Travelingue
Chapitre XVI
Allongés dans leurs transatlantiques et le chef abrité des ardeurs du soleil par un même parasol, Mme Lasquin et Johnny devisaient sur la plage du Pyla. Devant eux, à quelque cent mètres, Micheline et Milou, qui venaient de prendre un bain, se séchaient sur le sable au milieu d’un groupe de gisants couleur de terre cuite. Mme Lasquin goûtait dans la compagnie de Johnny un repos d’une qualité particulière. Il n’avait jamais dans le regard cette menace indécise, ni dans la voix cette dureté colonelle, qui s’associent chez la plupart des hommes d’une façon étrangement gênante. Et le sautillement si féminin de sa conversation n’avait pourtant rien de venimeux. Auprès de lui, on éprouvait ce sentiment de sécurité parfaite que procure la compagnie de certains abbés aimables, douillettement optimistes et, pour le terrestre, tournés aux seules joies du bien manger et du
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bien dormir.
« Je ne vois pas les enfants, dit Mme Lasquin.
– Ils sont là, devant nous, au milieu de tous ces jeunes gens allongés. Je reconnais Évariste à la forme de son corps. C’est tout de même une chose bien singulière, ne trouvez-vous pas, que cette différence qui existe entre les formes de l’homme et celles de la femme.
– Je n’y avais jamais pensé, dit M me Lasquin, mais c’est bien vrai.
– Regardez toutes ces femmes en costume de bain. Aucune ne ressemble à l’autre. Leurs formes sont incertaines et n’ont rien qui soit vraiment humain. Du moins, il me semble. On pense un peu à des animaux. Voyez cette dame avec le gros ventre et les jambes grêles. Ne dirait-on pas une sarigue ?
– Mais oui ! mais parfaitement ! que c’est drôle !
– D’autres font penser à un ruminant ou à un pélican ou à un cheval de ferme. Vous observerez du reste que le mot croupe ne s’emploie guère
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que pour les femmes et les animaux. On dit une croupe de femme, comme on dit une croupe de jument. En somme, le corps d’une femme est un peu une transition entre celui de l’homme et celui de l’animal. C’est pourquoi sa vue nous fait toujours éprouver une certaine gêne et presque de la crainte, comme si on se trouvait en face d’une trahison. Au contraire, le corps de l’homme parle nettement. Voyez le torse, les flancs, la courbure des reins, tout ça fixe sans discussion les caractères et les limites de l’espèce. Les fesses de l’homme sont spécifiques. Quand je les regarde, je sais où j’en suis. Ma pensée ne vagabonde pas.
– Évidemment. La pensée ne vagabonde pas. »
Mme Lasquin, d’un sourire et d’une inclinaison de tête, répondit au salut d’une dame qui passait dans un groupe de promeneuses.
« C’est cette dame qui nous a déjà salués hier, dit-elle en se tournant vers Johnny. Je me souviens de l’avoir vue à Paris, mais j’ai oublié son nom, si je l’ai jamais su. Ce matin, nous avons échangé quelques mots sur la jetée. Elle m’a même dit qu’elle vous avait connu autrefois.
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Et j’ai appris par elle que vous avez été un pédéraste très en vue.
– Mon Dieu », fit modestement Johnny.
Mme Lasquin n’ignorait pas qu’il existe des homosexuels, mais n’ayant eu que très rarement l’occasion d’entendre le mot pédéraste et sans qu’il s’accompagnât jamais d’aucun commentaire explicite, elle se laissait abuser par un fallacieux rapprochement d’étymologies et attribuait à ce terme le sens de coureur à pied.
« Mon gendre est aussi un grand pédéraste, dit-elle, mais depuis qu’il est marié, il ne peut plus courir autant qu’il voudrait.
– Naturellement, soupira Johnny avec compassion.
