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Chapitre XIX
Chacun connaît sa barbe mieux que personne et chacun la traite comme il la connaît. Vous avez la barbe qui est plus dure à certains endroits ou bien, par ici, elle est mal plantée, ou alors la peau est plus délicate. Qui c’est qui peut le savoir mieux que vous ? Pas plus moi qu’un autre. Je sais mon métier, affaire entendue, mais il y a quand même des choses qui m’échappent. Nécessairement. C’est ce que bien du monde ne veut pas comprendre. Je vous suppose un individu avec une barbe qui se défend. Il a essayé de se raser, il n’est arrivé à rien de bon. Fatalement. Mais mon individu ne s’est pas demandé la raison pourquoi. C’est pourtant bien simple. Mettez-lui des bons outils en main, n’est-ce pas, et voilà sa barbe qui fond sous le rasoir. Et un coiffeur ne fera pas mieux, ni même aussi bien. Vous allez juger que ce n’est pas à moi de dire ces choses-là. Nous sommes d’accord,
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M. Pontdebois. D’un autre côté, j’estime que la vérité est la vérité. Chacun a son caractère à soi. Le mien, c’est de regarder les choses en face et historiquement. Quand je vois qu’il pleut, moi je dis qu’il pleut, et vous ne me ferez pas revenir sur ma déclaration pour tout l’or du monde, même en m’offrant l’apéritif. Vous saisissez ma thèse, monsieur Pontdebois ? Remarquez, ce n’est pas ce qui m’empêche de comprendre les situations délicates. Quand vous me dites que votre famille se trouve d’être mêlée dans une vilaine affaire, je commence par garder mon sang-froid. Maître de moi, le regard impassible. Vous ne saurez jamais ce qui se passe en moi. Et d’abord, j’examine le côté moral de l’affaire. J’estime que la morale est un principe à la base de toutes choses. Ma position est donc la suivante, c’est que la vie humaine est sacrée. D’où je me conclus qu’un individu n’a pas le droit d’en tuer un autre. Mais si je réfléchis en profondeur, je m’aperçois qu’historiquement parlant, la situation est particulière. D’un côté, la victime, un voyou et un fainéant qui vivait aux crochets d’un vieux. De l’autre, une famille rangée, ayant ses aspirations
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légitimes et sa dignité. Notez bien que je ne dis pas de mal des pédérastes, au contraire. Je suis pour la liberté d’opinion. Chacun prend son plaisir où il le trouve. L’essentiel est d’avoir sa conscience pour soi. Et je ne me laisse pas non plus éblouir par le fait de la richesse. Quand on a l’expérience de la chose vécue, on est revenu de bien des préjugés. Riche ou pauvre, c’est bien pareil. Je vous en parle savamment. Bien souvent, parmi nos clients, il en vient, ce n’est pas le gratin. Des individus pas lavés, du linge sale, et des odeurs, ah ! les cochons. Une coupe de cheveux et ça s’en va. Nous, n’est-ce pas, le vrai bénéfice, c’est surtout dans les suppléments. Mais eux, pensez-vous, la friction, le shampooing, ils ne connaissent pas. J’en arrive des fois à me demander si le peuple mérite bien toute l’affection que je lui prodigue. Entre nous, allez, il n’est guère intéressant. Pour vous en revenir à notre affaire, j’examine la question en toute impartialité en me plaçant d’un point de vue social et humain et je prends mes responsabilités en conséquence. Voyez-vous, ce qui fait ma force, c’est que je n’hésite jamais devant mes
