Un renard à mains nues
Les Langues Maternelles
(À ma grand-mère Angèle)
Je vais vous parler en français, parce que vous autres, vous ne connaissez plus ma langue. Et c’est tant mieux. C’est une langue de solitude, de fatigue, d’hivers si longs à passer. Vous autres, vous parlez des mots confortables. Je suis heureuse de savoir que mes enfants pourront parler à leurs propres enfants avec ce confort moderne dans la bouche. Mes enfants vivants. Oui, je suis heureuse de savoir ça. Mais je ne m’en rends pas compte. Pour l’instant, je ne sais pas vraiment tout ça. Je ne peux qu’en rêver, rêver du confort des mots.
Pour l’instant, et ce n’est pas un instant, c’est presque une semaine déjà que ça dure, je suis au lit, et je ne supporte plus rien. Plus rien à mes oreilles, mes yeux que je ne peux plus ouvrir, et rien et tant de choses à ce ventre où la douleur commence et revient, après avoir fait le tour de tout mon corps. Tout le tour de mon corps à partir du ventre. Et retour au ventre. Une semaine pour me débarrasser de cet enfant qui ne doit pas être. Et tant de doutes. Je suis jeune encore, elles me disent, celles d’À Falir, j’en aurai d’autres, des gosses. Peut-être. Sans doute. Mais si ça doit faire aussi mal, et même plus, à naître, alors je n’en veux pas. Je ne peux pas le dire à mon homme, que je n’en veux pas d’autres. Il ne comprend pas, ça ne peut pas faire si mal. Pas au point de rester si longtemps couchée alors qu’il n’y a personne pour la traite. Seulement celles d’À Falir pour s’occuper des repas, du linge, du ménage. Il ne peut pas comprendre, alors il marche, là, dans la maison vieille, et ses pas me mettent des cris. Des larmes dans la gorge, mais je ne peux pas crier, pas encore.
La maison vieille, elle n’est pas vieille encore, puisqu’on n’a pas construit la neuve. C’est le pauvre Pierre qui voudra la construire, la neuve. Mais Pierre n’est pas né, il n’est pas mort. Il n’existe pas encore. Ni la pauvre Manou, ni les autres. Aucun de mes dix enfants vivants ou morts. Ni vous autres, vous autres à qui je parle et qui venez d’un autre millénaire. Mais vous n’êtes pas venus encore, vous n’êtes pas là, et je me sens seule. Je n’ai rien à dire à mon homme, rien à dire à celles d’À Falir. Je ne parle à personne, je ne parle pas, ni en français ni dans ma langue, je suis seule avec moi-même, et moi-même c’est cette douleur à mon ventre. Je ne suis plus que mon ventre. Mon ventre devient tout mon corps. Mon corps s’étire et se rétracte dans cette chambre, l’épouse, au point que marcher sur le sol c’est marcher sur mon ventre. Mon ventre est le plancher, mes contractions parlent les sons grossis des lattes habituelles, celles sur lesquelles on marche si souvent, plus souvent qu’ailleurs. Elles grincent parce qu’on les utilise plus que les autres, elles nous répondent. Nos quotidiens les sollicitent. Je ne sais pas si les mots usuels, les mots plus souvent prononcés que les autres, grincent autant. Je suis ces lattes, ces sons, ces grincements, ces habitudes, ces mots. Je ne parle plus que cette langue de la douleur. La maison vieille elle est quand même pas bien commode. Le parquet de bois, je voudrais l’arracher et le brûler. Les pas de mon homme dessus me sont insupportables. Oh s’il vous plaît mettre du carrelage, comme dans vos maisons modernes, du linoléum, mais je ne connais pas ce mot encore. J’ai mal de partout quand cet homme qui est mon mari marche. Ce sont nos vies ces sols, ces marches, ces bruits d’ennui. Ces habitudes grincées. Je le supplie sors, mais sors ! Il hausse les épaules, s’assoit près de moi, et commence son livre.
