Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 15 sur 19

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Chapitre XV

 

« Je vous demande de venir le voir, avait dit Élisabeth en téléphonant à l’usine. Les événements l’affectent beaucoup. Je suis très inquiète. C’est chez lui une sorte d’obsession qui tourne à la neurasthénie, pour ne pas dire plus. Je crois que votre visite lui ferait du bien. Il a une grande confiance en vous et serait vraiment heureux de vous voir. Je vous en prie, venez. »

Chauvieux avait promis et il s’exécuta le dimanche suivant après déjeuner.

La chaleur d’août faisait monter dans l’appartement l’odeur fade des fonds de rue abrités du soleil. Gilbert, le petit garçon des Malinier, agenouillé sur sa chaise habituelle et la tête renversée sur l’appui de la fenêtre, regardait un pan de ciel en rêvant à des eaux vives. La radio transmettait en sourdine les discours prononcés dans un meeting du Front Populaire.

 

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Les applaudissements et les acclamations parvenaient en longues rumeurs étouffées, comme d’une rue lointaine. Coiffé d’un képi de lieutenant, Malinier était assis au bas bout de la table et le regard fixe, le front creusé de rides profondes, restait en arrêt devant la première page d’un journal dont les titres énormes lui mangeaient la cervelle. Nos frères d’Espagne ont des droits sur nous, disait la manchette. Il tenait dans sa main droite un chiffon de flanelle et, s’arrachant parfois à sa contemplation, s’en servait pour essuyer la crosse ou la culasse d’un fusil dont le canon s’appuyait, à l’autre bout de la table, sur une espèce de créneau aménagé dans une triple pile de livres. Soudain, la radio se mit à parler d’une voix singulière, ne ressemblant en rien à celles des orateurs précédents. C’était une voix chaude, étrangement déliée, qui forçait l’attention par le jeu aisé et savant de ses inflexions. Sans quitter du regard la manchette du journal, Malinier avait dressé l’oreille. Et il entendit la voix prononcer les mêmes mots qui s’étalaient sur la feuille en grosses capitales : Nos frères d’Espagne ont des droits sur nous. Il en fut

 

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troublé et agité. La rencontre lui paraissait menaçante et suspecte. Il prit dans sa poche une paire de jumelles et, s’allongeant à demi sur la table à côté de son fusil, regarda par le créneau. À travers ses jumelles, il distingua nettement la révolution qui montait, un grouillement infâme de communistes débraillés, de juifs, de socialistes prébendes, d’alcooliques, de radicaux barbus, de peintres cubistes, d’espions allemands et de provocateurs moscovites. Tout en dévorant la substance de la France, la horde avançait lentement, avec des pauses et des reprises, mais d’un sûr et ample mouvement de marée. Tout à coup, le panorama de la révolution se brouilla et Malinier ne vit plus rien. Après avoir vainement essayé d’accommoder ses jumelles, il se décida, non sans répugnance, à trahir certaine convention et, jetant un coup d’œil par-dessus la pile de livres, se trouva en face de son fils qui suivait la manœuvre avec intérêt.

« Qu’est-ce que tu foutais ici ? » demanda-t-il, soupçonneux.

Surpris et un peu effrayé, l’enfant ne répondait

 

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pas et souriait d’un air embarrassé.

« Je te demande ce que tu venais foutre ici, insista Malinier d’une voix rageuse. »

Cette hargne et cette incompréhensible suspicion démontaient Gilbert qui baissa la tête et se mit à pleurer. Le père descendit de sur sa table, souleva le bambin dans ses bras et en l’embrassant, lui dit à mi-voix, avec impatience :

« Allons, c’est bon, n’en parlons plus. Ne pleure pas. Ça ferait encore des histoires. Va-t’en à la fenêtre, va. »

Tandis que Gilbert s’éloignait en reniflant, il revint s’asseoir en face de son journal et murmura en donnant un coup de chiffon à la culasse de son fusil :

« Ils passent tous à la révolution, l’un après l’autre. Je suis tout seul. Tout seul. »

Chauvieux arriva vers trois heures. Élisabeth l’accueillit à la porte et lui parla presque à voix basse, comme dans l’antichambre d’un malade. Devant l’inquiétude de la jeune femme, il oubliait qu’ils avaient été amants et ne voyait, dans le

 

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tendre regard d’Élisabeth, que l’imploration d’une épouse en peine. En entrant dans la salle à manger, il fut impressionné par l’attitude de Malinier et son appareil guerrier.

« C’est M. Chauvieux qui vient te voir », annonça Élisabeth.

