Travelingue

Marcel Aymé · Chapitre 9 sur 19

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Chapitre IX

 

Micheline fut un peu surprise qu’une femme de chambre vînt lui ouvrir la porte.

« J’ai rendez-vous avec mon oncle. »

Elle manifesta le désir de visiter l’appartement dont la somptuosité ne l’étonna pas moins que la femme de chambre, et déclara qu’elle attendait son oncle dans la salle de bains. Ayant ôté son chapeau, elle vérifia l’ordonnance de sa coiffure et s’attarda devant le miroir. Sûre de sa beauté, elle cherchait dans les traits de son visage et dans sa silhouette quelque chose de moins facilement appréciable qui répondît aux mots : charme et sex-appeal. Micheline savait d’expérience que le charme peut tenir dans un sourire, dans la douceur ou la vivacité du regard, mais les sourires ou les regards qu’elle étudiait dans la glace la laissaient incertaine. Il lui semblait que son charme fût peu apparent et tel qu’on dût faire

 

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effort pour le découvrir. Bernard Ancelot lui parlait souvent de la sérénité et de la pureté de son visage, de ses yeux, de son corps, et à la réflexion, elle s’inquiétait d’avoir mérité des compliments trop discrets qui exprimaient plutôt le charme d’une jeune fille que celui d’une femme. Pour le sex-appeal, elle avait encore plus d’inquiétudes. Elle en avait souvent entendu parler par ses amies et s’effrayait d’une chose si aisément définissable et dont la réalité lui était presque impossible à fixer. Il lui revint en mémoire certain compliment grossier, traduisant évidemment une émotion sensuelle, qu’un homme avait formulé dans la rue à propos de ses jambes. Elle releva sa jupe pour les examiner dans le miroir, se pencha pour pincer le mollet à travers le bas de soie noir, comme si le sex-appeal dût s’en exprimer à la façon d’un jus de citron. Il lui parut que ses jambes étaient très bien faites, mais l’idée qu’elles pouvaient receler un mystère la fit simplement sourire. Elle se mit alors à étudier ses yeux de tout près en jouant des paupières et des cils. Elle trouvait assez raisonnable de supposer que le principal du sex-

 

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appeal est dans le regard. Toute une littérature de l’œil l’y aidait : œil pervers, œil lubrique, œil luisant, regard diabolique, regard concupiscent, magnétique, chaud, ardent, brûlant, lourd, passionné, trouble, etc. Dans ses grands yeux clairs, Micheline ne voyait nul reflet d’enfer. Ils n’avaient rien, à son jugement, qui dût appeler un homme. Elle se souvint avec envie des yeux très noirs d’une vedette de cinéma dont l’apparition sur l’écran, disait-on, brûlait le sang des mâles, et le sex-appeal lui sembla un privilège des femmes brunes dont les prunelles sombres jetaient des flèches d’or. Elle soupira : « pourtant... » et souffla sur la glace une buée qui vint ternir la clarté de ses yeux. Alors, elle se sentit très triste et eut peur de voir apparaître son oncle.

Chauvieux entra sans être entendu et la surprit devant le miroir. Elle se retourna et sourit d’un air embarrassé.

« Je t’y prends, dit-il en l’embrassant. Va, tu es jolie en diable.

– Vous trouvez, oncle ? »

Chauvieux, altéré, se rendit à la cuisine et

 

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Micheline le suivit en silence. Elle regardait avec appréhension les larges épaules de son oncle et la nuque où brillaient des cheveux blancs. Il fit couler l’eau froide et, tournant le dos à sa nièce, ouvrit un placard.

Elle fit un pas derrière lui et, d’une petite voix étranglée, murmura :

« Oncle... »

Occupé à chercher un verre, il n’entendit pas. Elle avança d’un autre pas qui la porta presque contre lui et, la voix mieux assurée, prononça :

« Oncle, je voudrais divorcer. »

Chauvieux se retourna brusquement et, nez à nez avec Micheline, plongea dans les yeux clairs qu’il voyait de très près, comme elle les avait vus elle-même dans le miroir. La limpidité du regard s’accordait si étrangement aux paroles qu’elle venait de prononcer et le doux visage était si loin d’exprimer un sentiment de révolte qu’il voulut douter. Micheline confirma d’un ton calme. Ayant avalé un verre d’eau, il la prit par la main et l’emmena dans sa chambre où il la fit asseoir

 

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sur un divan, à son côté. Il était ému en pensant qu’elle avait choisi de se confier à lui.

