Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 10 sur 19

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Chapitre X

 

Bernard et son père déjeunaient de café noir, Mme Ancelot de café au lait, Germaine et Mariette d’un jus de pamplemousse et Lili, qui relevait de fausse couche, d’un chocolat onctueux. Le dimanche matin, ce premier repas était pris en commun et la présence du père le rendait maussade, parfois orageux. On mangeait en silence et sans se regarder, sauf à lever sur lui, à la dérobée, un œil méfiant, scrutateur, car c’était à la fin du petit déjeuner qu’il examinait les dépenses de la semaine, qui étaient généralement au départ de ses grandes colères. D’habitude, il y avait, dans ce recueillement de l’attente, une tension des esprits et une solidarité tacite qui se reflétait sur le visage des femmes. Mais depuis son aventure avec Milou, Mariette vivait distraitement et à l’écart de ses sœurs, n’intervenant dans leurs bavardages que pour placer une réflexion acide. Ce matin, elle

 

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semblait plus particulièrement lointaine, étrangère au complot rituel. Pour Bernard, il était attentif, mais distant.

Assis à trois pas de la table, M. Ancelot lisait un journal financier et de temps à autre, à tâtons, allongeait le bras pour saisir sa tasse de café. Vêtu d’une chemise de nuit et d’un pantalon, la ceinture lâche, le ventre répandu, sa grosse tête rouge enfoncée entre les épaules massives qui tendaient le tissu de la chemise, il avait la silhouette des vieux lutteurs de foire rêvant, à l’heure du matin, sur les marches de la roulotte. Mme Ancelot et ses deux filles aînées, les cheveux pareillement pris dans une résille et le visage luisant d’une crème de beauté commençaient à le fixer avec insistance. La mère portait un pyjama russe de soie vive qui collait aux seins maigres et baladeurs. Le cheveu plaqué par son filet, la peau grisâtre et mal tirée, elle paraissait plus âgée que son mari. La vue de ce petit crâne vieillot posé sur le col du pyjama chatoyant navrait Bernard qui évitait de lever les yeux. Tout en surveillant la qualité du silence, il pensait à Micheline qui devait se préparer pour la messe à Saint-Honoré-

 

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d’Eylau et au singulier rendez-vous que lui avait donné l’oncle Chauvieux. Celui-ci l’avait informé qu’il l’attendrait ce matin à onze heures devant chez lui et l’emmènerait en voiture chez Lasquin où l’un et l’autre devaient déjeuner.

Le repas terminé, Mme Ancelot déplaça bruyamment son bol pour attirer l’attention du père. Voyant qu’il n’en remuait pas, elle lui dit :

« Alors, Léonard ? »

Sans lever les yeux de son journal, il porta la main à la poche arrière de son pantalon et en tira un portefeuille. Sa femme et les deux aînées suivaient sa main avec un intérêt qui leur fit les yeux vifs. Il prit encore le temps d’achever la lecture d’un paragraphe et, levant la tête soudain, vit la direction des regards.

« Vous le reluquez, hein ? » dit-il avec un ricanement.

Les deux sœurs se mirent à rire pour égayer un peu la pièce qui allait se jouer, mais la mère ne put s’y résoudre et dit en tendant une feuille de papier :

 

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« Tu m’as donné deux mille cinq cents francs dimanche. Voilà le détail. »

Il jeta sur le compte un coup d’œil hargneux, mais sans l’examiner sérieusement.

« Encore une réparation d’aspirateur ? interrogea-t-il. Cent cinquante francs. On le répare donc toutes les semaines ?

– On le répare quand il se détraque. En plus, tu me dois la facture du gaz, neuf cents francs. Je l’ai payée avec l’argent que tu m’as donné pour le tapissier.

– La facture du gaz ? gronda M. Ancelot. Qu’est-ce que tu me chantes là ? J’en ai déjà payé une l’autre dimanche.

– Je t’en prie, Léonard, ne recommençons pas l’éternelle comédie. Tu confonds toujours le gaz et l’électricité. »

Il contesta encore et finit par se rendre en affirmant qu’il n’était pas dupe. Après avoir fourni aux dépenses du ménage, il passa au chapitre de l’argent de poche. Chacun des enfants recevait cent francs par semaine. Germaine et Lili

 

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se plaignirent du coût de la vie.

