

Johnny se leva en entendant le timbre de la porte d’entrée et une flamme de tendresse éclaira ses doux yeux gris.

« Ce doit être Milou.

 

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– Non, dit Mariette, je crois que c’est maman. »

En effet, Mme Ancelot entra en toilette de ville. Plus petite que ses filles, elle avait un museau étroit, décharné, violemment enluminé par le maquillage, et qui brillait sous son chapeau comme une flamme rouge au fond d’une lanterne. Malgré son souci d’élégance et des façons un peu minaudières, elle n’avait pu se défaire d’une gaucherie provinciale qui faisait penser à un remords. En présence de tous ces gens réunis comme pour célébrer la fausse couche de sa fille, elle parut d’abord gênée. L’acteur à barbiche lui baisa la main et Johnny, la langue sirotante, s’apprêtait à baiser aussi, mais le timbre de la porte d’entrée ayant retenti pour la deuxième fois, il ne put tenir en place et s’échappa du salon. Cette fois, c’est lui, c’est Milou. Mme Ancelot avait suivi, entraînant dans le vestibule ses filles et ses invités, qui s’empressaient à la rencontre du boxeur. Les visages avaient déjà cet air de détente qui précède le sourire d’accueil. Entra un grand et gros homme, M. Ancelot, d’une figure violente et tourmentée, aux traits rudes, au regard

 

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soucieux. De son bureau de la rue Vivienne, il était venu en taxi chercher des papiers oubliés à la maison. À la vue de cette compagnie nombreuse qui barrait le vestibule, il s’arrêta à la porte et, s’adressant à la servante comme à la seule personne avec qui la conversation fût possible, il dit d’une voix puissante, en affectant une certaine bonhomie :

« Tiens, on a réuni le gratin, aujourd’hui. Et la fausse couche de Mademoiselle, où ça en est ?

– Je ne sais pas, Monsieur, répondit la bonne avec un sourire aimable et discret. Mademoiselle a l’air d’aller mieux. »

Johnny se trouvait en flèche du côté de la porte, tout contre M. Ancelot, et dans une situation un peu ridicule.

« Excusez-moi, dit-il, c’est moi qui suis responsable de ce branle-bas. Je m’étais précipité au coup de sonnette pour accueillir un jeune ami à moi...

– Qu’est-ce que c’est que celui-là ? demanda M. Ancelot à la bonne.

 

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– Je t’en prie, Léonard, ne sois pas grossier à plaisir, intervint sa femme. Tu n’as pas besoin de te forcer. Johnny, je vous demande pardon. Je suis vraiment désolée. D’habitude, il ne rentre jamais avant 8 heures du soir. C’est une malchance. »

M. Ancelot eut une exclamation de surprise et, montrant du doigt les ongles de Johnny, enduits de vernis rouge, lui dit aimablement :

« Pardonnez-moi, je n’avais pas vu. C’est donc vous qui êtes l’avorteur ? »

Johnny essaya de prendre la chose en riant, mais tandis qu’il regardait ses ongles peints en rouge, le cœur lui manqua et il devint livide. Le voyant défaillir, la dame curetée le prit par le bras et, avec l’aide de Mag, l’emmena au salon. M. Ancelot, enchanté du résultat obtenu, éclata d’un grand rire aux résonances profondes et qui s’acheva dans une quinte de toux, car il avait un peu d’asthme. Sa femme et ses filles l’accablaient de reproches, Mme Ancelot surtout, blessée dans son orgueil de maîtresse de maison. Ceux de Germaine et de Mariette, tempérés par une

 

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certaine admiration pour le père, restaient affectueux, visant même à l’attendrir. Du reste, on ne distinguait que des paroles confuses, tout le monde parlant à la fois, la mère et les filles et les invités, tandis qu’une rumeur désolée venait du salon où Johnny reprenait ses esprits.