Malinier se leva d’un mouvement joyeux et s’empressa à la rencontre du visiteur. En lui montrant son fusil, il eut un sourire et crut devoir expliquer qu’il venait de le nettoyer, mais ne parut pas se souvenir qu’il avait sur la tête son képi d’officier de réserve. Pendant quelques minutes, la conversation fut cordiale et gaie. Puis, Malinier ne tarda pas à être distrait. De nouveau, il eut un visage soucieux, un regard intérieur que celui de Chauvieux ne rencontrait plus, et ses paroles venaient avec effort, parfois à contretemps et même à contresens. La présence de sa femme semblait lui causer quelque impatience. Elle laissa les deux hommes en tête à tête, s’excusant sur ses devoirs de mère de famille qui l’appelaient auprès de Jacqueline. Gilbert était resté et, de loin, surveillait l’étranger

 

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avec curiosité.

Assis à portée de son fusil, Malinier regardait Chauvieux d’un air hésitant et, soulevant son képi, le déplaçait sur sa tête comme s’il eût cherché une position préférable. L’ayant assuré d’un geste résolu, il parut sur le point de parler, mais se ravisa et passa le chiffon de flanelle sur la crosse de son fusil. Enfin, il se tourna vers son fils qui venait de s’asseoir à l’autre bout de la table et lui dit d’une voix doucereuse :

« Va donc retrouver ta maman à la cuisine. Va vite, mon chéri. »

Il le suivit des yeux jusqu’à la porte, et, l’enfant disparu, eut un soupir de soulagement.

« On est tout de même plus tranquilles. Ce n’est pas que je me méfie, mais sa mère et lui, je les connais. Enfin, on est plus tranquilles. »

Tirant sa chaise, il se rapprocha de Chauvieux presque à le toucher et arrêta sur lui un regard où brillaient la menace, la colère et l’appréhension.

« Alors, cette fois, ça y est bien, dit-il d’une voix âpre. C’est bien ce que j’ai dit et répété. La

 

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France fout le camp comme un lavement. Quoi ? ce n’est pas vrai, peut-être ? »

Prêt à renier son camarade, à l’injurier, il guettait sa réaction. Chauvieux approuva d’un mouvement de tête énergique et répondit d’un ton pénétré :

« Évidemment. La situation est grave, terriblement grave.

– Ah ! quand même ! quand même ! s’écria Malinier. Je ne suis pourtant pas tout seul à en convenir !

– Il faut avoir le courage de voir les choses comme elles sont, dit encore Chauvieux.

– Oui, mais personne ne peut les voir comme je les vois, personne ! Non, tais-toi, tu ne sais rien, tu ne te rends compte de rien. Il faut que je te dise tout. »

Malinier, avec une violence encore contenue, se mit à énumérer les plaies de la France et à décrire les fléaux qui la guettaient. En l’écoutant, Chauvieux songeait que ce dérangement d’esprit devait sans doute être rapporté autant à des

 

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déceptions sentimentales qu’à des angoisses patriotiques. La méfiance de Malinier à l’égard de sa femme, qu’il soupçonnait d’avoir passé à la révolution, ne pouvait être que le prolongement d’une certitude touchant leur vie intime. Il confondait certainement dans une même haine les ennemis de la patrie et ceux de son foyer. Chauvieux réfléchissait qu’une telle confusion n’était pas déraisonnable et, sans aller jusqu’au remords, il était un peu ennuyé d’avoir été l’amant d’Élisabeth. Mais bientôt, il n’y pensa plus. Malinier, les yeux égarés, parlait maintenant avec une véhémente et obscure éloquence d’où surgissaient de terrifiantes visions de guerre civile, d’assassinats, de viols, de pétroleuses et de barricades. Il voyait la France envahie jusqu’à la Somme par les armées allemandes et capitulant après deux ou trois années de résistance pour achever de se dissoudre dans le communisme, l’anarchie, l’alcoolisme, le cubisme et la luxure, et devenir pour le monde un objet de mépris. Le pire était qu’il fût seul pour faire face à d’aussi effroyables perspectives. Déjà le spectacle de l’inconscience et de la veulerie des Français lui

 

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était insupportable.

« Que toutes mes blessures se rouvrent, que mon sang s’écoule jusqu’à la dernière goutte ou je prends mon fusil et je tire sur le premier cochon qui passe sous mes fenêtres, homme ou femme ! » s’écria-t-il dans un accès de démence.

Épuisé, il se tassa sur sa chaise et, silencieux, se mit à manier la visière de son képi pour lequel il cherchait une nouvelle assiette.