Aux questions qu’il fit, Micheline répondit avec embarras. Elle ne semblait pas avoir de griefs bien vifs contre son mari. Chauvieux pensa qu’en raison de leur caractère peut-être trop intime, il était difficile à une jeune femme de les formuler. Il lui prit les mains et dit en l’attirant contre lui :

« Voyons, ma petite Micheline, il y a peut-être des choses que tu n’oses pas me dire. Il faut pourtant que je sache. À un vieil oncle, on peut raconter n’importe quoi. »

Comprenant l’allusion, elle secoua la tête et, pour la première fois, répondit avec une certaine exaltation.

« Non, ne cherchez pas, oncle. Simplement, je n’aime pas Pierre. J’aime Bernard Ancelot. »

Chauvieux, à son tour, fut embarrassé. Le revirement de sa nièce ne lui semblait pas une catastrophe, mais il était difficile de ne pas considérer le problème d’un point de vue

 

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familial. L’amour de Micheline devait déplacer des millions et il n’aurait pas osé affirmer qu’en cette aventure, il s’agissait simplement du bonheur d’une femme. Le point de vue mondain n’était pas négligeable non plus. Les préjugés sont une réalité avec laquelle il faut vivre et compter. On pouvait craindre aussi que l’amoureux n’en eût d’abord à la fortune d’une riche héritière.

« Au moins, es-tu sûre qu’il t’aime, lui ?

– Non, répondit Micheline. Je ne sais pas. Il m’aime bien, mais je ne sais pas.

– Allons, raconte. Vous allez au tennis ensemble tous les matins. Et alors ?

– Rien. On joue.

– Mais qu’est-ce qu’il te dit ?

– Rien. On parle. Hier, en m’embrassant, il m’a dit que l’ovale de mon visage était très pur.

– Alors, il t’embrasse ?

– Oh ! il m’embrasse sur les joues et pas tous les jours. »

 

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À ces paroles de Micheline, les traits de Chauvieux reflétèrent un certain étonnement dont elle demeura saisie. Ses paupières battirent, sa bouche fit une petite grimace et, les cils mouillés de larmes, elle plongea dans ses mains. Il lui releva la tête et fit tomber les mains. La bouche ouverte et les yeux noyés, elle le regardait en sanglotant et les pleurs brillaient sur ses joues. Il essayait de l’apaiser avec des mots enfantins, mais elle eut une crise de larmes plus violente et s’écria d’une voix entrecoupée :

« Oncle ! Je n’ai pas de sex-appeal !

– Qu’est-ce que tu me chantes là ? protesta Chauvieux. Pas de sex-appeal ! mais si, voyons, mais si ! Tu en as même beaucoup ! »

L’énergie qu’il mit dans cette affirmation eut un effet apaisant. Elle demanda en essuyant ses larmes :

« Vous croyez, oncle ?

– Mais j’en suis certain. Je l’ai entendu dire assez souvent autour de toi. Et enfin, il n’y a qu’à voir, dans la rue, de quel air les hommes te

 

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regardent. J’en suis presque gêné.

– Tant mieux, murmura Micheline. Je serais si contente. Mais j’ai pensé que peut-être Bernard n’osait pas me parler à cause de Pierre qui est son ami ?

– Oh ! tu sais, les amis. Bien sûr, les amis. Personnellement, ça te gêne beaucoup que Pierre soit l’ami de Bernard ?

– Tout de même, je pense que si Pierre et moi étions séparés, Bernard se sentirait plus libre pour me parler.

– Voyons, ne mettons pas la charrue devant les bœufs. Tu ne vas tout de même pas divorcer simplement pour l’encourager à se déclarer. Et s’il ne se déclare pas ?

– Vous voyez bien, soupira Micheline, je n’ai pas de sex-appeal.

– Tu es ridicule, ma pauvre enfant, avec ton sex-appeal. Toutes les femmes en ont, sans exception et sans limite d’âge. Même les mannequins en cire, qui sont exposés aux devantures des magasins, ont du sex-appeal. Ce

 

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n’est donc pas la question.

– Alors ? dites-moi, conseillez-moi. Oncle, je suis venue vous voir pour que vous arrangiez tout.

