Un renard à mains nues
Le Mensonge des Raboteurs de Parquet
Il commence à faire vraiment trop chaud. Je n’ai pas de clim. Je dois rejoindre le littoral aujourd’hui, où habite ma famille. Je n’aime pas ce Sud collant, je le connais bien, j’y ai vécu jusqu’à l’âge adulte, je n’en garde aucune con ance et beaucoup de mauvais souvenirs.
J’essaie d’éviter le monde, les bouchons, et surtout les caves coopératives, c’est une peur de l’enfance que j’ai du mal à tenir à distance et à comprendre, la peur du bruit, le choc de la bascule, la peur de tomber dans la cuve.
La chaleur et la mémoire suffocantes me font ouvrir les fenêtres de la voiture.
Dans cette chaleur, sur la 113 à quarante kilomètres/ heure, au milieu d’un village et au milieu du jour, je vois une ombre plus dense que celle des arbres bouger dans l’ombre des arbres. Je vois remuer une masse occultant la fraîcheur des feuillages, un mouvement noir à peine perceptible dans l’ombrage bordant la route. Je ralentis jusqu’à presque m’arrêter. Je suis à mi-parcours. Ce qui se déplie comme une apparition, une gure taillée dans un bloc d’obscurité, est un agglomérat de membres et de gestes. Un type, un clodo, recroquevillé contre une petite barrière de sécurité sous les platanes, s’est redressé pour lever un pouce résigné. Ce simple changement de position semble l’avoir déséquilibré. Je m’arrête. Il est midi et quelques. Il paraît surpris que je veuille bien le prendre, il se relève péniblement, titube en quittant le noir pour le plein soleil, il bafouille, s’enroue, ses mots sont inaudibles. Il s’appuie à ma portière et se ressaisit, essaie de parler à nouveau, en aventurant son visage à la fenêtre de ma voiture et en toussotant. Je nis par le comprendre. Il veut aller à la grande ville portuaire. Je dois la traverser. Je lui dis, montez.
Il s’assoit. Il est très sale, il pue, il a un visage mangé de poils et de cheveux, et, sous eux, un drôle d’air angélique, très, très doux, blanc cassé. Un blanc cassé pas terne, plutôt une sorte de lueur atténuée par la confusion des poils et la crasse qui la recouvrent. Il est si barbu qu’on pourrait, de loin et par inadvertance, le croire cagoulé. Il est tellement fangeux que j’imagine sa peau comme un terreau où planter des eurs, son haleine comme un fertilisant, tout son corps à jardiner. Je me demande si la saleté attache ses orteils entre eux ou si la gangrène s’en est emparée, s’il a des palmes ou des moignons, comme on voit dans les BD humoristiques, ou dans les lms documentaires sur la grande pauvreté. Ses mains semblent préservées, presque propres, très peu abîmées. On dirait qu’elles appartiennent à un autre corps. Son regard est difficile à saisir, à extraire du mouvement de ses yeux. Son regard est impossible à retenir. Ses yeux bougent dans tous les sens, quelque chose semble leur échapper, on dirait des bêtes noires, vivantes, dans une cage obscure.
Il ne veut pas mettre son gros sac à l’arrière car, dit-il, ça lui fait un appui. Il se cale dessus, se cache derrière, il disparaît dans son sac, je ne vois plus que son visage. On se met à parler et je m’habitue à son odeur mélangée à celles du dehors qui nous parviennent par les fenêtres ouvertes (ça sent la vigne, les marchés, les gens et la poussière).
Bien coincé entre son sac et la portière, il soupire et, avant la n de son souffle reposé, il se met à parler.
Il est à la recherche de sa mère. Il parle, parle, parle, mais il attend mes questions avant de laisser couler ses mots, par grosses dégoulinades. Une question, une coulée. Silence en attente. Une autre question, et ça fuit, ça ruisselle à nouveau. Il m’explique sa solitude sans s’en plaindre. Personne ne le prend en stop, personne ne lui parle, jamais, depuis des années qu’il la cherche, sa mère, la vraie, sur la route, à pied, dans le Sud.
Alors je les lui pose, les questions qu’il attend.
Comment vous savez que vos parents ne sont pas les vrais ? Que votre mère habite dans le Sud ? Quel âge aurait-elle maintenant ? Sait-elle qui vous êtes ? Et l’autre, votre mère adoptive, sait-elle où vous êtes, que vous n’avez pas de maison ? Qui était votre père ?
Il continue d’une voix très calme, à parler, parler, parler. Il a quarante ans, il est originaire d’une très grande famille russe (peut-être polonaise). Des Russes blancs. Il en est sûr, parce qu’il l’a vu dans des tableaux du XIXe siècle. C’est aussi dans ces tableaux qu’il a vu comment cette famille noble a émigré vers le sud de la France. Il me décrit les tableaux, insiste sur Caillebotte et sa lumière spectrale, sur le mensonge de la clarté (le mensonge de la lumière chez les impressionnistes, tous des menteurs). Elle est fausse cette lumière. Sa mère c’est pareil, elle l’a fait naître, mais elle venait d’ailleurs. Ses cuisses ouvertes mentaient (il fait le geste de déployer quelque chose avec ses mains).