« Au fait, murmura-t-il, je ne vois pas pourquoi je te dis tout ça. »

Il abandonna sa chaise et, s’allongeant sur la table comme il avait déjà fait, braqua ses jumelles devant le créneau. Après avoir émis quelques gloussements, il quitta son observatoire et dit à Chauvieux en lui tendant les jumelles :

« Tiens, tu n’as qu’à te rendre compte par toi-même. »

Chauvieux prit les jumelles et se pencha sur le créneau, mais Malinier exigea qu’à son exemple, il s’étendît sur la table, seule position convenable à son estime. Chauvieux s’exécuta sans protester.

 

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« Braque bien au milieu, lui dit Malinier lorsqu’il fut en place. Tu les vois ? Est-ce que tu distingues les peintres cubistes ? un peu sur la gauche. »

Cinq ou six ans auparavant, bien après que la mode en fut passée, il avait eu l’occasion de voir quelques échantillons de peinture cubiste. Il n’y avait plus pensé, mais depuis quelques jours, le souvenir lui en était revenu comme d’une monstrueuse perversion et les peintres cubistes lui étaient apparus tels des ennemis dangereux, à l’égal des communistes et des objecteurs de conscience.

« Je suis bien content d’avoir vu tout ça, déclara Chauvieux en lui rendant les jumelles. Je constate que tu n’es pas homme à te laisser surprendre par les événements. Maintenant, il faut que tu saches pourquoi je suis venu te trouver. Nous sommes quelques-uns, comme toi, à nous rendre compte que la situation est grave et nous avons pris la résolution d’être prêts à toute éventualité en ne comptant que sur nous-mêmes. »

 

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Malinier écoutait avidement et déjà son visage s’éclairait.

« Ce n’est pas un truc de ligues patriotiques ? demanda-t-il, méfiant.

– Non, sois tranquille. C’est un groupe d’action secrète qui comprendra, au plus, deux cents hommes, mais des gens sûrs, comme toi, prêts à faire le sacrifice de leur vie. De gros effectifs sont encombrants, difficiles à manier et on ne peut plus compter sur le secret. »

Chauvieux expliqua en quoi consistaient les buts et les méthodes d’action de ce groupe secret. Malinier buvait ses paroles. Il éprouva bien quelque déception en apprenant que le terme de l’entreprise serait à longue échéance, mais l’importance de la tâche qu’il devait personnellement assumer le rassura. Il était chargé, en attendant le coup d’État, de se livrer à une étude approfondie sur le milieu et l’activité des compagnies d’assurances et, en outre, d’avoir partout l’oreille au guet, dans la rue, dans l’autobus, au café, afin de se rendre compte de l’état des esprits. Il devrait, chaque semaine,

 

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envoyer un ou deux rapports à Chauvieux qui les transmettrait au comité d’étude.

« Naturellement, il faudra que tu sortes un peu, que tu ailles au cinéma, au spectacle. Voir surtout des opérettes et du music-hall. C’est là qu’on saisit le mieux les réactions du public. Surtout, montrer beaucoup de prudence et une dissimulation parfaite. À partir d’aujourd’hui, tu n’as plus d’opinions. Rien de ce que tu entendras dire autour de toi ne pourra t’émouvoir. Tu auras toujours un sourire amusé ou optimiste pour encourager les bavards. Oh ! ce n’est pas facile.

– Ne te tourmente pas. Je saurai bien m’arranger. »

Chauvieux désigna le fusil, les jumelles et le képi.

« Bien entendu, il ne peut plus être question de ce genre d’amusette. Tu vas me faire le plaisir de remiser ça immédiatement. »

Non sans regret, Malinier ôta son képi et, après avoir ramassé fusil et jumelles, boucha le créneau avec un dictionnaire.

 

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« Pour en revenir à la situation, dit Chauvieux, il n’y a pas lieu de s’affoler. Tous ces communistes sont de très braves gens et on doit pouvoir s’entendre avec leurs chefs. »

Malinier cogna le plancher de la crosse de son fusil et, l’œil en feu, se mit à invectiver contre la racaille communiste.

« Tu vois, dit Chauvieux, tu te laisses prendre comme un enfant. Au seul mot de communiste, tu perds la tête. C’est très embêtant, je t’assure. J’ai cru pouvoir compter sur ton sang-froid et maintenant, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux en rester là. »

Confus, Malinier s’excusa et le supplia qu’il voulût bien oublier cette sortie malheureuse. Il promettait de se dominer désormais en toutes circonstances.

Quelques instants plus tard, Chauvieux se trouvant seul avec Élisabeth qui venait d’envoyer son mari faire des achats dans le quartier, elle lui prit les mains et dit : « J’ai eu tort, ne m’en veuillez plus. » Il répondait : « Mais non, mais non », et cependant restait lointain.

