Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 34 sur 38

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Un renard à mains nues

Je Ne Connais Même Pas le Nom des Arbres

 

Je ne marchais plus avec elle. Je ne supportais plus nos disputes, ses silences, ses rêveries, ses distractions qu’elle appelait des ré exions, sa manie des livres, sa fatigue à vivre, sa paresse à courir. Son petit corps chétif devenait un poids. Elle s’interrogeait sur tout et n’importe quoi. Elle s’arrêtait comme on balbultie, comme on accroche aux repousses des genêts. Elle traînait beaucoup trop en randonnée. Elle vivotait dans nos habitudes. Je ne la supportais plus. Dès le printemps, on avait décidé de s’accorder une pause, une pause dans notre vie de couple, dans nos randos à deux. J’avais passé l’été à nager et roupiller sur la plage, je voulais m’endormir, m’abrutir, et puis,

ni. En n reposé, dispos. Je me suis remis à marcher, juste avant l’automne.

Seul. Sans elle je le savais j’étais peut-être un peu trop libre, ouvert, perdu. Au sens propre. Ce qui m’exaspérait chez elle, son organisation tatillonne, c’était ce qui me manquait le plus. Elle prenait tellement de plaisir à préparer nos départs, et même à ranger nos retours. Elle était mes points de repère quotidiens. Sans elle, j’apprendrai avec erté à me débrouiller seul.

Je me suis perdu dès la première fois.

J’ai remis mes chaussures de marche, cela faisait trop longtemps, tout un été au placard, elles se sont mises à grincer. Elles gémissaient à mes nouveaux pas. Il me fallait les refaire, les reprendre.

Je voulais monter sur la corniche surplombant la rivière où nous marchions souvent, elle et moi, non par nostalgie, mais parce que je croyais que ça m’aiderait, de marcher sur nos pas amoureux. À ne pas me perdre. À la quitter pour de bon.

Elle était encore tellement présente en moi, au moment où ça n’allait plus, que je m’étais senti menacé par elle. J’avais peur que ses habitudes, ses habitudes à elle, prennent le pas sur les miennes. J’avais peur qu’elle me déshabitue de moi-même. J’avais surtout peur de son amour. Je pensais qu’il allait assaillir mon espace, mon centre, cet endroit de moi que personne ne connaissait et que je la soupçonnais d’avoir décelé. J’étais persuadé qu’elle l’avait trouvé et qu’elle allait le perturber, le salir. Je voulais préserver ce lieu en moi. Même encore après la séparation j’avais peur de ça, bien plus que de me perdre.

Je n’ai même pas retrouvé le départ du sentier. J’avais pourtant vu la Source Suprême, cette maison qui nous faisait rêver en contrebas de la route et que nous n’avions jamais eu la curiosité d’aller voir de près. Puis je m’étais repéré à la vierge en hauteur du village, monumentale et si grotesque qu’elle paraissait en carton-pâte, une vierge de péplum. Je m’étais garé sous les jupes de la vierge et j’avais pris j’en suis sûr le bon chemin. Mais dans le chemin, impossible de retrouver le croisement. De le reconnaître. Je ne reconnaissais rien. Le brouillard était bien gras, mais ce n’est pas une excuse je sais. Je me tenais idiot à chaque carrefour de terre tassée, devant les signaux colorés, ces balisages sur les pierres, les arbres. Je fouillais le paysage et ma mémoire. Je ne savais pas quel sentier prendre, quelle route pour ma journée, et pendant ce temps cette journée s’avançait, elle, sans hésiter. Je me mettais des interdictions et des questions comme si mon avenir dépendait de ce choix pour ma promenade. Je voulais y arriver seul, surtout ne pas me perdre, je ne voulais pas retourner avec elle pour de mauvaises raisons.

Mes chaussures n’étaient toujours pas d’accord avec mes pieds, avec ma démarche, elles persistaient à couiner.

Le soleil est sorti des brumes et je me suis décidé. J’ai opté pour deux petites parallèles blanches et rouges, et au bout d’un kilomètre à peine je les ai perdues de vue.

Toute la journée je me suis égaré en espérant retrouver un signe, un chemin, une route. Le soleil reprenait ses brumes, les couleurs s’épuisaient, délavées et semblables, des gris et des verts dans lesquels je me fatiguais à m’orienter. Elle et moi, nous marchions surtout en hiver, les couleurs étaient plus denses.

Nous fermions les yeux dans les clairières pour de courtes siestes au court soleil de l’après-midi, je la tenais tout entière dans mes bras, et comme toujours lorsqu’on ouvre les yeux après les avoir fermés un petit moment, les couleurs se ravivaient, plus elles-mêmes qu’auparavant.