– C’est dommage. Il a une très bonne technique. J’ai eu l’occasion de le voir à l’œuvre il n’y a pas longtemps. C’était vraiment très intéressant. Quand il s’est rhabillé, il était aussi frais qu’avant de commencer. Mais je pense qu’il aura mis à profit ces quelques semaines de solitude à Paris. Ce n’est pas que notre présence
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le gêne beaucoup. Micheline et moi, nous pensons qu’il ne peut pas y avoir pour lui de meilleure distraction. »
Johnny écoutait Mme Lasquin avec émerveillement et songeait : « Quelle famille délicieuse. » L’arrivée de Micheline et de Milou fit dévier la conversation. Mme Lasquin s’informa auprès du jeune homme si ses travaux littéraires avançaient.
« Je vous remercie, je suis assez content. Ça vient bien. Dans le chapitre que je suis en train d’écrire, il y a un de ces réalismes poétiques ! comme dynamisme, c’est formidable.
– Évariste est étonnant, dit Johnny. Il travaille avec une assiduité et une discipline qui font mon admiration. Depuis que nous sommes ici, il a déjà écrit presque un tiers de son livre. Si M. Pontdebois vient passer quelques jours chez vous et si vous croyez qu’Évariste puisse lui soumettre son travail sans trop l’importuner, il aura déjà de quoi se former une opinion.
– Je ne suis pas sûre qu’il vienne, répondit Mme Lasquin. Je crois qu’étant donné les
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événements, il se résoudra difficilement à quitter Paris. Il a besoin d’être là-bas pour s’informer et mettre son influence au service du pays. Son rôle est très important. Mgr Pourpier me le disait encore quelques jours avant notre départ : ‶Luc Pontdebois s’est assigné une grande et noble mission, celle de défendre les valeurs universelles.″ Et il les défend, vous pouvez en être sûr. C’est d’ailleurs certainement pourquoi on lui a donné la cravate de commandeur.
– Une distinction bien méritée, dit Johnny. En lisant la nouvelle dans les journaux, nous avons été bien heureux. Évariste ne se tenait pas de joie.
– C’est bien vrai, confirma Milou. J’étais content comme tout. J’aime tellement ce qu’il fait, n’est-ce pas. C’est qu’il a un dynamisme !
– Oh ! oui, dit Mme Lasquin. Et voyez comme c’est curieux, Luc ne s’attendait pas du tout à recevoir la cravate. En réponse à ma lettre de félicitations, il m’a écrit textuellement : ‶Ma surprise n’a pas été moins grande que la vôtre en apprenant que j’étais compris dans la promotion du 14 juillet.″ Quel garçon original ! »
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Micheline s’était allongée sur le sable à côté du transatlantique de sa mère et ne se mêlait pas à la conversation. Ceux des passants, hommes ou femmes, qui ralentissaient leur marche pour admirer son corps bronzé, étaient frappés par la tristesse de son visage. Depuis quelques jours, Micheline portait ce masque d’absence et de mélancolie glacée, comme si elle eût été en proie à une incroyable vision d’elle-même, s’imposant constamment à son esprit. Son regard ne semblait pas voir les objets auxquels il s’arrêtait, mais parfois ses yeux fixes s’agrandissaient soudain, comme si ces objets, en se révélant à elle dans leur simple réalité, devenaient des témoins effrayants. Elle fuyait la société des jeunes gens qu’elle avait connus l’année précédente. Seul, Milou avait le privilège de lui tenir compagnie sur la plage, mais elle ne lui adressait guère la parole et lui répondait d’une manière brève en évitant de le regarder.
« Mon Dieu, il est déjà six heures, dit Johnny. Évariste, mon cher enfant, il est temps d’aller travailler. »
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Entre six et sept, Milou et son protecteur relisaient leur travail de la matinée et préparaient la besogne du lendemain.
Contrairement à ce que Johnny avait pu craindre, le jeune écrivain ne boudait pas à la tâche. Il était encore très loin de s’y passionner, mais ces vacances à la mer lui semblaient si ennuyeuses et les après-midi si longs et si bêtes qu’il eût accepté de faire des pages d’écriture pour tromper le temps. Ce besoin des gens riches de venir bâiller pendant des semaines dans ces espaces inhumains, était pour lui incompréhensible. Durant les heures interminables qu’il passait en compagnie de Micheline, tous deux allongés sur le sable au soleil, il songeait avec nostalgie au mouvement des boulevards parisiens, aux cafés, aux filles, et même à sa banlieue natale où le regard ne risquait jamais de rencontrer de vastes espaces nus et calmes. Mais la certitude de ne pas perdre son temps le consolait de son exil.