Le mari, il lit tout le temps, et fume. Son haleine chaude met de la buée et de la fumée sur la fenêtre prise dans la glace. Quand on me demande où je l’ai mis, l’homme, je réponds automatiquement, dans un livre, où tu veux qu’il soit ? Ici, vous savez (mais c’est une façon de dire, vous autres vous ne savez pas ces petites manies de notre vie et de notre langue), ici, quand on ne trouve pas quelqu’un, on cherche sa femme ou sa mère ou sa lle, toujours, et on la questionne avec cette tournure qui doit vous paraître un abus, un abus de langage, où tu as mis le mari ? Ou bien, mais où tu as le Pierre ? Ou bien encore, tu l’as où, le père, où tu as laissé le ls ? Nous autres parlons des liens de famille en lieux et possessions. Comme si les femmes conservaient les hommes et les mettaient dans un endroit, les savaient là, et voilà, c’était rangé. Dans la glace de la fenêtre, je vois les fontes provoquées par le tabac exhalé du mari, je vois son attente et sa présence toute en lecture, loin de moi. Si loin de mon regard fermé. Je regarde la glace, et la douleur me ramène encore à moi-même. Je me déteste. Je voudrais me passer de moi, et voir, pouvoir voir, voir cette glace, je me dirais il fait froid. Mais il fait seulement mal, si mal.
Je me console en me disant que le progrès est bientôt là, je le sais, celui que vous connaissez, vous autres, je le sais comme je sais qu’il y aura la guerre, à nouveau, la première à peine nie déjà la deuxième, la dernière guerre mondiale, en n je me comprends, c’est loin d’être la deuxième, c’est loin, très loin d’être la dernière, mais je ferai comme tout le monde, des abus de langage, j’abuserai du langage, oh oui, tant que je pourrai, j’abuserai de votre langue, du français, du progrès, je ferai comme tout le monde.
Celles d’À Falir m’ont raconté la vie d’une cousine montée faire les études. Elles disent « la » cousine comme s’il n’y en avait qu’une. Les cousines sont nombreuses, à À Falir comme partout ici, mais elle, cette cousine-là, elle est à part. Elles ne m’ont pas parlé des études de la cousine mais de la ville. J’en ai rêvé avec elles, en regardant des prospectus envoyés par la cousine, la dernière fois où je suis allée à À Falir. Quand je dis à mon homme que je vais à À Falir, j’ai l’impression de bégayer dans votre langue. Quand je le lui dis, je ne bégaie pas, mais si je dois en parler, vous en parler, en français, ça me fait bégayer bien sûr, je sursaute. À À Falir comme un saut dans le temps, dans les prospectus de la grande ville, cette ville de magasins, de confort, avec des toilettes et même l’électricité. Au Fau, il n’y a pas d’histoire comme ça, ici, il n’y en a pas.
J’habite le Fau depuis mon mariage, les sœurs du mari sont aussi mariées et parties, et la maman est morte il y a quelques mois. Nous étions celles du Fau pour les autres, la maman de mon mari et moi. Et les autres pour nous, c’étaient celles d’À Falir. Mais au Fau maintenant il n’y a plus que moi. Celle du Fau, c’est moi. Le Fau c’est pour dire les arbres, je ne sais pas si vous le savez, vous autres, le fau c’est le fayard, le hêtre, ça n’a rien à voir avec mentir ou n’être pas, ne pas être vrai, ni rien de ce genre. Je ne sais pas d’où vient À Falir, je sais juste qu’à À Falir il y en a d’autres, des comme moi. Et après, plus personne. Il n’y a pas d’autre hameau pour aller à pied. Il n’y a pas d’autre hameau pour le Fau qu’À Falir et pour À Falir que le Fau. Nous sommes liées, celles d’À Falir et moi, par la marche à pied, la seule que nous pouvons faire, quand tous les chevaux sont aux tâches. Liées par la commodité de la marche, nos âges qui sont les mêmes, nos couches et nos rêves, nos travaux qui sont les mêmes plus encore, tout ça nous attache. On s’entraide. On s’empêche de s’ennuyer trop.