« Tu nous donnerais cinquante francs de plus par semaine, ça nous aiderait un peu. Rien que cinquante francs. »

Lili lui avait passé un bras autour du cou et il se débattait, partagé entre le mépris et l’attendrissement.

« Enlève tes pattes. J’ai horreur qu’on m’embrasse. Comme si cent francs par semaine ne suffisaient pas pour vos imbécillités. Mais qu’est-ce que vous en faites ?

– Papa, sois gentil, fais un effort. Depuis que Blum est là, tu gagnes ce que tu veux. »

Elles le pressaient tendrement avec des rires et des cris, comme si sa résistance n’eût été qu’un jeu prévu. Il se secouait en riant et en jurant. À la fin, il compta à chacune cent cinquante francs et les avertit qu’il ne donnerait plus un sou dans le courant de la semaine. Mariette et Bernard s’étaient désintéressés du siège et avaient à peine levé la tête. Tandis que le père se préparait à les servir, Mme Ancelot, qui leur en voulait de n’avoir

 

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pas appuyé leurs sœurs, n’attendit pas qu’ils fussent en possession de l’argent et dit avec une tranquille perfidie :

« Il faudra aussi me faire un chèque. »

Le père eut un sursaut et remit les billets de banque dans son portefeuille.

« Un chèque ! »

Il avait viré sur sa chaise et la regardait fixement. Elle détourna les yeux et soupira :

« Il faut bien payer la couturière. D’ailleurs, nous avons de la chance. Pour nous quatre, elle nous fait des prix vraiment avantageux. Un tailleur d’été, deux robes...

– Combien ?

– Trois mille neuf cents. »

Il eut un rugissement de fureur et jaillit de son siège. Son large crâne chauve était d’un rouge ardent, ses gros yeux s’injectaient. L’affaire promettait d’être sérieuse. Mme Ancelot, renversée sur le dossier de sa chaise dans une pose très affectée, s’installait comme au spectacle.

 

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« Rien ! pas un rotin ! cria-t-il. Si tu veux des robes pour tes trois grandes bringues, tu les feras travailler ! »

Il eut un hennissement d’ironie et reprit :

« Travailler ? mais à quoi, bon Dieu ? des garces qui ne sont bonnes qu’à courir les cafés et les boîtes, à trousser la jupe et le boniment avec tous les cancrelats, les marlous, les puants du cinéma et du porte-plume, tous métèques, négrescants, macaques épouillés de l’avant-veille, qui reniflent le bouc et le cosmétique. Et d’abord, c’est fini, je n’en veux plus ici, vous m’entendez ? Je ne veux plus que ma maison sente mauvais. On verra si je suis le maître chez moi. Je pisse au cul à M. Johnny et à tous vos oiseaux rares. Désormais, on ne recevra plus ici que les Provignon, les Lafeuillette, les Falempin avec leurs dames et leurs enfants, comme autrefois, nom de Dieu, comme autrefois rue des Trois-Frères. Et le dimanche, on rendra les visites ou bien on ira déjeuner chez l’oncle Éloi à Courbevoie. Ah ! je vous en foutrai de la littérature et de l’originalité. Je vous en foutrai du

 

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cinéma et du travelingue. À Courbevoie ! à Courbevoie !

Il reprit haleine et, considérant sa famille qui attendait la fin de l’algarade, il rugit avec désespoir :

« Mais quoi ! je suis résigné !... résigné ! »

L’idée d’une résignation qu’il jugeait imbécile l’emplit d’une colère folle. D’un coup de main, il fit voler un bol qui alla se briser sur l’angle d’un meuble. Ce premier bris de vaisselle l’ayant mis en train, il chercha quelque autre pièce à fracasser, mais chacun protégea son assiette. Pour apaiser ses nerfs, il se mit à arpenter la salle à manger en criant d’une grande voix tragique, qui fit battre, soudain, le cœur de Mariette :

