Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 7 sur 19

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Chapitre VII

 

Pontdebois, vêtu d’une robe de chambre à ramages passée sur son pyjama, achevait la lecture des journaux du matin. Il était à demi allongé dans son fauteuil, et ses pieds nus, pas très propres, posaient sur sa table de travail. Noël, le valet de chambre, époussetait les meubles avec un plumeau. Son maître exigeait qu’il fît le ménage de son bureau devant lui, non pas pour le surveiller, mais pour avoir une compagnie. Noël, un petit vieillard alerte, à l’œil rusé, était à son service depuis seize ans. Laissant tomber son journal, Pontdebois lui demanda :

« Noël, qu’est-ce que vous pensez de la situation ? »

Le valet de chambre se retourna et répondit aimablement :

« C’est le gâchis, Monsieur. Nous allons à l’abîme avec leur Front Populaire.

 

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– Sincèrement, Noël ?

– On ne sait pas. Hier après-midi, pendant que Monsieur n’était pas là, il est venu un communiste dans ma cuisine pour m’abonner à un journal des gens de maison. Il m’a dit bien des choses justes : que je travaillais trop, que je n’étais pas assez payé...

– Vous l’avez mis à la porte ?

– Je n’ai pas osé. J’ai cru tout d’abord qu’il était envoyé par Monsieur, comme je sais que Monsieur a des idées avancées.

– Vous vous fichez de moi, Noël ?

– Oh ! Monsieur. Il paraît tout de même que le Front Populaire va faire avoir une grosse retraite aux vieux travailleurs. »

Pontdebois, pensif, regarda ses pieds nus, mais distraitement, sans voir qu’ils étaient sales. Noël, son plumeau pendant la tête en bas, restait attentif et déférent.

« Avez-vous de grosses économies ? demanda le maître.

– Je ne sais pas, Monsieur. C’est assez

 

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embrouillé.

– Tout à fait entre nous ?

– Deux cent cinquante mille francs, Monsieur.

– Fichtre, vous me coûtez cher. Eh bien, mon ami, à votre place, j’achèterais de la livre ou du florin. C’est ce que je suis en train de faire pour mon compte.

– Je ne peux pas, Monsieur, mon argent est placé.

– Tant pis. Les établissements auxquels vous avez prêté réaliseront l’opération avec votre galette. Décidément, Noël, il n’y aura jamais de retraite pour les travailleurs. La retraite, ce serait la fin de l’épargne et le métier de banquier perdrait beaucoup de son agrément. Mais croyez-moi, vendez votre paperasse et achetez de la livre. »

Noël fut impressionné par l’instance de ces dernières paroles. Après avoir demandé quelques explications, il parut envisager sérieusement l’opération conseillée.

« Je dois toutefois vous faire observer, dit

 

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Pontdebois, qu’en agissant ainsi, vous travaillez contre votre pays.

– Oh ! si Monsieur s’en fiche, moi aussi.

– Mais bon Dieu ! je ne m’en fiche pas ! s’écria Pontdebois. Mon intention... »

Interrompu par la sonnerie du téléphone, il prit l’appareil et répondit en déguisant sa voix :

« De la part de qui, s’il vous plaît ? M. Duperrin ? Je vais voir si Monsieur est là. »

Il appliqua une main sur le récepteur et, se retournant vers Noël, reprit de sa voix naturelle :

« Vous m’avez mal compris. Quand je dis que j’achète du florin, j’exagère. Simplement, je prends quelques précautions et je m’y résous à regret. De tout mon cœur, Noël, je souhaiterais aider mon pays et d’ailleurs, je l’aide avec ma plume. Mais je ne vais pourtant pas me laisser mettre sur la paille parce que le pays se sera offert l’amusement de placer un homme de lettres à la tête de son gouvernement.

– M. Blum serait un homme de lettres ? Monsieur m’effraie. Monsieur a raison, il faut

 

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acheter de la livre. »

Pontdebois se remit à parler dans le téléphone.

« Mon cher ami, bonjour. Excusez-moi, j’étais en conférence avec un confrère.

– Navré de vous avoir dérangé, maître. Je vous téléphone de l’imprimerie. J’ai attendu votre papier jusqu’à la dernière limite et, ne voyant rien venir...