Il me parle encore de Caillebotte, de la noirceur en vrai et de la lumière en faux dans ses tableaux. Je le suis dans ses singulières explications. On discute de cet éclairage arti ciel.
Il me décrit des détails si précis, si grossis, des tableaux de Caillebotte, que j’imagine de grands formats abstraits, absolument anachroniques. Il semble obsédé par un re et sur un parquet, un re et argenté en partie recouvert de l’ombre portée par un corps d’homme, torse nu, en train de le raboter. Il se focalise si bien sur le clair-obscur que je ne vois plus l’ensemble du tableau mais juste quelque chose qui éclaire, et quelque chose qui occulte. Je crois me souvenir d’œuvres contemporaines travaillant les re ets ou la nuit, des pièges à vision, des œuvres dans lesquelles il est permis d’entrer pour ne plus voir, des œuvres à toucher, à voir les yeux fermés.
J’ai bien vu qu’il était pas tranquille, comme on dit chez nous. Parfois ses yeux noirs me regardent si intensément, ils me demandent tellement, tellement je ne sais quoi, que je me dis, quand même, c’est pas prudent. Mais il semble être si calme dans son intranquillité. Lorsqu’il me regarde, je peux en n prendre ses yeux dans les miens, je les contiens, ils sont comme endormis dans leur cage. On a envie de les caresser. J’ai envie de caresser ce regard. Le prendre dans la main plutôt que dans les yeux. Et je sentirais ses paupières se fermer dans le creux de ma main. Mais, non, je conduis.
Nous nous approchons d’un village dominé par une colline sur laquelle des éoliennes occupent tout l’espace. Tout près du village, la colline disparaît, les éoliennes semblent descendre vers les toits, et soudain toutes les maisons sont surmontées de pales immenses, comme si d’habitations elles étaient devenues moulins à vent, un village entier de moulins tournant à pleine vitesse. Je me sens échevelée rien que d’y penser, mon passager lui ne remarque rien, il ne voit rien d’autre que le paysage où son histoire le conduit.
Son discours a la cohérence d’une plainte d’enfant blessé. Je le reprends, je pose les questions à l’envers maintenant.
Mais… votre fausse mère… elle vous a porté, nourri, et même, même, elle vous avait peut-être dans son ventre (il acquiesce), alors il faut lui dire, que vous n’êtes pas son ls, parce que, elle, comme elle vous a porté dans son ventre, qu’elle a accouché de vous, qu’elle a pris soin de vous, elle croit que vous êtes son ls, vous comprenez ?
Oui, il comprend. Mais. Tant pis. Tant pis pour elle. Parce que. Quand on est une mère, on ne change pas de comportement quand vous avez dix ans, comme ça, tout d’un coup. Il raconte les brimades, les humiliations, les coups (pas les coups physiques, oh ça c’est rien, c’est pas ce qui fait le plus mal), toutes ces volte-face reçues, régulières, à partir de l’âge de dix ans. Les sœurs qui ne font rien (parce que ce sont des fausses). Le père mort juste avant, mais c’était faux ça aussi. Il me regarde avec erté en me racontant comment il a bien vu que l’enterrement, c’était tout un stratagème pour lui faire croire à sa mort, mais qu’il n’est pas mort. Il est là, quelque part, ce faux père, il l’observe. Et si ses faux parents se sont bien occupés de lui jusqu’à dix ans, c’est parce qu’On le leur avait demandé. On leur avait donné à élever cet héritier de grande famille de Russes blancs. Il doit être l’enfant de gens très importants, sinon, les faux parents auraient été méchants avec lui dès le début. Voilà. Tout s’explique. Il me regarde en souriant d’avoir trouvé une explication à l’inexplicable. Il me sourit très longtemps. C’est ainsi, tout du moins, que j’interprète le mouvement de sa barbe remontée et le plissement de ses yeux. Comme un sourire.
Il ne peut pas se dire que la mort d’un père peut changer une mère, la rendre folle, de douleur, de solitude, non, ce n’est pas une explication plausible, ce n’est pas une explication suffisante. D’ailleurs un père ne meurt pas. Un père qui meurt est un imposteur, et puisqu’il est faux, sa mort tout aussi bien est une mise en scène, une mère endeuillée qui tourne barjot et violente n’est pas une vraie mère, donc elle ne l’a jamais été. Il répète des dizaines de fois les mots faux, réel, vrai. Il me dit tout ça avec dans la bouche comme une faim, on dirait qu’il est affamé, assoiffé de réalité, ou de ction, elles se confondent. Il raconte et explique en mâchant fort ses mots fétiches. Peut-être va-t-il mordre dans son histoire jusqu’à ce qu’elle devienne sa vie. Peut-être n’a-t-il pas parlé depuis des mois, des années, et cette soif de partage l’a rendu fou. Mais raconter, est-ce que c’est encore vivre, est-ce avoir vécu, ou juste faire semblant.