« J’ai honte de mes enfants ! j’en ai honte tout le temps ! quand j’y pense et que je n’y pense pas. J’en ai honte dans le sang de mes veines ! Quand quelqu’un me dit qu’il a vu mes filles, j’ai honte, je me demande dans quelle sale boîte et avec quel rebut, quel goitreux des Carpates ou quel pithécanthrope inverti. J’ai honte de mes filles et quand on me parle de mon fils, j’ai honte

 

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encore bien plus. Un garçon de vingt-quatre ans qui ne fiche rien et qui ne fichera jamais rien ! non jamais ! pas seulement l’étoffe d’une petite crapule ! rien, du vent, du vide. Sa mère était enceinte à l’eau de bidet. Regardez-moi ce grand veau. Voilà pourtant mon fils, voilà ma famille. Ah ! non ! »

La honte et la douleur le faisaient bégayer et suffoquer. Des gouttes de sueur brillaient à son front. Il s’arrêta au milieu de la pièce et, repris par l’envie de briser, chercha autour de lui un objet fragile sur lequel apaiser son délire. Mme Ancelot, qui le surveillait, vit son regard s’arrêter au buffet où était rangée la vaisselle la plus précieuse. Elle n’hésita plus à actionner sous la table la sonnette du service, qui était, en pareille circonstance, un recours assez efficace. Il entendit grésiller le timbre au loin, dans la cuisine, et éclata d’un rire furieux.

« Quoi ? on m’envoie la bonne pour me faire taire ? justement, j’ai à vous dire que je ne veux plus de bonne à la maison. Je la flanque à la porte ! »

 

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La bonne entra sur ces mots. C’était une assez jolie fille, bien faite, au regard hardi. M. Ancelot alla à sa rencontre et, la joignant presque à la porte, lui saisit les poignets en grondant : « Dehors ! va-t’en faire ta valise ! » Elle se mit à gémir :

« Monsieur Ancelot, vous me faites mal. Vous me faites mal. »

Le buste renversé, elle se collait à lui d’un jeu souple et, toujours geignant, plantait dans son regard celui de ses yeux vacillants. Il hésitait déjà, troublé par cette faiblesse éhontée. La violence qui bouillonnait en lui ne s’apaisait pas, mais il lui sembla qu’elle changeait de direction. La servante ne prenait plus la peine de dissimuler son manège et l’invitait d’un sourire aguichant. La famille regardait le vaste dos du père qui s’encadrait dans le chambranle de la porte. Brusquement, il lâcha les poignets de la fille et, la prenant aux reins, il la pressa contre lui. Comme elle tendait ses lèvres, il la poussa dans le couloir et l’on entendit le glissement de leurs pas accordés vers le fond de l’appartement.

 

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Tout en rangeant ses billets de banque dans la poche de son pyjama, Mme Ancelot regardait du côté de la fenêtre, d’un air plutôt indécis que gêné. Mariette l’examinait du coin de l’œil avec anxiété. Germaine sourit et murmura pour ses sœurs :

« Papa est quand même formidable.

– Il a un potentiel inouï, dit Lili à mi-voix. Cette scène-là, comme primitivisme, c’est quelque chose de fantastique. Moi, je trouve ça d’une beauté !

– Oui, c’était d’une vie ! d’une poésie ! J’ai envie de raconter ça à Valdor pour qu’il en fasse une nouvelle. Il a tellement de talent, ce petit-là.

– Je verrais plutôt un scénario, prononça Lili. C’est tout à fait cinéma. Évidemment, il faudrait des acteurs.

– Des acteurs américains. Il n’y a que les Américains pour avoir ce dynamisme-là.

– Jack Hougton serait sûrement épatant. Avec Nora Beresford dans le rôle de la bonne. Je vois très bien ça. »

 

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Mariette, qui n’avait encore rien dit, demanda avec une intention ironique qui passa inaperçue :

« Et pour maman ?

– Je verrais assez Suzy Clifton », répondit Lili.

Mais Mme Ancelot protesta. Elle n’aimait pas Suzy Clifton dont le jeu lui semblait lourd et vulgaire.

« Vera Molde serait beaucoup mieux dans mon rôle.

