Travelingue
Chapitre III
À l’usine, la disparition de M. Lasquin ne tarda pas à se faire sentir. À propos des achats et des ventes de quelque importance, les événements politiques posaient des problèmes d’opportunité qui faisaient hésiter l’administrateur. M. Lasquin n’était pas un grand animateur et n’avait guère le goût du risque, mais il était le maître de son affaire. Choisi parmi ses plus proches collaborateurs pour assumer provisoirement les fonctions d’administrateur, M. Louvier, homme capable et consciencieux, ne se sentait pas libre de suivre son inspiration. Il lui semblait, en décidant sur des conjectures, jouer à la roulette avec le bien d’autrui. Aux premiers symptômes, d’ailleurs incertains, d’une agitation parmi les ouvriers de l’usine, il eut peur d’un incident qui pût être exploité par des meneurs et donna aux agents de maîtrise la consigne de se montrer conciliants. Le rendement du travail
48
tomba aussitôt. Chauvieux observa sur le vif que l’indulgence à laquelle étaient tenus les contremaîtres faisait justement naître de ces incidents redoutés par la direction. Il était assez bien placé pour s’en rendre compte, car ses fonctions l’appelaient plus souvent dans les ateliers que dans les bureaux. On avait créé pour lui la dignité d’administrateur du matériel. Comme le matériel de fabrication était confié à des spécialistes, il s’occupait surtout du matériel roulant, camions, tombereaux, wagonnets, brouettes, diables. C’était lui qui décidait de les faire réparer dans leurs œuvres vives, de les réformer définitivement ou de les changer d’affectation. Il avait acquis à cette besogne un coup d’œil estimé. Sa situation lui valait quelques jalousies dans le haut personnel. Certains lui reprochaient de compromettre l’autorité patronale par trop de familiarité avec les ouvriers. Chauvieux, il est vrai, avait gardé de sa vie de sous-officier le goût du contact avec les hommes, mais il n’avait pas de rapports familiers avec les ouvriers et ne souhaitait même pas d’en avoir. Il leur parlait avec l’aisance que lui avait acquise
49
son expérience de sergent bien élevé. Du reste, comme la plupart des gens ballottés par la vie dans des milieux divers, il était incapable d’un préjugé favorable à l’égard d’une classe sociale et se montrait plus attentif aux individus qu’aux catégories. Sa tranquillité, son sérieux, sa politesse et certain désenchantement des hommes qui paraissait dans sa façon d’accueillir leurs fautes sans la moindre surprise, lui valaient généralement la curiosité sympathique des ouvriers. Sans oublier qu’il était apparenté au patron, on lui était reconnaissant de savoir évoluer dans un complet bien coupé sans en être gêné et sans gêner personne. Ceux du matériel roulant, avec lesquels il avait des contacts plus suivis, lui témoignaient une confiance affectueuse, particulièrement aux ateliers de réparation où le travail s’effectuait dans une atmosphère d’artisanat. D’ailleurs, ses fonctions n’étaient pas de nature à inspirer nulle part la défiance. Devant lui, on se permettait de modestes entorses aux règlements, qu’on n’eût pas osées en présence d’un contremaître, et comme sans y penser.