– C’est bon, je verrai ton garnement ces jours-ci et je tâcherai de savoir ce qu’il a en tête, mais je suis presque persuadé qu’il ne t’aime pas. En attendant, tu réfléchiras encore. Songe que tu aimais Pierre quand tu l’as épousé. Et puis, tu es assez grande pour comprendre que l’amour est loin d’être dans la vie la chose la plus importante, surtout quand on est riche. Si chacun voulait suivre son inclination d’un moment, le monde entier passerait son temps à faire et à défaire ses valises. Il faut avoir le courage de vivre avec ennui, au moins quelques mois. On refleurit l’année suivante. Enfin, tu en conviendras, c’est embêtant de se dire qu’on est à la merci de quelques parties de tennis. On ne peut pas être très fier de soi en pensant qu’au lieu de Bernard, ç’aurait pu être Dupont ou Duréglisse. L’agrément de la vie, c’est de choisir en ayant l’air d’ignorer le hasard. Moi, la plus belle, moi la

 

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plus fière, je tomberais dans les bras du premier petit jeune homme qu’un courant d’air aura placé sur mes pas ? Allons donc ! L’homme que j’aimerai, je l’aurai voulu avant de le connaître, avant de l’avoir vu, il est né dans ma tête, il est devenu ce que j’ai voulu qu’il soit. Et en fin de compte, c’est Pierre Lenoir, c’est mon mari.

– Oh ! non, oncle, je vous assure. Pierre c’est le courant d’air, et c’est Bernard que j’ai voulu depuis toujours.

– Très bien, très bien. À propos, qu’est-ce qu’il fait dans la vie, ce garçon ?

– Ce qu’il fait ?

– Eh bien oui, tu tombes des nues. Jouer au tennis le matin avec une jeune femme, si charmante soit-elle, n’est pas une raison sociale. J’imagine qu’il se destine à un état. Il a bien dû te faire part de ses projets d’avenir ?

– Non, il ne m’a rien dit. Je sais qu’il était à l’École de Droit avec Pierre.

– Et ses après-midi, qu’en fait-il ?

– En général, il va se promener dans les bois

 

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de Meudon ou de Ville-d’Avray. Il aime beaucoup la forêt. Il paraît qu’il y a des coins délicieux, et tout près de Paris.

– En somme, il mène une vie très hygiénique.

– N’est-ce pas ? dit Micheline avec une tendre admiration. Ce matin encore, il me disait : « Je voudrais être garde forestier. J’aurais une petite maison au milieu des bois. Je me promènerais, je tendrais des collets. Le soir... » En disant le soir, il m’a regardée. Oh ! oncle, il m’a regardée. Et puis, il s’est arrêté et j’ai senti qu’il aurait voulu me dire encore quelque chose. Je crois que c’est ce qui m’a décidée à vous téléphoner cet après-midi.

– Charmant, cette vocation de garde forestier. Au fait, tu pourrais le caser très facilement. Tu sais que tu possèdes une forêt en Champagne ? Mais je plaisante et il commence à être tard. Tiens, je t’accompagne rue Spontini et je dîne avec vous. »

Avant de partir, Chauvieux s’informa auprès de la femme de chambre si Madame l’avait chargée de quelque commission pour lui.

 

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Madame n’avait rien dit. Ses clefs étaient restées sur la commode de la chambre.

« Probablement que Madame les a oubliées. »

Rue Spontini, dans le jardin, en attendant le retour de Micheline, Pierre lisait L’Auto et Mme Lasquin un almanach prêté par la cuisinière. Chez les Lasquin, on achetait trois livres par an, les trois grands prix littéraires, et ils ne suffisaient pas tout à fait aux besoins de la famille. Les livres reliés de la bibliothèque étaient considérés comme des pièces d’ameublement dont on répugnait à déranger l’ordonnance. Les jours de grande disette, il arrivait pourtant à M me Lasquin d’y puiser pour relire Gyp ou Henri Lavedan, mais, le plus souvent, c’étaient la cuisinière et les femmes de chambre qui fournissaient l’appoint.