– Pas mal, Vera Molde, pas mal, approuva Lili. Je pense à un gag. Maman tiendrait un roquet dans les bras. Quand Hougton sort avec la bonne, le chien saute par terre et les suit jusqu’au milieu du couloir. Là, il s’arrête en regardant maman. Je ne sais pas si vous voyez l’effet. »

Mme Ancelot, intéressée, hocha la tête. Germaine alluma une cigarette et dit en se levant :

« Non, je crois qu’il vaudrait mieux ne pas chercher le gag. Au contraire, rester dans une atmosphère de poésie sombre. De fantastique passionnel. »

 

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Précédant sa mère et sa sœur Lili, elle quitta la salle à manger et, dans le couloir, les trois femmes examinèrent s’il convenait de mettre l’accent réaliste sur le personnage de la bonne ou au contraire d’en faire une figure de rêve. Mme Ancelot inclinait pour une fille de lupanar, extatique et monstrueusement pure, répondant au prénom de Lioubotchka. Elle en profitait pour être elle-même une princesse tartare assez bien conservée.

Mariette et Bernard, sans bien s’en rendre compte, attendaient encore leurs cent cinquante francs. Mariette considéra un moment son frère avec un regard aigu et lui demanda :

« Bernard, pourquoi restes-tu à la maison ?

– Nourri et logé.

– Et encore ? je parle sérieusement.

– L’habitude. Un attachement animal à la famille qui me procure tout de même un peu de chaleur en même temps que le vivre et le couvert.

– Et nous, tes sœurs, est-ce que tu ne nous aimes pas un peu ? Tu ne réponds pas. Bernard,

 

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je t’aime beaucoup, tu sais.

– Mais oui, tout le monde s’aime, ici. Jusqu’à papa qui aime la bonne. Il y a dans la maison une atmosphère formidable. »

Cette façon sarcastique d’accueillir une parole de tendresse ne déplut pas à Mariette. Les yeux brillants, elle saisit son frère par le bras et, la parole hésitante, lui dit d’une voix étranglée :

« Bernard, il faut que je te dise quelque chose. J’ai couché avec Milou, tu sais, le boxeur. Bernard... »

Il avait eu un mouvement de colère. Il se domina et répondit en se levant :

« Je te félicite. Encore une scène d’un dynamisme inouï, hein ? Tiens, je pense à un gag : Johnny arrive dans la chambre et il se couche avec vous. Un joli travelling à faire, hein ? »

Bernard, en riant très haut, sortit pour ne pas céder à la tentation de gifler sa sœur. Mariette réussit à retenir les larmes qui lui piquaient les yeux et, les coudes sur la table, le menton dans

 

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ses mains, retomba dans la rêverie qui l’occupait ordinairement.

À 11 heures, Bernard trouva devant la maison la voiture de l’oncle Chauvieux qui l’attendait. L’oncle l’examina mieux qu’il ne l’avait jamais fait et fut assez favorablement impressionné par le visage du garçon. Il le fit asseoir à côté de lui et démarra aussitôt. La voiture ne roula guère plus d’une minute et s’arrêta derrière Saint-Augustin, le long du square Laborde.

« Monsieur Ancelot, j’ai à vous parler, dit Chauvieux. L’autre jour, Micheline est venue me trouver pour me dire qu’elle voulait divorcer. »

Bernard resta immobile et muet. Chauvieux le vit pâlir.

« Vous n’étiez pas au courant ? »

Bernard fit signe que non.

« Au moins, vous n’êtes pas sans vous être aperçu que Micheline vous aimait ?

– J’en ai toujours eu peur. Mais je ne savais pas. Je ne voyais pas.

– Vous me faites une réponse bizarre.

 

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Expliquez-vous. Est-ce l’amitié que vous portez à Pierre qui vous faisait craindre d’être aimé ?

– Non.