50
Un après-midi, à l’usine, Chauvieux eut affaire dans le bureau de Lasquin, que nul n’occupait depuis sa mort. Il venait chercher un taille-crayon en ivoire, réclamé par M me Lasquin qui l’avait vu une fois sur la table de son mari et en avait gardé un vif souvenir. Il trouva l’objet dans un tiroir et s’attarda un peu à examiner la pièce où avait régné le défunt. L’ameublement, ébène et tentures crème, était triste et imposant comme un chiffre d’affaires. Le travail, seul, y pouvait sauver de l’ennui. Chauvieux cherchait quelque coin ou quelque détail qui eût gardé l’empreinte du disparu. Ce fut dans cette pieuse disposition qu’il se dirigea vers un meuble d’angle, formant bibliothèque. Du fauteuil qu’il occupait naguère, M. Lasquin n’avait qu’à faire deux pas pour atteindre les livres. Sous reliures coûteuses, toutes à l’uniforme, c’étaient des traités de droit, de législation ouvrière, d’économie politique, qu’on avait réunis pour le coup d’œil. Chauvieux examinait mélancoliquement cette bibliothèque de parade lorsque son regard fut attiré par un dos dont la couleur tranchait légèrement sur l’ensemble. Le
51
volume portait un titre en lettres dorées : « Taxe à la production », qui imposait un rapprochement avec les dernières paroles prononcées par Lasquin. Peut-être y avait-il, griffonnées sur les pages par l’industriel, des notes qu’il avait jugées assez intéressantes pour les signaler, d’un mot, à l’attention de sa famille ou de ses collaborateurs. Ayant ouvert le livre, Chauvieux découvrit qu’en réalité ce titre rébarbatif abritait un album de photographies n’ayant évidemment aucun rapport avec les problèmes de production. Les photos étaient toutes de la même femme, une fort jolie personne d’entre vingt-cinq et trente ans, d’un visage intelligent à l’expression un peu dure. Chauvieux éprouva une grande déception. Il avait admiré la mort de cet homme dont le dernier soupir semblait dédié à l’amour et au travail. Dans la bouche d’un mourant, à l’heure où l’avenir de l’industrie était peut-être menacé, ce mot de production, exhalé sans commentaires, avait de la grandeur. Après avoir remis le livre en place, Chauvieux se ravisa, jugeant préférable de le soustraire à la curiosité des étrangers. Il lui sembla que Pontdebois, proche parent du mort
52
dont il avait toujours eu la confiance, était plus qualifié que lui pour recevoir ce dépôt. Justement, il devait passer chez lui dans la soirée l’entretenir des inquiétudes que lui inspiraient les hésitations de l’administrateur.
Vers 6 heures un quart, passant place de l’Étoile, il vit une troupe de gardes mobiles, massée à l’angle des Champs-Élysées et de l’avenue de Friedland. Les trottoirs de la rue de Tilsitt étaient couverts d’uniformes sombres. Des cars, remplis de têtes casquées, stationnaient dans l’avenue de Friedland. Depuis quelque temps, des bagarres éclataient en fin d’après-midi sur les trottoirs des Champs-Élysées. Chauvieux, qui avait passé une partie de sa vie à se défendre contre les abus de la morale, méprisait d’instinct toutes les religions sociales où il ne distinguait que venin de cuistres, aigreurs de curés et larmoiements d’eunuques. Les invocations à un idéal de justice lui étaient aussi pénibles que la dignité raisonneuse du droit menacé, mais il lui semblait qu’une fois les partis engagés dans une guerre sanglante et sans merci, chacun d’eux trouverait une excellente raison d’être dans
53
l’effort de la lutte. Il espérait secrètement que cette aventure serait aussi la sienne, car il ne se sentait pas à sa place aux usines Lasquin et, sans trop s’en douter, attendait du nouveau.
Excité, il se dirigea vers les Champs-Élysées avec une allégresse qui le fit sourire. Le haut de l’avenue était plus animé qu’aux jours ordinaires, mais sans nul désordre. De loin en loin, des essaims de gardes mobiles se tenaient sous les arbres, au bord de la chaussée. D’autres, plus importants, étaient massés sur les trottoirs des rues adjacentes. On pouvait entendre à travers les conversations des passants et le bruit des voitures, une haute rumeur intermittente. La foule semblait avoir son maximum de densité vers le milieu de l’avenue et Chauvieux distingua, à la hauteur de la rue de la Boétie un certain bouillonnement qui se propageait à sa rencontre en remous de moindre importance. À côté de lui, une bande de jeunes gens prit soudain le pas de course et la foule se pressa derrière eux. Il y eut un engorgement et, par-dessus les têtes immobiles, il vit se lever une vingtaine de poings fermés. Des voix dispersées portaient des injures