Mais je sais des choses qu’elles ne savent pas. Non, je ne les sais pas encore, mais quand même un peu. Je les sais là, quand je vous parle, oui, je vous parle, à vous autres. Celles d’À Falir se contentent des prospectus. En français bien sûr, mais qu’importe, seul mon homme sait vraiment lire. Nous parlons toutes français, mal, si peu, nos enfants nous l’apprendront mieux, mais lire c’est une autre histoire. Nous savons calligraphier, oui, nous écrivons très joliment, oui, mais lire et écrire du français, du moderne, nous avons renoncé, nous renoncerons. Nous n’aurons pas le temps de nous y mettre, nous autres, pas même entre deux guerres. Nous avons déjà nos travaux, nous en aurons d’autres quand les hommes seront partis. Des maux de ventre aussi, des demi-douzaines, des dizaines de fois. Et travailler comme jamais, travailler tant que souffrir est un luxe, je le sais bien. Pas le temps ni l’espace pour apprendre mieux votre langue et encore moins la lire, l’écrire. Seul mon mari, de tous les hommes du Fau et d’À Falir, sait totalement lire et écrire le français. Nous autres, nous n’avons pas de vacances et nos distractions sont encore nos travaux, ce sont des travaux qui se font tout seuls, des travaux faciles et presque agréables. La couture, et même, pour certaines, la broderie, les trousseaux, les gâteaux des jours de fête. Les distractions sont des travaux qui ne sont pas pénibles. Mais rien d’inutile, jamais. Lire est-ce que c’est vraiment utile. Est-ce que c’est utile de souffrir comme je le fais. Je m’écoute. Tout le monde autour de moi pense que je m’écoute. J’espère plutôt que c’est vous, vous autres qui me lisez, qui m’écoutez. J’espère que je ne parle pas toute seule.
Le mari, ce qu’il n’ose pas me dire, ce qu’il va me dire pourtant, mais sans me le dire, à sa façon de hausser les épaules, c’est que, comparé à la guerre, une fausse couche, c’est pas si grave, et ça ne peut pas faire si mal. Sauf que, sauf que y’en a bien qui y sont passées. Comme à la guerre.
L’homme hausse les épaules à chaque fois qu’un de mes râles l’empêche de tourner une page. Tout ce qu’il peut lire, c’est pas possible. De tout. Des essais, des choses sur les gens, le monde, les champs, et aussi des romans d’amour pour nous, pour les femmes, je le vois bien, aux couleurs des couvertures, que ce sont des histoires pour nous, et parfois j’aurais aimé qu’il me les lise, mais là, non, plus maintenant. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main, comme s’il ramassait les mots. Je me demande s’il lit vraiment ou s’il feuillette comme il fume, pour passer le temps, le temps qu’il s’impose à mes côtés, comme on s’impose de porter le deuil, de soutenir son épouse dans la douleur, un temps d’agacement aigu qu’il faudrait partager. Je ne sais pas comment lui dire que de ce temps-là, moi, je n’en veux pas. Il m’exaspère comme une écharde sans cesse appuyée, à tourner ses pages, à fumer. Le moindre bruit, la moindre odeur, je ne les supporte pas. La seule chose qui me distrait un peu de ma douleur, c’est penser, alors je pense.
Je pense. Je me pose des questions. Sur les lectures de mon homme, par exemple. La lle de l’Alice, elle sera comme son grand-père, en pire, elle ne fera que ça, lire. Elle lira tant et tant qu’elle en sera à écrire. Mieux ou pire que celles d’À Falir avec leur cousine étudiante, une cousine en ville, j’aurai une petite- lle dont le métier, les journées, les hivers, les étés, tout, sera d’écrire. Son village même sera d’écrire. Sa famille sera d’écrire. Sa grand-mère. Mais je n’en suis pas là, encore, je n’en serai jamais là, d’ailleurs. Je serai morte avant que ma petite- lle devienne celle qui écrit. Celle qui m’écrit. L’Alice sera la dernière, j’en aurai eu jusque-là des enfants, et l’Alice à plus de quarante ans, encore une, alors je lui dirai, quand elle sera assez grande pour comprendre, je lui dirai, à ma dernière lle, que si j’avais su ce qu’elle savait, elle, ce qu’elle saura, eh bien, elle ne serait pas là, je me comprendrai et je me ferai comprendre. Ce progrès-là, ce savoir-là, elles l’auront tout juste, mes
lles, même l’Alice, la dernière, elle le saura tout juste, parce que née après la
guerre. La deuxième. La dernière. Celle qui n’a pas encore commencé. Choisir de n’avoir pas trop d’enfants, peut-être même aucun. Mais choisir. En n, où je voulais en venir, c’est que son aînée, à l’Alice, elle n’écrira qu’après ma mort, en n j’en sais trop rien, sans doute elle écrira depuis toujours, depuis avant de savoir écrire, avant ma mort, mais on ne le saura qu’après ma mort, ça je peux le penser. On ne la lira qu’après ma mort. Je la verrai lire, cette petite, toutes les vacances chez nous, elle ne fera que ça de son temps mort. Elle ne parlera pas ma langue. Pour le moment, c’est le mari qui lit, dans cette langue de mes enfants, de mes petits-enfants, dans la vôtre, cette langue de vous autres.