– À ce soir ? dit-il en prenant congé de Micheline.
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– Mais oui, dit Mme Lasquin, venez la chercher, Évariste. Cette petite promenade d’après-dîner lui fait beaucoup de bien. Je suis sûre qu’elle dort mieux. »
Après le départ des deux hommes, Micheline prit la place de Johnny dans le transatlantique. Sa mère l’entretint d’une violente querelle qui s’était élevée à la cuisine entre les domestiques pendant le déjeuner. La cuisinière s’était emportée contre le chauffeur et la femme de chambre jusqu’à les traiter respectivement de cochon galeux et de petite pouffiasse. M me Lasquin en parlait avec un peu d’envie et le regret inavoué que la tragédie restât toujours confinée à la cuisine. Cependant, une légère rumeur courait sur la plage. On se montrait une grande vedette de cinéma, qui promenait son quatrième mari, fraîchement épousé. Ce fut à ce moment que Pierre Lenoir apparut soudain devant les transatlantiques. Mme Lasquin s’écria : par exemple, quelle bonne surprise. Micheline fit l’effort d’un sourire et se leva pour l’embrasser.
« J’arrive en voiture, dit-il, et comme je ne
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savais pas à quelle heure j’arriverais, je n’ai pas envoyé de télégramme. Du reste, ce matin encore à neuf heures, je ne savais pas que je viendrais. C’est en arrivant au bureau que mon frère m’a donné la permission de partir. Je crois que c’est grâce à ton oncle. Il venait de lui parler.
– J’espère que vous allez rester longtemps ?
– Je repars demain après-midi. Il faut que lundi matin, à neuf heures, je sois au bureau. »
Pierre raconta son voyage, quatre-vingts de moyenne, sandwichs à Tours et à Poitiers, crevaison à Barbezieux, une circulation folle, des touristes à la queue leu leu, de la grand sport et de la familiale, et des bécanes, des tandems, des trottinettes, sans compter les camions et les camionnettes par trains de dix et vingt, et les moissons qui dodelinent sur le milieu de la route, et les chiens, les poules, les canards, du bœuf et de la vache par troupeaux, et les enterrements. Les motos aussi, j’oubliais, beaucoup de motos. Et les gens ne sont pas raisonnables, au moment où je me préparais à doubler, il en vient deux par-derrière, trois par-devant, une de chaque côté, une
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autre qui sort d’un soupirail et une locomobile qui montait le remblai. C’était délicat. J’accélère à fond, j’embraye, je braye, je débraye, je vire au frein, je bloque, je lâche tout et je passe de justesse. Il y a eu deux ou trois blessés ; dans la foule, on n’a pas bien vu, mais j’étais dans mon droit, tout le monde l’a reconnu.
Il donna ensuite des nouvelles de Paris. Rien de nouveau. La révolution allait toujours son petit trantran. Tout le monde paraissait content. Le cousin Pontdebois défendait les valeurs universelles. Dans un très bel article qu’il venait d’écrire sur la question espagnole, il formait des vœux pour le triomphe du Frente Popular et pour celui des insurgés, rêvant d’une vaste symphonie où se fondraient le social et le divin. Pierre ne l’avait pas lu, mais l’article avait eu un retentissement profond parmi les élites. Il en avait beaucoup entendu parler chez les Ancelot où il dînait avant-hier jeudi. Cette symphonie, disaient les jeunes filles, c’était d’une grandeur, d’une beauté, d’un ésotérisme, d’un théogonisme inouïs. Elles sont d’ailleurs très emballées pour les rouges. Mme Ancelot parle de s’engager dans
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un bataillon de femmes, elle voudrait être mitrailleur, à cause du dynamisme. Son mari n’y voit pas d’inconvénient, au contraire. Bernard ? mon Dieu, je l’ai trouvé un peu, oui, un peu bizarre. Il paraissait presque contrarié, tout au moins gêné de ma présence. Peut-être pense-t-il que nous lui en voulons d’avoir cessé les parties de tennis. En tout cas, j’ai eu l’impression qu’on m’avait invité sans le consulter ou en lui forçant la main. C’est sa sœur Mariette qui m’avait téléphoné. Mariette est la plus jeune des trois sœurs. Tiens, elle m’a parlé d’un jeune écrivain que vous aviez rencontré chez elle et qui vous a retrouvées ici. Oui, Évariste. En effet, je me souviens, vous m’en avez parlé dans une de vos lettres. À propos d’écrivain, Luc Pontdebois pense pouvoir venir à la fin de la semaine prochaine passer ici deux ou trois jours, malgré son horreur de la mer.