– Ah ! c’est vrai, ce papier que je vous avais promis ! J’ai eu tellement d’affaires ces jours-ci que j’ai complètement oublié.

– Nos lecteurs seront très déçus. Accepteriez-vous de me faire au pied levé une déclaration dans l’esprit qui aurait été celui de votre papier ? quelque chose qui soit une vue désintéressée des événements.

– Bon. Je vous dirai donc que je suis avec une attention passionnée, angoissée, le développement d’un conflit qui m’apparaît à la fois comme un aboutissement et comme un départ, et j’ajouterai comme un moment de l’humanité en proie à son destin. Je dois avouer

 

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qu’en une telle conjonction, je me soucie beaucoup moins de l’aspect extérieur de la bataille et de certains avantages tactiques, que du sort des valeurs universelles, qui requiert toute notre vigilance. Pour moi, en effet, l’intellectuel conscient de ses responsabilités doit s’appliquer à reconnaître partout où elles se trouvent ces valeurs essentielles, éparses dans la lutte de doctrines et de partis. Dans la confusion inhérente à la mêlée des forces en effervescence, c’est à nous qu’incombe la défense de l’humain et des fins les plus hautes de l’être social. Mission ingrate, car le souci de rester objectifs oblige les plus purs d’entre nous à s’écarter de l’action, quel que soit notre désir de nous y jeter. Heureux ceux qui n’ayant point failli à leur lourde tâche, auront su penser et vouloir dans le sens de l’humain et de l’universel, sans égard aux contingences du présent. Il leur appartiendra, l’heure venue, de tracer les larges voies de l’avenir dans la perspective des destins spirituels de l’homme, où l’agitation d’un moment ne saurait effacer l’ombre de la Croix, toujours grandissante jusqu’à la démesure de l’infini. »

 

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Pontdebois fit relire la déclaration par son interlocuteur et y intercala un couplet légèrement gauchisant, qui faisait ressortir l’intérêt qu’il portait au sort des classes laborieuses. Ayant parlé du progrès social, il se reprit, jugeant que ces deux mots accouplés rendaient un son primaire, lourdement radical, et les fit remplacer par : « expression sans cesse élargie de la symphonie sociale ». Le pensum terminé, il respira un grand coup et dit à son valet de chambre qui était en train d’épousseter le chromo :

« Qu’est-ce que vous pensez de ce morceau d’éloquence, Noël ?

– C’était très beau. Mais on n’aurait pas dit que c’était Monsieur qui parlait. Monsieur avait l’air si sérieux, si grave.

– C’est que vous venez de m’entendre dans l’exercice de mon saint ministère. Je suis un grand écrivain, Noël, un penseur. Je pense comme je respire, sans y penser. Heureusement, dans l’ordinaire de la vie, j’ai assez d’honnêteté pour ne pas ressembler à mes professions de foi

 

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ou à mes romans. Mais dites-moi, que pensez-vous du chromo, le paysage en bleu...

– C’est joli, c’est gai, mais Monsieur me pardonnera d’être franc, je trouve que ça fait bon marché. On voit trop que c’est à la portée de toutes les bourses.

– Bien sûr, sans compter que la mode est en train de se vulgariser. Mais parlons plutôt du déjeuner d’aujourd’hui.

– Comme Monsieur m’avait donné toute liberté, j’ai décidé de refaire le déjeuner du poète à barbe et des deux dames de l’Odéon.

– Soit, mais ne nous faites pas un repas trop plantureux. J’aimerais donner à M. Lenoir l’impression que je suis un peu avare. Il en aura plus d’estime pour moi et M. Chauvieux me pardonnera de le laisser sur son appétit. Et maintenant, Noël, laissez-moi. Il me vient une bonne main, tout d’un coup. Je sens que je vais écrire un chapitre admirable. »

Pontdebois prit dans un tiroir le manuscrit d’un roman psychologique dont l’originalité

 