54
confuses. Devant lui, une vieille petite dame à voilette, tenant son pékinois sur le bras, criait avec une voix de souris : « À mort le Blum ! à mort le Blum ! » Il se fit une seconde de silence relatif et, en même temps, éclatèrent La Marseillaise et L’Internationale. Puis une poussée d’agents brassa la foule, y ouvrit plusieurs brèches aussitôt refermées et Chauvieux se trouva porté contre une colonne de manifestants Front Populaire, coupée de son gros dont il apercevait plus bas les tronçons qui s’efforçaient de se rejoindre. Il songea qu’il était peut-être sur le point d’avoir des opinions politiques. S’il était amené à se colleter avec la police, ses opinions seraient celles des gens qui feraient le coup de poing avec lui. Mais les choses semblaient se passer plutôt pacifiquement. Les coups de poing et les empoignades n’étaient guère que de personne à personne. En poursuivant son chemin, il assista pourtant à un choc entre une colonne de Front Populaire et une de contre-manifestants. La présence de la foule empêchant les déploiements, la mêlée fut restreinte. Il n’y eut qu’un homme de
55
sérieusement blessé, du fait de la police. Chauvieux, pour mieux voir et pour échapper à la presse, se réfugia sur le seuil d’un immeuble, qui l’exhaussait de quelques centimètres. Là, son regard fut attiré par une importante cocarde tricolore ornant le veston d’un homme qui se trouvait à côté de lui et qu’il reconnut pour un camarade de régiment, du nom de Malinier. Pendant la guerre, ils avaient été sergents à la même compagnie, s’étaient retrouvés une première fois à l’armée du Rhin, une deuxième fois en Syrie où Malinier finissait ses quinze ans de service comme lieutenant et depuis s’étaient perdus de vue. L’homme n’avait guère changé, costaud, de petite taille, la tête ronde et une sorte d’ardeur austère dans le regard des yeux bleu pâle. Il portait des vêtements luisants, pochés aux genoux et aux coudes, une cravate mal ficelée sur un col douteux, mais le chapeau, presque neuf, le requinquait un peu en lui donnant des airs de demi-solde. D’une forme ronde, il était posé sur son crâne comme un képi. Chauvieux en fut attendri. Leurs regards s’étant rencontrés, Malinier se jeta sur lui, dans un élan d’amitié
56
dévorante.
« À propos, tu as reçu ma lettre ?
– Oui. Justement j’allais te répondre. »
Chauvieux mentait, car il s’était promis de ne pas répondre à la lettre de Malinier qui, ayant lu son nom dans un journal à l’occasion de la mort de M. Lasquin, lui avait écrit chez sa sœur. Le souvenir de cet excellent camarade l’avait ému dans l’instant, mais sans lui inspirer nul désir de le revoir. Il lui semblait qu’en dehors des travaux de la vie militaire, il n’y eût pas entre eux beaucoup de points communs et que leur amitié supporterait mal l’épreuve d’une rencontre.
« Ne restons pas là, dit Malinier. On va aller s’en jeter un. Mais tu parles d’une rencontre. C’est marrant, figure-toi qu’à midi je parlais de toi à ma femme. Je lui racontais comment que tu avais mouché le petit galonné de l’Intendance à la gare d’Amiens. »
Le plaisir de retrouver à la fois un ami et un témoin d’un passé qui lui tenait au cœur le rendait loquace. Il se mit à évoquer des souvenirs
57
communs, mêlant à son vocabulaire des expressions d’un argot désuet, souvenir de sa vie militaire, et qui restait évidemment dans ses habitudes de parler. Chauvieux n’arrivait pas à se mettre au diapason. Au lieu de ce résidu épique demeuré dans la mémoire de Malinier, il ne retrouvait, pour sa part, que des images tristes et pauvres qu’il aimait pour cela même. Ce fut seulement après avoir quitté l’avenue des Champs-Élysées qu’il s’avisa de la présence d’un tiers à leurs côtés. C’était un homme d’une quarantaine d’années, taciturne, d’un visage maussade, et qui écoutait avec une réserve pleine de malveillance. Il n’y eut pas de présentations, mais Chauvieux comprit qu’il était un collègue de Malinier, employé comme lui à la compagnie d’assurances « La Bonne Étoile ».
Les trois hommes avaient gagné un petit café de la rue de Ponthieu. Deux garçons d’hôtel, portant le gilet rayé, buvaient au comptoir. À l’entrée de Malinier, leurs regards se posèrent sur sa large cocarde tricolore et, sans discrétion, ils échangèrent des sourires de raillerie. Il marcha sur eux et leur parla dans le nez.