Pierre parla aussi de l’oncle Chauvieux, mais très vite, et crut devoir passer sous silence le dernier repas qu’ils avaient pris ensemble, un soir de cette semaine, dans un restaurant du boulevard de Courcelles. Le dîner commençait à peine
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qu’une jeune et, mon Dieu, jolie femme venait s’asseoir à leur table. Et tout en mangeant, regardait l’oncle avec des yeux sucrés, la narine battante et la bouche en fleur. Et lui, l’oncle, pas du tout gêné de la présence de son neveu, il l’appelait chérie, canard et primevère, et il l’enveloppait d’un regard également sirupeux. Ridicule, ce pauvre homme, tout à fait ridicule. Et le repas expédié, ils avaient planté Pierre devant le restaurant en lui riant au nez assez bêtement et s’étaient éloignés vers la rue de Phalsbourg, comme des gens ivres. Ce pauvre oncle Chauvieux était assurément un excellent homme, mais il n’avait jamais été très sportif.
« Mais je ne vois pas Roger.
– Il joue avec des camarades, dit M me Lasquin. C’est bien simple, on ne le voit plus qu’aux repas et encore, il trouve moyen de les écourter. Le soir, je n’arrive pas à le faire coucher. Hier après dîner, à dix heures du soir, il jouait encore dans le garage avec des petits voisins. Ils étaient tous enfermés dans la voiture. »
Pierre s’inquiéta. Que faisaient-ils dans la
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voiture ? Étaient-ils bruyants ou silencieux ? Qui étaient les enfants qui se trouvaient avec lui ? Les Rosenberg et leurs cousins Bloch ? Mauvais, pensa-t-il. Très antisportif de tempérament, le Juif. Par conséquent très curieux des choses sexuelles. On s’enferme dans une voiture, il fait nuit, on se tripote entre garçons et filles, on y prend plaisir et quatre ou cinq ans plus tard, au lieu du bel athlète qu’on aurait pu être, on n’est déjà plus qu’un pauvre petit jeune homme aimant la compagnie des jolies femmes, la lecture, la musique et autres frissons.
« Maman, je crois que vous feriez bien de surveiller Roger un peu plus et même de ne pas le laisser jouer après dîner. Pourquoi ? mais parce que ce n’est pas sans danger. Êtes-vous sûre de ce qu’ils faisaient dans cette voiture, en pleine nuit ? Il y avait des garçons et des filles. Ce n’est peut-être pas par hasard qu’ils avaient choisi une obscurité propice.
– Pierre ! comment pouvez-vous ? mais Roger est un enfant, voyons, un enfant qui ne pense qu’à jouer. Pierre ! »
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Mme Lasquin le regardait avec effroi et sentait renaître toute son hostilité à l’égard du dangereux individu dont l’absence lui avait fait oublier les tristes exploits. Son gendre était bien toujours le même satyre qu’elle avait démasqué rue Spontini, l’esprit tourné sans cesse à des imaginations révoltantes. Le regard de sa belle-mère était un rappel menaçant et au souvenir de sa faute, Pierre se troubla et rougit. Chacun revenait à ses positions d’avant les vacances.
La villa était une belle construction de style basque, élevée au milieu des pins et regardant la mer. Pierre y venant pour la première fois, Mme Lasquin la lui fit visiter. Ce rôle de gracieuse hôtesse lui imposait d’oublier un temps ses griefs, mais en arrivant à la chambre de Micheline, son visage devint sévère.