La seconde guerre n’a pas encore eu lieu et ceux-là qui pensent l’histoire, qui l’expliquent, les historiens, n’ont pas encore écrit leurs idioties sur la mort des enfants dans les familles paysannes d’avant la guerre, alors je suis tranquille pour ça, mon homme ne posera pas les yeux dessus. Parce que si c’est rien, de perdre un enfant à peine formé, dans nos années, pas les vôtres, alors je voudrais bien qu’on m’explique pourquoi ça fait si mal, et de partout encore, pas seulement dans le corps. Si mal que je le leur dirai, à mes lles, je le leur dirai, jusqu’à ce que la première attaque me prive de parole. Je leur dirai que je pleure le pauvre Pierre, mort juste avant ses quarante ans, et la pauvre Manou, qui n’a jamais eu un an, et le tout petit Jules, qui sortira mort après les neuf mois, mais que la fois où ça m’a fait le plus mal, c’est aujourd’hui, c’est maintenant, c’est de perdre celui qui n’a jamais eu de prénom et qui n’aura même pas gure humaine. On pourra tout m’expliquer, et on pourra tout me dire, je n’entendrai rien, je ne comprendrai rien et le pire, c’est que j’aurai le droit de le dire, parce que j’aurai perdu des enfants vivants, un enfant adulte même, alors j’aurai l’horrible droit de comparer. Je le sais bien, au fond de moi, que ce n’est pas comparable, et je le saurai, encore, pendant longtemps, mais la douleur, y’a rien à faire, c’est bien la même, c’est même pire. Quand ce qu’on vide n’est même pas ni. Même pas commencé.
Ce qui sera si difficile aussi, et si difficile à dire, c’est ce dont je n’ai absolument aucune idée encore, c’est la douleur d’être en vie et de la donner. Faire naître des enfants vivants, oui ce sera douloureux, douloureux toute la vie, pas seulement à naître, et on n’en voudra plus, à force, à force de douleur et de vie à donner, et de vie à vivre, toutes ces années. On n’en voudra plus, d’aimer, élever, et aimer encore, et de perdre. Difficile à dire, difficile dans ma langue comme dans la vôtre, si difficile à dire que perdre, parfois, ça
nira par soulager. Soulager des années, des soins à fournir, des tendresses à
doser, de tous ces moments remplis à nourrir, couvrir, protéger. Je le dirai à l’Alice, je le lui dirai en français, je le dirai aussi à ma future première belle-
lle, la veuve de Pierre, parce qu’elle ne sera jamais ma lle, oui, d’accord,
mais je l’aimerai comme. Elle restera avec nous, après la mort du pauvre Pierre, avec mes deux petits-enfants, et les autres à venir, et son nouveau mari, qui aura le même nom que moi, mon nom de jeune lle, parce qu’il faudra bien s’arranger, entre cousins, pour pas que les terres se perdent, il faudra bien faire, une dernière fois, un mariage à l’ancienne. En n à l’ancienne, je veux dire comme aujourd’hui, parce qu’on n’y est pas encore, au second mariage de ma première belle- lle. Mais en n, on y viendra, on sera plus tard, on aura passé la guerre et même la petite révolution, celle de Paris, des étudiants, celle des hippies, et je lui dirai, à ma belle- lle, quand elle en sera à sa cinquième grossesse pour avoir le garçon, que c’est bien ni ses histoires de garçon pour la ferme, pour vous autres c’est bien ni. Je lui dirai tu n’as qu’à rien lui dire, à ton homme, puisqu’il ne veut rien entendre, tu pourrais bien les prendre en cachette, ces médicaments qu’ils vous font prendre maintenant pour ne pas être grosse, allez, je le sais bien, ce qui se fait, ce qui se fera, et on a beau dire, ce sera le progrès.