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responsabilités. Quand une fois je me suis décidé librement et en connaissance de cause, ma décision est irrévocable. Soyez tranquille, monsieur Pontdebois, le ministre de la Justice sera chez moi ce soir et votre affaire sera classée. Après tout, il ne fera que son métier de ministre. La justice marche bien sans lui. S’il n’était pas là, justement, pour l’arrêter de temps en temps, à quoi il servirait, je vous demande ? Ah ! tous ces ministres... Ce n’est pas pour en dire du mal, mais depuis que je gouverne la France, j’ai appris à les connaître. À les prendre un par un, remarquez, c’est tout bons garçons et pas maniérés pour un sou. Vous en avez même qui sont drôles. Leur défaut, c’est d’être mous, craintifs, et à côté de ça, nerveux, impulsifs. Tenez, je pense à la discussion qu’on a eue hier soir sur la question de dévaluer... À propos, elle est décidée, la dévaluation. C’est pour dans huit jours. Si vous voulez prendre vos précautions, monsieur Pontdebois, c’est le moment. Me remercier ? Pensez-vous, mais de rien. Vous êtes un client, c’est bien naturel. Oui, à deux heures du matin, ils étaient là sept ou huit dans ma salle
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à manger à hésiter et à se tâter sur la question de savoir s’il fallait dévaluer. Ils auraient voulu, mais ils n’osaient pas, ils avaient peur des réactions. Pendant ce temps-là, ma femme avait fini par se coucher. Mais allez dormir avec le raffut qu’ils faisaient, pas moyen. C’était le bruit des voix, le bruit des chaises, ou bien des pas dans le vestibule, ou Vincent Auriol qui vous manœuvrait la chasse d’eau. Ma femme avait beau taper dans la cloison, ils ne l’entendaient pas seulement. Moi, de voir qu’ils n’en sortaient pas, à la fin la colère m’empoigne. J’attrape la bouteille, je vide le restant dans les verres. Ce n’est pas tout ça, que je leur fais, on ne va pas rester ici toute la nuit. Vous, encore, ça vous est égal, vous pouvez vous lever à midi, mais moi, j’ai mon magasin à ouvrir à sept heures. En conséquence, je décide la dévaluation. Eh bien, monsieur Pontdebois, vous me croirez si vous voulez, mais mes gaillards étaient tout heureux. Ils n’attendaient que ça, voyez-vous, la décision du chef. Remarquez, cette dévaluation, ce n’est pas une mauvaise chose. Bien sûr, vous me direz, le pouvoir d’achat des masses se trouve diminué.
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Ce que j’ai donné aux ouvriers d’un côté, je leur enlève de l’autre. Bon. Je vous l’admets. Seulement il y a une façon de présenter les choses, et les ouvriers n’y verront que du feu. Ensuite de ça, il y a certains abus qui vont prendre fin. Ma femme me le disait encore tout à l’heure en rentrant du marché, c’est scandaleux ce qu’on peut voir depuis le relèvement des salaires. À présent, l’ouvrier se nourrit comme tout le monde. Il n’y a rien de trop cher pour lui. C’est du melon, c’est du poulet, du vin bouché. Je n’ai pas besoin de vous le dire, monsieur Pontdebois, je suis pour le bien-être des classes laborieuses, mais quand même, il y a des limites. Non, de ce côté-là, il n’y a vraiment pas de regrets à avoir. Et puis enfin, la dévaluation va permettre à certaines personnes de gagner de l’argent sans faire tort d’un sou à quiconque. Je vous prends par exemple mon cas. Ne croyez pas que la politique m’enrichisse. Ce n’est pas mon genre. Question de dignité, n’est-ce pas. J’ai mis mon intelligence au service du pays, mais je n’ai pas voulu y gagner la moindre des choses. Je suis l’homme intègre. Tel je suis entré dans l’Histoire,
