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Chapitre XII
Pierre Lenoir était installé, seul, dans un minuscule bureau attenant à celui du directeur du personnel qui avait mission de l’initier à l’essentiel de son service. Au milieu des rapports et des dossiers qui chargeaient la table, Pierre bâillait sur une feuille de papier blanc. De loin, il feuilleta un dossier, jeta un coup d’œil sur un tableau synoptique du mouvement de la main-d’œuvre en 1935 et reposa son regard las sur la feuille blanche. Distraitement, il commença d’y tracer un cercle au crayon et ne tarda pas à s’intéresser à son entreprise. Le cercle venait assez bien et il eut lieu d’en être satisfait. Une fois achevé, il y inscrivit un carré et dans ce carré un deuxième cercle, ainsi de suite, les cercles alternant avec les carrés. Au quatrième cercle, qui était d’un diamètre réduit et d’un dessin peu sûr, il se trouva embarrassé par la difficulté d’inscrire un quatrième carré. Il s’en tira en inscrivant un
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triangle, ce qui l’amena tout naturellement à dessiner un œil au milieu. L’œil lui inspira d’ajouter une paire d’oreilles au plus grand cercle, puis de le surmonter d’un chapeau haut de forme. Enfin, il fit reposer le monstre sur deux pieds chaussés de souliers de coureur, munis de pointes fichées dans la semelle comme une barbe drue. Il eut alors le sentiment d’avoir réalisé une création parfaite à laquelle il ne pouvait rien ajouter sans en détruire l’harmonie. Pourtant, il considéra son chef-d’œuvre sans joie. Son cœur se serrait en pensant qu’il vivait ses derniers jours d’ennui paisible. Son frère Louis, appelé à la direction de l’usine, était entré en fonctions depuis une semaine, la veille de la grève. Aussi bénigne que possible, la grève avait duré trois jours, avec occupation de principe. Le travail avait repris de façon presque normale, tandis que les accords de détail continuaient à se négocier. Pierre savait qu’avant peu il aurait sa place au bureau même de son frère et qu’il lui faudrait besogner neuf et dix heures par jour dans l’ombre de ce bourreau de travail, tyran peut-être plus redoutable, plus méthodique, que n’était
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M. Lenoir le père. Être si riche, si bien doué pour la course de fond et traîner misérablement sa vie dans des besognes tristes et dégradantes au lieu de s’entraîner régulièrement et d’améliorer chaque jour sa foulée. Pierre Lenoir, déprimé, dessina une longue pipe dont le tuyau venait s’ajuster à la pointe du triangle. C’était d’un effet extrêmement vulgaire. À ce moment, le directeur de service entrouvrit la porte et dit en passant la tête :
« Ça va, monsieur Lenoir ?
– Oui, ça va, je vous remercie, répondit Pierre d’une voix traînante.
– Si vous avez besoin d’un renseignement ou si quelque chose vous arrête, n’hésitez pas à me mettre à contribution.
– Vous êtes tout à fait aimable, mais je ne vous dérangerai pas. Tout ça est si clair...
– Oui, je crois que la présentation est assez satisfaisante. Si vous voulez bien, tout à l’heure, nous verrons ensemble quelques questions plus spéciales.
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– Oui, oui, mais pas ce matin. J’ai encore tellement de choses à voir là-dedans. Cet après-midi... ce soir...
– Quand vous voudrez, monsieur Lenoir, quand vous voudrez. »
La porte refermée, Pierre, malgré lui, reprit le fil de sa triste rêverie. Il se vit assis en face de son frère, à la même table, et épiant le visage sévère, la bouche dure d’où tombait à chaque instant un ordre inhumain, quelque commandement d’avoir à dresser un état ou à rédiger un rapport. Chargé d’ennui et de prière, son regard se tourna vers la fenêtre. Par-dessus les toits de l’usine et partagé en deux par la grande cheminée, le ciel était d’un bleu léger. L’air lui parut fin et frais dans sa pureté matinale. Il se sentit tout d’un coup un huit cents mètres dans les jambes et son pied tâta le parquet, comme il eût fait sur la piste avant de prendre le départ de la course. Il se pencha sous la table, releva une jambe de son pantalon et songea en pinçant les muscles de son mollet : « Un mois et je suis sûr que je tiendrais la forme. » Comparant
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sa jambe à celle du grand Ladoumègue, dont le dessin était toujours présent à sa mémoire, il l’examina de plus près et eut un coup au cœur. Dans la vallée du jarret, il croyait déceler un léger empâtement, la promesse d’un cordon graisseux. Le visage assombri, il se releva et laissa errer sur les dossiers un regard de rancune. Tandis qu’il considérait les tristes perspectives de son destin, la colère ravageuse des faibles vint battre dans sa tête. D’un cœur véhément, il appela la révolution qui balaierait les patrons et les ambitions paternelles, une révolution à laquelle il dédierait des records retentissants et il se mit à chanter d’une voix rageuse, encore contenue :
Madam’ Veto avait promis
De faire égorger tout Paris...