Dépité j’ai abordé une petite route. On devait être presque le soir, à voir le soleil descendre et s’embrouiller plus encore. Je n’avais pas de montre, et j’avais oublié mon portable. Elle n’était pas là pour m’y faire penser. Cette route était très abîmée. J’avais l’impression d’avoir monté toute la journée, dans la plainte de mes chaussures. Je n’avais pas de boussole, l’air frais me laissait penser que j’étais sur un plateau, sans doute pas très loin de la corniche, mais aucun indice en écho de la rivière en contrebas, aucun son d’eau ou de mouvement dedans, d’agitation humaine au bord, aucun bruit de jeux, même lointains, même d’arrière-saison, rien. L’horizon reculait devant une étendue clairsemée quand le brouillard, par je ne sais quel hasard de courants d’air, laissait la vue tranquille. Je me sentais de plus en plus dérouté dans cet espace dégagé, si horizontal. Une sorte de torpeur, froide, s’est emparée de moi et je me suis aperçu que je frémissais. Je me suis ressaisi et j’ai décidé de suivre la route. Je rencontrerai bien une voiture, je trouverai un panneau, un village, un hameau, des cyclistes, d’autres randonneurs. Mais pour l’heure, pour les minutes de mon léger effroi, pour mon moment d’hésitation, personne. Personne et très peu de bruits, toujours très peu de couleurs sauf des nuances de gris à peine verdies par les arbres qui tressaillaient au bord de la route. Même le violet des bruyères en toutes petites eurs me paraissait grisâtre. Tant de brouillard et de silence que j’ai vu le blessé au dernier moment, lorsque je perdais encore con ance. Tant d’épaisseurs dans mes pensées, que j’ai presque buté sur lui. La roue arrière de son vélo, bizarrement tordue et dressée, attrapait une lumière dans les gris, les rayons brillaient et je crois que ce sont ces menus éclairs qui m’ont arrêté. Il n’y avait pas plus de bruit qu’auparavant, peut-être une texture de silence différente. Le silence ce n’est jamais le silence, elle me disait souvent ça, le silence c’est plutôt un fond adouci de sons minimaux. Elle prenait cet arrière-plan des sons pour le bruit du temps. Elle prétendait entendre le temps passer. Le corps du cycliste ne parlait pas, ne bougeait pas, mais il était vivant je l’ai senti, je l’ai su, à cette matière nouvelle du silence. Quelqu’un était là qui respirait sans qu’on entende le moindre souffle. Cette absence de son et la présence du vélo me rappelaient mes courses de petit garçon, quand je roulais à fond en plein après-midi sur les routes de campagne désolées, et que je n’entendais rien, rien sauf le bruit de l’air dans les roues malmenées, le bruit de mon effort effréné, ce bruit qui disparaissait lorsque je m’arrêtais en n et brusquement, immédiatement remplacé par un autre silence, le silence brouillé de ma respiration qui était la seule à courir encore, à pédaler comme une folle, étranglée et solitaire, intérieure. J’ai regardé le corps au sol. Le vélo s’imbriquait dans ses membres, et bêtement sans doute, je ne connais pas les gestes des premiers secours, je l’ai soulevé pour essayer de défaire l’amalgame, séparer la chose du garçon, l’objet du vivant.

Elle, elle aurait su quoi faire, elle savait réagir, elle sentait ces choses comme un animal, sans ré échir ou plutôt en pensant comme les poètes, confusément, intuitivement. Elle avait une drôle de façon de ré échir qu’elle appelait rêvasser.

Il s’est réveillé. D’un coma je ne sais pas, peut-être juste d’une commotion. Il n’a pas crié tout de suite, mais peu à peu. Quand j’ai dégagé son bras droit, j’ai eu du mal à retenir les spasmes de dégoût. Les veines, les tendons et les muscles étaient en dehors du bras. Il avait les yeux démesurément ouverts, et puis brutalement fermés, dans une réclusion douloureuse. La douleur ça ne se partage jamais. J’ai réussi à démêler la vie du métal et j’ai reposé le corps à terre, c’est-à-dire sur la route. Il devait avoir quatorze ou quinze ans. Il m’a curieusement demandé l’heure. J’ai compris qu’il était là depuis longtemps. J’ai regardé autour de nous, le brouillard effaçait encore mes perceptions, je ne savais plus où j’avais déjà vu ce paysage, il me semblait avoir été transporté dans un tableau de Friedrich que je ne connaissais que par mégarde, à cause d’elle, grâce à elle. Mais dans ce tableau, il n’y avait pas de blessé à vélo. Il venait de retrouver sa voix et sa première demande portait sur l’heure. Incapable de répondre à sa question sauf à voir la lumière plus basse, mais était-ce dû au soir ou au brouillard je n’en savais rien, je lui ai dit on est le soir et il a paniqué. Il m’a dit sauvez-moi, portez-moi, ne me laissez pas là.

Je l’ai soulevé.