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tel j’entends y rester aux yeux de l’observateur impartial. À côté de ça, quand l’occasion se présente d’arrondir honnêtement mes économies, je ne suis pas en retard pour en profiter et c’est légitime. Du reste, si l’expérience réussit, je n’hésiterai pas à faire une autre dévaluation. Et l’expérience, je suis convaincu qu’elle va réussir. On prévoit déjà que certaines sociétés et certains groupements, sans parler des particuliers, vont réaliser des dizaines et des centaines de millions de bénéfices. C’est un joli résultat, n’est-ce pas. Au fond, ça n’a rien de surprenant. Dans un pays comme la France, il y a toujours de la ressource. Surtout que le Français, il n’y a pas un peuple au monde qui soit aussi débrouillard que lui. Improvisateur, voilà le Français. Il s’adapte spontanément. C’est son tempérament et sa nature. Je vois bien ce qu’il en est par moi-même. Quand arrive le soir, après une journée de travail à rester debout sur mes jambes, je suis fatigué à n’en plus pouvoir. Pas plutôt que j’ai dîné, je m’endors sur ma page sportive et j’ai beau me faire des reproches et me dire que le destin de la France est entre mes mains, c’est plus fort que
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moi. Et pourtant, s’il s’amène un ministre me consulter, qu’il s’agisse de la Marine, des Finances ou de l’Éducation nationale, je suis toujours prêt. Souvent, on vient me consulter sur des affaires que j’en ai à peine entendu parler. Bien entendu, j’ai mes conceptions sur toutes choses, mais je ne suis pas non plus un dictionnaire. N’empêche. Au moment de répondre, ça me vient tout seul, sans même que j’aie eu besoin de réfléchir et c’est presque toujours ce qu’il fallait dire. Comment expliquez-vous ça ? Vous me direz que la pratique de mon métier y est pour beaucoup. C’est vrai que l’habitude du client donne de la conversation. Je n’en disconviens pas. Mais le naturel y est pour beaucoup. Français cent pour cent, débrouillard et primesautier, voilà mon fond. Avec ça, il ne faudrait pas se figurer que toute ma politique est improvisée. Ce serait une erreur grossière. Quand vous gouvernez un empire, ce qui compte justement, c’est la chose de prévoir. On n’imagine pas tout le travail. Vous me verriez à de certains moments et même pendant les repas, je reste des dix minutes, un quart d’heure, sans
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desserrer les dents. Ma femme me parle, je ne l’entends pas. J’ai l’esprit ailleurs. Je médite, quoi. Et j’ai de quoi faire, vous pouvez me croire. Le Français moyen ne se doute pas, mais il y a des problèmes de toutes sortes. Prenons par exemple la politique extérieure. Ce n’est pas si simple que ça en a l’air. Pensez à toutes les nations qui existent rien qu’en Europe : la Russie, l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne. Je vous parle des principales, il y en a bien d’autres qu’on ne sait pas. Avec l’Angleterre, ça va tout seul. Le pas de Calais est là pour faire la liaison. Avec la Russie c’est les communistes, naturellement. L’Allemagne, pas question, je l’ignore, et l’Italie, ça va sans dire. L’Espagne, c’est Front populaire comme chez nous. Vous voyez, on s’en fait un monde et au fond, ce n’est pas tellement compliqué. Il n’y a qu’à laisser aller et voir venir. Si maintenant vous passez aux colonies, c’est un peu la même chose. Je me rappelle... Tiens, voilà Paris-Midi qui arrive. Si vous voulez jeter un coup d’œil, monsieur Pontdebois ? mais vous n’êtes pas dans votre aise pour lire le journal. Vous savez, il n’y a rien de
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nouveau. Ah ! pardon, qu’est-ce que je vois ? on parle justement de votre affaire.