On pourra même se faire enlever ceux qu’on ne peut pas garder, parce qu’on ne peut pas, c’est tout, on ne peut plus, mais je n’en sais trop rien encore, j’espère juste que ce sera sans douleur. Ma petite- lle, celle de l’Alice, elle rira de m’entendre dire « seuss » pour ceux, de prononcer si fort les ns de mots muets. Mais les prononcer ou pas n’enlèvera rien à la douleur, elle devra l’apprendre, ça. Pour le moment, j’ai mal comme je n’aurais plus jamais mal et celles d’À Falir le savent, mais elles font comme si. Tout le monde fait comme si, sauf le mari peut-être, parce qu’il a beau lire, il est un homme, un homme né avec le siècle dernier, pas celui-là, l’autre encore, le siècle d’avant le dernier, un homme qui ne parle pas plus français que moi, même s’il sait le parler puisqu’il sait le lire, il ne le parle jamais, c’est un homme d’avant, par rapport à vous, vous autres, vous qui lisez, et ces hommes-là, je peux vous le dire, ils ne savaient rien de rien de nos douleurs. Il aurait fallu le leur dire, dans les livres par exemple, mais la plupart des livres étaient écrits par des hommes, et celles qui s’y aventuraient, dans les mots, à cette époque et avant cette époque, elles en avaient pas souvent, des gosses, bien moins que nous. Elles y étaient pas souvent passées, au curetage, aux couches, aux vraies, aux fausses, qu’importe, ça fait toujours aussi mal. Toujours aussi mal quoi qu’on raconte.
Ma petite- lle peut-être, la première lle de ma dernière lle, peut-être qu’un jour elle l’écrira, et tout plein de femmes de son époque, celles qui passeront dans l’autre siècle, dans l’autre millénaire même. Peut-être qu’en enjambant mille ans, elles diront les maux des jambes ouvertes, pour celles qui les connaîtront. Je n’en sais rien encore, mais pourquoi non, on pourra peut-être même endormir la douleur du ventre, la tenir à distance, pour les fausses couches comme pour les vraies, et j’en ai bien un peu honte, mais j’aimerais qu’elles en connaissent un bout, quand même, de cette douleur, pour en parler, en français ou dans d’autres langues, peu importe, du moment que c’est pas dans ma langue, cette langue d’isolement, de froid dans la maison, cette langue d’engelures, d’ignorance.
Elle dira, elle écrira, elle vous parlera de Misty.
Misty c’est une chanson des années soixante, c’est loin, très loin encore ces années-là, et je risque pas de la connaître cette chanson, parce que c’est une chanson de nègre, et dans ma langue, on est raciste et on le restera. Elle n’est même pas pensée encore, au moment où je vous parle, cette chanson, elle n’est pas chantée. Et même dans le futur, elle n’entrera jamais dans la ferme. Aucun étranger n’entrera chez moi. Moi, celle du Fau, je serai mé ante, si mé ante et mauvaise que je n’écouterai pas celles d’À Falir me renseigner sur les Polonais qui se louent pour aider aux foins. Je garderai mes distances et mon entêtement quand il faudra bien, nous aussi, les embaucher. Mais ceux-là, ils seront blancs, au moins. Et puis, il y aura Ukalo, mais Ukalo sera différent, et Ukalo ne sera pas chez nous, il sera chez le cousin, celui que tout le monde nira par appeler l’oncle, et si je vous parle de lui, vous n’allez plus rien y comprendre, vous autres, alors ce sera pour une autre fois. Ukalo, quelqu’un d’autre en parlera, peut-être ma petite- lle, parce qu’Ukalo, Ukalo ne sera pas comme les autres. Non.
Cette négresse, celle qui va porter Misty dans sa bouche, celle qui donnera sans le savoir ce prénom pour rien à l’enfant de ma petite- lle qui ne naîtra jamais, je ne risque pas de l’écouter chanter. Mais ma petite- lle, elle naîtra dans le progrès, elle parlera le français, elle n’aura pas peur, elle n’aura pas aussi peur que nous, pas aussi peur que moi. Elle choisira ce prénom, avec son mari, parce que la chanson de cette négresse aura un sens pour eux. Je n’imagine même pas tout ce qui pourra faire sens, dans le prochain millénaire, et quand ce sera là, quand on en sera proche, et que je serai encore en vie, encore en paroles, je serai vieille, trop vieille désormais. Je parlerai comme tous les vieux, je ne parlerai plus de progrès, j’oublierai mes douleurs de début du siècle, pas celui-là, l’autre, je ne penserai pas au confort, bien au contraire, je dirai comme tout le monde, que tout s’efface, que plus rien n’a de sens, qu’avant, avant c’était… Je parlerai à reculons.
