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Chapitre XIV
La chose était décidée, Milou serait écrivain et prendrait le pseudonyme d’Évariste Milou. Johnny était venu à bout de sa résistance en lui représentant que la vie des hommes de Lettres est une fête perpétuelle et se passe à courir les banquets, les générales, les inaugurations et les coquetèles mondains. Les éditeurs, affirmait-il, s’ingénient à leur faire accepter de l’argent sans les froisser et l’État leur offre des sinécures et des voyages d’agrément à l’étranger. Dans le secret de son cœur, Milou ne renonçait du reste pas au cinéma et se réservait de saisir l’occasion favorable. Il renâcla contre le pseudonyme choisi par son protecteur et eut quelque peine à s’y habituer, mais Johnny tenait beaucoup à ce prénom d’Évariste qui lui semblait exhaler un parfum de bonnes lettres et d’érudition.
Un après-midi, dans le salon de Mme Ancelot
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assistée de ses trois filles, il fut procédé, en présence de Johnny, à une première exploration des souvenirs de Milou, qui devaient fournir la matière de son livre de début. On voulait avoir une vue d’ensemble et faire naître l’ambiance. Dans le premier moment, Évariste Milou se montra rétif et déçut son monde. Il n’arrivait pas à accrocher des souvenirs significatifs et sa vie passée lui apparaissait comme une plate-forme désolée. Les dames Ancelot avaient beau le tarabuster en évoquant de sinistres paysages de banlieue et en parlant du sublime quotidien de la misère ou du réalisme magique des soirs faubouriens, sa mémoire ne fermentait pas. Germaine alla même jusqu’à lui réciter, de Baudelaire, la première strophe du « Vin de l’Assassin » :
Ma femme est morte, je suis libre.
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou.
Ses cris me déchiraient la fibre.
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Peine perdue. Milou restait sec.
« Vous me faites marrer avec vos souvenirs, disait-il. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? que je travaillais, que je mangeais, que je dormais ? »
Johnny, d’une manière tendancieuse, essayait de déclencher un mécanisme d’association :
« Quand tu allais à l’école communale, tu ne te souviens pas d’avoir eu un ami, un petit garçon que tu aimais mieux que les autres, pour ses jolis yeux ou la douceur de sa voix ? »
De se sentir ainsi harcelé et au centre de cette impatience, Milou finit par être de mauvais poil. « Si c’est ça, la littérature, ça commence à m’emmerder », pensait-il. Mariette, avec des questions insidieuses et vinaigrées, soutenait l’effort de ses sœurs et, une flamme au coin des yeux, semblait y prendre un méchant plaisir.
« La première fois que tu as volé de l’argent à tes parents, tu ne te souviens pas qu’il y ait eu une scène ? »
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À ce coup-là, Milou fit explosion et ce fut justement la colère qui lui rendit la mémoire.
« Non, mais dis donc, ça me regarde, hein ? Tu n’étais pas là pour en prendre un coup dans la gueule à ma place. Parfaitement, j’ai volé de l’argent à mes parents et pas qu’une fois. Et après ? Toi, chez toi, tu ne manquais de rien. C’était le biftèque à tous les repas, le piano et les leçons d’anglais. Mais moi, c’était le régime jockey. Quand il y avait à manger, c’était d’abord pour le père. ‶Dans la situation que j’occupe, il nous expliquait, je ne peux pas me permettre d’avoir l’air de me laisser souffrir.″ Nous, bien souvent, on était là pour le regarder qui s’envoyait viande et légume avec ses deux litres de picrate. Et s’il y avait un des mômes qui essayait de la ramener, le vieux lui tombait dessus à coup de tisonnier. Mais il ne l’a pas emporté en paradis. Les derniers temps qu’il était cloué par ses rhumatismes, je lui ai filé des bons coups de chausson dans les côtes et dans les tibias. Oui, je lui ai volé de l’argent. Oh ! pas beaucoup. Toutes les fois que j’ai pu. Un jour que ma mère était en train d’accoucher, j’en ai profité