58
« On dirait que ma cocarde vous gêne ? Si les fesses vous démangent, comptez sur mes bottes. »
L’un des deux hommes voulut descendre à des paroles conciliantes. Il coupa d’une voix sèche :
« Repos. »
Les valets de chambre se mirent à boire sans ajouter mot, avec un imperceptible haussement d’épaules. Malinier et ses amis passèrent dans la salle voisine. Chauvieux avait été choqué par la conduite de son camarade et, pourtant, il lui enviait l’absence d’ironie, le sens étroit de la vie sérieuse et la fidélité à soi-même, que semblait impliquer une telle démonstration.
« Alors ? demanda Malinier. Qu’est-ce que tu es devenu, depuis le temps ? »
Chauvieux résuma ses tribulations et déclara que pour le présent, il travaillait à Boulogne dans les bureaux d’une usine.
« Et tu gagnes combien ? » demanda Malinier avec une indiscrétion tout innocente, qui lui semblait aller de soi.
59
Chauvieux fut gêné. Il hésitait à mettre entre eux deux le froid d’un chiffre trop considérable. Malgré sa répugnance, il amorça un mensonge et répondit :
« Dix-huit mille. »
C’était à peu près ses appointements d’un mois. Le compagnon de Malinier, qui n’avait encore rien dit, eut au fond des yeux une lueur d’envie soupçonneuse et demanda :
« Par an ?
– Non, par mois. »
Malinier parut saisi et considéra son ancien camarade de régiment avec une certaine timidité. Cette révélation lui remit en mémoire leur dernière rencontre en Syrie. Chauvieux avait perdu son père l’année précédente et refusé sa part d’héritage. La chose ayant été ébruitée par un concours de circonstances, Malinier avait été impressionné par ce mépris de l’argent. Aujourd’hui Chauvieux, pourvu d’une situation confortable, lui semblait moins prestigieux, mais plus distant.
60
« À part ça, qu’est-ce que tu penses des événements ?
– C’est bien embrouillé pour moi, répondit Chauvieux évasivement. Je t’assure que j’ai du mal à m’y retrouver.
– C’est pourtant clair, fit Malinier. Je ne vois pas ce qui t’arrête. C’est clair qu’avec leur ordure de Front Populaire ils sont en train de mettre le désordre partout et de nous conduire à la ruine. »
Son collègue eut un mauvais sourire et fit observer en jetant sur Chauvieux un coup d’œil hostile :
« Ne te fais pas de mauvais sang. Ce ne sera pas la ruine pour tout le monde. Va donc demander aux gros actionnaires de ‶la Bonne Étoile″ ce qu’ils en pensent. Ils l’attendent, leur dévaluation, et tranquillement. C’est des millions et des millions qui vont tomber dans les caisses de la compagnie. »
Il eut un nouveau coup d’œil à l’adresse de Chauvieux et ajouta :
« S’ils ont financé leur Front Populaire, ils
61
n’auront pas été les seuls.
Le sens précis de cette sortie échappa d’abord à Malinier. Il n’en percevait que l’intention, évidemment blessante pour les puissances de « la Bonne Étoile ». Son front étroit se plissa sous l’effort de la réflexion. Son regard se tournait à l’intérieur de lui-même, vers ces régions familières où s’opposaient assez ordinairement deux images inconciliables : celle d’une ignoble tourbe révolutionnaire aux monstrueux appétits et d’autre part, hautement représentative de l’ordre, de la sécurité, de la patrie, celle du conseil d’administration de « la Bonne Étoile ».
« Vous m’excuserez, dit le collègue, mais je me sauve. C’est l’heure que j’aille m’engueuler avec ma femme. Elle va me réclamer mes jetons de présence. »
Et tendant la main à Chauvieux, il eut un rire mal venu, sordide, et en même temps agressif comme s’il voulait l’en éclabousser. Malinier prit à peine garde à son départ et poursuivit sa rumination. Il avait saisi son verre d’une main distraite et, brusquement, il le repoussa comme
62
une mauvaise pensée.