« Comme rien ne faisait prévoir que vous viendriez, on ne vous a pas fait de chambre à part, mais je peux donner des ordres.
– Ce n’est pas la peine, dit Pierre.
– Après tout, rien ne paraîtrait plus naturel, puisque vous faites chambre à part à Paris.
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– Faites comme vous voudrez, maman.
– Écoutez, Pierre, si vous voulez me jurer...
– Je vous dis, maman, faites comme vous voudrez. »
Il n’avait pas voulu jurer. Il ne renonçait pas à ses mauvaises pensées. Le dîner devait se ressentir de cet incident. Pierre y retrouva l’atmosphère des plus mauvais jours de la rue Spontini, avec cette aggravation qu’il était là comme un étranger qui s’est conduit grossièrement envers des hôtes généreux. Il y avait aussi cet étrange mutisme de Micheline et, qui se posait parfois sur lui, ce regard absent, incurieux, comme si elle ne le connaissait plus pour son mari, ni pour quoi que ce fût. Au sortir de table, lorsque Roger déclara qu’il allait retrouver les jeunes Rosenberg et Bloch pour jouer dans le garage, Mme Lasquin lui dit : va mon chéri, joue bien, et d’un sûr et tranquille regard, elle écrasa les pensées révoltantes qui germaient dans la tête de son gendre.
Ignorant l’arrivée de Pierre Lenoir, Milou vint comme à l’ordinaire chercher Micheline pour une
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courte promenade. Comme il manifestait avec une indiscrète discrétion le désir de se retirer, Mme Lasquin les pressa de sortir tous les trois, ce qu’ils firent. En quittant la villa, ils marchèrent un instant au bord de la plage. Il faisait grand clair de lune et la mer était au plus bas, découvrant de longues étendues claires d’un sable ferme, tassé par l’humidité. Milou observa que la présence de son mari ne rendait pas Micheline plus loquace. Les trois compagnons allaient silencieux et ne faisaient point d’effort pour accrocher une conversation dont la quiétude de l’heure semblait les dispenser.
« Quel beau sable, dit soudain Pierre Lenoir. Il paraît souple comme une piste. J’ai bien envie de l’essayer. Vous m’excusez ? Je n’ai pas souvent l’occasion de courir.
– Mais oui, bien sûr, dit Milou.
– Je vais faire un quinze cents mètres approximatif, sans pousser l’allure, simplement pour me détendre. Vous me prendrez en repassant. »
Tandis qu’il se dirigeait vers les sables, ses
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compagnons poursuivaient leur chemin. Micheline, les traits tirés par une soudaine impatience, avait pris le bras de Milou et pressait le garçon d’une voix anxieuse, implorante : « Vite, plus vite. » Dans sa hâte, il lui semblait que la route fût interminable et parfois, elle se mettait à courir quelques pas, sans souci des promeneurs qui pouvaient la reconnaître à la clarté de la lune. En moins de cinq minutes, ils arrivaient au bar qui était le but de leur promenade de chaque soir. Devant la porte, elle lâcha le bras de son compagnon pour y être plus vite. Le bar était une petite salle étroite aux murs revêtus de lames de bois vernis, et ornés de faux hublots, de câbles, de bouées de sauvetage. Le barman avait une casquette blanche de marin et le piqueupe dévidait en sourdine une chanson de mer. Il n’y avait encore que peu de monde, l’heure n’étant pas assez avancée. Sur son tabouret, Micheline, les narines pincées par l’attente, suivait d’un regard aigu les gestes du barman qui préparait les boissons. Elle s’était assise sans précaution et sa jupe de flanelle blanche découvrait l’une de ses jambes jusqu’à la
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cuisse. Lorsque le barman déposa les deux coquetèles sur le zinc, elle saisit le sien d’une main que l’impatience rendait maladroite et en répandit quelques gouttes.