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pour faucher les derniers quinze francs qui restaient dans le tiroir et j’ai couru chez le charcutier. J’achète un de ces pâtés en croûte que j’en rêvais depuis des années. Il coûtait tout juste quinze francs. Mon petit frère Julien, un môme de huit ans, qui m’avait suivi à la charcuterie, je me rappelle, il en revenait pas. Nous voilà partis dans un chantier de démolition avec le pâté en croûte. Moi, je commence à me tailler des tranches. Le môme me regardait, que les yeux lui sortaient de la tête. Mais le pâté, je me l’étais promis, le pâté en croûte, c’était pour moi. Je le bouffais sans rien lui donner. C’est de l’argent volé, je lui disais, ça te ferait mal. Il était si gros, mon pâté, qu’au dernier quart, je n’en pouvais plus. Mais plutôt crever qu’en laisser. Il n’en est pas resté une miette. J’avais le ventre qui ballonnait. Le même frangin, il pleurait, il rageait, il perdait la tête. En rentrant à la maison, il a mouchardé toute l’affaire. Justement le père rentrait, dans son uniforme de croque-muche. D’abord, il ne voulait pas croire. Quand les esprits lui sont revenus, il m’a attaché par les mains à l’espagnolette de la fenêtre et en avant du tisonnier. Ma mère, qu’était
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dans les douleurs, gueulait dans la chambre à côté. Moi, comme un âne, bien entendu. Un joli chambard, vous parlez. Mais les coups avaient beau tomber, je me disais, allez, bande de vaches, vous n’aurez rien à manger et moi, je suis nourri que le ventre m’éclate. »
Au souvenir, Milou eut un petit rire de haine qui lui découvrait les dents, prêtes à mordre. Mais déjà Germaine le serrait dans ses bras en s’écriant :
« Ça y est ! C’est ton livre qui vient et il vient en plein ! Sous le signe de la révolte !
– Un révolté, s’extasiait Mme Ancelot en lui prenant la main. C’était un révolté. Cher enfant, comme tout s’éclaire à présent. Révolté !
– C’est d’une atmosphère folle, déclarait Lili, d’une cruauté grandiose et dans une lumière si crue, si pure. Et on entrevoit si bien le complexe. Je ne sais pas si vous le sentez comme moi, mais il y a un érotisme sous-jacent, un morbidisme sobre.
– Ça fait penser aux plus belles pages de Sade.
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– Et le père cloué par les rhumatismes, quand son fils lui allonge des coups de pied dans les côtes. Il faudra s’étendre là-dessus. C’est d’une puissance !
– Un très beau conflit de générations. Il faudra l’indiquer aussi.
– Et la mère qui accouche et qui crie pendant que son fils reçoit des coups de tisonnier. C’est d’une beauté inouïe.
– Comme situation, c’est bouleversant, c’est shakespearien. La grandeur de ça ! La poésie ! »
Éloges, exclamations passionnées, on se pressait autour de Milou, on se le disputait, on lui cornait aux oreilles. Les ricanements de Mariette se perdaient dans la rumeur glorieuse et n’y étaient plus qu’un appoint. Johnny en bavait de plaisir. Dans ce tumulte flatteur, Milou avait oublié sa colère et se laissait envahir par une ivresse créatrice. La littérature, il en voulait bien. Révélé à lui-même, il sentait bourgeonner sa mémoire et sa tête était toute pleine d’épisodes de sa vie passée, les uns sombres et violents, les autres canailles ou d’un comique macabre
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emprunté à la profession du père. Dans un silence dévot, il se mit à dévider ses souvenirs. N’étant plus sous le coup de la colère, il contait avec moins de naturel, mais l’essentiel y était. Jamais l’on n’avait osé espérer que la substance pût être aussi copieuse, ni aussi riche en surprises sordides. Pour Mariette, qui croyait n’avoir rien à apprendre sur le garçon, elle en était malade de fureur et de dégoût. Cependant, sa mère et ses sœurs prenaient fiévreusement des notes.
Milou avait encore beaucoup à dire lorsque la servante annonça M me Lasquin et sa fille. Cette visite inattendue et des plus surprenantes changea aussitôt l’atmosphère. Aux premiers mots et même au premier coup d’œil, on se rendit compte de l’impossibilité qu’il y avait à faire partager le délire sacré aux nouvelles venues. Pour la première fois, Milou éprouva le sentiment orgueilleux et aussi l’inquiétude d’appartenir à une élite. Il lui apparut clairement qu’en ce triste monde, des milliers et des milliers de personnes seraient à jamais fermées à la poésie, à la puissance, au morbidisme sobre et au réalisme magique de ses souvenirs d’enfance. Et à l’idée
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de tous ces gens murés dans leur incompréhension, il pensa : « bande de fumiers ».