« Non et non. Voilà six ans que je travaille à ‶la Bonne Étoile″. On a toujours été correct avec moi. Et je n’ai jamais rien vu dans les bureaux qui ne soit régulier. J’ai eu l’occasion d’approcher le haut personnel. L’année dernière, une fois, je me suis trouvé en face du président du conseil d’administration. M. Longlier, tu as peut-être entendu parler ? Une vraie gueule d’honnête homme, y a qu’à le regarder. Et sachant se tenir avec les inférieurs. Et les autres, c’était pareil. Faut quand même pas tout mélanger. On en viendrait à se méfier de soi-même. Pour moi, une compagnie d’assurances, c’est comme un régiment. Quand tout marche bien, c’est que les chefs sont bons. Pas vrai, mon petit, ce que je dis là ? »
Chauvieux approuva sans beaucoup de chaleur et Malinier, mal rassuré, essaya de parler d’autre chose. Mais malgré lui, un travail de dissociation s’opérait lentement dans sa tête, et son visage soucieux, aux rides profondes, trahissait des retours et des hésitations. Il sentait vaciller dans
63
son esprit tout un édifice, d’une conception naïve et élémentaire, sur lequel il avait planté une bonne fois le drapeau tricolore. De lui-même, il revint à l’actualité politique et soupira :
« De toute façon, leur Front Populaire est une saloperie. »
Mais il savait bien que pour lui, le débat n’était pas là. Chauvieux eut pitié de son désarroi. Sachant que le doute ne pouvait le mener qu’au découragement, il entreprit, un peu à contrecœur, de le remettre d’aplomb.
« On ne connaît jamais le dessous des choses et rien n’est plus dangereux que de raisonner sur des suppositions. La sagesse est de s’en tenir aux apparences. Tout à l’heure, sur les Champs-Élysées, il y avait des gens qui chantaient La Marseillaise, d’autres L’Internationale, et en les écoutant, tu savais très bien à quoi t’en tenir. Qu’est-ce que tu veux de plus ?
– C’est vrai, fit Malinier qui parut frappé de la vigueur de ce raisonnement. Au fond, ça me suffit.
64
– Bien sûr, approuva Chauvieux avec une douceur de garde-malade, exempte de toute ironie. Ça te suffit largement. »
Le visage de Malinier s’était détendu. Il eut un sourire d’enfant et reprit comme un écho :
« Largement. Et puis tu sais, quand ça viendra à se gâter, j’ai tout ce qu’il faut chez moi. Mon revolver d’ordonnance, un lebel et même un mauser. Et j’ai des cartouches. Le jour où il s’agira de descendre dans la rue, je ne serai pas en retard. Tu me connais.
– Quelle idée ! protesta Chauvieux. Sur qui tirerais-tu ?
– Sur les révolutionnaires, tiens ! S’ils ne sont pas dégonflés, moi non plus. »
Chauvieux sourit à cette déclaration, mais elle lui parut correspondre à une conception attardée de la révolution. Son vieux compagnon lui fit l’effet d’un figurant de mélodrame, mettant tous ses espoirs dans la reprise de La Tour de Nesle ou de Geneviève de Brabant pour insuffler au théâtre une vie nouvelle. Il songea aux milliers d’anciens
65
combattants qui attendaient, dans le même esprit, l’heure d’entrer en scène et ne doutaient pas une seconde que le traître auquel ils donneraient la réplique dût se conformer aux exigences du vieux scénario.
Pontdebois habitait, rue de l’Université, un appartement de quatre pièces dont le remarquable manque de confort l’emplissait de fierté. Il y faisait sombre depuis le matin et pour aller à la garde-robe, il fallait sortir sur le palier et monter la moitié d’un étage. Quant à l’ameublement, il s’était efforcé à la variété des styles dont l’assemblage hétéroclite avait évidemment demandé un effort d’imagination. Dans le bureau, chef-d’œuvre du genre, voisinaient le gothique, le Louis XV, l’Empire, le Chinois et le Barbès. Le célèbre écrivain ne méconnaissait pas la laideur de ce bric-à-brac et il l’avait réalisé pour témoigner de son extrême liberté à l’égard des valeurs artistiques. Chauvieux était d’ailleurs persuadé qu’il se trompait lui-même sur le sens de cette création dont la barbarie maussade devait flatter en lui des instincts bourgeois et un esprit anarchique. Les murs du bureau étaient garnis de
66
belles toiles. Sur le panneau qui faisait face à sa table était accroché un chromo représentant une vue générale de Cannes, avec le ciel et la mer d’un bleu meurtrier. Pontdebois, qui l’avait acheté lui-même, prétendait goûter dans sa contemplation un plaisir d’une qualité subtile. Ce chromo était déjà célèbre dans le Tout-Paris. Une revue littéraire, dans une chronique de quatre pages, avait salué « la beauté ténébrante de ce génial solécisme artistique ». Quelques vieux académiciens s’en étaient indignés, mais la mort les guettait. Dernièrement, la duchesse de Viorne avait placé un chromo dans son salon et la femme d’un célèbre marchand de tableaux était sur le point d’en faire autant.