 

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« Maintenant, c’est vous qui avez des scrupules, soupira-t-elle.

– Plutôt de l’héroïsme, dit-il en la pressant contre lui. Depuis que vous avez laissé les clés sur la commode, je vous ai attendue tous les jours et avant-hier, quand vous m’avez appelé au téléphone, j’ai été bien heureux. Je me suis réjoui de cette mélancolie de Malinier, qui me valait votre appel. Et maintenant, je ne peux plus m’en réjouir. Il est beaucoup plus atteint que je ne pensais. Avec vous, il semble qu’il observe une certaine prudence et peut-être ne le voyez-vous pas comme il m’a été donné de le voir tout à l’heure. Sans doute les événements politiques lui ont-ils tourné la tête, mais je crois que ses déceptions sentimentales y sont pour beaucoup et même pour le principal. J’ai imaginé une petite histoire pour lui occuper l’esprit, mais je n’ose pas en attendre grand-chose. »

Chauvieux parla du groupe d’action secrète et de la tâche qu’il venait d’assigner à Malinier.

« C’est exactement ce qu’il lui fallait, dit Élisabeth. Il est sauvé.

 

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– Vous allez trop vite, Élisabeth. Il le sera si vous le voulez fermement et patiemment. Vous seule pouvez quelque chose. Que voulez-vous que je vous dise de plus ? Je n’ai jamais été marié, mais je n’ai pas besoin de l’avoir été pour imaginer ce qu’une jeune femme peut apporter à un homme de quarante-cinq ans. »

Élisabeth se mit à pleurer. En lui caressant les cheveux du revers de la main, Chauvieux songeait qu’elle était trop bien pour Malinier (mais non pas pour lui). À moins que ce ne fût tout juste le contraire. Peut-être qu’Élisabeth ne méritait pas d’être la femme d’un tel homme à qui il fallait bien plutôt une virago cocardière, une de ces créatures sans sexe, qui tiennent du zouave et de la jument, telles qu’on en voit dans les ligues patriotiques et les défilés de Jeanne d’Arc. Mais pourquoi diable Élisabeth l’a-t-elle épousé ? se demandait Chauvieux. C’est vrai, il portait l’uniforme. Et pour plaire à un cœur de dix-huit ans, il avait aussi cette limpidité et cette belle humeur de certains militaires que le métier conserve dans une ignorance presque virginale des tristesses de la vie. Mais ce n’est plus une

 

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séduction pour une jolie femme de vingt-cinq ans. Sans compter que les hommes d’une foi ardente mais sans ornement, sont toujours un peu ridicules aux yeux d’une belle personne de cet âge-là. Je suis sûr qu’elle trouvait son mari très inférieur à ce pauvre Lasquin. Et pourtant. Ce n’est pas Lasquin que ses angoisses de patriote auraient poussé à la folie. Moi non plus, d’ailleurs, moi non plus.

Tout en payant ce loyal tribut à l’amitié, Chauvieux posait ses lèvres sur la nuque et sur l’oreille d’Élisabeth et avait bien envie de faire tout ce qu’il fallait. Heureusement, Malinier ne pouvait tarder beaucoup à rentrer. Il était allé à la pâtisserie de la rue des Batignolles. Mais le fait est qu’il tardait. Peut-être profitait-il de cette course pour promener les enfants. Peut-être qu’on avait le temps. Élisabeth disait chéri, disait mon cœur, mon doux péché, je suis ta femme, avec un sanglot d’attente. Après tout, tant pis, pensa Chauvieux, puisque je l’aime. Au même instant, Malinier rentrait avec les enfants. En sortant de la pâtisserie, il s’était arrêté dans un café où il s’était mêlé à la conversation de quelques

 

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buveurs.

« Je n’ai pas perdu mon temps, dit-il lorsque sa femme fut sortie pour préparer le thé. Ce soir, je vais te rédiger un premier rapport et je te promets qu’il sera tapé. Par exemple, si tu m’avais vu, je crois que tu aurais été un peu estomaqué. Imagine qu’à un moment donné, je me suis mis à déblatérer contre l’armée. Moi, Malinier, j’ai déblatéré contre l’armée ! »

Au souvenir, il lui vint un grand rire et Chauvieux, qui le regardait avec une certaine tendresse, augura bien de cet accès de gaieté. Mais la belle humeur de Malinier ne se soutint pas longtemps. Le thé dans les tasses, il tomba dans une rêverie morose et à plusieurs reprises, sa main chercha la visière de son képi. Avant de partir, Chauvieux lui rappela ses obligations de conjuré et eut l’impression de l’avoir remis d’aplomb. Les adieux muets d’Élisabeth furent d’une éloquence obsédante et, en emportant la vision de ses beaux yeux humides, Chauvieux, qui formait honnêtement des vœux pour que tout fût fini entre eux, comptait bien qu’elle viendrait

 

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lui rendre visite dès le début de la semaine.