Sa belle tête fraîche, rose et brune, bien peignée, bien nourrie, avec le filet de moustache Hollywood et le menton gonflé sur le blanc faux col pour chercher les notes basses, avait une
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expression de fureur angélique. Le rythme brutal et haché l’excitait. Au refrain, il ne put se tenir de hausser la voix.
Dansons la Carmagnole
Vive le son...
Le chant envolé, il devint tout pâle en pensant que le directeur du personnel avait pu entendre quelque chose. Pour donner le change, il sauta sur le téléphone et, d’une voix bruyante, demanda au standard le numéro de Mme Lasquin.
« C’est vous, maman ?... ici, Pierre. Je vous téléphone... comme ça...
– Justement, je pensais vous appeler. Je suis un peu ennuyée. Je ne sais pas ce qu’a Micheline, mais elle paraît nerveuse, fatiguée, préoccupée. Je crois qu’elle a pleuré.
– C’est ennuyeux. Un peu de fatigue, probablement. Pauvre Micheline. Est-ce que vous avez lu l’article de Joë Dupont sur le cross d’hier ? Je vous le recommande. Entre autres
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choses, le dégonflage de l’équipe de l’Ouest y est expliqué de façon magistrale. Cet article-là, tous les coureurs de cross devraient le méditer.
– Je le lirai, promit Mme Lasquin. Mais pour Micheline, je suis presque inquiète, vous savez, Pierre. Tout à l’heure, si vous pouviez rentrer un peu plus tôt...
– Mais bien sûr, je pars... je pars tout de suite ! dites à Micheline que j’arrive. Je vous apporte l’article. »
Oubliant le cyclope en gibus qu’il avait dessiné tout à l’heure et qui restait en évidence sur la table, il courut au bureau du directeur et informa d’une voix qui frémissait d’aise :
« Je suis obligé de partir. On vient de me téléphoner que ma femme est malade.
– Rien de grave, j’espère ? demanda le directeur.
– On ne sait pas encore. »
Rue Spontini, Pierre trouva Mme Lasquin plus inquiète qu’elle ne l’avait laissé deviner au téléphone. Il se composa un visage de
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circonstance.
« Vous êtes gentil d’être venu aussi vite. Je suis vraiment désemparée. Elle est là-haut, elle n’a pas quitté sa chambre. Elle ne veut rien me dire et tout à l’heure, elle m’a presque mise à la porte. »
Mme Lasquin versa une larme puis, regardant son gendre d’un air soupçonneux, s’enquit timidement :
« Pierre, que s’est-il passé ? Oh ! je sais bien que vous n’êtes pas comme les autres hommes, Pierre. Mais comprenez, je vois Micheline si malheureuse, bouleversée tout d’un coup et entêtée à ne rien dire, que je ne peux pas m’empêcher de penser... de me forger des imaginations... Parce qu’enfin, vous partagez son lit. Oh ! je ne veux pas dire par là... Non, c’est une idée, une simple idée. À ce propos, tenez, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux pour vous de faire chambre à part. Vous auriez tous les deux un sommeil plus sûr. C’est une chose qui se fait beaucoup, vous savez. »
La voix de Mme Lasquin se faisait insidieuse.
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Pierre ne comprenait pas le sens de ses questions enveloppées et réticentes. Il en éprouvait une vague inquiétude et hésitait à se connaître coupable. La longue expérience de sa belle-mère, touchant les choses de la vie conjugale, l’intimidait. En tout cas, l’idée de faire chambre à part ne lui déplaisait pas, car il s’habituait mal à dormir à côté de Micheline. Il y avait dans un corps de femme, fût-ce le plus beau, un aspect de moulé et d’arrondi qui lui inspirait d’abord de la défiance. La poitrine, dans les cas les plus favorables, lui semblait être la rupture d’une symphonie musculaire. La nuit, quand par inadvertance il heurtait le corps de Micheline, il en éprouvait toujours un léger malaise, comme si sa propre chair eût été en péril de se corrompre.
« Je vous installerais dans la chambre à côté, insistait Mme Lasquin. Vous seriez très bien.