Micheline avait très habilement surpris la prudence de Mme Lasquin pourtant formée aux usages et aux convenances par les leçons incomparables des Dames de l’Assomption. À la veille de leur départ pour la mer, elles effectuaient des achats dans le quartier de la Madeleine et Micheline, avec une hypocrisie aisée, s’était souvenue qu’elle avait promis à Bernard d’inviter ses sœurs. Il était évidemment trop tard, mais on ne pouvait quitter Paris sans leur faire une visite, même impromptu. Mme Lasquin avait objecté qu’il était bien simple et plus discret d’envoyer une lettre. Ces Ancelot, en somme, on ne les connaissait pas et ils n’avaient jamais rien fait pour manifester leur existence. Mais sa mère étant sans méfiance, Micheline avait eu facilement le dernier mot en lui représentant qu’elle avait de grandes obligations à Bernard. Le pauvre garçon lui avait, pendant plus d’un mois, sacrifié toutes ses matinées. Elle se devait donc à ses sœurs et une simple lettre ne pouvait réparer sa coupable
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négligence. Mme Lasquin avait cédé.
Micheline, qui méditait cette visite depuis plusieurs jours, n’avait pas pensé que Bernard pût ne pas être à la maison. Informé par l’oncle Chauvieux et dans le détail, de l’entretien qu’ils avaient eu, elle imaginait le cher garçon replié au sein de sa famille et cherchant une issue à un conflit héroïque entre son devoir et sa passion. Au cours de la conversation, elle devait apprendre qu’il venait de commencer un stage d’une année dans une maison d’exportation et qu’il partirait ensuite pour une colonie d’Asie.
Dès l’entrée, Mme Lasquin eut la sensation que leur visite était au moins inopportune. Mme Ancelot et ses filles montraient un empressement poli, mais les regards laissaient paraître quelque étonnement et le ton de l’accueil signifiait assez clairement leur attente d’une explication. Faisant appel à toutes les ressources de sa science, Mme Lasquin mesura le salon d’un regard de stratège et entreprit bravement de retourner la situation. Mère Sainte-Philomène de la Rédemption eût été fière de son élève. La
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conversation était à peine engagée que les dames Ancelot étaient en proie au sentiment d’une indéfinissable culpabilité à l’égard de Mme Lasquin qui semblait venue tout exprès pour leur octroyer un pardon gracieux et mal mérité. Mais rapidement, elle les mit à l’aise, avec une bonne grâce, un art d’écouter et d’offrir l’occasion d’une repartie heureuse, qui faisaient l’admiration de Johnny et le remettaient au souvenir de quelques délicieux garçons de ses amis d’autrefois, d’une politesse raffinée, et tels que l’époque n’en produit plus, pensait-il en considérant Milou avec sévérité. Le garçon ne s’en souciait guère, fort occupé de se faire une opinion sur Micheline et ne perdant pas un mot de la conversation.
« Évariste Milou, l’écrivain », avait dit Mme Ancelot en faisant les présentations.
Ni le nom, ni la qualité du jeune homme n’avaient échappé à Mme Lasquin qui sut s’en souvenir un peu plus tard. Elle regrettait de n’avoir pas encore lu ses livres dont elle se promettait d’ailleurs maintes délices. Pour se
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faire pardonner d’ignorer l’œuvre d’Évariste Milou, elle ajouta qu’elle arrivait à un âge où on ne lit guère, mais où on relit, sans préciser qu’elle relisait surtout les almanachs de sa cuisinière. Elle parla aussi de son cousin Luc Pontdebois qui aurait certainement plaisir à connaître son jeune confrère. Bernard n’en ayant jamais rien dit, la famille Ancelot ignorait que l’illustre écrivain fût apparenté aux Lasquin. Cette révélation fit beaucoup d’effet et la température du salon monta aussitôt.