« Le crime de la rue Girardon. Arrestation du meurtrier qui fait des aveux complets. Cette nuit, dans un établissement de Montmartre, la police procédait à l’arrestation d’un dangereux repris de justice du nom de Victor Leblanc qui se livrait au trafic des stupéfiants. Trouvé en possession d’un livret de caisse d’épargne au nom d’Émile Lanoire qui fut assassiné rue Girardon dans la nuit de lundi à mardi, Leblanc refusa d’abord d’en expliquer la provenance. Habilement interrogé, il finit par reconnaître qu’il avait étranglé le malheureux garçon après s’être posté aux abords de son domicile. À en croire l’assassin, la jalousie aurait été le seul mobile du crime. Leblanc avait appris récemment que son amie Lina R... connue dans un certain milieu sous le nom suggestif de Nana-les-grosses-fesses, l’avait trompé, quelques mois auparavant, en compagnie du jeune Milou Lanoire. La victime... »
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Eh bien, voilà une bonne nouvelle. Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, monsieur Pontdebois. Oh ! de toute façon, vous étiez tranquille. J’aurais fait le nécessaire. Mais c’est quand même plus agréable pour vous de voir les choses s’arranger comme ça. Tant qu’à être innocent, il vaut mieux l’être tout à fait. Pour ma part, je n’en suis pas fâché non plus. Ça me dispense de faire venir le ministre chez moi. Au moins, je vais pouvoir disposer de ma soirée tranquillement. Si je ne vais pas au cinéma, j’en profiterai pour méditer. J’ai encore pas mal de choses à voir de près. Dans une grande nation, c’est un peu comme dans un magasin, vous avez toujours à faire. Voyez donc, en ce moment, je m’occupe des réformes de structure. Ce n’est pas rien, je vous assure. Il s’agit d’abord de prévoir l’avenir. Un exemple pris sur le vif, la question du travail. Si vous interrogez un individu qui voit les choses d’un point de vue superficiel, il vous dira, le travail, c’est le travail, quarante heures et congés payés. Mais moi qui suis au pouvoir, je vous réponds : halte. Nécessairement. Je connais
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le dessous des cartes et leur valeur intrinsèque. Je peux vous dire en toute certitude que l’industrie française est fichue et qu’elle n’en a plus pour longtemps. Naturellement, mes paroles vous plongent dans une stupéfaction profonde. Mais savez-vous ce que mes ministres me disaient hier soir ? que dans sept ou huit ans il y aurait en France cinq millions de chômeurs. Vous voyez d’ici la gravité du problème. Je m’empresse de vous rassurer en vous disant qu’ils ont leur solution toute prête et j’ajoute que j’ai la mienne aussi. C’est mon rôle. Si je n’avais pas une solution en réserve, je ne serais pas un vrai homme d’État. Leur idée à eux, c’est de faire la guerre avant qu’on soit en pleine catastrophe. Remarquez, ce n’est pas bête. Une guerre, ça occupe toujours du monde et ça distrait l’opinion. Mais moi, à vous parler franchement, ce n’est pas une chose qui rentre dans ma conception de la vie. Ma thèse directrice, c’est que quand il arrive une catastrophe, le meilleur est encore de s’en arranger. Vous saisissez ma pensée ? Je prends le taureau par les cornes et au lieu de lutter contre le chômage, je l’organise. Me voilà donc avec mes
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cinq millions de chômeurs. D’abord, je reste en possession de tout mon sang-froid. Je les regarde avec un sourire indéfinissable et je me pose la question suivante : Quelle est la chose essentielle ? Et je me réponds du tac au tac : la chose essentielle, c’est que mes chômeurs soient heureux et qu’ils ne gênent personne. Pour ce qui est d’être heureux, il suffit de leur appliquer un programme rationnel et bien au point. Le mien se divise en cinq paragraphes : le logement, la nourriture, la boisson, l’argent de poche et la distraction. Le logement, c’est bien simple. Pendant la belle saison, ils font du camping et en hiver je les envoie à la montagne où ils se construisent des huttes en neige. Passons à la nourriture. Je décide que chaque chômeur élèvera une vache, un bœuf, un mouton et trois poules. Remarquez que ça ne le gêne en rien. Supposez un chômeur en villégiature au bord de la mer. Pendant qu’il prend son bain de soleil, les animaux broutent sur la plage sans qu’il ait besoin de s’en occuper. Voilà donc un homme qui se nourrit sur ses bêtes sans bourse délier. Et maintenant, la boisson. Sur les quinze litres de
