Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 9 sur 38

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Un renard à mains nues

Le Garage aux Enfants

 

En freinant au péage tout à l’heure, le sifflement est devenu si fort par-dessus l’autoradio que j’ai eu peur et j’ai préféré être prudente. Je me suis arrêtée sur l’aire de repos et je suis allée à la guitoune ASF attendre le dépanneur. J’ai pris un de mes livres de secours pour patienter, et mon chargeur de portable. La dame était gentille et m’a dit oui bien sûr pour mon téléphone en me montrant la prise. Je ne lui ai rien demandé pour lire, je me suis assise, je n’avais plus besoin de lire, d’ailleurs, tellement les routiers, les paumés, les vacanciers, les habitués, tout le petit monde des égarés de l’autoroute, les anxieux des renseignements, ceux qui cherchaient du secours, les avides de réconfort ou de nouvelles étaient mieux que des personnages.

Le dépanneur m’a détachée de ma contemplation. Je l’ai suivi. Il a mis ma voiture sur sa remorque et je suis montée à côté de lui dans la cabine.

Nous sommes sortis de l’autoroute en franchissant une de ces barrières mystérieuses réservées aux secours et aux dépannages. Nous avons suivi un chemin de terre, puis une petite route, puis une route départementale jusqu’au village de son garage. Il n’était plus l’heure de l’ouverture.

Il n’est plus l’heure ouvrable et je suis toujours dans ce garage.

Il n’est plus l’heure de rien et pas encore d’autre chose, l’heure du début du soir seulement, pas encore celui du repas, plus déjà celui du goûter, et curieusement j’entends des rires d’enfants agités. Imaginons que je ne sois pas dans un garage mais près d’une crèche ou d’une école, et seulement si on écoute. En son, j’entends des enfants, des bruits d’enfants légèrement étouffés mais bien là, comme derrière une porte, pourtant je ne vois que des voitures désossées. Il est l’heure fatiguée, l’heure du coup de barre, où l’agacement gagne sur tout. Toutes les mamans, tous les papas connaissent ce six-huit nerveux dans lequel on ne sait plus quoi faire des gosses et qu’il nous faut tenter de raccourcir par tous les moyens, surtout éviter qu’il se prolonge à cause de couacs de dernière minute, ces petits tracas empilés qui nous font dire ce n’est pas le moment, vraiment pas le moment, au moindre bobo, à la moindre demande de câlins. On se dépêche de contrôler les derniers devoirs, de doucher les plus jeunes, de réchauffer le repas du soir. La n de l’automne contrarie encore un peu plus ces moments en les serrant dans une nuit prématurée, et ce soir nous sommes en novembre. Les rires des enfants dont je ne parviens pas à voir l’origine me tapent sur le système en me rappelant à moi. Je passe un coup de l pour m’assurer que les miens sont au calme chez une amie. Je croyais que le savoir m’aiderait à supporter les bruits des enfants des autres, mais non. Tant que je ne sais pas d’où ces rires viennent, quelque chose esquinte ma patience. J’ai cette excuse de la panne pour mon exaspération, ma légère angoisse, le dépanneur me sourit en m’expliquant que ce n’est vraiment pas grand-chose, la panne. Je n’ose pas lui demander si, oui ou non, il les entend les enfants. Il y en a de tout âge il me semble, bien cinq ou six d’âges différents. Il n’est vraiment plus l’heure des jeux maintenant.

Le dépanneur fait claquer le capot de ma voiture et m’invite gentiment à passer au bureau régler les formalités avec sa dame. Il dit ma dame, comme autrefois, dans les châteaux, les dames châtelaines, leurs maris, et les gardiens dévoués. Nous traversons une cour et entrons dans un nouveau bâtiment, deux pièces attenantes, une grande et une petite, avec de grandes vitres de tous les côtés. Les deux pièces donnent sur une large rue. Les enfants doivent être dedans, le son ampli é dans la cour ne laisse aucun doute. Dans le bureau, la petite pièce, je vois tout de suite la maman des enfants. Le dépanneur me la présente comme celle qui va s’occuper des papiers pour l’assurance, sa dame, mais moi je la reconnais immédiatement comme la mère des enfants. Elle a une politesse embrouillée, comme si elle s’inquiétait d’autre chose, une lassitude par-dessus le fond de teint déjà entamé de rides, une tension que je connais bien dans sa manière de rester debout et souriante. Je souris en voyant, à côté des stylos éparpillés sur les dossiers, des crayons intrus de couleur, des stylos pailletés, de gros feutres à l’eau, et un dessin d’enfant dépassant de la pile des déclarations de sinistre. Elle reprend mon attention en me demandant carte verte, permis, puis s’excuse pour ramasser quelque chose. C’est le moment que choisit celui qui doit être le plus grand des enfants pour entrer soudain en réclamant la sucette du bébé. Celle qu’il a fait tomber tout à l’heure. Il tient la porte, ouverte sur le grand hall vitré du concessionnaire. Je n’avais pas regardé à travers la baie vitrée, occupée à observer la maman dans sa nervosité du soir. Ils sont tous là, dans cette vaste pièce donnant sur le bureau, donnant sur la rue, donnant partout. Le bébé au creux de la hanche du grand, dans l’entrebâillement de la porte, et tous les autres collés à la vitre. La maman prend mes papiers et donne la sucette à son grand. Le grand garçon, peut-être une dizaine d’années, referme la porte, repose le tout petit, huit ou neuf mois, dans un trotteur que je regarde ler dans la salle, et, à sa suite, tout autour de lui, plusieurs véhicules soudain démarrent. Une voiture à pédales, un vélo, deux vélos, un autre avec des petites roues, un tricycle. Ils font la course et se croisent dans un espace aussi grand qu’un préau, vitré de toute part, c’est-à-dire plein de re ets, un espace décoré par des panneaux publicitaires désignant de grandes marques de voitures, mais aucune voiture, sauf celles des enfants, jouant sur des moquettes d’exposition, dérapant sur le carrelage brillant, s’interpellant dans cette grande salle de jeu.

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