« Évariste Milou me parlait justement l’autre jour de l’œuvre de Luc Pontdebois pour laquelle il a une vive admiration, dit Johnny.
– Je pense bien, approuva Milou. Comme dynamisme, c’est formidable. Je trouve ça d’une beauté ! d’une poésie !
– Vraiment ? j’en suis bien contente, dit Mme Lasquin qui ne lisait jamais les livres de Pontdebois, car elle les trouvait trop ennuyeux. Oui, Luc a vraiment un grand talent. Et son œuvre est d’une inspiration si élevée !
– Une poésie inouïe ! »
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La conversation se fixa un moment sur Pontdebois. Mme Ancelot et ses filles, même Mariette, firent feu des quatre fers et Johnny eut l’occasion de formuler quelques jugements nuancés et des plus pertinents, quoique à vrai dire, tout comme les dames Lasquin et Ancelot, il ne connût les livres du grand romancier que par des rumeurs de salon. Micheline n’avait guère la tête au cousin Luc et se souciait peu que son œuvre se situât, comme l’affirmait Johnny, au carrefour du divin et de l’humain ou encore qu’il fût arrivé, selon les dires de Lili, à un tournant de sa pensée. Elle avait tout espéré d’une rencontre avec Bernard et s’était promis, au cas où un regard éloquent n’eût pas suffi à vaincre ses scrupules, de lui dire qu’elle aimait mieux mourir que de vivre sans lui. Tandis qu’autour d’elle retentissait le nom de Pontdebois, Micheline s’imaginait dans son lit, pâle et amaigrie, mais belle encore, mourant de désespoir en présence de sa famille qui étouffait des sanglots et, quoique au fond d’elle-même, l’éventualité lui parût extrêmement improbable, elle avait bien envie de pleurer. Cependant, sans qu’elle y prît
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garde, Milou l’examinait avec une attention sournoise et avide. Non seulement elle était belle, mais la conversation avait déjà révélé que les Lasquin étaient de gros industriels. Avant même qu’il eût été question de l’usine, il avait d’ailleurs compris que les deux visiteuses étaient d’une autre condition que les Ancelot. Ces santés affables, ces airs de sécurité innocente, cette aisance à disposer des autres et jusqu’à certaine absence de mystère, tout à ses yeux trahissait chez elles la richesse véritable, celle qui n’éprouve pas le besoin de prendre conscience de ses limites. Cette découverte d’un monde nouveau qu’il avait toujours attendu comme un au-delà, éveillait en lui de vives impatiences. Tandis que ses regards se repaissaient de tant de richesse ingénue, mesurant en même temps et détaillant la beauté de Micheline, il était ému d’un désir haineux qu’il comptait bien assouvir un jour. En vrai conquérant qui n’aperçoit pas les obstacles dressés par les conventions et qui décide la conquête avant même d’en avoir entrevu les moyens, il avait jeté son dévolu sur elle. Déjà Johnny et la famille Ancelot n’étaient
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plus pour lui que des étapes, des marchepieds. Il s’était fixé le véritable but de sa vie.
Lili et Mariette quittant le salon pour aller préparer des coquetèles, Micheline les suivit à l’office. Elle avait espéré que les jeunes filles lui parleraient de Bernard, mais son attente fut d’abord trompée. Tout en opérant ses mélanges, Mariette se contentait de lui adresser quelques paroles aimables et insignifiantes, tandis que Lili racontait comment, l’avant-veille, elle était rentrée ivre à trois heures du matin après avoir, disait-elle, tenu le coup jusqu’à plus de minuit.
« Ce qui m’a achevée, c’est le champagne au gin. À la cinquième coupe, j’étais complètement groggy. Bob a été obligé de me ramener chez moi, je ne tenais plus debout. »
Cependant, Mariette invitait Micheline à absorber un coquetèle pour s’assurer que le mélange était honnête, puis un autre pour se confirmer dans sa première impression. Les jeunes filles, très entraînées, avaient bu les leurs sans éprouver rien de plus qu’une fugitive sensation de chaleur. Micheline, mariée jeune,
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fiancée presque au sortir de pension, n’était pas encore adonnée à l’alcool. Elle nourrissait même à l’égard des boissons fortes une certaine méfiance que Pierre entretenait soigneusement et qui faisait sourire ses amies. Ces deux coquetèles avalés coup sur coup produisirent un effet presque immédiat. Les pommettes chaudes, les paupières lourdes, Micheline sentit se répandre en elle une mélancolie heureuse et se mit à parler de Bernard. La conversation devenait tout d’un coup très facile et rien ne coûtait à dire. Il est toujours triste, répondait la voix de Mariette ou de Lili, il ne parle pas ou alors, c’est pour nous rabrouer, et il nous regarde d’un air dur, comme s’il avait quelque chose à nous reprocher. Micheline soupirait. Avec elle aussi, il avait été dur.
