Un renard à mains nues
Juste un Papa
Petite lle je devais voir le psy parce j’avais tué un renard à mains nues. J’étais bien d’accord, moi, mais d’abord le psy je ne le voyais pas, il me tournait le dos, et ensuite c’était pas si terrible, pour le renard, en n si, mais je croyais bien faire. Il était pris au piège et n’était pas parvenu à se dégager. Il était mourant, je n’ai fait que presser sa nuque fort en pleurant pour que ça
nisse plus vite. Pour desserrer le collet de sanglots qui m’étranglait.
Mes parents venaient de se séparer, plus l’histoire du renard, plus mon âge, neuf ans, alors je n’y couperai pas, au psy.
Maman était énervante à force d’arrangements, elle était d’une organisation redoutable, et le psy était comme elle, ils se sont bien trouvés tous les deux pour rentabiliser nos trajets. Papa était resté en haut de la montagne, où nous habitions tous ensemble du temps où tout allait bien, et maman venait de s’installer en bas, dans un village plus clément de la vallée. Je vivais chez papa en semaine, et tous les week-ends j’avais l’impression de changer de saison. Les vendredis après l’école papa m’amenait chez maman, et maman me remontait le dimanche en n d’après-midi. Je retrouvais l’hiver, et mon arbre mort, tombé un peu avant le divorce, dans lequel je jouais jusqu’à la nuit, et même parfois après. J’avais fait ma cabane dans son large tronc. C’était un arbre qui avait connu son temps de célébrité, on en parlait même dans un livre. Lorsqu’il a fallu s’insérer dans le planning du psy, il nous a fait remarquer qu’il montait voir le vendredi un autre enfant dans un village intermédiaire, alors maman a immédiatement embrayé, ne pouvaient-ils pas se retrouver là, mon papa et mon psy, à mi-parcours, et pro ter de ce trajet ? Il me prendrait à ce village, et la consultation se ferait dans la voiture, jusqu’au village de maman.
Le psy faisait transition entre papa et maman, je n’aimais pas sa manière de conduire, pas du tout. Il me prenait comme convenu à mi-pente et j’angoissais par avance des tournants.
Nous parlions sans nous regarder, je racontais mes déboires à son dos, prisonnière de l’habitacle et tenue par la ceinture, sur cette route de montagne mes paroles étaient imbibées d’une légère nausée. Le psy n’était pas bon conducteur, il ne négociait pas les tournants comme mes parents. Je redoutais cette descente. Et puis, cette compagnie d’un homme presque inconnu conduisant devant moi me rappelait de mauvais souvenirs, une fois où j’avais eu si peur, si peur que j’en avais oublié celle d’être grondée.
Le renard était gris, il faisait très froid cet hiver-là, son pelage était dense, avec de longs poils presque blancs au-dessus, une sorte de bourre épaisse et courte en dessous, bien plus sombre, une sorte d’ombre chaude. Il avait cessé de lutter quand je l’ai trouvé, il s’était enroulé dans sa queue étoffée par le froid comme pour dormir, mais il ne dormait pas, il mourait. Il avait signalé sa présence par une forte odeur d’urine et de violette, comme tous les renards, mais celle-là dépassait tout ce qu’on sait sur l’odeur de déjection et de petites eurs des renards, elle sentait l’affolement. C’est à l’odeur que je l’avais repéré, autrement il n’était qu’un creux gris dans la neige. Quand je l’ai soulevé, j’ai vu le dessous de son corps noirci par le sang, là où la chair était entièrement resserrée dans le collet. Il a tenté de me mordre, mais si lentement que j’ai compris où il en était. Il était au bout de sa peur, il n’avait plus rien à craindre, juste à attendre. Mais ce juste-là c’était horrible, je le tenais contre moi, je sentais les tout petits battements de son cœur. Je ne suis pas arrivée à desserrer le collet, il sciait mes gants, je ne voulais pas le délivrer, ce n’était plus la peine, je voulais utiliser le l de métal pour en nir, mais pas moyen. J’ai retiré mes gants tout déchirés et je l’ai étranglé à mains nues et glacées.