« Voilà où en sont les choses, dit Chauvieux. Si Lenoir ne bluffe pas, et je n’ai pas le sentiment qu’il bluffe, son intervention sera bientôt indispensable.
– Oui, mais encore une fois, de quel prix fera-t-il payer son intervention ? Il faut penser d’abord aux intérêts de Roger, que le testament de Lasquin a si clairement réservés. La part de
67
Micheline est constituée de telle sorte que Pierre ne puisse prétendre à une situation importante dans l’usine, mais soyez sûr que, dans l’esprit de Lenoir, ce n’est pas un arrangement définitif.
– Je ne me connais pas aux choses de succession, dit Chauvieux avec une pointe d’orgueil. En tout cas, il y a aussi les intérêts de l’usine, qui sont du reste ceux de Roger.
– Si vous voulez, mais il arrive que l’intérêt du patron ne soit pas exactement celui de son entreprise. Ce qui importe, c’est d’abord que Roger reste le maître de l’affaire. Après tout, une grève n’est qu’une grève, même quand on y laisse des plumes. Il y en a déjà eu.
– Qui vous dit que cette fois, les choses se passeront comme d’habitude ? S’il s’agit simplement de réviser un contrat de travail, on aura fait bien du bruit pour pas grand-chose, mais j’ai peine à le croire. On peut supposer, par exemple, que les grévistes institueront un tribunal appelé à décider si la gérance de l’affaire est satisfaisante et s’il convient ou non de laisser en place ceux qui en avaient la charge. Dans une
68
hypothèse de ce genre, vous pouvez juger de l’intérêt qu’il y aurait à s’assurer un appui occulte.
– Évidemment, dit Pontdebois, mais une pareille éventualité est tout de même bien improbable.
– Elle est dans la logique des événements. D’ailleurs, le recours à Lenoir ne me paraît pas comporter de bien gros risques. Je ne crois pas du tout qu’il veuille faire de son fils un capitaine d’industrie. J’ai l’occasion d’observer Pierre d’assez près depuis qu’il fait son apprentissage à l’usine. Il saute aux yeux que cet aimable garçon ne sera jamais fichu de diriger une entreprise, fût-ce un simple bureau de tabac, et son père ne l’ignore sûrement pas. Il n’ira pas, de gaieté de cœur, le vouer à la faillite et à la ruine alors qu’il peut vivre douillettement des revenus que lui procure l’héritage de Micheline. »
Chauvieux était plus attaché aux intérêts de l’usine qu’à ceux de son neveu, qu’il soutenait de son mieux, mais sans beaucoup de conviction. Il était sincèrement persuadé que l’intervention de
69
Lenoir serait profitable à tous égards. En outre, il était curieux de voir, dans une circonstance précise, la manifestation d’une entente secrète entre le parti de l’ordre et celui de la révolution. Pontdebois finit par se laisser convaincre qu’il était sage de prendre contact avec Lenoir et d’examiner ses propositions.
Au moment de partir, Chauvieux se souvint de l’album de Lasquin, qu’il avait en poche, et le remit à Pontdebois.
« Vous en ferez ce que bon vous semblera. Je n’ai vu à l’intérieur aucune indication permettant de le faire tenir à la jeune personne.