« Tout aurait pu être si simple s’il m’avait expliqué les choses. Mais je ne l’ai pas vu. C’est ma faute aussi. J’aurais dû venir le trouver plus tôt, sans perdre un jour, ou au moins lui écrire, lui téléphoner. Qu’est-ce qu’il a pensé de mon silence ? Ah ! vraiment, j’ai été stupide, j’ai mérité qu’il m’oublie. Et je pars demain matin.
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Pendant plus d’un mois, je vais être absente. Seule avec maman dans cette grande maison du Pyla, et ne rien savoir de ce qu’il fait, de ce qu’il pense. Croyez-vous que si je lui écrivais, il se déciderait à venir passer quelques jours là-bas ? »
Tout en parlant, Micheline s’aperçut soudain que les silhouettes un peu floues de Mariette et de Lili ne se trouvaient plus en face d’elle, de l’autre côté de la table, là où elles s’affairaient tout à l’heure. Tournant la tête pour les retrouver, elle découvrit une autre silhouette dont la vue ne la surprit pas trop. C’était lui. Il se tenait derrière elle, dans le demi-jour de l’office, et respirait presque sur sa nuque. Ce fut après lui avoir passé ses bras autour du cou en balbutiant le prénom de Bernard que Micheline reconnut Évariste Milou, le jeune écrivain. Le garçon ne semblait du reste nullement scandalisé, ni même contrarié. Il était certainement ému, attendri, comme on pouvait attendre d’un fidèle ami de Bernard. Son sourire était doux et cordial et ses mains avaient des attentions timides, mais délicates. Dans sa déception, Micheline fut heureuse de se consoler à cette discrète sollicitude et, avec confiance,
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appuya sa tête alourdie par l’alcool sur l’épaule de l’ami compréhensif qui savait compatir à sa peine.
« Alors, comme ça, vous partez demain ? demanda-t-il doucement. Comment est-ce que vous appelez le pays où vous allez ?... Le Pyla, oui. C’est de quel côté ?... près d’Arcachon. Et vous y resterez longtemps ?
– Pas plus d’un mois. Pierre ne pourra pas quitter l’usine et je pense que nous passerons le reste de l’été à Paris. Croyez-vous que Bernard veuille venir au Pyla ?
– Peut-être. Moi, j’irai probablement passer mes vacances de ce côté-là. Je tâcherai de vous l’amener. »
La tête encore reposant sur l’épaule de Milou, Micheline vit apparaître dans l’encadrement de la porte l’image incertaine de Mariette et, sans aucune gêne, lui sourit avec amitié. Mariette considéra le couple d’un air amusé et plutôt satisfait qui intrigua Milou.
« Mon Dieu, on doit se demander où je suis
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passée, dit Micheline en soulevant sa tête avec effort. Est-ce qu’on ne voit pas trop que je viens de boire deux coquetèles ? Je me sens la tête un peu lourde et il me semble que je suis rouge.