Mme Lasquin fut d’autant plus satisfaite de la venue de son frère qu’elle avait des ennuis d’argent. Jusqu’alors, la question des revenus lui avait paru réglée comme le mouvement des astres, son mari ne l’ayant jamais instruite des problèmes que posait parfois une échéance ou une créance en péril. L’après-midi, s’étant

 

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aperçue que son compte en banque était presque à sec, elle avait eu un coup de panique et pris conscience d’une situation révolutionnaire en même temps que d’un grave péril menaçant la patrie. L’occupation des usines Renault, qu’elle considérait avec sympathie, comme une épopée méritant d’émouvoir un cœur bien placé, lui était apparue soudain sous un jour nouveau. Ce n’était plus la matière d’un feuilleton à épisodes, mais un événement plutôt sinistre dont le véritable sens s’exprimait sans aucun doute dans ces articles d’économie politique qu’elle n’avait jamais pu s’obliger à lire. L’almanach prêté par la cuisinière l’avait un peu réconfortée. Il y était démontré, à l’aide de petites vignettes tenant toute une double page, que la quantité de richesse par tête de Français faisait de celui-ci l’être le plus enviable de la planète. C’était tout de même une bonne nouvelle et Mme Lasquin en éprouva un certain sentiment d’euphorie. Cela n’empêchait pas le compte en banque d’être à sec. Pierre aurait pu donner un avis utile, mais il avait autant de pudeur, quant aux questions d’argent, qu’en ce qui concernait les choses de

 

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l’amour. Au lieu de demander à sa belle-mère les éclaircissements nécessaires, il s’était borné à lui démontrer qu’on ne saurait avoir à son compte rien de plus que ce qu’on y a mis.

Pendant le dîner, Chauvieux étudia le comportement des deux jeunes époux, mais rien n’avertissait d’un changement survenu dans leurs sentiments réciproques et Pierre ne semblait pas du tout s’inquiéter de l’humeur de sa femme. Micheline ayant décrit l’appartement de son oncle, M me Lasquin manifesta le désir de le visiter. Il en fut un peu contrarié et détourna la conversation sur les études de Roger. Bon élève, le jeune garçon avait depuis quelque temps l’esprit occupé de questions sociales qui n’éveillaient au foyer que de faibles échos. En l’interrogeant, Chauvieux découvrit qu’il inclinait assez résolument vers le Front Populaire. Son meilleur ami au lycée était le petit-cousin d’un ministre de l’équipe Blum et lui-même ne savait pas très bien si cette amitié était à l’origine de ses convictions ou si elle était simplement un effet. Un autre de ses condisciples qu’il détestait depuis plusieurs années et avec lequel il avait échangé

 

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des coups de poing, s’était révélé d’Action Française, ce qui avait influé plus sûrement sur son choix. Chauvieux fit observer à son neveu qu’il était appelé à devenir plus tard le patron d’une grande usine.

« Mes ouvriers travailleront vingt heures par semaine, répondit Roger. J’achèterai autant de machines qu’il en faudra.

– Mon pauvre petit, mais où trouveras-tu l’argent nécessaire ? demanda Mme Lasquin qui pensait à son compte en banque.

– Je me priverai, voilà tout. Je mangerai au restaurant et je me contenterai d’un lit de camp dans mon bureau.

– Et ta femme ? » objecta Micheline.

Roger n’y avait pas pensé. À la réflexion, il se promit de n’avoir point de femme, mais une maîtresse radieusement belle, ayant une forte poitrine et des goûts très simples. Toutefois, ce projet n’était pas de ceux qu’il pût avouer en famille.

« Si je me marie, ma femme sera ma

 

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secrétaire.

– Et tes enfants ?

– Je les mettrai à l’Assistance Publique. »

Après le dîner, Chauvieux suivit sa sœur dans le bureau du rez-de-chaussée où elle lui confia ses embarras d’argent. Il lui expliqua que depuis la mort de son mari, il n’existait plus entre la maison et l’usine cette quasi-communauté de caisse, qui rendait si aisés les mouvements d’argent de l’une à l’autre. Les avances « usine à compte personnel » n’étaient possibles que dans certaines conditions et en observant certaines formalités. Il valait mieux compter sur les rentrées d’argent régulières. Du reste, les revenus de Mme Lasquin étaient assez abondants pour que cette pénurie fût accidentelle et, s’il en était besoin, la banque lui accorderait un large découvert.

Elle ne comprit pas grand-chose de ces explications, sinon qu’elle pouvait continuer à signer des chèques. Rassurée, elle dit à son frère :

« Tu me délivres d’un grand poids. Je n’avais

 

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vraiment pas besoin de ce nouveau tourment. J’ai déjà eu plus que ma part d’épreuves.