– Je le pensais bien, fit Chauvieux sans ironie. Mais puisque vous avez craint de vous faire aimer, le plus sûr était d’éviter Micheline. Vous avez justement fait le contraire. C’est donc que vous l’aimiez ? Vous ne me répondez pas. Croyez bien que ce n’est pas du tout pour vous passer un savon que je vous ai chambré. Je suis venu aux informations, simplement. Je ne représente ni le mari outragé ni les parents douloureux. Allons, dites-le, vous l’aimez. Je n’imagine pas quelle autre raison aurait pu vous détourner de vos occupations, parce qu’enfin, vous avez vingt-quatre ans, vous êtes d’un âge à vous inquiéter de faire une carrière. Ce n’est donc pas sans une raison puissante que vous passez auprès de Micheline un temps perdu pour votre situation. »

En prononçant ces paroles, Chauvieux sentait revenir très vif le soupçon qu’il y eût dans la conduite de Bernard un calcul d’argent. Le jeune

 

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homme semblait indifférent à ce que pouvait penser l’oncle de Micheline et il n’était même pas sûr qu’il écoutât. Affaissé sur son siège, le corps inerte et les mains molles, il fixait d’un air stupide, à travers le pare-brise, un point de la rue où brillait une flaque d’huile. Chauvieux lui toucha l’épaule et dit sèchement :

« Je vous ai posé une question. Libre à vous d’y répondre, mais si vous vous y refusez, dites-le-moi. »

Bernard tourna vers lui un visage morne et lucide. Chauvieux se souvint d’avoir vu autrefois cette expression de lucidité à un sergent-major qui devait se loger une balle dans la tête pour n’avoir pas à répondre d’un détournement de fonds. Il reprit d’une voix plus engageante :

« Je vous répète que vous pouvez vous confier tranquillement.

– C’est bien difficile à expliquer, dit Bernard. Il faudrait que je vous parle de ma famille. »

Chauvieux l’y ayant encouragé, il parla de sa mère, de ses sœurs, de leurs enthousiasmes et de

 

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leur vocabulaire avec un entrain rageur qui animait singulièrement ces évocations. Pour se faire entendre plus sûrement, il raconta la scène qui avait suivi le déjeuner du matin.

« Vous pensez sans doute que je ne suis pas responsable de ma famille. C’est bien mon avis. Le malheur est que je ne me sens pas très différent de mes sœurs. Ce jargon et ce snobisme que j’ai essayé de vous décrire, j’en ai vécu. À force de penser et de sentir dans ce langage idiot, j’ai fini par me laisser abrutir. J’ai beau faire, je suis nourri de toute cette rhétorique pour coiffeurs esthètes et nègres de jazz-band. J’ai dans les moelles tous les thèmes modernistes, massistes, américanistes, sexualistes, brutalistes et autres de l’intellectuel artiste affranchi. J’ai appris une fois pour toutes à reconnaître le génie dans le beuglement d’un homme saoul et la beauté formidable dans un filet d’accordéon ou dans le regard d’une concierge hystérique. Avant de fréquenter Micheline, je n’en souffrais pas. Je retrouvais à peu près partout les mêmes façons de voir et de s’exprimer, un peu plus timides, un peu plus feutrées, ce qui me permettait de passer pour

 

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un garçon original et intelligent. J’étais très content de moi. »

Bernard haussa les épaules comme s’il se tournait avec mépris à cette image de soi-même.

« J’ai rencontré Micheline. J’ai découvert en elle un équilibre merveilleux, dans ses paroles, dans ses pensées, comme dans les gestes de son corps. J’ai rencontré ce à quoi je n’avais jamais rêvé, une créature respirant l’ordre, l’exhalant comme un parfum. Sa richesse même me plaît comme une preuve de cet ordre parfait qui est le sien. Je trouve juste qu’elle soit riche. Et voilà, j’ai profité de son rayonnement, j’ai passé près d’elle de beaux jours tranquilles. Je savais très bien qu’ils auraient une fin. Elle est venue.

– Mais pourquoi ? protesta Chauvieux. Écoutez, j’aime bien Pierre Lenoir et je n’ai aucune envie de vous voir le supplanter auprès de Micheline, mais j’ai bien du mal à vous comprendre. Et d’abord, ce que vous me dites de vos sœurs me les rend très sympathiques, je vous assure. Leurs trépidations et leurs bourdonnements, avec tout ce qu’ils comportent

 

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d’erreurs ou de ridicules m’ont l’air d’aller furieusement dans le sens de la vie. Je ne vois pas pourquoi vous en avez honte. Croyez-vous que si le but de leur vie était de préparer l’agrégation des sciences ou d’épouser un notaire, elles seraient moins exposées à l’erreur et au ridicule ? À première vue, elles semblent très différentes de Micheline, mais rien ne prouve que ce soit à leur désavantage.