– Ce n’est rien, assura Mariette. Venez vous mettre un peu de poudre. »
Ce soir-là, Bernard rentra vers onze heures en compagnie de son père. Il leur arrivait maintenant assez souvent de dîner ensemble au-dehors et les dames Ancelot ne s’en plaignaient pas. Depuis que son fils travaillait, M. Ancelot ne se lassait pas de le donner en exemple à ses femmes et ne savait plus parler de lui qu’avec un enthousiasme à la fois trémolant et agressif qui aboutissait régulièrement à des colères pourpres : « Quand je pense que j’ai là trois grandes bringues qui n’ont pas honte de voir s’échiner leur jeune frère », commençait-il en manière de transition. Au fond, le pauvre homme n’était pas sans remords et se reprochait un peu d’avoir engagé ce grand garçon rêveur dans une vie laborieuse et mélancolique, assez semblable à la sienne. Naguère encore, lorsqu’il croyait son fils incapable de rien faire, il
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l’admirait secrètement de mener une existence oisive et inutile. Il lui semblait maintenant l’avoir en quelque sorte dévoyé en le réduisant imprudemment à un triste et commun dénominateur humain. Aussi l’entourait-il d’une sollicitude exagérément maternelle, comme s’il eût craint de le voir s’user ou se casser, tel un objet précieux exposé aux tribulations du vulgaire. À son bureau, il lui arrivait d’avoir avec Logre d’interminables entretiens en vue de choisir un cadeau pour Bernard ou d’examiner quel régime alimentaire lui était le plus profitable.
Mariette était restée seule à la maison et lisait dans la salle à manger.
« Vous avez dîné ? demanda-t-elle aux deux hommes qui rentraient.
– Évidemment, répondit M. Ancelot avec une pointe d’impatience. Tu ne penses pas que j’aurais attendu jusqu’à minuit pour faire manger un garçon qui a fourni toute une longue journée d’effort. Cette question. »
Il se tourna vers son fils pour l’engager à aller
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se coucher.
« Pense que tu te lèves tôt, demain matin, dit-il avec un accent de tendresse navrée, et il ajouta avec un mauvais regard à Mariette : ce n’est pas comme toi. »
Il eut bien envie d’enchaîner, mais il se retint en pensant qu’il faisait ainsi l’économie d’un bon quart d’heure.
« Tu n’as besoin de rien ? demanda-t-il à Bernard. Tu ne veux pas quelque chose, une tisane ?
– Mais non ! pourquoi une tisane ? je ne suis pas malade. »
La grosse tête rubiconde de M. Ancelot s’effaça entre ses larges épaules. Il eut un sourire humble, presque craintif et s’excusa :
« C’est vrai, je suis bête. Mais quand on a travaillé toute une longue journée, qu’on s’est penché sur des colonnes de chiffres et sur des dossiers, on a quelquefois mal à la tête ou ailleurs. C’est une chose qui arrive souvent. Allons, bonsoir. »
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Il se retira dans sa chambre pour y écrire des lettres jusqu’à deux heures du matin et, avant de sortir, murmura pour son fils :
« Bonsoir. »
Bernard s’assit dans un coin de la salle à manger, à l’écart de Mariette et resta silencieux. Depuis qu’il s’était condamné à ne plus voir Micheline, il était ordinairement dans un état de torpeur et d’incertitude, qui lui faisait craindre également la compagnie et la solitude. Mariette, le nez dans son livre, l’observait à la dérobée. Sûre de son effet, elle ne se pressait pas de parler.
« Tiens, j’oubliais, dit-elle enfin. Cette après-midi, nous avons eu une visite. »
Un son vague fut toute la réponse de Bernard marquant qu’il avait entendu et ne souhaitait pas en apprendre davantage. Elle laissa s’écouler une minute et ajouta comme sans y penser :
« C’était Mme Lasquin. »
Penchée sur son livre, elle feignit de ne pas voir son frère qui venait à elle. Il le lui prit des mains et le jeta sur la table.
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« Parle. Qu’est-ce qu’elle venait faire ?
– Mais je ne sais pas. Rien. Elle venait faire une visite.
– Elle était seule ?
– Oui. Mais non, que je suis bête. Elle était avec une dame, ah ! j’ai oublié son nom. Une dame... enfin, sa fille. J’y suis, Micheline Lenoir. »
Très ému à la nouvelle de cette visite, Bernard fut pris tout à coup d’une horrible inquiétude qui ne laissait plus de place à un autre sentiment.
« Mon Dieu, gémit-il, pourquoi faut-il qu’elles soient venues. Moi qui avais si peur qu’elles connaissent toute cette saleté. Si j’avais été là, je les aurais reçues dans ma chambre ou je les aurais emmenées au café. Ç’a dû être du propre. Qu’a pu penser Micheline de toutes vos singeries, de toutes vos cochonneries ? Quel écœurement !