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lait par jour que lui fournit sa vache, le chômeur en réserve quatre pour le beurre et les entremets. Les onze litres restants, il les échangera de façon à obtenir ses cinq litres de vin, ses quatre apéritifs et ses deux digestifs. Cinq et quatre neuf et deux onze. Voilà donc son minimum de boisson assuré. Vous voyez comme tout s’agence, monsieur Pontdebois ? Organiser, c’est ça. Organiser, c’est réfléchir et ne jamais perdre de vue les réalités. Ne pas oublier non plus qu’entre la théorie et la pratique, il y a un abîme. Et j’arrive au paragraphe quatre, celui de l’argent de poche. Là, je prévois cinq francs par jour et par tête. Vous allez m’objecter l’argument suivant, c’est que cinq millions de chômeurs à cent sous, ça fait vingt-cinq millions. En apparence, vous aurez raison. En apparence. Parce que moi, je vais vous rétorquer à mon tour en vous annonçant que cet argent-là ne coûtera rien à personne. Comment je m’y prends ? C’est bien facile. J’augmente tous les salariés de cinq francs par jour et je retiens la somme sur leurs payes. Le tour est joué, j’ai fait des heureux sans faire des mécontents. C’est ce que j’appelle gouverner
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avec tact. Reste à présent le chapitre le plus délicat, celui de la distraction. J’ai besoin de faire appel à toute ma psychologie. C’est compréhensible. Si vous avez la prétention de distraire le Français, il faut d’abord le connaître. Le Français, quand on le regarde de près, il est, avant toute chose, ingénieux et spirituel. Mettez-lui un morceau de fer-blanc dans les mains, il n’aura pas son pareil pour bricoler. Et tout finit par des chansons. Ensuite de ça, le Français aime qu’on lui fasse des compliments. Il y est habitué, n’est-ce pas. Aussi, pour commencer la journée du chômeur, ma radio d’État lui envoie chaque matin le discours qui convient. Chômeurs, que je leur dis, vous êtes l’orgueil de la France, le monde entier vous regarde avec admiration, et cætera. Voilà mes cinq millions de chômeurs remontés, bien frais, bien dispos. La matinée se passe à causer politique et à bricoler. N’oubliez pas que j’organise chaque semaine un concours du bricoleur le plus ingénieux. Après, arrive l’heure du déjeuner. La plus franche gaieté règne pendant le repas. Et l’après-midi, c’est le sport. Là, je fais un gros effort. Tous les jours, de deux
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heures à cinq heures, mes chômeurs assisteront à un match de football ou de rugby entre les grandes équipes de France et de l’étranger. Présence obligatoire. Et je ne me contente pas de ça. Les journaux auront une double page sportive avec illustrations et photos en couleurs, de façon que l’après-midi se termine comme elle a commencé et que l’heure de l’apéritif se déroule dans une atmosphère de libre discussion consacrée au sport. En fin de journée vient le dîner, la T. S. F. en famille, la belote, ou encore le cinéma. Là aussi, il y aura bien des petites choses à mettre au point, mais je m’en occuperai dans un avenir ultérieur. Le principal est d’avoir mis sur pied un plan rationnel et objectif. Voyez-vous, monsieur Pontdebois, ce que je veux ce n’est pas seulement que mes cinq millions de chômeurs ne gênent personne. Mon ambition, ce serait que leur sort fasse envie à ceux qui travaillent. Ce serait d’insuffler à chaque citoyen français le désir d’être chômeur. Je suis pour l’idéal, moi. Mon idéal personnel, c’est de faire de la France un paradis terrestre où l’homme n’ait plus rien d’autre à faire que de bien manger, bien