Mais pour l’heure, pour le moment, je me tords de douleur dans les années vingt, dans la maison vieille, et la neuve n’est pas construite encore. Rien n’est neuf. Mes douleurs sont centenaires, millénaires. Au moins qu’on aille plus dire que ce n’est rien, que j’en ferai d’autres, qu’elle en fera d’autres, ma petite- lle, qu’elles en feront d’autres, les bonnes femmes, que ça passe. Parce que même vieille, même quand je répéterai que dans le temps c’était mieux, je ne serai pas consolée. Je ne serai jamais consolée, non, ni du pauvre Pierre, ni de la pauvre Manou, ni du pauvre Jules, ni de celui-là, là, que je n’appellerai jamais. Je ne serai jamais consolée d’avoir été une mère, une endeuillée, une femme d’il y a deux siècles, celle du Fau, loin de tout sauf d’À Falir.
Ma petite- lle et son mari, ils auront choisi Misty comme second prénom, qu’il soit une lle ou un garçon. Ils n’auront pas choisi encore de premier prénom quand Misty sera né, sans vie et sans forme ni gure, sans traits humains.
Ce sera le progrès, ce sera la science maîtrisée, alors on les préviendra, dès la n du troisième mois, on leur dira que la grossesse est arrêtée et ma petite- lle attendra, avec angoisse mais patience, que cela se passe naturellement, comme les médecins lui conseilleront. Comme avant. Comme maintenant. Les médecins diront il n’y a plus rien, on ne voit plus rien à l’échographie, vous aurez juste un retour des règles, plus abondantes qu’à l’ordinaire, avec quelques caillots. Vous aurez juste un peu plus mal que d’habitude, vous prendrez des antalgiques. Moi je ne connais même pas ce mot, pensez-vous. Mais ma petite- lle, si, et ça ne lui servira à rien de le connaître.
Elle attendra. Plus d’un mois. Elle continuera à faire son travail comme j’allais il y a quelques jours encore à la traite, aux foins et à À Falir, elle aura le ventre encore un peu gon é, elle sera fatiguée. Une n d’après-midi, au moins de juin dans l’autre millénaire, elle commencera à saigner et à avoir très mal au ventre. Elle se couchera, elle s’habituera aux contractions, comme elle saura le faire, comme je ne sais pas le faire, ce ne sera pas son premier, à elle. Elle s’endormira. Mais au petit matin, les contractions la réveilleront et elle s’en voudra d’avoir plus mal encore qu’à la naissance des autres. Elle essaiera de se raisonner, les médecins diront que ça ne peut pas faire aussi mal. Ils diront que sans doute elle s’invente une douleur pour supporter celle qui est tout à l’intérieur, bien plus profonde que celles de l’utérus. Mais très vite, elle se mettra à saigner comme moi, à saigner beaucoup plus de sang que ne pourront en absorber les serviettes « maxi nuit » qu’elle aura préparées. Ces serviettes, vous savez, ces garnitures qu’on jettera dans le progrès, à la place de laver les linges, de les faire bouillir. Elle saignera comme dans le temps, comme aujourd’hui. Je me garnis avec des tissus lourds que recueillent et lavent celles d’À Falir pour m’en glisser des propres, et toujours ça déborde, comme au siècle dernier, comme dans l’autre millénaire, celui d’avant et celui d’après, comme il y a mille ans. Comme toujours dans les mensonges, les vieilles langues, les on dit que. Les on sait mieux. On sait mieux dans les nouvelles langues mais ce sont toujours des langues de paye, comme on dit nous autres, des commérages, modernes ou pas, des commérages de docteurs. Elle fera comme nous alors, ma petite- lle, celle de l’Alice, elle fera comme moi, elle se serrera dans un peignoir et de grosses serviettes en tissu. Son mari appellera le docteur une nouvelle fois. Il viendra et cette fois il dira de descendre tout de suite, de ne pas appeler les pompiers, ni le Samu, de ne pas attendre, de descendre tout de suite à l’hôpital. Elle essaiera de rester consciente dans la voiture.
Quand elle commencera à perdre connaissance, pour tenir, pour se tenir, elle pensera à tout ça, à tout ce qu’elle sait de moi, sa mémé, mes enfants morts, ses oncles et tantes, mes maux, mes pleurs, tout ce que lui aura raconté et traduit sa mère, mon Alice, elle pensera à tout ce que je ne peux même pas imaginer encore, et qui sera ma vie.