– L’une de mes sœurs vient de me confier, ce matin même, qu’elle avait couché avec un boxeur.

– Ce boxeur est sûrement un beau garçon, solide, bien musclé. Que pensez-vous alors de Micheline qui divorce après deux mois de mariage pour se jeter à la tête d’un ami de son mari ?

– J’ai oublié de vous dire que le boxeur en question se fait entretenir par un vieux pédéraste.

– Évidemment, c’est fâcheux. Mais nous ne savons pas ce que ferait Micheline si elle apprenait que vous êtes entretenu par un pédéraste. »

 

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Bernard, choqué, eut un geste de protestation et refusa d’envisager le cas.

« J’ai été mal inspiré de vous parler de ma famille, dit-il. Je crois qu’il était plus simple et plus sûr de ne mettre en cause que moi-même. La vérité, la voilà : en face de Micheline, je me sens un être inférieur, mal venu. Que ce soit le fait de ma famille ou de qui vous voudrez, j’ai appris à voir et à sentir comme mes sœurs et je me suis assez bien décrit en essayant de vous faire leur portrait. L’idée que je pourrais être le mari ou l’amant de Micheline me choque comme une inconvenance. Je ne me reconnais pas le droit d’y penser. Il y a entre nous deux une différence de qualité qui correspond à peu près à la distance de nos conditions sociales. Je ne suis du reste nullement certain que ce soit un hasard.

– Vous exagérez, dit Chauvieux, mais il y a du vrai dans ce que vous dites. Il est certain que Micheline est mieux que vous. Je n’en veux pour preuve que votre façon dégoûtée de considérer votre propre personne. À ce propos, je me permets de vous donner un conseil. Il ne faut

 

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jamais se mépriser soi-même. C’est la pire des misères. On descend au-dessous de l’animal. Puis-je vous demander pourquoi vous ne travaillez pas ? »

Bernard ne répondit pas à la question et ricana :

« Dans le cas particulier, il est heureux pour la famille Lasquin que je me méprise. Vous devez vous en féliciter.

– Pas du tout. S’il en était autrement, vous ne seriez pas ce que vous êtes et je ne verrais pas d’inconvénient grave à ce que Micheline divorce pour vous épouser. »

Le ton de ces paroles, à lui seul, était injurieux. Bernard se redressa et demanda en regardant Chauvieux d’un air presque menaçant :

« Je ne serais pas ce que je suis ? Et qu’est-ce que je suis donc ?

– Mais vous venez de me l’expliquer en long et en large et je ne vous l’ai pas fait dire. Allons, ne vous fâchez pas, l’incident est clos. Mais quelle drôle de chose, tout de même, qu’un

 

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amoureux qui refuse l’amour pour assurer le repos de sa conscience. Ça me fait penser à certain général avec lequel je me suis trouvé à dîner rue Spontini. Ce général était pacifiste et trouvait que la guerre est une chose monstrueuse. À ce même dîner, il y avait un curé qui se faisait un devoir d’aimer les libres penseurs et de les défendre. Et je pense aussi à un directeur d’usine qui ménage l’amour-propre de son personnel en affirmant que les ouvriers ne sont pas des chiens. Étrange, n’est-ce pas ? Dieu préserve Micheline, la pauvre enfant, de tomber jamais dans vos bras. Je vous crois parfaitement capable de lui apprendre à cultiver le remords et le scrupule sous toutes ses formes. Ce serait vraiment dommage. Dites donc, si nous allions déjeuner ?

– Vous voudrez bien m’excuser auprès de Mme Lasquin, mais je n’irai pas déjeuner rue Spontini.

– Comme il vous plaira, mais je ne tiens pas particulièrement à faire votre commission. Vous pourriez téléphoner vous-même en invoquant la mort d’un parent de province, qui vous obligerait

 

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à quitter Paris brusquement pour quelques semaines.

 

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