À mesure qu’elle buvait, son visage se détendait, ses yeux avaient un éclat plus doux. En reposant son verre vide, elle se tourna vers Milou et, n’ayant rien à lui dire encore, lui sourit avec une sorte d’indulgence. Une seconde, elle ferma les yeux pour mieux goûter une certaine disposition au bonheur qu’elle sentait déjà naître en elle. Le barman servit deux autres coquetèles. Cette fois, elle but plus lentement, savourant les gorgées. Une chaleur légère lui montait aux joues, mais elle n’éprouvait plus cette lourdeur de tête qui gâtait un peu son plaisir les premiers jours qu’elle venait au bar.
« Que les journées sont longues, Évariste, et si longues pour contenir si peu de chose. C’est drôle, n’est-ce pas ? Drôle de loin, par-dessus l’épaule, mais drôle tout de même. »
Elle eut un rire léger, heureux, et Milou rit avec elle. Il n’avait fait que tremper ses lèvres
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dans son deuxième coquetèle, car il craignait de compromettre sa santé. Le verre de Micheline étant vide, il lui substitua le sien qui restait plein aux trois quarts. Cet échange était déjà une habitude, sur laquelle comptait la jeune femme.
– Vous êtes charmant, Évariste. Dites au barman de mettre Haï-Tena au piqueupe. Je voudrais partir sur l’air de Haï-Tena.
Elle sortit au bras de Milou en fredonnant l’air de Haï-Tena, la tête renversée en arrière, le regard aux étoiles. Comme chaque soir, elle entra presque sans le savoir dans un petit bois de pins et, s’allongeant sur le sable tapissé d’aiguilles de pin, serra Milou sur son corps et se mit à divaguer.
Pierre Lenoir courait sous la lune lorsque les deux jeunes gens arrivèrent à la plage.
« La piste est un peu décevante, dit-il en les rejoignant. À l’œil, le sable paraît très ferme, mais en réalité, il cède un peu à la foulée. C’est du reste moins gênant que pour un cent mètres ou même un quatre cents. Avec de la bonne volonté, on peut croire qu’on court sur un terrain lourd,
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simplement. Je suis content tout de même. Demain matin, je compte me lever tôt pour faire encore un essai. »
En arrivant à la villa, ils trouvèrent Mme Lasquin qui achevait de confesser la cuisinière. À l’heure du coucher, elle prit le bras de Pierre avec autorité et le conduisit à la chambre qu’elle avait fait préparer à son intention. Il ne songea pas à récriminer, l’esprit d’ailleurs occupé d’observations curieuses sur la résistance variable du sol à la foulée du coureur.
Micheline monta seule à sa chambre et resta longtemps à la fenêtre, la pensée vague et la chair encore heureuse. Lorsque son bonheur se fut écoulé avec la chaleur de l’alcool, elle relut la lettre de Bernard, à laquelle il ne lui semblait pas pouvoir répondre et se coucha en pleurant. Ces larmes versées sur elle-même étaient, depuis une semaine, sa dernière joie de la journée.
Ainsi qu’il l’avait promis à Pierre, Pontdebois arriva vers la fin de la semaine suivante et demeura deux jours. Il venait de Paris avec des nouvelles très intéressantes sur la situation
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politique et l’état des esprits, mais avec ces Lasquin, qui avaient l’entendement un peu court, il n’était pas possible d’en parler d’une façon à se faire admirer. Il eut la bonne surprise de faire la connaissance de Johnny qui était homme à l’apprécier. Milou lui fut présenté et sut lui dire adroitement :
« Maître, je suis bien content de vous connaître. J’aime tellement vos livres, n’est-ce pas. Comme poésie, comme dynamisme, c’est formidable. »
Le soir, parlant à Mme Lasquin et à Micheline du jeune écrivain, Pontdebois déclarait :
« Cet Évariste Milou me paraît un garçon très fin, très intelligent. J’aime ces façons un peu rudes d’une jeunesse peut-être trop affirmative, mais si compréhensive, si ouverte aux choses de l’esprit. »
Mme Lasquin n’aurait su dire, après son départ, s’il était revenu sur ce premier jugement, car, ayant lu la première moitié du manuscrit intitulé Le Fossoyeur, que Milou venait de lui soumettre, il avait fait cette réflexion ambiguë :
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« C’est plat, inepte, vulgaire et ennuyeux au possible. Mais littérairement, c’est une chose très curieuse, très forte, très belle. »
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