– Oui, peut-être. En tout cas, rien ne presse. Micheline décidera elle-même. Vous dites qu’elle est dans sa chambre ? Je vais essayer de la faire parler. »
Vêtue d’un peignoir de bain, Micheline, les
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yeux secs, le regard immobile, était assise sur le lit défait. Elle reconnut le pas de son mari et, tournant un visage hostile, demanda :
« Il est déjà midi ?
– Non, pas encore. Ce matin, je suis sorti plus tôt. »
Un peu gêné par la fraîcheur de l’accueil, il s’était arrêté au milieu de la pièce, hésitant s’il resterait. Du regard, il fit le tour de la chambre, examina sans hâte les tentures, les meubles en bois de citronnier, les fourrures où plongeaient les pieds de Micheline, la toile marouflée au-dessus du lit, qui représentait un parterre de jonquilles, le portrait de Ladoumègue qui lui faisait face sur l’autre mur et, songeant au bureau de l’usine où il aurait dû se morfondre jusqu’à midi si l’humeur de sa femme ne lui avait fourni un prétexte, il se plaisait à ce luxe tendre et confortable. À son tour, il interrogea avec un accent de sollicitude :
« Tu parais triste. Est-ce que tu as un ennui ? »
Micheline eut un mouvement des épaules
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comme pour secouer sa présence et répondit d’une voix lasse :
« Non, je n’ai rien. Mais laisse-moi. Laisse-moi. »
Il s’assit à côté d’elle et prononça son nom plusieurs fois sur un ton de reproche affectueux. Elle restait muette et contractée. La conscience paisible, il se disposait à quitter la chambre, mais une certaine paresse et une impression de bien-être le retinrent de se lever. D’abord distraitement, il se prit à regarder sa femme qu’il dominait d’une demi-tête. Enveloppée dans son peignoir de bain qui s’entrouvrait au bas pour laisser passer une jambe, elle n’avait pas cet aspect qui faisait valoir d’ordinaire ses formes féminines. Sa peau, rouge encore de l’eau froide et du gant de crin, ses cheveux blonds, tirés sous le serre-tête, son visage clair, boudeur et têtu, lui donnaient l’air d’un jeune garçon. Pierre avait un peu le sang aux joues et sentait en lui la fièvre d’un désir qu’il blâmait en sa conscience de sportif. L’exaltation croissant, il rejeta tous ses scrupules en songeant qu’il était aussi bien perdu
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pour la course à pied et pouvait s’abandonner sans inconvénient. D’un geste brusque, il ouvrit le peignoir de bain et enlaça Micheline. Elle se débattit avec colère et, comme il était le plus fort, elle le serra sur elle et lui prit les lèvres avec emportement. Au plus fort de l’étreinte, la porte du couloir s’ouvrit et se referma aussitôt, non sans avoir laissé passer un cri de Mme Lasquin.
Chauvieux, ayant entendu dire au bureau que sa nièce était souffrante, arriva vers midi et fut introduit auprès de sa sœur qui était assise dans le jardin. Elle appuyait un mouchoir sur sa bouche et, les larmes ruisselant, sanglotait de toute sa poitrine. Aux questions de son frère, elle ne put répondre que par des mots entrecoupés laissant à entendre que Micheline était morte ou au moins à l’agonie.
« Allons, dit-il exaspéré, ôte ce mouchoir de devant ta bouche et dis-moi ce qui est arrivé à Micheline. De quoi est-elle malade ?
– Micheline n’est pas malade. Mais tout à l’heure, Pierre... non, c’est ignoble. Je ne peux pas le dire.
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– Voyons, est-ce que par hasard, Pierre aurait une maîtresse ?
– Non, pas encore, mais il en prend le chemin ! » s’écria Mme Lasquin.
Donnant libre cours à son indignation, elle informa son frère de ce qui venait de se passer dans la chambre des jeunes époux.
« Lui en qui j’avais mis toute ma confiance. Ah ! comme il m’a trompée. Je le croyais si différent des autres hommes. Il me semblait si pur. Et me faire cette chose ignoble !
– Tu l’accuses peut-être trop vite, fit observer Chauvieux doucement. Il est possible que ce soit Micheline qui ait pris l’initiative de cette récréation. Tu parais surprise, ma pauvre Anna. Que veux-tu, tout est changé. De notre temps, les jeunes femmes cédaient à leurs maris avec le sentiment d’accomplir un devoir difficile. Aujourd’hui, elles y prennent plaisir. Le fait est évidemment curieux, mais nous n’y pouvons rien. Il faut prendre les choses comme elles sont. »
Sachant avec quelle aisance il savait
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escamoter les situations dramatiques, Mme Lasquin leva sur son frère un œil méfiant.