« Allons, ça suffit, coupa M. Ancelot, foutez-moi la paix. Je n’ai pas de temps à perdre à m’occuper de vos saloperies. »

Attrapant la bonne aux épaules, il la fit pivoter sur elle-même, la saisit aux fesses, une dans chaque main et, la poussant devant lui pour se frayer un passage, s’éloigna en criant à plein gosier : « Vos gueules, nom de Dieu, vos gueules ! »

Bernard venait de passer son meilleur moment de l’après-midi. Appuyé à la porte du salon, il avait assisté à l’algarade en spectateur et, tout en sachant bien que le mépris du père ne l’épargnait pas, un sentiment chaleureux lui était venu pour cet homme dont la violence le vengeait. Il restait sous cette impression tandis que sa mère et ses sœurs, revenues au salon, s’empressaient autour

 

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de Johnny et lui ingurgitaient une arquebuse. Après ces trois dernières semaines qu’il avait vécues un peu à l’écart des siens, il lui semblait les découvrir avec un regard neuf. La figure du père le surprenait plus que les autres. Jusqu’alors, il s’était accoutumé à considérer les coups de gueule paternels comme les explosions d’un être anarchique et secrètement complaisant aux désordres de la famille, qui offraient un prétexte à ses sarcasmes ou à ses fureurs débraillées. Bernard pensa qu’il s’était peut-être trompé.

L’arrivée du boxeur acheva de remettre Johnny d’aplomb. Milou était un joli brun, petit et très bien fait, d’un visage bronzé, aux traits mâles, avec de fortes mâchoires et un front court. Intimidé au milieu de tous ces gens qu’il soupçonnait d’appartenir à la fleur de l’aristocratie, et craignant de laisser paraître de mauvaises manières, il observait une attitude modeste, parlant peu, avec prudence, et jetant autour de lui des regards vifs et sournois, comme pour s’informer. Aux attentions dont il était l’objet de la part de Johnny qui papillonnait autour de lui, le jeune boxeur répondait avec

 

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agacement et laissait même échapper des paroles brèves et rudes qu’il appuyait de coups d’œil haineux. Bernard crut deviner qu’en présence des jeunes filles, il avait honte de son protecteur et souhaitait faire entendre qu’il n’était pas aussi étroitement spécialisé que les apparences laissaient à penser. Du reste, les dames lui témoignaient une curiosité empressée et s’exclamaient sur la beauté des combats de boxe, qui mettent en œuvre des instincts profonds, d’une sauvagerie splendide. Germaine parla même de primitivisme et de retour aux origines. Milou était un peu éberlué, pensant que ce fût un privilège des gens riches et très bien élevés de pouvoir ainsi parler de boxe à un boxeur sans qu’il y entendît rien. Il conçut une certaine rancune à l’endroit de ces jolies filles qui prétendaient l’instruire sur un sujet où l’opinion des femmes lui avait toujours paru méprisable. La conversation ayant changé d’objet, il se sentit bien plus à l’aise et constata avec plaisir que dans ce salon où prédominait l’élément féminin, on disait cul et con assez couramment. Il y alla du même et s’exprima sans retenue sur le compte

 

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d’une femme de leurs relations, dont Johnny avait évoqué la figure. Apparemment qu’il y avait une façon de dire les choses, car cette sortie jeta un froid dans la compagnie. Venant de Mag ou de Germaine, telle crudité de langage s’élevait à la dignité d’une vénéneuse et pittoresque fleur de rhétorique, éclose dans le limon des convenances bourgeoises qu’elle insultait avec une coquette désinvolture. Dans la bouche de Milou, elle avait un naturel qui blessait les oreilles civilisées. Johnny était désolé et anxieux de l’impression qu’avait pu produire l’aimable jeune homme. Ayant entraîné Germaine dans un coin du salon, il arrêta, d’accord avec elle, un plan d’éducation qui assurerait à son protégé, entre autres avantages, celui de manier les mots obscènes avec une distinction aisée. Cependant, Mariette, la plus jeune et la plus jolie des trois sœurs, voyant faiblir la sympathie et l’intérêt à l’égard du boxeur, s’employait charitablement à le distraire d’une impression pénible que pouvait faire naître en lui cette baisse soudaine de température, et qu’il n’éprouvait du reste nullement. Flatté, il se dépensait en paroles

 

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aimables et lui glissait à mi-voix de galants compliments qui la faisaient sourire. Question sport, vous avez un physique qui me plaît bien, disait-il. Et pensait salopes, elles sont comme les autres, c’est miche, ça joue du piano, des parents pleins de sous et de l’éducation, mais ça cherche le mâle que ça n’en peut plus. Tout en caressant ces pensées, il avait une façon de regarder Mariette qui donnait à Bernard l’envie de le flanquer dehors. Mais Mariette et ses sœurs avaient déjà eu pas mal d’amants et cette simple considération tendait à légitimer les entreprises du boxeur, qui n’étaient encore, à vrai dire, que des intentions.

 

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