Le rendez-vous avec Bernard Ancelot était à sept heures et demie dans un restaurant du boulevard de Courcelles. Bernard était arrivé le premier. Il y avait en lui quelque chose de changé. Dans ses yeux brillait la douceur d’une promesse de bonheur qu’il s’était faite à lui-même. Chauvieux en fut choqué. Il prit plaisir à reculer le moment des confidences. Qu’est-ce que vous pensez de la situation ? Au rôti, on parlait encore de Jouhaux. Mais Bernard n’avait point d’impatience. Il était heureux et, pour parler de Jouhaux, sa voix trouvait des inflexions presque câlines.

« Si nous parlions des affaires importantes ? dit enfin Chauvieux.

– Volontiers, répondit Bernard. Je vous ai demandé ce rendez-vous parce que je souhaitais vous parler de Micheline et de moi-même. Je n’ai pas oublié notre première conversation, j’y ai beaucoup pensé et j’ai fini par me rendre compte que vous aviez entièrement raison. Mes scrupules me paraissent aujourd’hui absolument ridicules et

 

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injustifiés et je suis heureux de vous dire qu’il n’en reste rien. »

Voyant l’étonnement de Chauvieux, il eut un éclat de rire frais et juvénile.

« C’est un revirement inattendu, n’est-ce pas ? mais vous allez comprendre. La veille de son départ, Micheline est venue chez moi avec Mme Lasquin. Je n’étais pas là et tout s’est passé aussi mal que possible. Il y avait à la maison deux individus insupportables et même passablement répugnants dont la présence a dû sembler pour le moins étrange à M me Lasquin et à Micheline. Il est vrai que ces deux grotesques pantins étaient tout à fait dans le ton de ce petit divertissement, car ma mère et mes sœurs, dans leur répertoire, ont été incomparables et se sont même surpassées. J’en ris aujourd’hui, mais le soir où j’ai appris cette visite, j’étais vraiment désespéré. Et puis, dans les jours qui ont suivi, je me suis senti délivré d’un grand poids. Je n’avais plus cette appréhension d’une rencontre de Micheline avec mes sœurs et ma mère, dont l’idée me gênait comme un casier judiciaire.

 

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L’événement tant redouté s’était produit et il me semblait que je venais de faire des aveux difficiles, mais réparateurs. N’ayant plus rien à cacher, j’étais en règle avec ma conscience de prétendant.

– Une conscience bien bourgeoise, fit observer Chauvieux.

– Ne me la reprochez pas, dit Bernard en souriant. On n’épouse pas Micheline Lasquin, des usines Lasquin, avec une conscience d’anarchiste. »

Mais Chauvieux semblait voir d’assez mauvais œil que Bernard eût pris la résolution d’épouser sa nièce. Les raisons d’un retour aussi soudain ne lui paraissaient pas moins puériles que les scrupules qui leur avaient fait place. Il n’y voyait pas de quoi modifier son jugement à l’endroit du jeune homme. Cependant, Bernard ne s’embarrassait guère de ses objections et y répondait avec optimisme et enjouement.

« Enfin, dit Chauvieux, vous oubliez un peu trop que Pierre est votre ami. Que diable, l’amitié impose certains devoirs. Du moins, c’est ainsi

 

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que moi, je l’entends. On ne prend pas la femme d’un ami sous le simple prétexte qu’on l’aime et qu’on en est aimé. Je ne crois pas être trop sévère, ni tardigrade, en disant qu’une telle conduite est indigne d’un homme. Mais oui, jeune homme, mais oui. Avez-vous seulement jamais réfléchi à ce que pourrait être le chagrin de Pierre Lenoir ? Non, évidemment. C’est pourtant la première chose qui aurait dû vous venir à l’esprit. Ah ! je vous assure que les hommes de mon âge ont un autre sentiment de ce qui est dû à l’amitié. Je parle naturellement des hommes de cœur, des vrais hommes.

Bernard l’écoutait avec bonté en pensant que l’oncle de Micheline était un bien brave homme, mais déjà grisonnant et quelque peu radoteur. Et puisqu’il se montrait récalcitrant, tant pis, on saurait se passer de son approbation pour épouser.

 

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