– Bien sûr, soupira Chauvieux.

– Penser que j’ai vécu auprès d’un homme qui me trompait cyniquement, c’est tout de même bien dur. Car il me trompait, oui, avec une créature du nom d’Élisabeth. D’ailleurs, sa dernière pensée, sa dernière parole ont été pour elle. Ah ! c’est affreux.

– Et tu étais au courant ?

– Mais non ! s’écria M me Lasquin avec un accent de regret. Je ne savais rien. J’étais confiante. C’est une femme qui m’a écrit la vérité, il y a trois semaines, sans quoi je ne saurais rien. Quelle chose épouvantable !

– C’est ennuyeux. Autrement, ça va ?

– Vraiment, je te trouve extraordinaire, reprocha Mme Lasquin. Je te confie le plus grand chagrin de ma vie et tu n’en es même pas ému.

– C’est vrai, mais je suis persuadé que cette jeune femme n’était pour lui qu’une amie. Les hommes qui travaillent beaucoup ont besoin de

 

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ces amitiés de femmes. C’est presque toujours sans conséquence.

– Sans conséquence ? Il l’emmenait dans une boîte de nuit et il lui pinçait les cuisses sous la table.

– C’est bien la preuve qu’ils étaient simplement des amis, affirma Chauvieux. Tu peux être tranquille. C’est à quoi on reconnaît l’amitié. Ainsi, moi, l’autre jour, j’ai rencontré sur les Champs-Élysées un vieux camarade de régiment. La première chose que nous avons faite, après nous être assis au café, a été de nous pincer les cuisses. Entre amis, c’est une chose qui va de soi. »

Désenchantée, toutes ses illusions envolées, Mme Lasquin ne se débattait plus.

« Après tout, c’est possible, murmura-t-elle.

– C’est même tout à fait certain. N’y pense plus. Dis-moi, il m’a semblé, pendant le dîner, que les enfants n’étaient pas très gais, en particulier Pierre. À l’usine, je comprends qu’il soit un peu mélancolique, mais ici ?

 

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– Je ne crois pas qu’il ait aucune raison d’être triste et je ne crois même pas qu’il le soit. »

Chauvieux amena la conversation sur Bernard Ancelot et, sans rien dire à sa sœur de ce qui l’y incitait, lui posa quelques questions sur le jeune homme et sur sa famille, mais Mme Lasquin ne savait rien de plus que ce que lui avait dit Micheline.

Le lendemain, à l’usine, il alla trouver le chef du service contentieux et, à titre personnel, lui demanda d’obtenir des renseignements sur l’activité professionnelle de M. Ancelot. Ces renseignements lui parvinrent dans les vingt-quatre heures et ne le firent pas avancer beaucoup dans la connaissance de Bernard. La fiche était ainsi rédigée :

M. Léonard Ancelot, 53 ans. En 1928, sous la raison sociale L. Ancelot, il fonde une agence de renseignements financiers qui se charge d’exécuter des ordres de bourse. Bureau au sixième étage, sous les combles, 26, rue Vivienne. Personnel : une secrétaire dactylographe. Clientèle provinciale. Les abonnés

 

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sont des porteurs de valeurs dépréciées, non cotées sur le marché officiel et dont ils n’espèrent plus rien, ce qui les rend faciles à manœuvrer. Sources de revenus pour l’agence : 1° Prix des abonnements (peu important). 2° Achat et vente de valeurs pour le compte des clients. Commission. Faculté pour l’agence de réaliser des bénéfices aux dépens du client qui n’a pratiquement aucun contrôle sur les opérations réalisées. 3° Placement de valeurs émises par des entreprises qui, du fait qu’elles ont un caractère généralement suspect, sont obligées de consentir des commissions très rémunératrices. 4° L’agence se fait donner mandat par certains porteurs de les représenter dans les réunions d’actionnaires où elle acquiert ainsi une importance dont elle peut tirer profit. – L’activité de l’agence n’a rien d’ouvertement répréhensible et n’a donné lieu jusqu’à ce jour à aucune poursuite. Les bénéfices réalisés sont difficiles à estimer, car ils ne laissent que peu de traces comptables. On croit pouvoir affirmer sans risque d’erreur qu’ils ne sont pas inférieurs à cent mille

 

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francs par an, la limite supérieure extrême étant trois cent mille.

 

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