– Je t’assure, protesta Mariette, tu fais tort à ta petite famille. Tout s’est passé le mieux du monde. Maman a été épatante. Tout à fait Régence, mamouchka, avec un je ne sais quoi
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d’un peu sec, d’un peu gourmé, très dans la note anglaise. Et si tu avais vu tes sœurs, tu aurais juré trois petites pensionnaires. Par exemple, quand la conversation est venue sur Pontdebois, il aurait fallu nous entendre parler du sexualisme profane et du sexualisme religieux comparés. C’était d’une décence, mon cher. Un régal.
– Ce n’est pas vrai ? Mariette, Mariette...
– Sur le même sujet, Johnny a dit des choses très fines.
– Ce vieux pitre ! cette vieille saleté ! il était là ?
– Ne dis pas de mal de Johnny. Il s’est montré parfait jusqu’à la dernière minute et toujours si imprévu, si drôle. Tu sais comme il est quand il sent Milou près de lui. Une façon de gazouiller qui surprend un peu, mais tout à fait charmante. Un vrai canari. »
Accablé, perdant la tête, Bernard, à chaque nouveau trait, poussait un gémissement douloureux. Mariette poursuivait avec un enjouement discret :
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« Milou lui-même a été relativement irréprochable. Oh ! bien sûr, il faut l’excuser. Tu connais son genre. Un peu lourd, un peu brutal, avec des manières de casse-cœur. Mais j’ai eu l’impression qu’il ne déplaisait pas à Mme Lenoir. Il a su se montrer galant et même entreprenant, mais en somme, sans rien exagérer.
– Voyou. Sale goret. Si jamais je le rencontre ici, je lui casse la gueule, gronda Bernard.
– Ne te mets pas en colère, voyons. Du reste, tout ça est sans importance. M me Lasquin et sa fille s’en vont en vacances demain matin. »
La conversation en était là lorsque M. Ancelot, qui avait entendu des éclats de voix, entra dans la salle à manger. Voyant le visage bouleversé de son fils, il prit Mariette à partie avec un élan qui faisait présager d’amples développements, lui reprochant dès le départ de conspirer contre la santé de son frère et de manœuvrer, elle qui ne fichait rien de ses dix doigts, à le mettre hors d’état de poursuivre son labeur. Sur ces entrefaites, Mme Ancelot et ses deux autres filles, retour d’un meeting F. P., firent irruption dans la
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salle à manger. En les voyant, Bernard, qui venait de se recueillir et semblait plutôt apaisé, fut saisi d’un accès de rage touchant à la démence et se mit à invectiver contre sa mère et ses sœurs. Les yeux injectés, le souffle court, il les traitait de vaches, d’idiotes, de sales bêtes, de cinglées, et encore de vaches. D’abord interdites, elles le prirent de très haut, ce qui déchaîna la grande voix de M. Ancelot. Il ne comprenait rien à la fureur de son fils, mais il accusait sa femme et ses filles de l’avoir provoqué. Fortes de leur innocence, elles ne se laissaient pas intimider. L’orage fut si violent que les locataires de l’étage supérieur cognèrent au plafond.
« Vous êtes fous tous les deux, aussi fous l’un que l’autre ! clamait la mère.
– Oui, je suis fou, hurlait M. Ancelot, mais c’est moi qui vous ferai enfermer ! Bernard, dis un mot, un seul mot, et je les fais enfermer demain ! Toutes les trois, toutes les quatre au cabanon ! avec le dynamisme et la poésie formidable ! »
Dégoûté par cette querelle qui n’était plus la
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sienne, Bernard finit par emmener son père. Mme Ancelot demeura dans la salle à manger au milieu de ses filles et goûta le repos délicieux d’un moment de silence après la tempête.
« Enfin, dit-elle en s’adressant à Mariette, comment les choses sont-elles arrivées ? »
Mariette leva les yeux et répondit d’une voix dolente et tout attristée :
« Je n’y comprends rien. J’étais là, dans la salle à manger, avec Bernard. Nous parlions de choses et d’autres, de l’après-midi, de je ne sais quoi. Tout d’un coup, papa est entré et s’est mis à me reprocher de faire veiller Bernard. C’est à ce moment-là que vous êtes arrivées. Vraiment, je ne comprends pas.
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