Il se tait soudain, je laisse quelques secondes mon horizon de route pour le regarder attentivement. Il rayonne maintenant, la lueur aperçue sous son désordre immonde est remontée à la surface, ses yeux sont dans les miens, con ants. Si je pouvais dégager ma main pour les tenir et qu’il ferme les yeux. Il m’a donné son histoire, la vraie, en n, la sienne, il m’a con é son secret qui n’en était pas un tant qu’il n’était pas partagé. Je suis la première, la seule, à l’avoir pris en stop depuis des mois, des années, il ne sait plus, la seule à savoir la vraie histoire, celle que lui seul connaît, la première depuis si longtemps à avoir tenu ses yeux au calme.
Je lui demande si ça ne le gêne pas, de prendre un peu l’autoroute. Il me dit non, et dès que la vitesse augmente, il s’endort. Il s’endort contre son gros sac sale. Le bruit de l’autoroute est insupportable, le vent de chaleur par la fenêtre très pénible, mais il dort, dans sa confusion de poils et de cheveux, dans son odeur que je commence à trouver, pas agréable, non, mais, je ne sais pas, attachante. Elle me berce moi aussi, je ne m’endors pas, bien sûr, mais je me sens bien, à l’inspirer, par à-coups réguliers. Je le regarde, il respire sans bruit, comme un bébé de quarante ans. Il dort dans ses ombres, ses souvenirs, les faux, les vrais. Il dort dans un tableau du XIXe siècle, il dort depuis plus de cent ans. Il a l’air si tranquille. Je le réveille avant la grande ville portuaire. Il s’agace, non, je ne veux pas descendre, emmenez-moi le plus loin possible, je ne pourrai jamais revenir chez moi. Il entame alors une autre rengaine, on dirait presque qu’il chante, il chantonne, il chuchote. Je ne pourrai jamais revenir chez moi, je ne pourrai jamais rentrer au pays, parce que je ne suis plus celui qui est parti. Même si rien n’a changé, je ne pourrai rien reconnaître, je ne suis plus d’ici, je ne suis plus de nulle part, je suis parti et je ne suis plus le même. Il se rendort après avoir fredonné ces mots d’un exilé comme ceux d’une berceuse. Il se rendort, il reprend son air d’une sérénité incroyable, plein de ses opacités boueuses et chaudes, rassurantes sans doute.
L’air et le ciel ont changé. Un orage se prépare. Je remonte les fenêtres. Lorsque la pluie se pose sur notre route, elle est comme une protection pour les songes, et le sommeil de mon passager en est encore approfondi, je n’ai jamais vu quelqu’un dormir si loin.
Je le réveille encore une heure plus tard. Je suis arrivée. La pluie s’arrête en même temps que nous. Nous sommes dans le village de mes parents. La foire annuelle aux chevaux du jour précédent a dû provisoirement remplacé le parking central. Je suis une des premières à réinvestir la place avec ma voiture. Il descend et me dit merci. Lorsqu’il ouvre la portière, les odeurs rassemblées sur le bitume nous envahissent. La pluie a mis une couverture sur la veille, elle a préservé l’odeur d’hier, la présence des chevaux semble resurgir dans ce parfum du fumier rendu si vivace par l’averse. Il sourit en se retournant vers moi, il se pince le nez et revient se pencher à ma fenêtre pour me raconter les soirs de spectacle il y a plusieurs siècles, quand on mesurait le succès des représentations à la quantité de fumier des calèches et qu’on disait merde pour dire bonne chance. Je n’ose pas lui dire que je sais, oui, je connais l’histoire.
Le lendemain je le croise de l’autre côté de la 113, marchant sur le côté gauche de la route sans faire du stop, la tête penchée vers l’asphalte, le dos caché et courbé par son grand sac. Tout son corps donné à la route, cette route qu’il a mise sous ses pieds, qu’il a collée sous ses chaussures si sales après avoir fouillé les tableaux de Caillebotte, toute cette saleté qu’il collecte, ces odeurs qu’il collectionne et accumule comme des bonnes chances encroûtées.
Je m’en veux de l’avoir laissé. Je sais que parler lui a fait beaucoup de bien, qu’il a toute sa vie pour s’inventer une autre mère, pour tenir la route en bout de corps, mais de le voir si baissé maintenant m’inquiète. Je me dis qu’avec tous ces vieux tout seuls dans le Sud, c’est trop bête. Il faudrait que j’enquête dans les maisons de retraite, que je trouve une vieille fada, que je la persuade d’être une grande dame de la blanche Russie, petite- lle de tsar, tiens, la lle d’Anastasia, et qu’elle-même a eu un ls, sur le tard et sans le savoir, oui, il y a une quarantaine d’années, il vous cherche, quelque part sur la 113. Et faire qu’ils se rencontrent. Mais je ne sais pas inventer des histoires.
OceanofPDF.com