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consistait en cela que l’idée de la grâce y était transposée sur le plan profane. Une jeune femme de bonne bourgeoisie, grande et mince, se mariait, donnait des réceptions, prenait un amant, faisait des confitures, empoisonnait son beau-père, fondait une œuvre charitable, et toutefois n’excellait dans aucune de ces activités, car il lui manquait une sorte de grâce sanctifiante, ce qui l’empêchait de s’accomplir dans le bon comme dans le pire. Les autres personnages, à peine plus heureux, étaient des prédestinés qui retrouvaient parfois quelque liberté pour prononcer un mot à l’emporte-pièce ou faire une vacherie à un vieil ami. Les admirateurs du célèbre romancier s’accordaient à reconnaître que son inspiration était d’un jansénisme déchirant et hautain et que toute son œuvre, même dans ses parties où Dieu n’était pas nommément impliqué, proposait du monde une vision austère au centre de laquelle se dressait la croix. Dans ses romans, Pontdebois ne parlait jamais de la Vierge ni des saints, que ce silence même dénonçait comme une quincaillerie sentimentale à l’usage des bonnes femmes et des petites gens sans culture. Ce catholicisme stérilisé

 

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était bien vu à l’archevêché, car il aidait à assurer la liaison avec les hérétiques et les libres penseurs.

Pontdebois achevait de s’habiller lorsque Chauvieux arriva, comme convenu, quelques instants avant l’heure fixée pour le déjeuner. Ils s’entretinrent de la situation à l’usine, qui était des plus tendues. Chauvieux doutait maintenant que l’intervention de Lenoir pût être de quelque efficacité. La question réglée et mal réglée, puisqu’elle restait pendante, Pontdebois parla d’Élisabeth.

« Je ne vous ai pas vu depuis dimanche. Oui, elle est venue dimanche après-midi chercher l’album de photos. Petite bonne femme jolie, plutôt maniérée que vraiment distinguée, mais avec des côtés amusants. Affectant la simplicité et laissant paraître la morgue d’une certaine petite bourgeoise rogneuse et romanesque dans laquelle se recrutent les sous-chefs de file communistes. Mais je comprends que mon cousin se soit laissé accrocher. C’est tout de même une belle fille, pas très racée pour mon goût, mais belle fille. Vous

 

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savez, elle venait avec l’intention arrêtée de me taper. Heureusement, j’ai pris tout de suite le ton qu’il fallait. Avec ce genre de femme, si on se laisse déborder, on est perdu. Elle a d’ailleurs admirablement compris. Mais je serais bien étonné si vous n’aviez pas affaire à elle un jour ou l’autre. Elle va certainement frapper à toutes les portes. Si elle ne m’a pas demandé votre adresse, c’est qu’elle doit l’avoir déjà.

– À propos, dit Chauvieux, je suis sur le point d’en changer. Je vais aller habiter rue de Phalsbourg, près du parc Monceau.

– Compliments. Vous vous mettez dans vos meubles ?

– Non. Un appartement meublé. Je n’aurai pas le téléphone.

– Vous avez bien raison. C’est assommant. Vous êtes passé rue Spontini, ces jours-ci ?

– Oui, j’y ai déjeuné avant-hier. Rien de nouveau. Ça va.

– C’est une maison heureuse, dit Pontdebois, où tout respire la santé. On y meurt à table,

 

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solidement. Mais dites-moi, connaissez-vous ce jeune garçon qui accompagne Micheline au tennis et paraît prendre ses repas rue Spontini ?

– Il n’y prend que le repas de midi. Mon Dieu, je le connais comme vous, ni plus ni moins... Est-ce qu’il vous paraît inquiétant ?

– Pas spécialement. Mais vous savez aussi bien que moi où peut mener cette sorte d’intimité.

– Dans le cas particulier, je ne pense pas. Ce Bernard Ancelot me paraît être un garçon mélancolique et nébuleux, un peu intimidé par la fortune Lasquin. Je ne crois pas qu’il soit de ces mâles résolus pour qui les distances sociales ne sont rien. Et vous oubliez que Micheline est mariée depuis deux mois.

– Ce n’est pas une raison, fit observer Pontdebois. Une femme peut très bien aimer ailleurs après deux mois de mariage. C’est du reste ce qui arrive dans le roman que je suis en train d’écrire. Ce n’est pas rare du tout, vous savez. »

Chauvieux crut comprendre qu’ayant des

 

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inquiétudes sur la vraisemblance de cette donnée romanesque, il espérait vaguement que la conduite de Micheline lui apporterait l’apaisement. Lenoir arriva sur ces entrefaites et comme il avait prévenu que son temps était très limité, on passa à table aussitôt.

