Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 7 sur 38

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Un renard à mains nues

Le Raccourci

 

Je lui ressemblais tellement, ils sont troublés, ils pensent la voir, la voir revenue, la voir revenir. Ils me prennent pour une revenante. Je ne suis jamais revenue pourtant, je n’ai plus jamais revu ma famille, depuis. Depuis je ne sais plus quand. Si, je sais, depuis la mort de notre grand-mère. Ils me parlent de cette fois où j’étais déjà une autre, ou plutôt une autre était moi, au mariage de ma petite cousine, quand une femme a cru être moi, invitée par erreur par ma cousine, la mère de la mariée, celle à qui je ressemble, ressemblais tant. Comme si prendre la place d’une autre c’était tout moi. Mais maintenant ma cousine est morte et c’est bien moi, ils le savent, qui suis là, moi et pas une autre, moi qui lui ressemble tellement. Pas elle. Nous avions aussi presque le même âge, à quelques jours près. Nous étions des sortes de jumelles ratées. Je suis moi maintenant, moi seule. Je ne suis ni ma cousine ni cet imposteur malade et paumée au mariage de sa lle.

Il est assez tard et nos ombres sont longues dans les allées du cimetière, nous marchons dos au soleil avec nos ombres devant nous, comme si c’étaient elles qui conduisaient la procession. Ma cousine m’a précédée dans cet endroit où les ombres ne dépendent pas du soleil. Elle voulait être incinérée, mais ses enfants s’y refusent. De toute façon, elle a déjà brûlé, elle s’est tuée dans un accident de voiture, et la voiture a pris feu. Elle a cramé avant ses funérailles, nous n’avons pas grand-chose à enterrer. Moi je crois qu’elle a décidé de se tuer, je crois que c’était volontaire. Elle n’avait jamais cru dans la vie, malgré ses enfants, son mari, elle n’était pas vivante. Je la connaissais bien, avant, avant son mari, avant ses enfants, avant qu’elle fasse semblant. Elle s’est menti une vie confortable, oubliant ses peurs de petite

lle, mais les peurs sont revenues, une fois les enfants grands, les peurs

étaient à nouveau là, les peurs avaient toujours été là, sans doute. C’est ce que je crois, mais je n’en sais rien, nous nous étions perdues de vue. Je crois la connaître mieux que personne, même morte. Parfois, c’est comme si je me connaissais moi-même, à cause des regards des autres sur moi, à cause de ces mots, tu lui ressembles à s’y méprendre. On ne peut pas se connaître soi-même, on peut juste attraper des mots et des images dans la tête des autres, pour essayer d’y voir un peu plus clair en nous.

J’ai fait la route, j’ai fait la noce, comme on disait à notre époque, je suis une des dernières hippies, tout l’inverse de ma cousine, mais ce que je fuyais c’était peut-être la même vie. La même peur de la vie, la même envie de vivre, pourtant, mais une envie tellement impossible, tellement irrésolue. Lorsque nous étions adolescentes, elle disait qu’elle voulait échapper à cette guerre qu’était la vie. Je lui répondais que le seul moyen d’échapper à la guerre, c’était de la faire. C’était de vivre. J’étais partie après la mort de notre grand-mère, direct depuis le cimetière, en stop jusqu’à la gare. Elle seule était au courant de mes projets, quelques mois avant nos dix-huit ans. Je crois que je me suis jetée dans la vie comme elle a jeté sa voiture contre la glissière de sécurité.

Les secours ont retrouvé la carcasse dans les fourrés de genêts qui poussent partout leur parfum jaune, les genêts des bords de routes. Les myosotis, pas plus que les genêts, ne sont des eurs domestiques. Comme les myosotis dont on peut voir les points bleus et mauves jusque dans le béton des banlieues parisiennes, les genêts poussent partout, jusqu’au bord des routes, des autoroutes. Les myosotis bleus étaient ses eurs préférées. Je lui avais appris qu’ils s’appellent se souvenir en allemand et ne m’oublie pas en anglais. J’en ai amené pour nourrir sa tombe. Faire un peu de poids sur le cercueil presque vide. Mais mon bouquet ne pèse pas lourd et c’est tant mieux. Elle disait souffrir de son poids, c’est ce que m’ont rapporté ses enfants, elle disait souffrir de son poids malgré sa minceur et ils ne comprenaient pas. Moi si. Je comprends. Elle souffrait du poids du corps qui pèse des tonnes quand on ne veut plus vivre. Elle est morte brûlée et légère, son corps n’était plus que des cloques, de l’air noirci.

J’ai peur qu’elle soit lourde, quand même, dans ma mémoire, dans celles de ses enfants et de son mari, dans celles de ceux qui se souviendront d’elle, y a-t-elle pensé ?

Je suis revenue exprès pour l’enterrement. Sa lle m’a retrouvée par internet. J’ai refait la route en voiture de location, en sens inverse, de la gare au cimetière. Je me perdais un peu, après tant d’années, j’ai demandé mon chemin pour le cimetière et une gentille dame m’a indiqué un raccourci. Le raccourci était si facile à trouver que je suis arrivée bien avant l’heure. Quelque chose n’allait pas, et ce n’était mon avance, non, c’était le chemin que j’avais pris, le raccourci. J’étais perdue. Je n’étais pas perdue sur la route, mais dans ma tête. C’était allé trop vite, ce retour avec le raccourci. Le trajet vers le cimetière n’était pas une question de temps, ça m’était égal d’être en retard, d’être en avance, ce trajet était un parcours, avec des étapes à franchir dans la ville. Le raccourci évitait le centre-ville, il évitait la banlieue, et ce que nous appelions la zone, la zone d’activités et la zone commerciale, cette ville après la ville qui nous faisait peur et nous attirait lorsque nous étions enfants. Le raccourci était une route à travers champs qui m’avait conduite presque directement de la gare au cimetière. Mais moi, j’avais des étapes à franchir, des étapes dans la ville, la rivière à son bord, entre le centre et la zone, le pont de fer étroit entre les deux où la ville semblait s’étrangler et où les embouteillages étaient aussi un temps du parcours, la zone elle-même, les friches industrielles, les espaces transitoires, j’en avais besoin pour passer d’un monde à l’autre, j’avais besoin de bornes, de segments, de traversées, j’avais besoin du pont, pour passer d’une réalité à l’autre, d’une vision de réalité à l’autre, de la sienne à la mienne.

J’avais besoin de revenir. Revenir à elle, à nous, revenir à moi.

J’ai fait demi-tour et j’ai repris la route ordinaire, la route en sens inverse. Je suis arrivée dans sa réalité juste au moment de la descente du cercueil. Juste à temps pour balancer mes myosotis et éclairer l’ombre de petites pastilles bleues. Cette réalité était rassurante pour moi, pour elle. Je savais ce qui lui faisait le plus peur, à elle, c’était la vie que j’avais choisie, celle où rien n’est connu. Elle avait tenté de me dissuader de partir, elle me disait qu’ailleurs c’était pareil qu’ici, mais en pire, car rien n’était connu. L’inconnu, c’est ce qui la rendait si vulnérable. Maintenant nous sommes rassurées, elle et moi. Nous savons où nous sommes. Elle n’a plus de poids et moi je suis revenue.

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