« En tout cas, il n’avait pas l’air d’un garçon qui cherche à se rendre agréable, je t’assure.
– Tu sais, il n’est pas si facile de s’en rendre compte.
– Il était rouge. Et il avait des yeux. Des yeux. »
L’entretien en était là lorsque Micheline entra au jardin, les joues fraîches, le regard vif. Gaiement, elle embrassa son oncle et, voyant le visage bouleversé de sa mère, ses yeux rouges, s’inquiéta. Mme Lasquin, trop émue pour répondre, s’éloigna en contenant ses sanglots et laissa à son frère le soin d’une explication. Pierre était resté au premier étage, dans la chambre conjugale. Il ne pouvait se résoudre à descendre et retardait de minute en minute le moment d’affronter le regard de sa belle-mère. Non seulement le souvenir de la porte entrouverte lui causait une honte cuisante, mais il était pénétré du sentiment de sa culpabilité. Le fait de s’être laissé tenter entre onze heures et midi, presque au
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milieu du jour, lui semblait dégradant. Il se jugeait pareil à ces hommes faibles et vénéneux, toujours prêts à se déboutonner à n’importe quel moment de la journée et qui aiment à conter des histoires de femmes. La morale du sportif s’accordait avec les convenances honnêtes pour condamner sa conduite. Pierre avait si clairement conscience de sa faute qu’il fut tout à coup pris de panique en pensant qu’il était peut-être un satyre. Ce fut dans cet état d’esprit qu’il descendit à la salle à manger et la présence de l’oncle Chauvieux, qui restait à déjeuner, ne lui apporta pas grand réconfort. L’oncle était distrait, inattentif au silence qui pesait autour de la table. Au courrier de midi, une lettre de Malinier était arrivée à son adresse, « aux bons soins de Mme Lasquin ». Elle était ainsi rédigée :
« Ma chère vieille branche. Je t’écris encore chez ta sœur, car j’ai oublié, lors de notre rencontre aux Champs-Élysées, de prendre ton adresse. Nous nous étions quittés un peu vite, à cause de l’heure, et je pense qu’il nous reste encore pas mal de choses à nous dire. Pourquoi ne viendrais-tu pas un de ces dimanches à la
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maison ? Ma femme, à qui j’ai bien souvent parlé de toi, serait contente de te connaître. Il me tarde de savoir ce que tu penses de la situation, etc. »
Dès le début du repas, Mme Lasquin leva sur son gendre un regard chargé de douleur et d’indignation. Pierre baissa les yeux en rougissant, avouant ainsi sa pleine et entière responsabilité de l’attentat. M me Lasquin enregistra l’aveu et se tourna vers son frère pour le prendre à témoin qu’elle avait vu juste. Mais Chauvieux avait l’esprit ailleurs. Songeant à la lettre de Malinier, il se demandait si Élisabeth l’avait inspirée et la pensée qu’on le regrettait peut-être lui était agréable.
Durant tout le temps du déjeuner, Pierre eut à supporter la réprobation muette de sa belle-mère qui ne le quittait presque pas du regard. Il avait les joues brûlantes et le jeune frère de Micheline lui en fit la remarque. La situation était d’autant plus pénible pour lui qu’il n’avait même pas dans son infortune, cette jouissance tonique que procure le goût amer de l’injustice. Il reconnaissait avoir mérité le mépris que doit
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inspirer un satyre à une âme honnête. Toutefois, la perspective de vivre désormais en face de ce remords vivant qu’était la présence de Mme Lasquin le décourageait. Un pareil calvaire lui semblait au-dessus de ses forces. Depuis qu’il était perdu pour la course à pied, Pierre ne croyait plus en Dieu, mais il songea d’une âme altérée à la fraîcheur du confessionnal où il pourrait déposer son fardeau. « Mon père, je m’accuse d’avoir été luxurieux. En plein midi, alors que j’étais habillé des pieds à la tête... » Cependant, Micheline restait ignorante des affres par lesquelles passait son mari et des mouvements de bile de sa mère. Pierre était révolté par cette tranquille innocence, plus coupable à ses yeux qu’un cynisme agressif. Plus que jamais, il se sentit menacé.
Vers la fin du repas, Chauvieux, moins distrait, s’informa des projets de vacances de sa sœur. Elle n’y avait pas encore pensé, mais elle saisit l’occasion d’affirmer que Micheline avait un grand besoin de repos et le regard qu’elle jeta à son gendre à l’appui de cette affirmation était accusateur. Elle y revint plusieurs fois et il sentit
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en elle une volonté de le persécuter. M me Lasquin possédait une maison au Pyla sur la baie d’Arcachon. Elle décida sur-le-champ qu’elle y emmènerait Micheline et Roger dès la fin de l’année scolaire. Rien n’indiquait précisément que Pierre dût être de ce déplacement et il fallut l’intervention diplomatique de Chauvieux pour que ce point fût éclairci. Oui, on l’emmènerait, mais le regard de M me Lasquin le disait clairement : qu’il se tînt tranquille !