J’ai d’abord longuement regardé mes gants, ce n’étaient plus des gants mais des chiffons fourrés, je n’avais pas peur de la réaction de papa, pas du tout, pourtant j’étais gée devant ces lambeaux, ils étaient en charpie comme la fourrure du renard, et mes mains, j’ai regardé mes mains, étrangement intactes et blanches, seuls les doigts de mes gants étaient blessés, moi je n’avais rien, juste froid aux mains, mes mains, mes doigts, ma paume, mes ongles, mes poignets étaient lisses, pleins, clairs, dévêtus. J’ai regardé mes gants déchiquetés, mes mains dégantées. Mes mains nues.
Je les ai posées sur son cou comme pour les réchauffer, ou le réchauffer lui. J’ai pressé aussi fort que mon âge le pouvait.
Avec le psy, je revenais toujours à la peur de ma vie. La peur de ma vie n’était pas celle du renard. Ce n’était même pas une peur d’hiver. C’était une simple peur d’été, en pleine chaleur. Un homme m’avait pris dans sa voiture l’été de mes six ans, il cherchait la gendarmerie, moi je savais où c’était, vu que mon papi était gendarme. J’étais dans le village avec mamie et j’avais lâché sa main toujours inquiète. L’homme s’était approché de moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’avais soudain tout oublié des phrases affectées de mamie, de papa et de maman sur le moindre contact avec les inconnus. Je n’avais jamais bien su ce que c’était, un inconnu. Je ne savais pas quelle tête il avait, quel âge, quels habits il portait. Alors je ne m’étais pas mé ée, je ne l’avais pas reconnu. J’étais montée avec lui dans sa voiture pour lui dire mieux le chemin, je n’avais pas peur, jusqu’à ce qu’il freine soudain devant la gendarmerie en me demandant de descendre, pour pas qu’on croie que… Je l’avais regardé, j’avais compris ce à quoi j’avais échappé, je m’étais affolée en défaisant ma ceinture et j’avais couru jusqu’à l’appartement de fonction.
Le psy ne comprenait pas le rapport entre le renard et l’inconnu. Je le trouvais trop bête, l’inconnu c’était comme lui, lui je ne le connaissais pas, et pourtant j’étais là, juste derrière. Tous les vendredis j’étais derrière l’inconnu, tous les vendredis je descendais chez ma maman avec l’inconnu au volant. Il conduisait mal. J’avais des relents acides. Nausées et descentes en moi. Pour un psy il n’allait pas chercher bien loin. Il me soutenait que je le connaissais au contraire. Il ajoutait en changeant de voix que je n’avais toujours rien dit sur le renard. Je me taisais. Il me demandait si le renard symbolisait la peur pour moi et si je savais ce que veut dire un symbole. Je souriais et alors, et chaque vendredi c’était dans cet ordre, il me parlait de mes parents, de leur séparation, de ma vie repliée et un peu sauvage chez mon papa. Le renard, le symbole, et papa. Dans cet ordre. La peur du renard ce n’était pas la mienne pourtant. C’était la sienne. C’était le renard qui avait eu peur. Un jour, j’en ai eu vraiment marre, je lui ai demandé soudain, au beau milieu de mon histoire de l’été de mes six ans chez papi mamie, et comme nous passions juste devant lui, je lui ai demandé s’il l’avait vu, le type de la route, attendre ses morts au tournant, là, les reins calés contre la glissière de sécurité. Il m’a répondu qu’il n’était pas méchant, que tout le monde le connaissait et que je ne devais pas avoir peur de lui. Il fallait que j’arrête avec les inconnus. Il m’a regardée dans le rétro et m’a posé sa millième question sur le renard. Comme je ne répondais pas, il m’a parlé de la grosse barbe de papa.
Il ne comprenait décidément rien à rien, la barbe de papa était propre et douce. Papa n’était pas un ermite bourru de la montagne, il était juste un papa, il était juste le seul à n’avoir pas fait toute une histoire de mes mains réchauffées dans la gorge grise et encore chaude, de mes mains qui puaient la mort et le renard d’hiver. Il ne m’avait même pas grondée pour mes gants en loques. Il m’avait prise contre lui, et consolée de souvenirs, ses propres souvenirs d’enfance et de renards. Puis nous étions retournés chercher le cadavre avec une pince pour couper le collet et creuser plus profond que la neige pour enterrer le corps. Il avait même coupé une mèche de poils gris que j’étais allée déposer dans mon arbre avec mes autres trésors de mémoire qui me serviraient plus tard à dire des choses consolantes, moi aussi, à mes propres enfants chagrinés. Voilà tout ce que savait faire et dire et taire mon papa et qu’ignorait le psy.
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