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boire et s’amuser. La France doit montrer au monde le chemin du bonheur. La France a une mission à remplir. La France doit continuer à être éternelle et rester à l’avant-garde. Je la conduirai sans faiblir sur la route de sa destinée. Un shampooing à l’huile, monsieur Pontdebois ? Je ne faillirai pas à ma tâche. Vous me direz, ce n’est pas facile. D’accord. Je ne me dissimule pas non plus les difficultés insurmontables qui jalonnent le problème. Je m’attends à ce que mes cinq millions de chômeurs me donnent pas mal de fil à retordre. N’oublions pas que le Français est frondeur de tempérament. Vous n’y pouvez rien. Chaque peuple a son caractère. L’Anglais n’est pas intelligent, l’Allemand est lourd, l’Espagnol est fier, l’Italien est sournois, le Russe est rêveur. On ne va pas contre sa nature. Le Français, lui, il est frondeur. C’est bien ce qui fait la difficulté d’organiser le chômage. Pas plutôt qu’ils s’apercevront qu’on s’occupe de les rendre heureux, mes chômeurs voudront à toute force travailler. Histoire de fronder, simplement. Vous verrez ce que je vous dis, monsieur Pontdebois. Mais tant pis pour eux, n’est-ce pas. J’aurai fait
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tout mon devoir. Je me serai dépensé sans compter au-delà des limites humaines. En tout cas, soyez tranquille. Si cette solution-là n’est pas possible, il reste l’autre. Évidemment, la guerre est un fléau terrible. Je ne vous conteste pas là-dessus. Mais une guerre victorieuse, ça arrange tout de même bien des choses. Et puis, le Français ne déteste pas ça. Il y trouve des occasions de boire. Remarquez qu’au fond, il boit moins que chez lui. S’il arrive à s’envoyer ses trois litres de vin dans la journée, c’est tout le bout du monde. Seulement, il les boit un quart par ici, un autre par là, des fois en cachette, et finalement, il se figure qu’il a pompé toute une barrique. Mais c’est ces illusions-là qui vous font le moral d’une armée. C’est justement ce que je disais l’autre soir à ces messieurs du haut commandement quand ils sont venus pour me consulter. Des gens bien aimables, ces grands chefs, ayant des manières et de l’éducation. Pendant qu’on trinquait, j’ai remarqué qu’ils tenaient tous le petit doigt en l’air, bien détaché des autres doigts. C’est un détail, vous me direz. Affaire entendue, mais c’est à des riens comme
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celui-là qu’on reconnaît des gens qui ont vécu. Je vous dirai même qu’en un sens je les trouvais presque trop bien élevés. À la conférence que je vous parle, il était venu un ministre. Eh bien, les grands chefs ne savaient pas comment se tenir pour lui plaire. C’étaient des sourires, des risettes, des courbettes, des petits compliments et des mots gracieux à n’en plus finir. Et le ministre avait beau les traiter du haut en bas, ça ne les décourageait pas, au contraire. Même quand il leur tournait le dos, les autres continuaient à lui faire les yeux doux. Moi, j’en avais de la peine pour eux, figurez-vous. Parce qu’au fond, c’est tous des braves gens. Sur bien des points, ils ont les mêmes opinions que vous et moi. Je ne vous dirai pas qu’ils sont antimilitaristes, mais il ne faudrait pas les pousser beaucoup. La guerre, pour eux, c’est une chose immorale qui les blesse à l’endroit de la conscience. Le sang versé leur fait horreur. En somme, ils sont comme tout le monde, pour le bon droit et la morale. Je vous dis, des braves gens. Ce qui leur manquerait, ce serait plutôt d’avoir des idées, mais maintenant qu’on travaille ensemble, je suis là pour leur en
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fournir. N’ayez pas peur, monsieur Pontdebois, quand la chose en question éclatera, le drapeau sera en état de faire face à toute éventualité. Vous pouvez avoir confiance, parce que moi, dès maintenant, je m’occupe de penser à un plan.
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Cet ouvrage est le 419e publié
dans la collection e Classiques du 20 siècle
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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Jean-Yves Dupuis.
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Marcel Aymé