– Ne vous mettez pas en peine. Elle saura bien se manifester sans qu’on l’y invite. Je vois ça d’ici. Une jolie fille qui avait trouvé l’amant riche et qui voit disparaître tout d’un coup de grosses mensualités. Inévitablement, elle va s’adresser à Pierre ou à l’un de nous deux pour essayer de tirer quelque chose du naufrage. Je pense qu’avec une vingtaine de mille francs, on en verra la farce et que la veuve ne sera pas inquiétée. Pierre peut bien faire ça pour sa belle-mère. »
70
Pontdebois feuilleta l’album avec une négligence affectée, mais ses mains étaient fébriles. Il parut s’intéresser davantage à la reliure qu’aux photographies et affirma qu’elle était en peau de femme – quelque malheureuse décédée à l’hôpital et qu’un garçon d’amphithéâtre vénal avait proprement dépecée. Il trouva même dans cette supposition la matière d’une anecdote édifiante à placer dans un discours de Front Populaire : Une jeune ouvrière, prématurément usée par le labeur de l’atelier et les privations qu’imposait un salaire médiocre, se mourait sur un grabat d’hôpital, cependant que le patron de son usine, confortablement assis dans un bureau luxueux et fumant un cigare d’un prix élevé, rêvait aux moyens de faire relier en peau de fesse de femme certain livre érotique dont il examinait les gravures d’un regard luisant, avec un sénile tremblotement du chef. Un ami d’enfance, aussi dépourvu de scrupules que lui et aussi sot, mais devenu, grâce à l’intrigue, médecin-chef d’un hôpital, le conduisait au chevet de la jeune ouvrière et celle-ci, à la vue de son patron venu lui rendre visite, décédait dans
71
un accès de reconnaissance, tandis qu’il la mangeait des yeux. En fin de compte, le triste individu parvenait à faire écorcher, à peine refroidies, les fesses de la malheureuse enfant. Et ça ne lui avait presque rien coûté, un pourboire d’une cinquantaine de francs et les frais d’essence, preuve que les fesses des travailleurs sont dans la main des deux cents familles, conclut Pontdebois en riant. Chauvieux fit observer que le conte n’avait rien d’artificieux et qu’une telle aventure restait dans les limites de la vraisemblance. Toutefois, il se refusait à croire que l’album fût habillé en peau de femme. Lasquin aimait trop la décence et le linge propre pour se plaire à des fantaisies de carabin ou de collectionneur maladif.
– Mon cher, vous ne l’avez pas connu comme je l’ai connu, dit Pontdebois. Songez que nous avons été élevés ensemble. Son aisance avec les femmes était plus apparente que réelle et il a souffert toute sa vie d’une timidité qui l’amenait à se réfugier dans certaines imaginations un peu torturées ou au moins déviées. Le fait d’avoir réuni ces photos dans un album pour les avoir à
72
portée de sa main est du reste assez significatif.
– À mon avis, rien n’est plus naturel. J’y verrais simplement la preuve qu’il était très amoureux.
– Vous ne pouvez pas comprendre, dit Pontdebois d’une voix chargée de rancune. Il faudrait l’avoir bien connu.
Il voulut conter certains souvenirs se rapportant au défunt, mais Chauvieux coupa court à la conversation, d’une façon sèche qui le laissa un peu humilié. Demeuré seul, il s’en vengea en murmurant avec mépris : « Un raté et un aigri que sa sœur a sorti de la purée, mais qui reste marqué par sa vie de pion et de brute sous-officière. » Oubliant Chauvieux, il reprit l’album de photographie et s’y mit comme dans un bain. Quelques-unes étaient d’un caractère très intime et il n’en finissait pas de les contempler avec une admiration rageuse.
« Il a toujours eu des jolies femmes, cet animal-là », soupira-t-il.
73
En refermant l’album, il se prit à examiner la reliure. En pleine peau, elle était d’un travail assez spécial. Le cuir recouvrait non seulement l’extérieur, mais aussi l’intérieur de chacun des deux plats. Sur la face intérieure, il s’arrêtait à deux centimètres de la page de garde, bordé par une bande étroite, très mince et qui paraissait collée. Pontdebois comprit sans peine que Lasquin s’était ménagé là une cachette et sourit à cet enfantillage d’un homme dont la pondération et la dignité étaient des instruments de travail. Il tordit légèrement la couverture et, la bande d’arrêt bâillant comme une poche, des lettres glissèrent sur la page de garde.
74