La journée fut décidément mauvaise pour Pierre Lenoir. Il arriva à l’usine avec un quart d’heure de retard et il venait de se mettre au travail lorsque son frère le fit appeler. Cela ne présageait rien de bon. Louis Lenoir, dès son arrivée à l’usine, s’était installé dans le bureau de Lasquin, qu’on avait laissé inoccupé depuis sa mort, en hommage de piété et de modestie. C’était un jeune homme de trente ans, ayant la stature de son père auquel il ressemblait aussi par quelques traits du visage. Mais il n’avait pas cette joie de vivre, débordante, qui se traduisait chez M. Lenoir par une sorte de brutalité enjouée. Son abord était froid, distant, son regard inquisiteur,
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sa parole mesurée. Il aimait le travail, les responsabilités, l’effort difficile et, ne se rebutant à aucun obstacle, il se consacrait à une tâche avec une passion lucide et méthodique.
Lorsque Pierre pénétra dans le bureau de feu son beau-père, Louis, qui s’y trouvait seul, l’invita à s’asseoir et continua d’écrire pendant quelques minutes. Pour se mettre à l’aise, Pierre songea au mariage extraordinaire de son frère qui avait épousé, malgré la femme de M. Lenoir, une petite chanteuse de café-concert. Mais l’idée de ce mariage ne lui ouvrait aucune voie d’accès et n’adoucissait en rien les contours apparents de ce singulier caractère. La vie sentimentale de cet homme était un compartiment hermétique. Enfin, Louis leva la tête et dit à son frère :
« Ce matin, je suis passé au service du personnel un peu après dix heures et demie. Tu étais parti.
– Oui, je venais d’apprendre par un coup de téléphone que Micheline était souffrante.
– Sans gravité ?
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– Sans gravité.
– Je le pensais, dit Louis. Rien ne justifiait donc ton départ et tu as sauté sur un prétexte. Cet après-midi, tu arrives avec un quart d’heure de retard. N’est-ce pas ? »
Pierre s’abstint de répondre. Il songeait qu’il lui suffirait de prononcer quelques mots pour se libérer de l’usine et de la tutelle de son frère, mais que ces paroles simples et faciles, un sortilège invincible les empêcherait toujours de tomber de ses lèvres. Louis souleva son buvard et prit une feuille de papier sur laquelle Pierre reconnut le cyclope en gibus qu’il avait dessiné le matin.
« Voilà ce que j’ai trouvé sur ta table.
– Je peux bien avoir une minute de distraction, risqua Pierre.
– Une longue minute, fit observer Louis. C’est une composition soignée qui a demandé du temps et même de la réflexion. Mais la question n’est pas là. Tiens, reprends ton dessin. Une fois pour toutes, il faut que tu comprennes que tu es ici
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pour apprendre un métier. Plus qu’aucun autre des employés, tu es tenu de surveiller ton travail. En raison de ta situation particulière, on n’a que trop tendance à te considérer comme un amateur et tu dois t’efforcer par tous les moyens possibles à ne pas donner une telle impression. D’abord être exact et attentif à ton travail. Du reste, je saurai y veiller moi-même. »
Pierre tenait son cyclope à la main et le regardait avec pitié, comme une dernière et dérisoire tentative d’évasion. L’entretien paraissant terminé, il se leva.
« Rien de nouveau chez toi ? demanda Louis.
– Rien. Micheline et sa mère pensent partir bientôt pour Le Pyla. Justement, j’aurais besoin de savoir quand je pourrai partir moi-même et jusqu’à quand.
– Pour ce qui est de tes vacances, c’est extrêmement simple. Comme tu es ici depuis un mois, tu n’en auras pas. Peut-être en septembre, auras-tu droit à trois jours, mais je crois qu’il serait plus élégant de ne pas les prendre. Tu jugeras toi-même. »
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Pierre regagna son bureau où il travailla jusqu’au soir presque sans distraction avec la triste espérance de s’habituer à son enfer. Du reste, après les événements de la matinée, l’usine lui semblait moins hostile que l’hôtel de la rue Spontini. Contrairement à ce que pensait son frère, il se résignait facilement à ne pas quitter Paris pendant les mois d’été et l’idée d’être séparé durant plusieurs semaines de sa femme et de Mme Lasquin lui était un soulagement.
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