Dès les hors-d’œuvre et sans trop essayer d’être habile, on en vint au fait. Il y avait dans la parole de Lenoir et dans sa physionomie, une brutalité entraînante qui décourageait la méfiance. On le suivait sur son terrain. Il convint qu’il était bien tard pour éviter la grève aux usines Lasquin, mais affirma qu’on pouvait en réduire la durée de façon appréciable. Surtout, il insistait sur la nécessité d’avoir une direction solide, car il prévoyait que pendant un très long temps après la reprise du travail, les choses n’iraient pas sans à-coups.

« C’est probable, dit Pontdebois. Mais Pierre n’a aucune expérience du métier. D’autre part, vous n’ignorez pas quelles raisons nous obligent à l’écarter d’un chemin réservé.

– Entièrement d’accord. Aussi n’est-ce pas à

 

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Pierre que je pense, mais à Louis, le second de mes fils. C’est l’homme qu’il vous faut. Je ne lui pardonne pas ce qu’il m’a fait. Quand on a comme lui l’étoffe d’un vrai patron et qu’on peut épouser une usine, on n’a pas le droit d’épouser une fille sans le sou. C’est une infamie. Mais enfin, je dois reconnaître que Louis est exceptionnellement doué pour faire un chef d’entreprise. Vu la tournure des événements, je ne prévois pas qu’il ait intérêt, avant plusieurs années, à entreprendre quelque chose pour son compte. En attendant, il aurait aux usines Lasquin une situation où il pourrait donner la mesure de ses moyens. Et puis, qui sait ? le jeune frère de Micheline n’aura peut-être pas la vocation de l’industrie, auquel cas vous ne seriez pas si mécontents d’avoir Louis.

– Il n’est pas nécessaire que Roger ait la vocation, dit Pontdebois. Il suffit qu’il ait une usine.

– En tout cas, dit Lenoir, il est encore bien jeune. Ce n’est pas avant une dizaine d’années qu’il sera effectivement le patron. Ce qui

 

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importe, c’est de faire marcher l’usine pendant ces dix années-là, qui seront probablement dures. Enfin, à examiner les choses d’un autre point de vue et pour en revenir à la grève, il est nécessaire qu’un des miens soit à la direction des usines Lasquin. Si j’ai un traitement de faveur à demander, je serai plus à l’aise de le demander pour mon fils que pour Mme Lasquin. Vous le comprenez bien ?

– À moitié seulement, fit Chauvieux. Nous ne savons pas qui nous réserve ce traitement de faveur.

– Je vous vois venir, dit Lenoir en riant. Vous imaginez un Comité des Forges ou quelque grand cartel disposant de moyens de pression sur l’adversaire et l’obligeant à ménager les Établissements Lasquin. Hélas ! cher ami, ce serait trop beau. Ces grandes puissances, qui n’auront d’ailleurs pas de grèves dans leurs entreprises, n’ont pas d’adversaire. Elles ne connaissent que des concurrents et si elles venaient à s’intéresser aux Établissements Lasquin, ce serait pour leur donner

 

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éventuellement le coup de grâce et fortifier d’autant leur propre position. Non, les patrons indépendants n’ont rien à espérer de ce côté-là. Et malgré leur bonne volonté, les politiciens et les chefs de parti ne peuvent rien pour nous.

– Alors ? interrogea Pontdebois. Les financiers ?

– Vous voulez rire. Ils ont partie liée avec les trusts.

– Alors ?

– Devinez.

– Langue au chat.

– Mon protecteur est un coiffeur qui tient boutique près de la gare de l’Est. Je lui confie ma tête depuis cinq ou six ans et l’année dernière, j’ai eu la chance de lui rendre service en engageant dans mon usine un de ses neveux, ingénieur en chômage. Pour une fois où j’ai eu un mouvement désintéressé, j’en suis magnifiquement récompensé. Il se trouve que mon coiffeur est devenu, je ne sais comment, l’un des hommes les plus influents du jour. J’ignore

 

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jusqu’où peut aller son pouvoir, mais le fait est que tout ce que je lui ai demandé jusqu’à présent semble avoir été pour lui jeu d’enfant.

 

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