Je l’imagine quand même, cette vie, et ça me tient, au moins ça me tient les yeux ouverts, je regarde le mari, je me demande si dans ses livres il y a des histoires d’avenir, des histoires comme celles que vivra ma petite- lle, comme celles qu’elle lira, comme celles qu’elle écrira. Quand je commence à perdre connaissance, pour tenir, pour me tenir, je pense à ce que pourrait savoir un jour la première lle de ma dernière lle. Mon homme pose sa pipe, me regarde et me demande si ça va mieux. Je retourne dans mes pensées en français, ça me tient comme des souvenirs, même si ce ne sont pas des souvenirs, mais des avenirs, des avenirs que je ne peux pas savoir et que je voudrais tellement connaître maintenant. Aidez-moi, vous autres.
Vous autres qui me lisez.
Ma petite- lle aura mes souvenirs comme j’ai ses avenirs, pour tenir. Mais il en manquera, il n’y aura que des morceaux de choses, et elle s’évanouira pour retrouver, à son réveil, d’autres morceaux, d’autres souvenirs, les siens, les tout récents. Un in rmier très vite venu à sa rencontre, et un homme, un homme aperçu dans le couloir depuis le brancard, un homme qu’elle reconnaîtra immédiatement comme étant un futur père attendant une naissance. Cet homme la regardera comme aucun homme d’avant, de maintenant, ne nous regarde, il la regardera avec une tristesse qui lui donnera du courage, elle ne saura pas pourquoi, pourquoi cette tristesse lui donnera du courage, mais moi si, je le sais. Je le sais, parce que si le mari pouvait me regarder comme ça, mais vous n’imaginez même pas à quel point c’est impossible, vous ne pouvez pas savoir. Si le mari pouvait me regarder comme ça, avec tristesse, je ne parle même pas de l’affolement du mari de ma petite- lle, oh non, juste la tristesse de l’homme croisé dans le couloir, si le mien pouvait me donner un peu de tristesse, ça me donnerait du réconfort, au lieu de l’exaspération, à en crier.
La sage-femme aura installé une transfusion en expliquant à ma petite-
lle qu’au moment de l’expulsion, qui était toute proche, l’hémorragie allait
peut-être s’arrêter. C’est ce qui se passera. La sage-femme fermera le petit robinet du sang donné.
Elle s’approchera de son visage et lui demandera, en chuchotant, si elle veut le voir, et là ma petite- lle saura. Elle saura que les médecins lui auront menti, ou qu’ils se seront trompés, ce qui est pire. Son mari et elle regarderont le bassin. Ce qu’il contiendra n’aura absolument aucune forme identi able. Une in rmière viendra le prendre pour le mettre dans un bocal. Le bocal pour des analyses, des analyses génétiques, une autopsie, pour savoir ce qu’il avait. Elle prendra le corps avec une telle délicatesse qu’ils comprendront. Ils comprendront que ce morceau de chair, gros comme une main de femme à peu près, était un fœtus, un embryon, en n, entre les deux, on ne sait pas, à ce stade, où est le passage, on ne saura jamais, même dans mille ans, à quel moment exact on passe de l’un à l’autre, et de la forme à l’informe, et de l’informe à la forme, et de la vie à la mort. Ils ne sauront pas quel mot désigne Misty. Ni dans leur langue, ni dans la mienne.
Misty restera une énigme, quelque chose qui n’a de mot dans aucune langue, une douleur in nie, et personne, personne, pas même son mari, pas même moi, pas même ma petite- lle, ne pourra dire s’il a ou non sa place parmi les hommes. Il n’aura pas d’autre nom que ce surnom, il n’aura pas de sexe, il n’aura pas de tombe.
C’est le mien maintenant qui est sorti, le mari se lève et appelle celles d’À Falir. Elles prennent un torchon pour l’emmailloter. Elles ne sont pas aussi délicates que l’in rmière de l’avenir. Je crois que je me suis évanouie. Vous autres, est-ce que vous l’avez vu ? Je me suis évanouie dans votre langue, je crois que j’ai bégayé, je suis partie, celles d’À Falir me portent pour changer les draps en me racontant mes mots, elles me parlent de mon délire en français, elles n’ont pas su tout comprendre, tout traduire. Elles me lavent, soulagées, en souriant. Le propre ni leurs sourires ne m’apaisent.
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