Je l’ai pris contre moi et j’ai repris la route en me laissant guider par ce jeune dans mes bras. Il savait où il était. Il m’a dit qu’avant plusieurs kilomètres on ne trouverait personne. Il m’a demandé si je me sentais capable de le porter si loin, puis, abruti de douleur ou bercé par mes pas, ou les deux peut-être, il s’est endormi, évanoui à nouveau. Je ne savais pas comment j’allais tenir le coup, mon corps ne répondait plus à mes ordres.

Ce corps, j’avais toujours voulu le contrôler, à force de sport et d’alimentation ré échie. Elle, elle se laissait aller, souvent débraillée, mal habillée, un peu sauvage et surtout très sans-gêne. Elle se moquait du regard des autres. Elle pouvait faire pipi n’importe où. Elle retroussait les cuticules de ses ongles devant tout le monde sans même s’en rendre compte, c’était pas grand-chose, et ses mains si petites, mais ça me dégoûtait un peu. Ce petit geste impudique, qui lui ressemblait tant, apparaissait dans ma mémoire comme un caillou tout rond, j’aurais voulu le tenir dans ma main, et ne plus le lâcher. Mais mes deux mains maintenant étaient embarrassées d’un poids accidenté, d’une urgence que je devais faire durer jusqu’aux secours, jusqu’au bout de cette route, jusqu’au bout de ce jour, de ce soir, peut-être de cette nuit. Je titubais, il n’était pas bien lourd, pourtant. Mes chaussures, qui avaient ni par se taire et que j’avais oubliées, ont repris leur lamentation agaçante, puis elles se sont à nouveau calmées, peu à peu. Elles ne se faisaient plus entendre que de loin en loin, j’avais l’impression de laisser leur grincement derrière moi. Il fallait que je trouve un moyen de passer le temps, de le tenir à distance. Il n’y avait rien au bord de cette route sauf des arbres. J’ai commencé à essayer de les reconnaître et de les nommer, mais moi je ne suis pas comme elle, je ne connais même pas le nom des arbres. La nuit s’avançant déjà n’arrangeait pas mon ignorance. J’avais fait un paquet des muscles, des tendons et des veines du bras du garçon en l’enroulant de mon tee-shirt et je tenais dans ma main droite cette masse que je serrais comme un trésor.

Il s’est réveillé en sursaut. J’avais dû marmonner parce qu’il m’a montré les trembles de son bras valide. Il a dit d’une toute petite voix le long de cette route il n’y a presque que des trembles, c’est facile à reconnaître. C’est une variété de peuplier. Regardez ces petites feuilles, arrondies, très souples, elles bougent au moindre vent. Même le mouvement du brouillard les anime. Regardez l’écorce lisse et blanche, blanc crème. Presque aussi blanche que celle du bouleau. Ils poussent par bouquets, ils ont besoin de lumière et de sols frais. Elle, elle connaissait ces choses, elle me disait tu sais pourquoi les écorces du bouleau sont blanches, c’est parce qu’elles sont pleines d’air, comme la neige, pour isoler l’aubier, une mousse de poches d’air, et parfois je la soupçonnais d’inventer, de rajouter des dentelles et du sens au moindre buisson. Regarde. Elle focalisait sur des petits riens, des petites choses, des vues de près sans importance, des lichens arrachés et retournés au anc des arbres, des indices minuscules, qui ne renvoyaient qu’à des vétilles. Elle était une visionneuse de chaque instant, même des plus ordinaires, elle s’arrêtait sur tout, un vrai stéréoscope ambulant, je pensais à mon vieux View-Master en 3D. Elle m’arrachait de mon enfance sans douleur. Elle souriait et moi aussi. Elle me disait souvent juste regarde, écoute.

Il a repris sa voix pour me dire écoutez, on approche.

La nuit était toute là. Je l’écoutais attentivement. C’était lui, ce garçon blessé, c’était lui qui m’aidait à tenir, à marcher, c’était lui qui m’aidait à le porter. J’avais l’impression idiote et poétique que les trembles cherchaient une position pour la nuit. Et soudain, dans cette nuit bordée par les verts si légèrement brouillés de mouvements, j’ai vu une carrosserie renvoyer d’autres couleurs. Lorsque je suis passé près de la voiture garée, j’ai senti sa chaleur. Il n’y avait aucun bruit, aucune trace ou preuve de présence humaine, sauf la chaleur sur la carrosserie avant. On venait de couper le moteur. J’ai déposé ma fortune fragile le plus délicatement possible sur la terre de l’accotement, et je me suis mis à crier, appeler, implorer de l’aide.

La première chose que nous avons aperçue par les vitres de la voiture, c’est l’éclairage pathétique et démesuré de la vierge. Cette fois ce n’était plus un décor de péplum, plutôt une ambiance de boîte de nuit estivale, avec rayons laser mais sans bruit aucun. La saison était nie. J’étais revenu au point de départ. L’hôpital n’était plus très loin.

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